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Jacques
Arnault
Secrets d’hier, d’aujourd’hui, de demain
Les pourquoi gouvernent notre vie. Nous sommes environnés de
mystères. C’est ainsi que l’intelligence humaine, au fil des
siècles, a voulu pénétrer les secrets de
l’univers. Le secret, le plus souvent, de par sa nature, multiplie les
obstacles à la compréhension des choses. Il se dissimule
à nos regards, s’opposant à l’esprit en recherche de
principes physiques, métaphysiques, philosophiques pouvant
l’éclairer et projeter une lumière sur le monde de
l’inconnu. La réflexion et le hasard se sont parfois
donnés la main pour fournir des réponses aux
premières interrogations humaines.
La première idée reçue expliquait que la terre
était au centre de l’univers. La découverte par Copernic
de la rotation de notre planète sur elle -même; sa
révolution autour du soleil reprise par Galilée pour
confirmer sa théorie fut un des premiers secrets à perdre
son statut après celui du mystère du feu pouvant jaillir
d’une simple étincelle. Il en fut de même de la
gravitation universelle avec Newton et sa pomme, l’Euréka
d’Archimède dans sa réflexion sur la poussée des
corps plongés dans un liquide alors qu’il prenait son bain. Ces
secrets d’antan sont devenus des évidences.
Les secrets d’autrefois, ceux d’hier, appartiennent à l’histoire
des découvertes. Venus jusqu’à nous, du fond des
âges, certains non élucidés pourront toujours
conserver leur part de mystère, s’ils se prêtent à
diverses interprétations de notre imagination pour susciter
l’envie de poursuivre la quête du savoir à la recherche de
la vérité.
A l’origine du secret d’origine humaine peut parfois se dissimuler une
volonté pour le protéger des regards inquisiteurs. Ce
type de secret est vulnérable. Il est perdu, s’il est
découvert avec toutes les conséquences de ce qu’il
pouvait recouvrir. Les pharaons ont consacré beaucoup de leur
temps à faire édifier des pyramides colossales pour
concevoir des systèmes de fermeture de leurs chambres
mortuaires., inviolables en théorie. La recherche historique
dans l’histoire des civilisations s’est adonnée à une
sorte de jeu pour répondre à la question posée.
Que voulait dissimuler les concepteurs des pyramides ? Ces recherches
se poursuivent encore pour enrichir les musées et les
connaissances de leurs visiteurs. Elles font progresser l’histoire des
civilisations. Dans ce genre de recherches, l’identification d’un
phénomène précède parfois le questionnement
de son existence d’où la réflexion plus ou moins
pertinente : Si c’était un secret, il était bien
gardé. Cela peut être dit, sur le ton badin de victoire,
après sa découverte.
Le plus banal est celui du trésor caché dans un lieu tenu
secret, fruit d’une histoire colportée au cours des
siècles sur des fondements pouvant accréditer son
existence. Il en est ainsi de celui des templiers, du moins ce qui
pourrait en rester, mis à l’abri après le procès
de son grand maître, Jacques de Molay, alors gardien du
trésor royal dont le roi Philippe Auguste voulait disposer, en
toute liberté pour guerroyer. Certains sont encore à sa
recherche depuis la disparition de l’ordre? Plus avant dans le
Moyen-Age, le secret de la pierre philosophale posait problème
aux alchimistes pour fabriquer des pépites d’or usant de
formules cabalistiques pour maîtriser les difficultés.
L’or est un métal parmi les autres valorisé par sa
relative rareté. Il est parfois appelé à se cacher
sous l’habit du secret, pour se protéger des envieux.
Les romanciers ont fantasmé sur le principe du secret habilitant
l’existence de l’île au trésor, du fruit des rapines des
corsaires dissimulées au fond des grottes, et plus
prosaïquement de ceux enfouis dans les abîmes des mers
à la suite de naufrages.
Au travers de ces exemples, les secrets ont foisonné, sous
toutes formes et sous toutes latitudes, avant que la pensée
organisée, au travers des découvertes au cours des
siècles, puisse fournir une explication sérieuse à
une interrogation posée à leur sujet.
Il ne me semble pas qu’il y ait de frontières entre hier et
demain en la matière; il n’est de semaines apportant son lot de
découvertes; La recherche fondamentale précède la
recherche appliquée à la résolution de
problèmes à autant de secrets en tous domaines de la
science et de ses branches multiples. Pascal avait mis sur la voie les
chercheurs sur l’infiniment grand et l’infiniment petit sur la base de
l’atome rendu fissile tandis qu’Einstein posait le principe de la
relativité, base de la physique nucléaire. Elle engendra
la bombe atomique. En dehors des grands secrets dissimulés
à nos regards se développent les petits jardins secrets,
nourris en chacun de nous, comme étant une part de la
psychologie de la cachotterie plus ou moins sérieuse de notre
humanité. A titre individuel ou en raison de son appartenance
à un groupe social culturel ou politique, chaque être
humain recèle sa part de mystères plus ou moins
partagé, conservé dans une armoire à secrets dont
il peut perdre la clé. le secret d’initié, de plus ou
moins grande importance, fait obstacle à une interrogation
permanente aux yeux de ses semblables comme de lui même. Qui
est-il ? On peut, dit-on, vivre longtemps près de quelqu’un sans
le connaître tout à fait.
En retour, invité à l’introspection, selon Socrate,
penché sur notre sort pour donner un sens à notre propre
existence, la question est posée. Qui suis-je ? Sans conclure,
au plan personnel, en référence au poète, Arvers,
chacun peut faire sien ce vers célèbre connu de lui :
« Mon âme a son secret, ma vie a son
mystère ».
A la recherche de secrets, rien de tel qu’une bonne bibliothèque
harmonieusement composée en compagnie de dictionnaires. Par leur
bon usage, bon nombre de secrets, les pièges de la connaissance,
seront élucidés. On peut y découvrir, par exemple,
que les bébés ne naissent plus dans les choux. si nous
conservons une petite dose de philosophie dans le cours de nos
existences, à moins de rester l’esprit cantonné au rang
d’expert en résolution d’énigmes assimilées
à des secrets de polichinelle, nul doute qu’ils
s’avéreront utiles pour aider à vaincre notre ignorance.
Nous pourrons, alors, être habités par une forme
d’espérance pour porter notre humble regard jusqu’aux
étoiles; Avant de pouvoir pénétrer le domaine des
secrets de l’Univers, en quête de repères, la seule
question qui vaille, toujours d’actualité, est bien celle-ci :
où allons-nous ?
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Jean-Baptiste
Bergés
L’amour
L’amour court,
L’amour vole,
L’amour est un four,
L’amour est une parabole.
L’amour vient
L’amour part,
L’amour est un lien,
L’amour est un départ.
L’amour est comique,
L’amour est fantastique,
L’amour est fidèle,
L’amour est éternel
L’amour est un nuage,
L’amour ça n’a pas d’âge,
L’amour c’est une chance,
L’amour est une danse.
L’amour est un rêve,
L’amour est un frisson,
L ’amour est une chanson,
L’amour jamais ne s’achève.
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Isabelle Biau
Une heure
Midi. L’odeur de la sauce tomate mijotée aux oignons,
relevée avec une pointe de basilic envahit toute la maison. Elle
a tout préparé pour lui: le repas, la belle table dehors
et les tasses pour le café. Elle l’attend depuis dix minutes
déjà... Elle se demande si elle doit sortir les
pâtes de l’eau ou attendre encore un peu. Peut-être a-t-il
appelé quand elle n’était pas là ? Peut-être
a-t-il senti qu’elle avait quelque chose à lui dire... Non, il
ne faut pas croire ce genre de choses. Comment aurait-il pu savoir ce
qu’elle avait mis, elle, des années à se rendre compte
!... Finalement, il vaut mieux sortir les pâtes, sinon ce sera de
la purée... Dix minutes de plus. Elle en profite pour faire un
bouquet avec les fleurs de pissenlits et les pâquerettes du
jardin. Elle l’installe dans un vieux petit verre coloré qu’elle
avait acheté dans une vieille brocante. Il est superbe au milieu
de la table, juste illuminé par un rayon de soleil. Pourquoi
a-t-elle tant besoin de lui dire tout ça ? Elle est grande
après tout ! Elle peut se garder des petits secrets au fond,
tout au fond d’elle. C’est peut-être même plus adulte. Ca
sert à quoi d’encombrer les autres avec ses petites histoires ?
... Bien sûr, ce n’est pas une si petite histoire et puis, il est
un peu concerné, quand même ! Non, une chose
décidée est décidée : elle va lui dire...
Midi et demi. Il serait temps qu’il arrive : tout est froid. Les
pâtes ont collé la passoire : c’est une vraie
« gatcha »! C’est toujours pareil, à la
fin ! Elle se décarcasse pour lui faire plaisir et il ne s’en
rend même pas compte. En étant honnête, il faut
souligner qu’il s’agit aussi d’un repas particulier. Oui mais
voilà! Il ne le sait pas...
Le téléphone sonne : c’est lui, coincé dans les
embouteillages. Il arrive, elle n’a qu’à commencer sans lui.
Elle lui promet que ça n’a pas d’importance et qu’elle va
l’attendre. D’ailleurs, elle était en train de lire et elle a le
temps. Et puis, vous savez quoi ? Il l’embrasse fort. Il l’aime. Elle
aussi d’ailleurs, elle l’aime. Elle remet les pâtes dans la
casserole pour les faire réchauffer dés qu’il arrivera.
Il se régalera, c’est sûr. Peut-être même
qu’elle se trouvera la force et la grandeur d’âme de garder son
secret encore un peu pour elle. Un secret, quand il est dit, n’est plus
un secret. Il n’a plus cette petite place intime au fond de soi
puisqu’il est révélé à d’autres oreilles.
Mais un secret révélé, c’est la fenêtre
ouverte, c’est le coeur en transparence. Une heure. Les roues font
rugir les graviers du jardin. Il est là. C’est le moment qu’elle
préfère : le sentir arriver. C’est bon d’attendre
l’autre. Elle allume le feu. Il entre. L’odeur de la sauce tomate
mijotée aux oignons, relevée avec une pointe de basilic
envahit toute la maison.
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Isabelle Biau
Pour moi tout seul
Un secret, c’est une chose bien à moi que je garde pour moi tout
seul. Personne n’a besoin de le savoir. Je ne le dirais à
personne. Si quelqu’un vient frapper à la porte de mon secret,
je lui demanderai d’abord pourquoi il veut le connaître. Je
parlerai avec lui pour voir si ses pensées sont pures et vraies
comme l’eau d’une cascade. Ensuite, si sa réponse me
plaît, je regarderai bien ses yeux, pour contempler
l’océan de son coeur. Même si j’ai un peu envie de lui
dire, ce n’est pas facile de raconter ce que j’ai au fond, pour moi
tout seul. Mais voilà que je m’amuse et que je ris avec lui !
J’en ai presque oublié le grand secret. Puisqu’il est mon ami,
je pourrais lui dire alors un petit bout de mon secret. Je le dirais
peut-être même en entier. Parce que je connais quelque
chose de plus important que mon secret pour moi tout seul : c’est notre
secret à tous les deux.
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Yvonne Bloy
Secret d’enfant
Ma grand-mère couturière était très
fière de sa machine Singer.
A l’époque, c’était « sa chose »
son outil de travail (bien sûr).
Etant sa propriété, ma cousine et moi n’avions pas le
droit de nous en servir car nous étions trop jeunes, 9 et 12 ans.
Un jour, en cachette, j’ai essayé de piquer à la machine.
J’ai fait promettre à ma cousine de ne rien dévoiler
à ma chère grand-mère.
Mais un soir, alors qu’ayant trop de devoirs, je n’avais pas le temps
de lui expliquer un des siens, elle se mit à murmurer
« je vais lui dire ».
Puis, le ton montait de plus en plus , « je vais lui
dire », « je vais lui dire ».
Nous étions dans la cuisine, où se trouvait notre bureau.
Ma grand-mère préparait le dîner devant la
cuisinière à charbon.
Tout à coup, elle se retourne en disant « et bien que
signifie « je vais le dire », qu’avez-vous toutes
les deux ? »
Par crainte que ma cousine cadette ne dévoile notre petit
secret, je me levai d’un bond pour lui expliquer son travail.
Ainsi tout était rentré dans l’ordre et notre
chère et brave grand-mère n’a jamais su que sa petite
fille aînée s’était servie de sa précieuse
machine à coudre.
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Marie-France Cassan
Nostalgie à Kérouac
« Sur la route » , à l’ange Dean...
Je regrette le temps des babas cool
Peace and love - hye !
Sous le soleil de Woodstock
Cheveux de fleurs, barbes au vent.
A pleins charters on s’balladait
Sur la planète
A pleines bouffées on se tassait
A délirer.
Remballé le temps des vieux ados
Accords candides
Les pieds mordus sur l’macadam
Bébés en pleurs, rêves planant.
A folles batteries elle a rugi
La Ford truquée
Routes baroques des ébranlés
Livres de Jack !
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Marie-France Cassan
Aria
Une sirène chantait
Pour un ange vagabond
Sous les cocotiers parfumés
Une mélodie chaloupée
La mélodie disait
Bel ange vagabond
Tu vogueras au loin
Contre vents et marées
Je t’attendrai ici
Mais l’ange vagabond
Jamais n’est revenu
Et la sirène chantait
Pour l’amour envolé
De l’oubli les secrets
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Marie-France Cassan
Voyage à Salzbourg
Mozart es-tu là ?
- Salzbourg rêvée du Bicentenaire
dans le flot des festivaliers
comprimée entre trois collines au front rocheux
- Kapuzinerberg, moënsberg (moines et capucins), Untersberg,
enjambant les deux rives cristallines de la Salzach,
J’ai franchi tous les ponts ! ...
Dans la plaine, les pistes d’avion s’étalent en clair
et le double ruban des autoroutes en partance,
De toi, je connais chaque place, les escaliers et les rues grimpantes.
Tes façades rigides et les murs à pignons,
l’abreuvoir aux chevaux et les carillons,
et les terrasses ensoleillées du Vieux Marché.
Dans la Getreidegasse, j’ai déambulé, gorgée de
touristes,
Le regard accroché aux enseignes tarabiscotées.
- Mais toi, Mozart, où es-tu ? Amadeus, Gottlieb, là
partout ...,
chérubin emperruqué des bonbonnières,
multiplié dans les échoppes des boutiquiers.
Es-tu assis, figure étrange, parmi la foule, au café
Winckler ?
Caché dans les draperies de marbre et le faste des palais,
niché aux balustres des églises baroques, au coeur des
cloîtres silencieux ?
Ris-tu dans les fontaines écumantes ? Cours-tu toujours
sous les “ passages ” et les fines arcades de Steingasse ?
Rêves-tu encore sous les voûtes ombreuses, dans les
“ Stueberl ”, d’où fuient les heures ?
Dans les concerts tout d’or et le théâtre enchanté
des Marionnettes ?
Hantes-tu l’éperon hautain de la forteresse du
prince-archevêque ?
T’endiables-tu dans les orgues et les carillons ? Ou est-ce toi
qui danses sur le dôme, dans l’enfilade des galeries, à la
Résidence ?
Es-tu ce visiteur du cimetière St-Pierre, parmi les cryptes et
les catacombes ?
Ou préfères-tu les massifs de roses, les tulipes et les
myosotis en volutes pour Salomé,dans la somptuosité des
statues et des grands vases de pierre ?
Es-tu là, dans les étangs endormis et les grottes
moussues d’Helbronn ?
Dans les châteaux rococo et le sauna des cures ?
Ton esprit veille-t-il toujours dans la petite maison de la Flûte
ou es-tu la flamme miraculeuse du pèlerinage de Maria Plain
miniature à la Vierge Couronnée ?
- Salzbourg l’aérienne, Salzbourg la sombre,
ton visage, Mozart !
La musique s’évanouit en extase...
Je n’irai pas demain à Salzbourg : adieu, roses de Mirabel,
chapelles et rocailles, clarinette et “ violon de beurre ”,
joie concertante et opéras !
Salzbourg quittée à grand fracas,
Salzbourg, Grenoble, Charleville ! ?
Trop provinciales et confinées...
Je n’irai pas encore à Salzbourg :
mais la transparence des lacs ? La tendresse ineffable des clochetons
à bulbes (et sans) ?
Les bois et les près chantants ?
La joie naïve des St-Gilgen et Wolfgang ?
La sérénité des alpages ? La montagne nocturne qui
ouvre ses portes secrètes ?
C’est toi, Mozart ?
- A Prague, déjà, défoncée et sublime,
colonne de peste et cathédrale,
je me rappelle : sur la Moldeau, au pont St-Charles, les contorsions
tragiques des statues sur un ciel nimbé d’or.
Et à Olomouc Moravie, à travers la grille
écaillée, la maison où tu achevas Don Giovanni,
dans le jardin à l’abandon, de sous la galerie à arcades,
un méchant gamin lance des cailloux...
Tout près, l’horloge de fer sonne les heures
éveillées.
Loin ou si près, les accords perlés
s’égrènent, au désert lunaire d’un sud tunisien...
- J’ai lu : sur les rives de l’Orénoque-Amazone,
Les indiens écoutent ravis...
Ailleurs, les corolles s’ouvrent et les feuilles s’étirent dans
la douceur des symphonies.
Et dans la salle d’opération, les notes câlines
engourdissent en te berçant.
- Or, ce soir, à l’écran, les algues turquoises dansent
au soleil en exhalant de joyeuses bulles d’oxygène, comme
“ des notes qui s’aiment ”...
Le continent primitif, la lumière de la vie, c’est l’Australie...
et c’est Salzbourg !
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Monique Coudert
Le secret
J’aperçois des enfants qui jouent sur la plage, certains au
regard mélancolique, d’autres au contraire joyeux..., tous
bâtissant des châteaux dans le sable.
L’adulte marche les pieds empreints de cette texture
légère parsemée d’eau.
Les cheveux fouettés par le vent, échappant à
l’adulte, les enfants se murmurent quelque chose à l’oreille,
cet indicible, une merveille d’enfance, dérobée, qui va
avec le vent et l’espace.
Lorsque la torpeur de l’été s’estompe et que le soir
exhale un peu de sa fraîcheur..., les grandes personnes boivent
l’apéritif, plongent leur regard vers la mer scintillante , et
causent.
L’enfant vit l’instant présent, tour à tour
s’émerveille, puis se replie.
L’eau va , se soulève vagues après vagues ténue
vers l’horizon. Deux rochers se font face, et le soleil rougeoyant
embrase tout.., descend lentement sur la terre des hommes.
L’eau prend alors une allure irréelle et mystérieuse.
Se crée un lien , joues contre joues, unies puis
désunies, un espace se fabrique jusqu’à ce que surgisse
la pénombre.
Le long du port des bateaux se balancent doucement, stationnés,
les mats émettent comme un doux frou-frou, et les promeneurs
emportent avec eux le lourd secret du monde.
Quelle est cette étrange voix dans la nuit ? Sous la lune... des
pas se confondent au silence.
Existe au creux de soi la parole que l’on n’ose pas encore ni extirper
ni laisser s’envoler.
Caché, dissimulé, de générations en
générations, le secret merveilleux peut parfois se
transformer en un comportement étrange ou atypique.
Plus loin, deux êtres semblent liés par une sorte de pacte
qui les amène vers une découverte , un trésor,
comme Robinson en son île. Retirés des autres et du monde,
il y a en eux ce clapotement joyeux, l’innocence intérieure, un
ballet d’oiseaux se formant au-dessus des têtes
échevelées. Il y a l’ombre et la lumière, le
jardin offert aux yeux de tous, et le jardin privé.
Le secret se délivre d’une oreille à l’autre :
« Chut, j’ai quelque chose à te dire, ne le dis
à personne, c’est notre mascotte à nous, l’ultime joyau
que l’on possède »
Lorsque l’enfant a révélé le secret il se fait
huer, toute une escorte le poursuit et c’est un peu l’adulte s’il a
laissé s’ouvrir cette porte : elle se referme sur lui..., on
pourrait la nommer la porte sacrée !
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Léa
David 9 ans.
Le village secret
Je m'appelle Noisette et vais vous faire visiter mon village.
Tout d'abord nous allons voir mon voisin que tout le monde surnomme "
Chevreuil ", mais en vérité son nom est " Poils Roux ".
Ensuite il y a l'astucieux roi " Le Grand Cerf " qui se trouve le plus
élégant du village.
Il reste encore: Petit lièvre, Belle Plume, Grand Gourmand, Bec
Jaune, Renardeau, Marronde, Noireau Tac-Tac et Marmotine.
Vous voyez il y a du monde qui habite mon village. En
général les maisons sont des arbres mais Marmotinne
habite sous terre.
Quand je dis le mot village, c'est la forêt vous l'aurez compris.
Et maintenant je vous quitte car j'ai rendez – vous avec mon ami Poils
Roux.
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Fanny Egéa
3ème B
Collège de Boulogne
Ma chère cousine
Tout d’abord, comment vas-tu ?
Moi, depuis quelques jours, pas très bien !
Je suis dans le doute complet. Je vais te confier un secret. Un ami
à moi m’a dit qu’il pratiquait la sorcellerie. Quand je te dis
ça, je ne veux pas dire avec les sorts, les voyages spirituels,
les invocations, les cimetières et les esprits…
Il m’a dit aussi que lui-même avait essayé une seule fois
ce procédé en mélangeant quelques
ingrédients pour avoir de la mémoire. Et ceci afin
d’obtenir son brevet !
Il a aussi ajouté que c’était sans conséquences et
qu’il fallait être prudent. En tous cas, moi, je n’essaierai
pas !
Je compte sur toi pour tenir ta langue !
Je t’embrasse
Ta cousine
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Laetitia
Forestier
Les fées existent. J’en suis une. C’est de naissance : un don
aux relents de malédiction ancestrale. Ma mère
déjà en portait les prémices. Aussi susurrait-elle
sans cesse : « Seul le secret préserve la
dame-oiselle. Passe sous silence ce qui te tracasse. Ce supplice
t’angoisse mais il est des mystères qui n’appartiennent
qu’à la nuit .»
Vous voici dans la confidence. Sachez rester discret. Cependant il vous
serait difficile de me repérer et de trahir ce secret. Car les
fées ne ressemblent guère à ce que vous croyez. Ne
faîtes pas confiance à ces fadaises pour enfants.
Foutaises ! Si les fées ont survécu jusqu’à notre
ère ce n’est que parce qu’elles ont perdu leurs ailes, dans un
double soucis de respect pour Darwin et de coquetterie. Signe
distinctif trop évident, l’aile menaçait l’espèce
! Mais nous avons gardé un talent certain pour le battement de
cils. Nul n’y résiste. Je suis lascive et sensuelle, voluptueuse
et exclusive. Sans excès.
Mais songe-t-on aux responsabilités que cela représente ?
Un effleurement inconscient, une oeillade à peine
esquissée et c’est un humain éternellement épris,
éperdu d ’amour, empêtré de mélo et
dégoulinant de sentimentalisme suave ! Quant aux
sortilèges destinés à soulager les souffrances.
Appliquez-les à un quelconque agonisant devant témoin et
vous voici proclamée sainte. Vous risquez, de votre vivant le
procès en béatification ! Cela fait frémir...
Vous autres, humains, avez un proverbe : pour vivre heureux, vivons
cachés. Mais mon secret m’étouffe. Que ne puis-je
révéler ma condition ! J’ai dévoilé la
vérité à mon fiancé. Mon cher et tendre a
cru à la métaphore ! Et de répondre :
« Je suis moi-même un ogre affamé de chair
fraîche et n’aspire qu’à te dévorer toute
crue ».
Et si c’était vrai ?
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Pauline Gares
3ème B
Collège de Boulogne
Le secret
Je dois te dévoiler un secret, un secret que personne ne sait
à part toi, bientôt, et moi.
C ‘était hier dans la nuit, je me réveillai pour
aller boire, quand soudain, j’entendis une voix, une voix qui me
parlait, mais qui ne venait de nulle part. Cette voix qui me parlait
avec une telle douceur m’était plus ou moins familière.
Puis subitement, elle prononça la phrase
suivante : “ Dans la vie, il faut toujours que tu
avances, surtout ne tombe pas et ne te retourne pas. Le passé,
c’est le passé. ”
Cette phrase, il me la répétait tout le temps.
C’était mon cousin.
Il nous a quittés il y a maintenant plusieurs années.
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Pascal
Gauderon
Trois nuits d’amour, secrets divins
Dans le vent de la nuit chantonne un
air céleste :
Venez au secret de la grotte !
Ils accourent, engourdis et pesants, sous la clarté des astres.
Les voici silencieux, contemplant le bébé.
Dans sa fragilité, il rayonne un mystère.
Sur la paille, il dort en souriant.
Sa maman doucement le berce du regard.
La nuit est pure à Bethléem.
Et les bergers agenouillés se penchent en murmurant :
“ Dieu est là... ”
Etrange nuit sur la colline.
L’obscurité couvre la terre.
L’ombre du supplicié dessine aux yeux de tous des contours
inouïs : un amour absolu.
D’une maudite croix jaillit le cri muet qu’un païen seul entend :
“ C’était le fils de Dieu... ”
A l’aube de ce jour, elle court dans les ruelles.
Dépose ses parfums, ses linges et ses terreurs.
Elle s’élance, libre, et frappe à petits coups
pressés.
Sur le seuil qui s’ouvre, la Mère est là, debout.
Elles voudraient chanter, crier peut-être.
La voix est inutile.
Leurs yeux se sont tout dit.
Madeleine l’a vu, Marie déjà l’a cru.
Dans leur embrassement, toute la joie du monde.
En un tressaillement, la nouvelle a surgi, qui remplira la terre :
“ Il est vivant ! ”
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Jean-François Grebin
Le secret
Caché dans un coin, discret, écouté et dit.
Aussi lu, écrit, transmis du plus grand
du plus vieux aux plus jeunes, aux plus petits.
Chut... Plus de bruit.
Doucement, rien n’est moins pressé.
Il faut prendre tout son temps pour l’entendre,
lentement, c’est un murmure.
Une houle de mots, de faits et de gestes.
Une histoire : le secret
Recherché, souvent perdu entre deux interprétations,
entre ce qui est dit et ce qui est entendu, su , ressenti.
Il se faufile.
Il faut vouloir l’entendre. Ecoutez : “ ...
C’est un secret. ”
Un équilibre entre ce qui est certain et ce que l’on croit.
On en est jamais sûr. On doute.
Est-ce bien un secret ?
Le secret : une idée, une somme de pensée. NON !
C’est interdit, fortement déconseillé de le transmettre.
Il faut être sûr. C’est le secret. C’est ainsi.
Qui dit grand secret dit grandes responsabilités.
Initié par ceux qui le connaissent. Privilèges :
Etre dans la confidence.
La tête nous tourne, mais oui ! Bien sûr.
Le secret, si simple, naturel.
Comme un exercice devenu évident grâce à la
solution.
Vais-je vous le dire ? Voulez-vous le savoir ? Oui, bien sûr.
Je comprends. Mais déjà vous connaissez son existence.
C’est une partie du secret.
Il nécessite un cheminement, une recherche. Il passe par
l’interrogation.
Certains poussent la quête dans ses plus profonds questionnements.
Existe-t-il oui ou non, le secret ? D’autres ont la solution, le
secret, seulement à la fin de leur vie. De leur recherche en
fait.
“ Quel terrible secret tout de même se doit être ”
Réflexion logique et pertinente à votre étape du
secret.
Aussi quelle chance ! Pendant ces moments, ces instants, au
début, on rêve, on espère, on élabore des
théories, des concepts.
On s’en inspire durant la vie de tous les jours.
On se sent plus léger. “ Bientôt je connaîtrais
le secret ” Pensée salutaire. Brève.
Légère. Ephémère. Secrète. A soi.
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Yves Heurté
Un secret dans le métro
Il est assis dans le métro. Toujours à la même
heure. Toujours dans la même rame. Dans la vitre, filent sur le
reflet haché et distordu de son visage, ces noms de gares qu'il
connaît trop pour les aimer. Pour ses voisins, toujours les
mêmes, il a les yeux dans le vague et ne regarde rien.
Faux. Il attend au détour d'une voie l'éclair d'un
cerisier de son enfance écrasé entre les tours mais
toujours là.
Ce cerisier, enfin c'est lui.
Personne ne le sait. Personne jamais ne le saura.
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Léocadia Laforgue
3eA
Collège de Boulogne
La lettre
Monsieur
Gonzales,
Je vous écris pour vous dire qu’il y a quelques mois de cela, je
me suis rendue à un Congrès où vous ne devinerez
jamais ce que Monsieur Secret a osé affirmer devant tous les
habitants du village ! Il a dit que notre église est aussi
sacrée que celle du village voisin ! Mais il se trouve
qu’il a été le premier à rassembler le maximum
d’hommes pour nous aider à transporter la croix que nous avons
brûlée à vingt mètres de l’église
voisine. En outre, il a aussi été celui qui a commis le
plus de dégâts !
PS : Inutile de vous dire qu’il ne faut surtout pas le
révéler à qui que ce soit.
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Jacqueline Lubin
Elle... et lui...
En ce
début d’après-midi, le quai 3 de la gare était une
fois de plus bondé : précipitation bruyante pour
certains, nonchalance estivale pour d’autres ; brouhaha interrompu
régulièrement par le grincement et le sifflement des
trains en partance.
Vague qui déferle : flux et reflux.
Elle était arrivée tranquillement, après le flot
qui avait pris d’assaut le septième wagon du train qui
traversait la France d’ouest en est.
Le dernier wagon... celui qui laisse derrière lui la trace de la
distance parcourue, celui qui éloigne...
Regard en arrière, du temps d’avant...
Elle avait traversé aisément le long couloir qui devait
l’amener à sa place. Quelques excuses aux passagers voisins, le
temps de déposer ses maigres bagages dans le filet du
compartiment prévu à cet effet.
Elle était enfin assise, à cette place toujours
convoitée, près de la vitre, mais dans le sens contraire
de la marche du train. Cela semblait lui convenir.
Elle se mit à l’aise tout en tirant discrètement sa jupe
sur ses genoux croisés. Elle ajusta alors la fine bretelle de
son débardeur.
Elle jeta un oeil rapide sur les voyageurs qui partageaient son espace,
sans inquiétude, sans intérêt non plus...
Le wagon s’ébranla bruyamment, lentement et ses yeux se
tournèrent machinalement vers la clarté de
l’extérieur : les vieux bâtiments de la gare, tout juste
traversée, quelques pavillons aux jardins encore très
fleuris; « Très mignon, mais vraiment trop
près de la voie ferrée ! » pensa-t-elle;
puis la ville qui s’éloigne rapidement et la verdure qui surgit
enfin.
Elle attrapa alors son grand sac de cuir vieilli et en fouilla
méthodiquement le contenu.
Elle en sortit une enveloppe blanche pliée en deux. Elle la
déplia et l’ouvrit pour faire apparaître une lettre :
feuille de papier jauni, ouverte et refermée maintes fois
à en voir les marques des plis, usées et
découpées.
Les mots, tracés à l’encre violette, s’alignaient
lourdement : cinq lignes ponctuées par un prénom.
Elle ne lisait plus les mots; elle en connaissait leurs contours, leurs
erreurs et surtout leurs sens.
Elle promenait simplement son regard sur le seul témoin de son
secret.
Secret surprise, secret partagé pour un secret cadeau ?
Le fin bracelet d’argent qu’elle faisait machinalement tourner entre
ses doigts...
La façon dont ses yeux traversaient le papier puis la vitre, en
naviguant de l’un à l’autre à la recherche d’un visage
où poser des mots...
Pas de sourire ébauché, étouffé...
Ce n’était pas là un de ces secrets dont le plaisir
réside davantage dans la cachotterie de celui qui le porte que
dans la découverte de celui qui reçoit.
Elle replia délicatement l’objet de ses pensées : elle ne
voulait pas avoir à recoller quatre petits morceaux après
avoir reconstitué le mini puzzle.
Garder l’intégralité, ne pas briser la parole...
Une fois remis dans sa cachette blanche, le petit mot regagna le sac de
cuir toujours posé à ses côtés.
Qu’il pesait lourd ce bout de papier, qui n’avait jamais quitté
sa cachette depuis qu’elle l’y avait déposé... il y a...
Elle refusait encore de se rappeler.
Temps trop lourd... trop long.
Fardeau de l’éternité ? Eternité d’un fardeau ?
Silence d’un savoir
Ces deux mots juxtaposés sonnaient étrangement.
Silence douleur, silence souffrance
Savoir qui se donne, qui se partage, qui se reçoit
Sa prison n’avait qu’un nom : secret
Secret : six lettres... Six barreaux qui encerclent, réunissent
et séparent tout à la fois...
Secret et silence : compagnons trop complices. Seule, la parole pouvait
les anéantir.
Comment s’échapper de la prison ?
Elle, qui détestait tant les non-dits, les mensonges, les
silences.
Parler serait se libérer.
Elle avait essayé.
« Pourquoi moi ?
Dire serait difficile, douloureux, mais les mots seraient enfin
partagés...
Dire sans trahir...
Ne plus protéger... mais se protéger.
Dire pour permettre de vivre... enfin. »
Mais à chaque fois, le lourd témoin de son secret
rejoignait le sac, dans une enveloppe plus neuve.
Elle n ’avait jamais pu le détruire. Les mots écrits
garantissaient sa sincérité, sa non-culpabilité :
elle s’était trouvée là et avait reçu
malgré elle la terrible confidence.
Elle était alors repartie, gardienne muette de ces instants qui
l’empêchaient d’avoir le droit; gardienne et prisonnière
à la fois.
Son temps s’était arrêté. Mais son espace
commençait à s’élargir. Ce voyage était un
début : mettre de la distance, s’éloigner... pour essayer
d’avancer.
Le wagon se vidait régulièrement. A l’extérieur,
le soleil déclinait, rougeoyant, et jouait à cache-cache
avec les hautes tours de la prochaine ville, la dernière avant
le terminus.
Lentement, le train pénétra dans l’immense hall.
Elle se leva et baissa la lourde vitre de ses deux mains. Une franche
bouffée de bruit, de chaleur, de mouvement, de vie envahit son
visage puis son corps tout entier.
Elle frémit.
Quand le long serpent de fer s’ébranla à nouveau, elle
était toujours à la fenêtre. Elle échangea
un sourire avec la petite fille du quai qui s’amusait à
dénombrer les voyageurs qui la saluaient de la main.
Elle ne referma pas la vitre entièrement, et se rassit calmement.
Son visage se reflétait dans la vitre à peine
teintée : elle se voyait et se regardait.
Quand ses yeux quittèrent enfin ce drôle de miroir et se
posèrent sur le paysage défilant, elle aperçut au
loin les premières lueurs de sa ville.
C’est à ce moment seulement qu’elle réalisa qu’elle avait
changé de place :
Elle arrivait... et dans le sens de la marche.
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Joël Monnier
Le jardin
De face, un imposant portail affiche ses volutes. Par places, des
souillures poudreuses ternissent leur vert tendre. Le pinceau ne s’y
est pas attardé hier. Les sections du fer laissent penser qu’il
ne fut pas cintré sur le genou, mais bien plutôt
forgé à l’enclume, après avoir rougi au feu. Ce
travail demande du temps, de la patience, de la sueur et des efforts en
quantités. Il faut l’amour de l’ouvrage pour y trouver, sinon du
plaisir, tout au moins une satisfaction. On ne bat pas un record. On ne
va pas plus vite que ses concurrents. On vainc la matière.
Ça semble ne pas être tout récent, aussi c’est
très probablement du fer. On serait si déçu avec
une imitation de pacotille. On aimerait tant que ce soit du
réel, plutôt que du paraître. Il a fallu beaucoup de
travail pour plier toute cette matière rebelle ! C’est gros ;
c’est vaste; c’est tortueux; c’est serré suffisamment pour qu’on
puisse se glisser au travers. Et c’est haut ! Tout au sommet, des
formes débordantes, acérées, présentent des
barbes semblables à celles d’énormes hameçons. Des
branches de rosiers en fleurs les ornent. Est-ce pour le plaisir des
yeux ? C’est peut-être pour le parfum. A moins que ce ne soit une
défense supplémentaire contre les indiscrets. Qui peut
ouvrir ces portes ? D’une énorme serrure émerge un penne
largement dimensionné, qui pénètre aussitôt
dans sa gâche épaisse. Qui donc possède la
clé ?
Deux solides piliers taillés et moussus encadrent la ferronnerie
et tiennent sa penture. Des lierres y grimpent, masquant à peine
leurs nappes de fruits noirâtres sous leurs feuilles coriaces.
Toute cette plante serait du poison, dit-on. Ce fut pourtant la joie
des gamins d’autrefois; ils lançaient ces petites boules, tenues
en réserve dans la bouche, à travers une sarbacane de
sureau. Les instituteurs se fâchaient bien un peu de temps
à autre.
Ces piliers sont eux-mêmes enchâssés dans une haie,
haute et touffue, comme en présentent souvent les châteaux
dont les occupants tiennent à leur intimité. On peut
suivre cette clôture naturelle sur un petit bout de chemin. Bien
vite, le passage s’estompe, se dilue dans la végétation
qui, de rase, devient dense et s’élève. Elle croît
au point de ne bientôt plus faire qu’un avec la haie. La
tentative à droite a échoué, elle ne se
révèle pas plus fructueuse à gauche.
Revenant au portail, on peut apercevoir une allée
gravillonnée, qui tourne rapidement, longeant la haie de
clôture. Elle est limitée par celle-ci et une autre haie
toute semblable, épineuse et haute. Cependant, elle abonde
encore plus en fleurs. Les roses, encore et toujours, ces reines
éphémères, parfument à suspecter la
présence de quelque femme pomponnée. Bordant
l’allée, aux pieds des haies, deux bandes de terrain sont
garnies de massifs multicolores. De chaque côté, car il
semble qu’il en soit ainsi ; le long de la haie de clôture, on ne
peut voir que l’amorce du virage.
De plus loin, une petite élévation permet d’apercevoir un
peu l’intérieur de la propriété. L’allée
entr’aperçue semble effectivement continuer entre deux haies
fleuries. d’autres allées, toutes pareillement larges, autant
qu’on puisse découvrir de loin, tournent, concentriques, dans la
propriété. elles sont toutes empreintes d’une
uniformité qui enchante de premier abord, mais sombre dans la
monotonie de la répétition systématique. Ce n’est
que vers le centre du domaine que des espaces plus vastes apparaissent.
Ils sont parsemés de diverses plantes toutes en fleurs. Elles
entourent un monticule. Celui-ci est garni d’églantiers, ces
« Rosa canina ». Pourquoi tant de mépris
pour cette fleur simple ? Un immense rosier surmonte la hauteur, comme
s’il était lié à un tuteur. Cela lui donne des
allures d’épouvantail. Toutes ces haies, toutes ces
allées paraissent bien énigmatiques. Un ou
peut-être deux, passages se laissent deviner. S’agirait-il donc
d’un labyrinthe ? Et il mènerait à la grande aire
centrale...
Une forme, vaguement humaine, apparaît bientôt. Presque un
épouvantail lui-même. Ses mains sont gantées. Son
chef est recouvert d’un chapeau de paille. Des lunettes brillent aux
pâles lueurs du soir. Il marche à pas lents et grands. Par
sa main droite, il s’appuie sur une canne qui ne semble pas lisse, ni
crochue à sa partie supérieure, seulement
retournée à l’équerre; l’homme va vers le
monticule. Il s’arrête devant lui, reste figé un moment,
se penche lentement vers une rose cramoisie.
Il écarte du bâton quelques branches et s’enfonce dans le
buisson. des bruits de pierres résonnent, comme les dalles d’une
vieille église, troublant le silence du lieu. L’homme ressort,
tenant une plaque dans ses mains. Le reflet bleuté, brillant,
révèle l’ardoise fine et chantante, entendue voici un
instant. C’est que, dans le Haut-Anjou, on appelle
« pali », ces grandes plaques utilisées
pour les clôtures. On demeure donc encore avec ces
clôtures. Il l’examine à la lumière. Ses gestes
sont lents, marqués de pauses. Ou il peine, ou il est souffrant,
ou il pense longuement. Tout en haut du pali se devine une gravure, de
grandes lettres espacées. Un seul mot : L.A.M.A.G.. De la mousse
recouvre d’autres gravures. Tout un texte s’y dissimulerait. Il
retourne la plaque. L’autre face aussi l’intéresse, car il
l’examine longuement. Pourquoi donc ?
Il s’enfonce de nouveau sous le roncier. Un même bruit
répété maintes fois. L’ardoise chante encore. Une
autre dalle de pierre apparaît et subit aussi un examen attentif.
Elle porte l’entête L.A.M.A.G..
A la cinquième expédition, le doux chant de cette pierre
angevine que vante Du Bellay s’interrompt dans un bruit de chute,
assorti de jurons. L’inconnu ressort, le bras gauche
écorché. Cette végétation ne cacherait-elle
donc qu’un tas d’ardoises gravées ?
Sur une chaise, un homme, un chapeau de paille sur les cheveux gris,
s’éveille. Près de lui, une petite forge achève de
s’éteindre; Il secoue sa main gauche, projetant à terre
quelques gouttes de sang. Il regarde tout ébahi, la coupure qui
baille à son index gauche. Il vient de se couper avec le ciseau
à bois que tient encore sa main droite. Roulant de dessus ses
cuisses, un long morceau de bois, coudé, en prunier tombe. C’est
la canne qu’il sculptait pour ses « vieux
jours ». c’est à dire pour bientôt, mais
ça ne se dit pas, même quand on les prépare.
Il frémit et pâlit. Pas pour la petite coupure, il en a vu
bien d’autres, depuis le temps qu’il « bricole »,
comme il lui est dit péjorativement. Il regarde rapidement
autour de lui. Rien. Personne. Mais, il a dormi. Et pendant ce temps,
si quelqu’un était
venu ? Et si lui-même avait parlé pendant son sommeil ?
Car il vient de rêver, ça oui, c’est évident et
banal. Mais ce qu’il a vu dans son sommeil, et dont il a
peut-être pu parler, c’est ce qu’il a de plus personnel, de plus
caché en lui. C’est son jardin secret.
L.A.M.A.G. est le sigle de « Lettre A Mon Ange
Gardien »
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Sylvie Morais
Le secret de Jane
Qui donne son secret le perd.
Jacques Chessex, L’économie du ciel
On enterre les amants avec leurs
secrets. Le plus souvent on les enterre et c’est bien, peut-être
mieux ainsi. Mais il arrive, pourquoi, ça arrive, cinquante,
soixante, cent ans après, ça peut arriver, on trouve une
vieille chaussure, une photo, un gant, une petite boîte de fer
blanc : des lettres d’amour. Et on déterre les secrets. On
cherche, on trouve, on sait, un peu, peu à peu, on croit savoir.
On veut savoir. Absolument. Ça arrive, cent ans après,
peut-être moins, on trouve des lettres d’amour et on veut savoir.
Comment ces désirs, de qui la fougue et les déceptions.
On veut savoir pourquoi, connaître la place, revoir les paysages,
éprouver la sève, entendre les pas les bruits les
bavardages. On veut sentir. Ressentir. Et on risque gros. Il arrive
parfois qu’on trouve des lettres d’amour et on se perd. Dans l’histoire.
L’histoire de ma vie n’existe pas. (Marguerite Duras, L’amant)
J’entends Duras dire le roman oui, mais pas l’histoire. De nos vies il
n’y a que des plages à demi oubliées. Des plages à
revisiter. Des pierres blanches à aligner. On peut bien raviver
des passions, redécouvrir des lieux, s’accrocher aux
fenêtres, dévoiler les secrets : l’histoire est une suite
de pierres blanches alignées, d’instants immobilisés
(Alberto Giacometti).
Tirer d’un grenier une petite boîte de fer blanc, souffler la
poussière, sortir des lettres, sentir, regarder, déplier
lentement la première et lire. Le 22 mai 1935. La
vérité se passe toute à déplier le billet
sans enveloppe, à regarder l’écriture. Fine. Jane
écrivait d’une écriture fine. Une vérité
sans contraire, sans mensonge, désormais : il y a moins de cent
ans, à peu de chose près, Jane écrivait. Son
écriture est fine et ses mots lourds.
C’était en 1935 et déjà Jane était perdue.
Déplier les lettres, sentir le buis, s’asseoir au café,
traverser le pont. Porter le secret.
J’ai trouvé dans la maison de Jane une petite boîte de fer
blanc et des lettres d’amour. Je n’altère ni le poids des
années, ni l’élégance de la chaussure, ni la
finesse de l’écriture. Je n’altère, non, mais je glisse
un peu. Toutefois je glisse. Le nom a été changé.
Et la poussière soufflée. Je raconte les amants et
seulement je glisse sur la vérité. Je déplace un
sapin, je cerne la montagne, j’accentue les traits, marque la
profondeur, découpe la lumière. Toutefois je dessine.
J’ai trouvé, dans la maison de Jane, un billet jaune sans
enveloppe et des ratures. Le seul billet raturé signé
d’elle dans la maison de Jane.
Abandonnée. Les volets arrachés, les fenêtres
cassées, des armoires renversées, un lit
défoncé. Et cette petite boîte de fer blanc et
dedans un billet raturé. La maison de Jane est
abandonnée. Un pan de mur s’est écroulé. J’entre
de ce côté. Un escalier. Je monte. Trois étages je
monte j’ai peur un peu je monte au grenier. Il y en a partout, des
journaux des papiers des vêtements par terre il y en a, un lit
une petite table et partout de la poussière. Jane dormait au
grenier. La lumière y est belle. Depuis cent ans. On le dit au
village. Jane a quitté Bachos pour mourir quelque part, sans
doute à Bertren. Peut-être. On le dit au village. Telle
quelle. Jane a laissé la maison telle quelle. Abandonnée.
Il y a longtemps. Depuis, quelques curieux, et des enfants, à
cause des ballons égarés et la fenêtre
cassée. Je n’ai pas retrouvé le ballon. Mais au grenier,
une petite table de nuit, toute petite, renversée, et dans le
tiroir, une boîte et des lettres. Des billets jaunes, sans
enveloppe. Pliés. Et l’odeur du papier et celle de la
poussière. Un seul billet raturé signé d’elle.
Transcrit sans doute à cause des ratures. Jane a sans doute
transcrit son billet à cause des ratures. Peut-être Jane
a-t-elle transcrit plusieurs fois son billet avant de le lui porter. A
lui.
Bachos Binos 22.5 1935
Cher ami
Vos lettres me parviennent bien irrégulièrement. Elles
sont mon souci et ma vie. Mon souci parce que j’en attends une autre
dès que la précédente me parvient, à cause
de la date déjà ancienne qui s’y trouve portée. Ma
vie parce que mes pensées vont vers vous, elles
élargissent ma petite vie retirée. Depuis que j’ai
reçu votre lettre j’ai repris goût au travail, voyez un
peu quel magicien vous êtes. C’est si bon quand on se sent
désolée et découragée, de rencontrer un
appui, de savoir que tout le monde n’est pas indifférent
à vos chutes et à vos relèvements, à vos
tristesses et à vos joies. L’amitié est le plus noble et
le plus généreux des sentiments. Nulle vie, je n’en
doute, et même celles qui semblent vaincre le sort, ne sont
exemptes d’épreuves. Mais il y a toujours l’affection qui trouve
en elle des réserves inattendues : un cœur très faible
peut encore offrir ses ressources. J’ai lu et relu une deuxième
fois votre lettre, prisée avec une intensité si
charmée que le reste du jour j’y ai rêvé, comme si
je la lisais une troisième fois.
Le choc d’une première impression est aussi profond
qu’insaisissable. On se plaît ou on se plaît pas.
Voilà tout. Mais c’est tout.
Je ne peux pas penser sans un vif plaisir à cette perspective
à peu près certaine de vous revoir. Donnez-moi, je vous
prie, de vos nouvelles pour que vous soyez au courant de mes
pérégrinations. D’une façon ou d’une autre je
m’arrangerai pour vous voir.
Jane
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Claire Moretto
Ode à la tristesse
Pour moi, un secret c’est personnel, quelque chose que je garde
Et fais attention à ne pas le dire par mégarde.
Celui que je vais vous révéler ne date pas de l’an
dernier. Il s’agit en fait d’une poésie pour mon amie Elodie.
Je vais cesser d’écrire de la prose
Pour qu’en paix elle repose
Voici mon secret si bien gardé que je vais vous conter :
Ce secret en réalité
Pèse tellement sur mon coeur peiné
Qu’on ne saurait platement le raconter
Sans, par exemple, user
De la forme du sonnet.
Il est trop beau pour être confié
Dans une langue peu rimée.
C’est un fardeau tellement lourd à porter...
C’est un poème que j’ai composé
En mémoire de mon Elodie Chérie
Qui est partie au paradis
Où elle court joyeusement et rit
Rejoindre ses papys et mamies.
Nous, on est resté
Pour achever
Ses dernières volontés.
Ô Elodie Adorée !
Pleurons, pour te retrouver...
Voici mon secret, et c’est pas ma faute s’il est tristounet.
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Léa Mormin-Chauvac
Ma petite Louise
1ère partie : Je t’écris...
Mon prénom est Louise. Ma grand-mère aussi s’appelait
Louise. Je n’ai vu ma grand-mère qu’à sa mort.
Première et dernière fois. Pourtant, elle habitait dans
le même village que moi. On m’avait déjà
montré sa maison. Mais je n’y étais jamais entrée.
Jamais. Un jour, maman m’a emmené chez grand-mère. Elle
m’a mis une robe blanche, a tressé mes longs cheveux
châtains et les a relevés en couronne. J’étais
ravissante. Nous avons marché dix minutes et puis nous sommes
arrivés devant la maison. Maman a sonné. Ce n’est pas ma
grand-mère qui a ouvert mais une dame plus jeune. Elle nous a
fait rentrer. La dame a demandé à maman si elle voulait
du café. Maman a dit oui, bien sûr, et elles ont
commencé à bavarder. Moi, je m’impatientais. Quand elles
ont été à court de sujet, j’ai demandé
où était grand-mère. la dame m’a emmenée
avec maman jusqu’à une porte blanche et elle s’est
éclipsée. On est restées plantées
là, longtemps, puis maman est entrée. Je l’ai suivie.
J’étais petite, j’avais quatre ans et je ne comprenais pas
pourquoi MA grand-mère restait au lit. Elle a dit mon
prénom d’une toute petite voix. Elle l’a
répété plusieurs fois, puis a défait mes
nattes, a pris un joli peigne et a coiffé mes cheveux longtemps.
Grand-mère m’a donné le peigne et a accroché une
chaîne en or avec une petite clef dorée à mon cou.
Quand je me suis levée du lit où je m’étais
assise, maman n’était plus là. J’ai embrassé
grand-mère et je suis sortie. Maman était derrière
la porte. Sans dire un mot, elle est entrée mais cette fois je
ne l’ai pas suivie. Quand elle est sortie, elle pleurait et portait un
coffret. Grand-mère s’était éteinte, à
quatre vingt quatre ans. Pour partir nous sommes passées par le
salon et j’ai vu la pendule de grand-mère. elle s’était
arrêtée. Le jour de l’enterrement, on m’a mis la
même tenue que le jour de la visite chez grand-mère mais
cette fois j’étais un peu trop jolie.
2éme partie : et la pendule de mon salon s’éteint...
Le jour de mes dix ans, j’ai retrouvé sur la pile de mes cadeaux
le même coffret que maman portait à la mort de
grand-mère. Il était très joli, en bois peint en
bleu azur et dessus était gravé mon prénom en
jolies lettres : “ Louise ”. Il y avait dessus une serrure en
argent. Maman m’a dit que la clé de ma chaîne ouvrait le
coffret. Je voyais bien qu’elle brûlait d’envie de voir ce qu’il
contenait. Mais non. J’attendrai le soir, et, à l’abri des
regards j’ouvrirai MON coffret. Après le dîner, quand tout
fut couché et endormi, je fermai la porte de ma chambre à
clé, m’assis sur mon lit à baldaquin et ouvris mon petit
coffret bleu. Il était garni de soie blanche. Je
découvrais émerveillée, de vieilles photos en noir
et blanc et sépia; une fillette de dix ans qui me ressemblait
étrangement, des jeunes mariés, un bébé
nommé Louise... Il y avait aussi des objets : un sou
percé, un arbre généalogique, une chaîne
dorée, une petite boite, un flacon d’eau de toilette... ET une
lettre de grand-mère. Elle disait :
“ Ma petite Louise,
Ce coffret m’avait été donné par ma
grand-mère, et c’est sa grand-mère qui le lui avait
donné... Ma grand-mère aussi s’appelait Louise, et mon
arrière-grand-mère. Ainsi, ta petite fille aussi
s’appellera Louise. Garde ce coffret précieusement et
lègue-le à ta petite fille. Et SURTOUT, ne
révèle son existence à personne ”
Et c’est pour ça, ma petite Louise, ma petite fille
chérie que je t’écris ces quelques lignes que je glisse
dans le coffret. Notre coffret, notre secret.
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Mia Ogouchi
L'Etincelle
La
plupart des gens, assis dans leur confortable canapé de velours
bleu, diront, si vous le leur demandez, qu'être amoureux est la
plus belle des choses qui puisse arriver à l'être humain.
Ils vous raconteront, alors qu'une larme de mélancolie glissera
le long de leur faces rougeaudes, les joies et les peines de leur
virevoltante jeunesse, les dilemmes cornéliens et les
tribulations dignes des plus grands mélodrames hollywoodiens
qu'ils ont eu à affronter pour gagner la dame au regard vide
assise à côté d'eux. Mais qu'en est-il des
êtres passionnés ? Qu'advient-il à ces êtres
qui aiment au-delà de tout entendement ? Qu'en-est-il de ces
pauvres âmes ? Sont-ils des monstres ? Ou sont-ils simplement des
hommes, dans leur plus cruelle pureté ? Il est des hommes comme
vous et moi auquel une simple étincelle peut brûler les
ailes.
Il est des hommes, comme vous et moi, qui un beau jour
s’éveillent à la vie, pour tomber tout aussi vite dans un
sombre et sourd sommeil.
C'est ce que j'ai découvert, il y a peu, quand entrant dans la
chambre de mon amie, je la découvrais endormie dans sa chambre
blanche, semblable à celle de tous les contes de fées. Le
soleil illuminait son visage enfantin, si paisible et si calme dans les
premières lueurs du matin. Je m’attardais quelques minutes dans
une silencieuse contemplation et remarquai son journal vermeil
qu'effleurait à peine un doigt de sa main. Je ne sais pourquoi,
je le pris et l'ouvris.
Il n'y avait là que quelques lignes, écrites prestement
au milieu du cahier :
" Que la vie doit être belle, que les jours doivent être
doux pour ces gens simples à qui jamais rien n'arrive ! Comment
se sent-on quand on ne ressent rien ? Ah, j'aurais aimé ne
jamais rien connaître de ce qui aujourd'hui forme tout mon
être ! Mais de même qu'il est nécessaire de
communiquer pour vivre, il est des choses qu'il ne faudrait jamais
révéler. Je parle et pourtant, je ne dis rien de ce qui
importe vraiment ! Mais, il est des choses qu'on ne peut pas dire tant
la vie est cruelle envers ceux qui parlent vrai. C'est pour ne pas
être à sa merci que j'ai tu mon secret.
Estelle, c'était mon nom, il y a peu de temps. Maintenant, je ne
suis plus rien, car mon âme a brûlé. Une
étincelle a suffit à dévorer mon être tout
entier. Comme l'étoile qui se lève et se consume à
jamais, j'ai moi-même brûlé , pour ce que je savais
être la première et dernière fois. Mais je
n'étais faite que de chair et que d'os, qui ont roussi et se
sont calcinés à mesure que les jours passaient.
L'étincelle est venue en ce jour de Décembre, quand j'ai
vu ce jeune homme étrange, assoupi devant moi. Rien dans son
aspect n'attirait l'attention, et pourtant je restais là, muette
d'effroi : un sentiment nouveau venait de naître en moi. Le
dormeur se réveilla et à mesure qu'il ouvrait ses yeux,
j'eus l'impression que moi aussi , je m’éveillais à la
vie. Je voyais le jour pour la première fois.
Au départ, l'étincelle était la meilleure de mes
amies. Elle gazouillait en moi, elle pétillait de joie. Elle
babillait et dansait avec les élans de mon coeur. Je dansais
aussi, seule dans ma chambre, et je chantais parfois sans trop savoir
pourquoi. J'étais égoïste et tout ce bonheur, je le
gardais pour moi. Même mes amies ne savaient rien de tout cela.
Ma mère me croyait folle, mon père se moquait de moi.
Comme j'aurais aimé que ces jours heureux où je me
sentais vivante durent longtemps ! Mais ce qui est bon, ne l'est que
pour un court instant : je ne savais pas qu'au fond de mon âme,
blottie dans le recoin le plus sombre qu'elle ait pu trouver,
l'étincelle ruminait déjà de noirs desseins.
C'est alors qu'un matin, comme je me levais, je ressentis une vive
douleur : l'étincelle pleurait. Elle me suppliait de parler,
elle me conjurait de la partager avec celui que j'aimais. Elle me
chuchotait de tout lui avouer. Sans quoi, elle ne pourrait plus vivre.
Je me rendis soudain compte que pour être heureuse, j'avais
besoin de l'amour de celui que j'adorais. Je me découvrais
esclave : j'avais besoin de cet autre être pour exister.
Où que j'allais, quoi que je faisais, je me retrouvais immobile
, les yeux embrumés, incapable de prononcer le moindre mot : mon
âme toute entière était tournée vers lui. Je
décidais de lui parler .
Un matin de printemps, en m'approchant de Lui, tremblante et titubante
comme un malade qui sort trop tôt de son lit, je compris à
quel point ce geste m'était impossible : c'était ma vie
que je jouais. Un seul mot de lui déciderait de mon sort. Une
seule de ses paroles briserait tous mes rêves. Ma vie
entière reposait entre les mains de cet homme insouciant,
à peine sorti de l'enfance, que je ne connaissais pas et qui
rêvassait là. Il me regarda. Je me taisais.
Je ne voulais pas mourir. Je venais à peine de naître.
J’enfermais mes pensées en moi-même et résolus de
rester muette. Parler était pour moi synonyme de mort. Je me
voulais vivante, il me fallut être discrète. Mais
l'étincelle n'était pas femme à rester
terrée. Elle détestait le silence que je m'étais
imposé. Elle voulait sortir, je l'avais enfermée. Elle
décida que j'en mourrai.
Enfoncée au plus profond de mon âme, elle se nourrit de
toute ma force , de toutes mes joies, de toutes mes peurs. Je la
sentais grandir en moi, submergeant tout ce qu'elle trouvait. Son poids
faisait chanceler mon être : je ne dansai plus , je ne chantai
plus. Peu à peu, l'appétit et le sommeil me
quittèrent. Livide, je restai coite dans ma chambre ne pensant
à rien d'autre qu'à l'homme que j'aimais. Parfois,
j'hurlais de douleur : ma seule et unique envie était de tout
lui avouer. Mais le silence était ma seule défense et
j'étais désormais trop faible pour affronter la
réalité. L'étincelle le savait.
Avec mon silence, elle se forgea une carapace de flammes toujours
ardentes. Elle tissa, comme une gigantesque et immonde araignée,
une toile immense qui encercla mon coeur. Dedans, l'étincelle y
déposa ses petits, dont le père n'était autre que
mon secret . Bientôt, je sentis grouiller dans mon sang
d'innombrables petites étincelles qui crépitaient le jour
et s'embrasaient la nuit. Leurs rires résonnaient jusqu'aux
tréfonds de mon lit.
Et tandis que j'érigeais entre Lui et moi un mur fait de mes
secrets, je le voyais vivre toujours plus grand , toujours plus
admirable... Mais je ne parlai pas. Je ne le pouvais pas. Je
n'étais plus moi-même : l'étincelle s'était
mise à hurler .
Elle se déploya en moi avec la fureur d'un chien enragé,
crachant des flots de sang, brisant mes pensées sous sa rage
trop longtemps contenue, vomissant des torrents de désirs
pourpres et brûlants. C'est alors qu'en rêve, j'ai cru voir
un vieillard vêtu de noir qui se tordait les mains en se moquant
de moi. Je tentais de parler, mais ma gorge était nouée :
le vieil homme serrait mon cou de ses mains noueuses.
Fiévreuse, suffoquante sous mon secret , je me levai au beau
milieu de la nuit et courrus jusqu'à mon miroir . Poussant un
cri d'horreur, je l'agrippais : j'étais devenue
l'étincelle. Je tombai à terre, secouée par mes
sanglots. Il me semblait que tout mon corps n'était plus qu'un
amas de sentiments carbonisés. Mon corps entier se consumait. Je
me griffais les joues, me cognais contre les murs de pierre, mais de ma
bouche ne sortait rien. Je tentais de sortir de ma chambre, mais je
n'avais plus la force de marcher. J'essayai de hurler, mais aucun son
ne sortit. Abattue, je rampais jusqu'à mon lit , espérant
trouver le réconfort dans le froid de mes draps blancs. Mais
à peine dedans, je tressaillais de douleur : mes draps aussi me
brûlaient la peau. Mes doigts se crispèrent et
j’empoignais un objet : c'était mon journal , encore vide de
tout secret. A lui aussi, je n'avais pas voulu me confier. J’empoignais
une plume et écrivis, malgré la douleur , les lignes que
voici. Toi qui lis ces mots , ne plaint pas la pauvre Estelle, car
maintenant , elle est soulagée : son secret n'est plus, et elle
en est morte.
Il est néanmoins une chose que je te souhaite : que
l'étincelle un jour te frappe plus fort que moi, qu'elle
enflamme tes sens et les déploie, dans toute leur violence, dans
toute leur pureté ! Car, s'il est des gens qui disent qu'aimer,
c'est bâtir avec l'autre une vie pour les deux, qu'ils sachent
désormais qu'ils n'ont jamais vécu. Ceux qui n'ont jamais
été touché par l'étincelle, ne savent pas
ce que c'est que d'être vivants, car sinon ils seraient morts,
consumés par tant de vie . "
Je lâchais le journal, pétrifié . Et
considérais Estelle, muet.
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Silvie Piacenza
Le secret d’Ana
Un jour, tu trouveras une excuse, quelque chose, n’importe quoi.
Tu bredouilleras, un peu fort, zut, qu’il n’y a plus de pain et il
n’aura pas le temps de relever le nez, que déjà tu auras
refermé la porte de l’appartement en hurlant qu’il faut sortir
le petit du bain, que déjà tu dévaleras les
escaliers. Et dans les escaliers qui n’en finiront pas de tourner, la
tête te tournera mais je sais que tu aimes ça, quand la
tête te tourne.
Dehors, elle s’engouffre et accélère le pas à
l’angle de la rue. D’en bousculer quelques uns, ça pourrait la
faire sourire. Un carrefour à traverser, un deuxième.
Puis un porche, un couloir, un escalier et une porte. Une qu’elle ouvre
sans frapper, qu’elle referme derrière elle.
Et là, tu me verras parce que je serai là, à
t’attendre.
Alors elle appuie son dos contre la porte, renverse la tête pour
reprendre son souffle et elle ferme les yeux.
Parce que tu sais maintenant que tu pourras les rouvrir et que je serai
toujours là.
Un rire à l’intérieur la secoue. D’être aussi folle.
Puis la vision du petit dans l’eau du bain la traverse comme un
frisson.
D’un geste pressé, tu détacheras les boutons de ta robe
qui glissera à tes pieds et, la bouche légèrement
pincée, tes mains s’enchaîneront derrière ton dos
et, le dos contre la porte, tu attendras. Parce que je m’approcherai
bien sûr.
En dedans, quelque chose, comme un sanglot. Ça lui fait
ça, quand le petit pleure.
Un gémissement, une sourde plainte qui monte, depuis son ventre.
Et tu te tiendras là, longtemps, immobile. A quêter mon
souffle, près, tout près de ta bouche.
Ça lui fait ça, quand les hommes ont mal. Quand
broyés de douleur jusque dans leurs fièvres, elle les
entend, au sein des nuits foetales, qui appellent leurs mères.
Et tu me tiendras là, à deux doigts effleurés.
Jusqu’à ce que je te réclame.
C’est derrière les yeux que ça la brûle. Sous sa
peau tendue que ça hurle,
Ana...
et elle s’applique à retenir tout, comme d’une dernière
fois, tout, du monde qui chavire.
Ana, mon amour...
Tu sais... lentement, elle rouvre les yeux... que je te regarderai
partir, Ana.
Sans un mot, elle remonte et reboutonne sa robe, referme la porte
derrière elle.
Et tu partiras . L’escalier, le couloir et le porche, en se
forçant à marcher droit. Sans te retourner.
Un carrefour, puis un autre à traverser, et les yeux encore tout
embués de larmes, au coin de la rue, elle s’arrête.
Acheter du pain. Et une sucette pour le petit.
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Lucrèce
Rigaud
Les yeux de la vérité
Cela était enfoui au fond d‘elle depuis si longtemps que
Lucrèce ne savait plus quand tout avait commencé. Si,
peut-être par des angoisses, des pleurs et des moments
difficiles. Elle l’avait laissé sortir un peu d’elle, pour voir,
juste un regard pour voir, pour savoir si c’est elle qui choisissait
les gens ou si les gens venaient à elle de leur propre
gré, pourquoi ? Se faisant violence pour garder son secret au
fond d’elle, l’empêchant de refaire surface. De jour comme de
nuit, évitant de regarder les gens dans les yeux, peur de son
secret, peur de leurs secrets, une peur grandissante, enfin peur
d’elle-même. Comment aurait-elle pu savoir qu’il faisait partie
intégrante de sa vie, son destin de chaque instant, dans ses
souvenirs d’enfant, elle l’avait toujours eu.
Son père lui disait qu’il prendrait de l’ampleur au fil du
temps, soit elle l’exploiterait, ou elle le laisserait dans l’oubli
aussi longtemps qu’elle pourrait. Mais rien n’y ferait, elle ne serait
pas heureuse. Le secret était là et bien là, elle
devait faire avec et ne pas en avoir peur disait son père.
Parfois dans certains événements qui se manifesteraient,
elle devait se préparer et faire face, même si son chagrin
était grand, elle devait accepter cette vérité.
Lucrèce était une belle métisse originaire des
Antilles. Peut-être tenait-elle son secret de ses aïeules,
évitant de s’attacher aux gens qu’elle côtoyait, histoire
de se protéger d’instinct des problèmes des autres qui
n’étaient pas le but de sa vie.
Lucrèce était d’un abord très froid, laissant
venir les gens à elle, jamais elle n’allait aux devants d’eux.
Certaines personnes se sentaient gênées. Lors d’une
expérience de concentration sur la relaxation où il
fallait se regarder dans les yeux tout en renvoyant de l’amour,
Lucrèce se sentit transportée en la personne et elle vit
les tourments et les chagrins aspirer dans un tourbillon de vie, qui
n’était pas la sienne. Elle vit et savait. Elle arrêta
l’expérience, épuisée.
Entre deux vies; elle ne put expliquer sa réaction. Les gens
n’auraient pas compris. Prenant la personne à part, avec des
mots simples, Lucrèce lui dit ce qu’elle avait vu et avec
précaution, la prévint d’un danger. Lucrèce vit
dans ces yeux beaucoup de crédulité mais elle savait
qu’elle la croyait, car elle seule avait ces choses au fond d’elle.
Quelques temps plus tard, Lucrèce apprit le décès
de cette personne, elle en eut beaucoup d’affliction et de tristesse.
Encore des questions sans réponse.
A quoi servait ce secret si elle ne pouvait aider personne ?
D’autres auraient dit un don. Lucrèce refusait d’appeler son
secret un don. Un don nous vient du Ciel et fait du bien, un don de
Dieu ne peut faire le mal, donc ce n’était pas un don mais une
calamité, sortie dont on ne sait où ! Pour je ne sais
quoi ! Oui, Lucrèce avait cette particularité de lire
dans l ’âme des êtres. Depuis, Lucrèce ne se
servirait plus de son secret, elle avait tant vu. Si les gens savaient,
ils ne diraient plus : “ il n’est même pas franc, il n’ose
même pas vous regarder dans les yeux.
Lucrèce reprend la route vers son destin, avec ses questions,
qui un jour auront une réponse, et ce jour-là, ce sera un
don.
Réalité ou fiction, laissez libre cours à votre
imagination.
Et si vous rencontrez Lucrèce, ne l’appelez pas sorcière,
mais souriez et regardez-la dans les yeux, elle ne vous dira pas la
fin.
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Martine Sallevielle
Le jardin du front de mer
Il y a, en annexe de la route de la mer, un vieil arrêt
d’autorade transformé en garderie pour enfants. Dans une zone
délimitée, il y a des jeux rouillés anciens. Des
tourniquets, des toboggans que les enfants regardent avec
curiosité sans oser s’en servir. Je me demande pourquoi ils ont
laissé toutes ces vieilleries. Il y a même une vieille
baraque à frites et un théâtre de marionnettes. Il
y a belle lurette que plus aucun spectacle ne s’y donne. La peinture du
castelet est écaillé. Un vieux polichinelle géant
tire la langue sur le toit. Il fait peur. On peut se demander si c’est
dangereux pour les voitures. Ça le serait s’il y en avait. On
peut se demander si c’est dangereux pour les enfants. Il y en a.
Beaucoup. Les plus petits sont installés dans des incubateurs
énormes placés régulièrement sur le front
de mer. En ligne. Alternance des couveuses empilées comme des
ruches vagissantes. Elles sont reliées par un système de
tuyauterie qui court au ras du sol. Oxygène et pulsation
d’acides aminés arrivent par bouffées d’air
phosphorescent qui éclaire les petits visages, doucement.
Les plus grands se promènent autour des incubateurs. Par petits
groupes. Avec des airs d’ennui de vieux conspirateurs. Leur uniforme de
couleur différent selon le sexe, dessine des taches vives sur le
gazon artificiel. Des rires fusent quelques fois. Mais le rythme de
leur promenade est lent, appliqué. Le conditionneur d’humeur B13
serait-il utilisé là aussi, comme dans le reste de la
cité ?
Il n’y a aucun autre adulte qu’un gardien, débonnaire. Il a
regardé mon permis de visiter sans dire un mot. Il surveille son
petit monde, comme le chef d’orchestre d’une immense salle d’attente.
Je suppose qu’il y a tout un système de
vidéo-régulation. Mais apparemment, je suis le seul
adulte, avec le gardien, dans cet immense jardin d’enfants. La brise
souffle de la mer. Le temps est calme. Mais on sent de petites
variations dans l’air. Je me demande si c’est naturel. Les enfants se
penchent à droite par groupe de deux ou trois et soudain
basculent insensiblement de l’autre côté comme dans un
grand aquarium agité par le roulis de la mer. Je me demande
s’ils sont conscients d’imiter les vagues qui bordent le parc. Ils sont
placides et semblent attendre simplement le moment où leurs
génitrices vont venir les chercher par convoi de
véhicules électriques, au coucher du soleil.
Je continue mon chemin. La route serpente dans une dune à
l’herbe rase, bleue et pelée. Il y a des immenses colonnes de
marbre, comme d’anciens monuments druidiques, pour soutenir la route,
avec ça et là des appareils en laque de nickel qui
brillent au soleil. Ce sont probablement des armoires
électriques, destinées à alimenter
l’énergie des coupelles, poutrelles et autres constructions qui
serpentent le long de la mer. Je sens bien que c’est le noeud de
fonctionnement et pris de respect, je passe en inclinant la tête
devant ces armoires qui bourdonnent doucement. J’ai un curieux
sentiment de bonheur. Je me demande bien pourquoi. J’ai essayé
d’interroger le gardien, il m’a répondu gentiment à
travers son vocable :
“ C’est comme ci ”
Et pourquoi pas comme ça. Comme ci. Comme si. Comme si quoi... ?
Le sait-il ou ne peut-il pas le dire ? C’est sans doute un secret. Il
me faudrait poser la question aux enfants. Depuis le temps qu’on les
range dans le parc, ils ont peut-être observé des
détails qui me renseigneraient sur ce système
d’énergie mystérieuse et sur cette impression de
plénitude montant de la mer. Est-elle toujours aussi calme ? Et
sinon qu’éprouve-t-on quand souffle la tempête ?
C’est pourquoi je suis là, ce matin. Je me promène , mine
de rien.
Je suis des yeux la promenade des plus grands. Ils sont en grappes. Ce
n’est pas facile d’en isoler un. A l’abri des regards, caché par
un incubateur, je sors de ma manche un ballon d’autrefois. C’est une
baudruche un peu dégonflée qui a pris un aspect bizarre.
Je l’ai héritée de mon arrière-arrière
grand-mère qui vendait des chaussures à Cassis dans les
années 2050. En le voyant, un enfant s’écarte, enjambe
l’incubateur en hâte et court derrière le ballon en
criant. J’arrive à intercepter l’amateur. Je chipe le ballon en
le lui arrachant des mains. Le ballon couine. J’ai un peu peur. Je
voudrais que l’enfant ne s’affole pas. Mais non, il a l’air calme,
absent plutôt. Je voudrais entretenir son intérêt.
Je ne sais pas trop quoi faire. Je ne sais trop quoi dire. Le jouet ne
l’a pas interloqué longtemps. Il ne peut sans doute pas
comprendre ce que c’est. Je suis maladroit. Je tente de lui parler. Je
lui promets, pour demain des bonbons, gâteaux, sucettes... Je
lance les mots au hasard. Il ne réagit pas. Son petit visage est
buté. Les sucettes n’existent sans doute plus. Je n’obtiens rien
de l’enfant. Je le lâche. Il grogne et va rejoindre le fruit
d’attache le plus proche. C’est une espèce de gros ananas jaune
et gonflé, posé sur un promontoire, comme une pompe
à essence dont il tète les extrémités avec
passion. Il doit avoir besoin de se rassurer après mon
intervention.
Je continue mon chemin, mine de rien. Le gardien n’a rien vu. J’observe
le petit discrètement. Enfin, il l’air rassasié. Il
rejoint son groupe. Il s’agglutine à eux avec une satisfaction
évidente. Il n’a pas supporté d’être seul
très longtemps. Quel âge peut-il avoir ? Six ans... Huit
ans peut-être ? Je ne lui ai pas demandé son nom. J’aurais
peut-être dû commencer par là, à moins qu’il
ne connaisse même pas son matricule... Je n’ai pas réussi
à établir le contact. Je suis furieux après moi.
Avant de quitter le front de mer, je me retourne. Et je vois le petit
bonhomme me regarder et me faire un petit signe de la main comme s’il
voulait me dire au revoir.
C’est sûr je reviendrai demain.
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Serge Scibor
Pages délivrées
De se voir poussiéreux
A rendu cafardeux
Le vieil et bel ouvrage;
Vient-il d’un héritage ?
Qui s’en souvient encore ?
Il suffit qu’il décore
Ce panneau du salon
Avec ses compagnons,
Cousins en reliure !
L’ensemble a fière allure !
A qui viendra l’idée
de venir le chercher,
de l’ouvrir et le lire
Afin de découvrir
Tous les trésors cachés
Qu’il peut bien receler ?
La nuit, l’ennui le ronge,
Avec regret il songe
Au temps où il naquit
Sortant d’imprimerie...
Il connut des lecteurs,
Echappa aux censeurs,
Frôla l’autodafé !
L’oubli va l’étouffer !
Il voudrait tant revivre
Se retrouver vrai livre !
Il interrompt sa plainte
Un bruit vient de la plinthe,
Un rongeur apparaît,
L’oeil vif, l’air déluré
Parcourt les rayonnages,
s’approche de l’ouvrage,
Va pour le dépasser,
Et s’arrête, intrigué;
S’adressant au bouquin
Ces propos il lui tint :
« Te voici bien sinistre !
Qui t’a rendu si triste ? »
« Personne ne me lit,
En ce meuble on m’oublie ! »
« Fais- toi remarquer ! «
« Comment ? »
« J’ai une idée
N’éprouve aucune peur ! »
Voici notre rongeur
Se mettant à pousser,
A faire tomber par terre...
Puis il part sans s’en faire.
Au matin, chantonnante,
Arrive une servante
pour l’entretien des lieux,
Elle pose ses yeux
Sur le livre et le prend
Le remet à son rang...
Ce court contact humain
Est-il sans lendemain?
Une autre nuit va suivre
Le rongeur dit au livre :
« On ne peut, au premier
Essai, toujours gagner !
Alors, recommençons ! »
La femme et sa chanson
Le lendemain reviennent,
Ses doigts, le livre, prennent
Et vont pour le ranger...
Et le décourager !
Elle interrompt son geste:
« Ce livre qui ne reste
Pas en place, qu’en dire ?
Mettons- nous à le lire ! »
Elle ouvre le grimoire,
Ranimant sa mémoire,
Comblant ses espérances,
Fou de reconnaissance,
Le livre, sans regret,
Dévoile ses secrets,
A cette humble nature
Qu’on prétend sans culture...
Entre eux deux naît l’échange
Et leurs coeurs se mélangent...
Pour les gens très instruits,
A ce qu’affirme autrui;
Oui, ses propriétaires,
Il demeure un mystère...
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Serge Scibor
Mémoire Sylvestre
Et l’enfant marchait dans la forêt. Quel enfant ? Quelle
forêt ?
Cela importe peu !
Depuis combien de temps ?
Est-ce notre sujet ?
Voici que des branches craquent, que des feuilles crissent; alors il se
retourne, inquiet... Sortant d’un taillis un homme apparaît...
vêtu de vert :
- Bonjour, petit !
- Bonjour, Monsieur !
- Que fais-tu par ici ?
- Je me promenais... mais je crois que je me suis perdu !
- Rassure-toi je connais la forêt comme ma poche et puis t’y
aider sans peine.
- Comment est-ce possible ?
- Je suis garde-forestier.
- Ah !...
- Cela te dirait-il, avant que je te ramène chez toi, de visiter
les bois qui nous entourent ?
- Oh oui, Monsieur !
Ils descendent tous deux jusqu’à une piste, gagnent un
véhicule tous terrains, lui aussi de vert vêtu...
Après quelques kilomètres un arbre, gigantesque et
couché, barre le chemin ; des hommes s’agitent autour de lui...
- Oh ! Monsieur, qu’est-il arrivé à cet arbre ?
- Ce vieux chêne, plus que bicentenaire, n’a pas
résisté à la dernière tempête...
- Que vont faire les messieurs qui l’entourent ?
- Ce sont des bûcherons, à notre demande ils vont
dégager la piste en débitant l’ancêtre chenu...
- Je pourrais voir cela ?
- Bien entendu ! Asseyons-nous sur ce tronc, à distance
raisonnable, pour ne pas gêner...
Pendant que les tronçonneuses officient, fumantes, bruyantes,
huileuses, le forestier commente la forêt, nomme les
hêtres, les bouleaux... l’enfant questionne, rit aux jeux de mots
: Etre grand ou petit, boulot dur, le houx qui écoute la
chouette, le chêne abattu, les chaînes brisées et la
liberté retrouvée...
A propos de chêne, ne demeure plus que son tronc sur la piste;
les bûcherons cessent de travailler pour se restaurer...
- Approchons-nous , petit...
- Oui, Monsieur... Regardez tous ces cercles, plus ou moins
foncés !
- Chacun d’eux représente une année de vie de l’arbre,
témoignant de son accroissement.
- Oh ! Mais il y en a beaucoup ! On peut les compter ?
- Allons-y...
Cheminant de l’aubier vers le coeur, l’homme et l’enfant comptabilisent
les cercles...
- Oh ! Monsieur, il y en a deux cent soixante !
- Oui, cet arbre a vécu plus de deux siècles et demi...
et sans la tempête, qui sait ?
- Mais vous me disiez... Un cercle par an ?
- Effectivement ! Veux-tu que nous repérions certains
événements sur cette coupe ?
- Oh oui !
- Vois ce cercle, c’est celui de l’an deux mille, il n’a rien de bien
particulier !
Celui-ci correspond à l’envoi du premier homme dans l’espace;
ces deux-là représentent la fin et le début de la
seconde guerre mondiale, voici leurs ... cousins... de la
première...
- J’ai compris ! J’arrive à il y a cent ans, quand naissait mon
grand-père ! Je continue...
- Tu as passé la naissance de l’école gratuite et ...
obligatoire !
- Hum... là... !
- Allons ! Sans elle tu ne saurais ni lire ni compter; tu ne pourrais
pas comprendre le monde ! Poursuivons... Napoléon, bon,
passons!... Et là nous arrivons à 1789, tout près
du coeur...
- Oh Monsieur, 1789 ! La révolution française ?
- Tu vois, comprendre le monde !
- Mais alors, monsieur, les arbres c’est un peu comme le disque de mon
ordinateur, ils contiennent la mémoire de... heu... de...
- Certainement ... Mais la mémoire de quoi ?
- Heu ... de la forêt ?
- Evidemment, mais encore ?
- De ... l’humanité ?
- Si l’humanité voulait bien faire preuve de mémoire !
Mais c’est une autre... histoire !
- Dites, monsieur, si l’on pouvait inventer un ordinateur capable de
lire ce qui est gravé dans les arbres, on connaîtrait la
vérité historique, forêt par forêt !
- Ce qui serait formidable petit ! Mais hélas bien improbable...
- On peut toujours rêver, Monsieur, et essayer quand même...
- Essaye donc, toi !
- Pourquoi pas, Monsieur, ... Tous ces secrets qui dorment, bien
à l’abri, dans tous les troncs qui nous entourent...
- Oui, petit : à quelques centimètres sous
l’écorce de celui-ci, se trouve peut-être le souvenir d’un
enfant s’y appuyant pour jouer à cache-cache...
- Ou d’un faon qui s’est blotti contre lui ?
- Ou d’un oiseau, d’un sanglier...
- C’est merveilleux , monsieur !
- Ce mot convient parfaitement, petit ! Et, pour imprimer tous les
souvenirs ainsi recueillis, certains arbres deviennent de la pâte
à papier qui fournira des feuilles où s’écrit la
mémoire des hommes !
- Feuilles d’arbre, feuilles de papier, la boucle est bouclée,
monsieur !
- Eh oui ! encore une affaire de cercle !
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J.C. Thiriet
S’altri nol nega
« Venez nous parler, si nul ne le
défend »
(Dante, Inf. V, 81)
A la manière de Gérard de nervalLes deux signes mourants
dans l’eau de la fontaine
Laissent l’âme étonnée et l’esprit sans espoir.
Le chant de la Princesse est-elle une voix naine
Dont n’erre jusqu’à nous que l’écho d’un miroir ?
Que d’heures j’ai passées près de la porte vaine
Attendant que la nuit joue à rebrousse-soir,
Que celle dont on sait la Présence incertaine
Nous enseigne des mots l’impossible mouroir !
Mais le vent d’italie ne saurait plus couler
Jusqu’à l’angle du pré où frissonnaient d’amour
Les peupliers ballants aux feuilles roucoulées...
Je n’aurai espéré que le chant à rebours
Jamais ouï qu’une fois aux creux de l’eau dormante
Et n’aurai deviné que sa caresse aimante.
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