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Les textes des adolescents et des adultes en 2004


Adelyne Adde
J.M. Agasse
Lydie Anglade
Jacques Arnault
Monique Arragon
Danielle Bal
Josiane Barizza
Claude Barrère
Claude Baudry
Yvonne Bloy
Claudine Bonnet
Martine Boudet
Sylvie Brousse-Bournet
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Jean-Louis Carrière
Marie-France Cassan

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Claude Resseguier-Sajous
Geneviève Sabatier
Charlotte Sagnier
Christiane Sarrat Payrau
Serge Scibor
Christine Seguin
Annie Stefani
Gil Tchernia
Marie Louise Toureil
Alexis Zein
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Adelyne Adde
À peine le temps de prendre racine
Petite plante verte née de la terre mère
Arrosée par la pluie ton père
Tu grandis au fil des jours auprès de tes frères
Éclairée par le soleil ta seule lumière
Tu t’épanouis au milieu de la matière
Ouvrant tes petites feuilles, tes petites branches à peine dures
Sur ce monde encore inconnu pour toi.
Tu accueilles toutes sortes de petits êtres
Que tu protèges de ton tronc, de tes écorces.
Tu danses sous le rythme du vent,
Écoutant de petits sons mélodieux
Que te chantent les petits oiseaux.
Petit arbre courageux tu as lutté maintes fois
Contre l’hiver pour revivre le printemps
Pour revoir tes petits compagnons inoffensifs,
Ainsi tu as battu contre la neige, contre la tempête.
Vieil arbre inoffensif, toi qui as dominé
Tant d’années le monde de ta grandeur, de ta splendeur
Tu n’avais connu dans ta forêt que la sérénité
Tu savais apaiser le cœur des hommes
Tu as donné de ton oxygène pour eux,
Tu leur as donné de tes fruits.
Mais tu ne savais pas que les hommes voulaient toujours plus
Et qu’ils pouvaient avoir un cœur de pierre.
Et c’est avec ces pensées nostalgiques
Que tu t’abats sur le sol sourdement.
Au milieu des bruits de tronçonneuse
Tu pars dans un sommeil éternel
Au milieu des tiens qui te regardent mourir
Qui te pleurent faisant tomber leurs feuilles sur le sol à tes côtés.
À peine le temps de prendre racine.

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J.M. Agasse
roulant des muscles sous l’écorce
à la façon des hercules de foire
l’arbre en maillot léopard
se lance à l’assaut de ses branches
vous allez voir ce que vous allez voir
arbre enfeuillé
dans sa parade de printemps
charmeur de ses propres serpents

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Lydie Anglade
L’arbre aux mille secrets


Lucie n’était pas une petite fille comme les autres. À 5 ans, elle était déjà si seule, qu’elle inventait des histoires saugrenues pour qu’on s’intéresse à elle.
Sa maman, non plus, n’était pas comme les autres. Un gros nuage gris avait rempli sa tête, et emportée par ses peurs et sa tristesse, elle oubliait de dire à Lucie les mots qu’il faut pour grandir.
Sa maman devait l’aimer, mais avec ce gros nuage, l’amour prenait d’autres couleurs.
Tel un somnambule sur son fil, sa maman à elle, se baladait dans une bulle. Quand elle se promenait à ses côtés, Lucie sentait l’incompréhension des grands, parfois, elle voyait un sourire moqueur, ou elle décelait un sentiment de compassion, qui se profilait sur leurs visages.
Eux, ils étaient forts, ils ne pouvaient pas comprendre !
Souvent, Lucie s’échappait et rêvait d’un monde enchanté, où sa maman serait là, près d’elle, grande, forte, profondément enfoncée dans le sol comme le bel arbre de la forêt.
C’est ainsi, qu’une nuit, la fée Lula s’est penchée à son oreille et lui a murmuré tendrement :
« Va dans la forêt,
Tu découvriras un bel arbre aux mille secrets
Quand tu le verras,
Dis-lui deux fois seulement :
Oh ! Arbre d’un autre temps,
Toi, qui connais les secrets des ans,
Conduis-moi de l’avant. »
Au petit matin, Lucie à peine réveillée saute de son lit et s’en va d’un pas pressé. Arrivée dans la forêt, elle se sent transportée par une vague de douceur et d’une voix à peine perceptible, elle prononce les mots magiques :
- « Ô Arbre d’un autre temps,
Toi qui connais les secrets des ans,
Conduis moi de l’avant. »
Sans plus attendre, dans un grand bruit sourd, l’arbre se craquelle, et un petit écureuil apparaît. « Bonjour, Lucie, la fée Lula nous a beaucoup parlé de toi, ici, nous sommes tous tes amis, prends cette feuille d’or, garde là toujours avec toi, elle te donnera la force pour demain, plus jamais, tu ne seras seule. Et surtout, n’oublie pas, pardonne à ceux qui n’ont rien compris. Quant à ta maman, elle n’a pas pu ou n’a pas su, se poser sur le beau nuage bleu de la vie. Elle a eu peur de grandir. »
– « Merci, mon ami l’écureuil, je n’oublierai jamais ce que tu m’as dit. »
Et dans un grand bruit sourd, l’écureuil disparaît. Lucie avance de quelques pas, contourne l’Arbre et entonne une nouvelle fois la phrase donnée par la fée.
– « Ô arbre d’un autre temps, toi qui connais les secrets des ans, conduis-moi de l’avant. »
L’arbre sous les yeux de Lucie, se met à danser et à se craqueler, laissant entrevoir une chouette, qui semble émerger d’une longue rêverie.
– « Bienvenue Lucie parmi nous,
Prends cette écorce d’argent, elle te protègera, plus jamais tu n’auras peur ».
– « Merci, mon ami la chouette, je garderai toujours auprès de moi, la belle écorce d’argent que voilà. »
Une fois de plus, dans un grand bruit, la chouette se retire dans les plis de l’arbre. C’est alors qu’une symphonie de couleurs se tisse autour de l’arbre aux mille secrets, et dans un déchirement sourd, la fée Lula se glisse au pied du tronc.
Émerveillée, Lucie s’exclame : « Vous, ici ! »
Dans un grand sourire et avec une grande bonté, la fée Lula caresse la joue de Lucie
– « Aujourd’hui, Lucie, tes nouveaux amis t’ont appris deux secrets pour t’envoler vers le monde des grands. Quand tu le voudras, tu prononceras à nouveau les mots qu’il faut, et l’arbre aux mille secrets se mettra à danser. »
Après avoir remercié la fée et dit au revoir au bel arbre, Lucie rentre chez elle, comme dans un songe. Maintenant, elle sait que sa maman marchera auprès d’elle, mais envahie par ce gros nuage gris, elle est naturellement redevenue une enfant.
Elle sait aussi, qu’elle ne sera plus jamais seule. Grâce à la feuille d’or, et à l’écorce d’argent, elle va pouvoir grandir, que cela prendra un peu de temps, mais elle a la certitude qu’elle deviendra comme le bel arbre dans la forêt « fort et riche de secrets », qu’elle pourra à son tour, faire partager.

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Jacques Arnault
Le platane
Au lendemain d’une affreuse nuit d’orage, des grêlons énormes s’étaient abattus sur les deux rangées de platanes jouxtant l’hôpital au milieu desquels les passants circulaient. Le sol était jonché de débris d’écorces, de petites branches, de feuilles lacérées, de flaques d’eau au milieu desquelles se trouvaient, en grand nombre, des cadavres de moineaux trempés jusqu’aux os laissant apparaître au travers de leur plumage abîmé par la pluie, leur peau verdâtre granuleuse. Sur quelques dizaines de mètres carrés, j’en avais décompté plus de cinquante qui ne manifesteraient plus, à mon retour de l’école, en piailleries et disputes à la recherche d’une branche pour s’y loger. Cet endroit était leur dortoir lorsqu’ils se regroupaient en fin de saison, conversant chaque soir dans leur langage, pour partager leur vie devenue communautaire. Je les observais, voletant d’une branche à l’autre, à la recherche du meilleur endroit pour dormir avant de se glisser la tête sous l’aile et de sombrer dans des rêveries de moineaux.
Parfois, posant mon cartable, je frappais des mains pour les voir partir plus prudents qu’affolés, faire un petit tour et revenir se poser. Ils étaient des légions, en ce temps-là, à se regrouper en ces débuts d’automne avant d’affronter les affres de l’hiver pour disparaître parfois tués par les morsures du gel les privant de nourriture. Il est rare de découvrir un squelette d’oiseau, victime d’un prédateur ne laissant que quelques plumes comme reliefs de son repas. Les oiseaux se cachent-ils naturellement pour mourir comme l’avait suggéré l’auteur d’un roman avant d’être ensevelis pour se fondre dans l’humus de la terre. Ils étaient des habitants de platanes, aujourd’hui en ce lieu disparus, tandis que dans le midi, au profond de l’été, les crissements des cigales mâles gorgées de soleil accompagnaient les promeneurs des bords de routes sous leurs ombrages laissant filtrer les rayons du soleil en rais de lumière crue. Il suffisait d’un ciel d’orage ponctué d’éclairs, chargé de lourds grêlons, pour semer la mort parmi la gent ailée dépourvue d’abris sûrs, pour les protéger des effets d’un cataclysme naturel.
Le platane était pour moi un arbre familier. Il servait de refuge à ma méditation de l’instant sur les petits riens de mon univers mental tandis que mes doigts couraient sur le tronc lisse pour détacher des lambeaux d’écorce brune sous l’espace desquels le nouveau liber apparaissait plus pâle, presque blanc, proche d’une gamme de verts printaniers. Il ne portait pas de fruits comestibles, comme d’autres espèces d’arbres en produisent, que l’on peut cueillir après avoir choisi celui semblant le plus appétissant à nos yeux gourmands. Il était un arbre, épousant avec ses frères, les contours des petites routes départementales qu’il agrémentait avec ses congénères, mêlant leurs branchages pour en faire un dais de verdure. Un jour, les platanes avaient été livrés aux scies des bûcherons au prétexte de sauver des vies imprudentes se rendant, au-devant de la mort, à des vitesses excessives de volants mal maîtrisés. Les conducteurs de ces torpédos, machines sans états d’âme,
pouvant grimper aux arbres et s’y briser, priveraient, après leur disparition et dans leurs conséquences le poète de leurs ombres écrans filtrant des rayons de soleil.
Les fruits des platanes sont de petites boules en grappes portant en germes de nouvelles promesses de vie d’arbre avec des idées de grandeur en proportion de l’étendue de ses racines qui vont fouiller le sol. Le fabuliste lui donnerait une âme, pour aller de pair avec son cœur d’arbre dont on ne peut connaître l’âge avec une quasi-certitude, que lorsqu’il est tronçonné, à moins de l’avoir planté soi-même. Sa vie a façonné son bois dans l’imagerie de cercles concentriques comprimant son cœur durci au fil des années, privé de la sève circulante à sa périphérie.
Ce sont bien les vents qui donnent une apparence de vie aux
arbres avec le premier d’entre eux, le zéphyr léger qui fait frissonner leurs feuilles jusqu’à les faire murmurer lorsqu’il grandit pour l’animer et à la limite les faire parler pour nous troubler infiniment jusqu’à organiser en notre sein des sentiments de craintes excessives lorsque les branches se heurtent jusqu’à les briser. Rien de plus émouvant que de contempler le cadavre du géant déraciné ou en partie foudroyé, son tronc éclaté montrant l’âme à nu de ses fibres comme des veines dont il se remettra peut-être, en partie pour subsister en une image de lui-même amoindrie et déséquilibrée.
Le platane est-il roi dans l’univers des arbres ? Il a été plus souvent fait allusion au chêne majestueux dominant les autres espèces sous nos climats depuis que sous son ombrage le roi Louis XII avait rendu la justice à ses sujets. Par effet de mode, la chanson plus tard célèbrerait le sapin, roi des forêts, pour lui disputer le titre. Les deux cohabitent mal ayant chacun leurs aires de prédilection pour croître et prospérer, l’un plutôt arbre des plaines, tandis que l’autre, le second grandit pour décorer les montagnes. L’un et l’autre sont souvent sacrifiés aux besoins des hommes pour faire leurs bois des meubles mais aussi des cercueils. Le sapin de Noël pour effacer l’image de celui du pauvre, ouaté à souhait, a fait son apparition dans les vitrines de la ville avant de nomadiser dans les foyers. Certains autres portent des noms prestigieux : Baobabs de la savane, Séquoias géants du Canada, Palmiers et dattiers poussant aux bords des lagons verts et bleus. Se découpant sur les ciels lointains, leurs images sont devenues des invitations au voyage nous éloignant temporairement de nos ormes, de nos peupliers, de nos hêtres, de nos érables, de nos marronniers, de nos fruitiers, de nos charmes si bien nommés.
Mais, il est encore un arbre particulier donnant à l’existence tout son sens : l’arbre du bien et du mal, symbolique, mythique, invisible à nos regards, portant des fruits que l’on peut délibérément choisir pour orienter son destin vers un peu plus de vie ou bien l’empoisonner jusqu’à en mourir. L’arbre dans sa grandeur ou dans sa petitesse est à l’image de nous-même. Pour notre gouverne, il s’agit d’affronter comme il sait le plus souvent le faire, bien accroché au sol, les tempêtes de la vie, mais pour les maîtriser, faut-il encore savoir nous appuyer sur… nos vieilles racines !

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Monique Arragon
Un arbre, ce jour-là, me raconta sa vie…

De la petite graine, enfoncée dans la terre,
Il vit un jour sortir, une tige,
un mystère.
C’était lui !
Il se sentit bien seul
Il se sentit bien nu
Fragile en somme
Comme
Un enfant de la rue.
Le pas de l’homme
Et ses outils.
Le vent violent,
Parfois la pluie.
Tout était menace pour lui.
Il grandit, toutefois,
Courageux, téméraire
Robuste et même droit
Comme l’était son père.
De tous les animaux
Il choisit les oiseaux
Pour venir couronner
Ses branches, au repos
Et charmer de leurs chants
Son feuillage nouveau.
Quand l’écureuil parfois
S’amusait sur son tronc
Il écartait ses bras
Donnait son attention.
Son écorce tendue,
Sans plus de résistance ;
Il l’accueillait, en don
Lui soufflait sa présence.
Il se développa, comme font les humains,
Grave, parfois heureux, croyant au lendemain
Guettant autour de lui
La rencontre éphémère
Celle du grand amour
Dont lui parlait sa mère.
Il le cherchait partout,
Jusqu’au fond de la terre.
Ses racines puissantes
Faisaient mille détours
Pour lui apporter du centre
La sève en retour.
Un magnifique lierre
Proposa, pour toujours
De lui offrir sa beauté, de l’entourer, en frère.
Il y développa ses feuilles
Les plus belles
Adoucit sa présence
En caresse, en prière.
Et dans cette fierté
D’être enfin accepté ;
Leur échange fut beau,
Leur échange fut vrai.
Ce qu’il ne savait pas,
C’est, qu’à côté de lui,
Poussait un houx parfait
Arbuste d’aujourd’hui.
Ses yeux, depuis le haut,
Ne voyaient pas la nuit.
Leurs racines pourtant, fixaient la même terre
Et leurs corps se frôlant,
S’élançaient vers le ciel.
Si grand et si petit
Ils ne faisaient plus qu’Un.
Le houx, dans sa passion,
Devint son protecteur.
Son rouge, interdiction !
Son vert, piquant, vengeur !
Il entoura l’ami
Il devint sa défense
Exigea le respect,
Fustigea les offenses.
Et ils vécurent, là,
Tranquilles, éblouis
Par cette relation infinie
Cette respiration
Qui était un Merci
Et cet amour enfin
Qui touchait au Divin
Portait leur différence
Mélangeait leur présence.
Dans l’immense forêt
Où je les ai surpris
Un arbre, ce jour-là,
me raconta sa vie…

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Danielle Bal
Un arbre en mémoire

J’ai un arbre en mémoire. Oh… plus que ça !
Je ferme les yeux… Je le vois, le respire, l’entends, mes doigts devinent encore son écorce tant sa présence est forte.
Il est immensément grand et haut et large, si chargé de feuilles et de fruits que le ciel s’émiette au travers.
Ses branches fortes et solides sont autant de bras sur lesquels s’appuyer. Celle qui porte la balançoire ne ploie jamais, bras unique, indestructible !
Au printemps, dans son feuillage épais, naît une multitude de candélabres crémeux. Pour un peu, il se prendrait pour un arbre de Noël.
En plein été, son ombre est si épaisse, si rafraîchissante que chacun vient y installer sa chaise. Là, on s’apaise alors, on somnole, puis viennent les confidences. On ne le sait pas, mais lui, écoute et garde nos murmures, en secret.
En automne, il veut résister au froid. L’énergie qu’il déploie alors le transforme peu à peu en un soleil éclatant.
Ses fruits donnent mille idées à nos jeux d’enfants.
Ils roulent en billes, en balles, en boules… se répandent de partout.
Ils volent en touche-touche. Ils s’entassent en château, en barrage, en munitions…
Ils se comptent, se gagnent, se marchandent, se volent, s’échangent, se disputent…
Ils dessinent sur le sol… maisons, routes, soleil, arbres, marelles…
Ils s’écrasent en farine, sel, sucre, bouillie, purée…
Ils se transforment en animaux bizarres, en bonhommes bedonnants…
Ils remplissent… poches et sacs, brouettes et boîtes…
Ils brillent, luisent, deviennent trésor inestimable dans les petites mains, dans les cartables et sur les tables.
Lui seul est témoin : a-t-il bien compté celui qui « clûgne » contre son tronc pour la partie de cache-cache ?
Parfois, je crois… Non, j’en suis sûre. Dans nos cris, nos rires, tous nos jeux, nos mots, nos soupirs, dans tous nos murmures, il puise sa force, sa splendeur, son équilibre, sa fierté, sa fertilité… et… il nous les transmet à son tour.
J’ai un arbre en mémoire… Oh !… Plus que ça !

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Josiane Barizza
L’arbre Amichêne

C’est une histoire qui commence comme toutes les histoires par :
« Il était une fois… »
Il était une fois, une histoire vraie et je vais vous la raconter.
Il était une fois, dans un tout petit pays tout près d’ici : une petite fille ;
Vous savez, il y a dans le cœur des petites filles et même des grands garçons, des rêves, que les grandes personnes ne voient pas. Ce que les grandes personnes ne voyaient pas… c’est… que… le cœur de cette petite fille était habillé d’étoiles… d’étoiles, très particulières…
Ces étoiles avaient la particularité de PARLER oui, de parler aux heures particulières du grand jour, ou aux heures particulières du creux de la nuit.
Quand la petite fille se tenait SEULE, tout près du ruisseau, le langage secret des étoiles se dévoilait dans le clapotis de l’eau, juste… au moment… où le sommet de la petite vague… redescend… et s’étale doucement.
Ce langage secret des étoiles apparaissait aussi, au creux du jeu d’ombres que tenaient les jeunes chênes sur le miroir de l’onde ;
Et ce langage secret aimait secrètement se laisser transporter par le vol bleu des libellules légères, légères… si légères…
Oh ! et puis aussi… il aimait s’exhaler… doucement en montant de la terre mouillée après l’orage…
Cette conversation légère poursuivait l’enfant dans sa promenade… par exemple, il se dévoilait au commencement d’une rue déserte et pavée, quand le vent y poussait une bille oubliée.
Cependant… Ce langage devenait de plus en plus précis, quand la petite fille, les pieds, bien posés sur la TERRE soulevait son regard pour atteindre le CIEL.
…Peu à peu … en ELLE montait un tremblement presque un tremblement de TERRE qui semblait DIRE et non pas TAIRE :
ÊTRE AU MONDE, C’EST QUOI
CELA COMMENCE OÙ
ET COMMENT ON S’EN REND « CONTE » ?
ÊTRE AU MONDE, C’EST QUOI
CELA COMMENCE OÙ
ET COMMENT ON S’EN REND « CONTE » ?
À partir de ce tremblement terriblement parlant, les années passèrent.
Quand cette enfant possédait CE TEMPS et qu’elle avait… alors… alors seulement le langage de son cœur prenait toute sa dimension dans l’espace.
Tissée par les grandes heures particulières de sa SOLITUDE, cette petite fille était devenue peu à peu une plus grande fille, puis une FEMME.
Il était une fois, dans un tout petit pays tout près d’ici : une jeune femme.
Vous savez, il y a dans le cœur des jeunes femmes et même des jeunes
hommes, des rêves, que les grandes personnes ne voient pas.
Le cœur de cette jeune femme était habillé d’étoiles… d’étoiles, très
particulières.
Le chemin des étoiles était vaste.
Il y avait mille et un chemins… comme on suit son étoile…
L’oreille attentive, le cœur penché sur son langage secret, elle suivait le
chemin de sa mappemonde.
Elle était même partie d’une petite gare, pas très loin d’ici, pour atteindre l’ORIENT.
Au pays de l’OR-RIANT… Je suis allée disait-elle.
Elle avait cheminé jusqu’au pays des turquoises et des coraux, accrochés aux oreilles des petites filles des Hymalayas.
… Les hymnes des « OM » de là-bas ? Vous les connaissez ?
Faites silence et laissez-vous aller à chanter un OM vaste et grandissant… vous verrez…
ÊTRE AU MONDE C’EST QUOI 
CELA COMMENCE Où
ET COMMENT ON S’EN REND « CONTE » ?
Oui, je vous l’ai déjà dit : le cœur de cette jeune femme était habillé
d’étoiles…
Un jour… qui semblait débuter comme tous les autres jours, elle se mit en chemin… sur un chemin inconnu… mais l’inconnu du début du jour, ne guette-t-il pas chacun de nos pas ?
Il est des mystères et des hasards que le hasard ne contrôle pas.
Elle marchait… empreinte d’un secret qu’elle sentait déjà… mais qu’elle ne pouvait mettre en image.
… Une intuition rare, provoquée par les grands espaces qu’elle
traversait, éveillait en elle la montée du GRAND TREMBLEMENT.
… Déjà femme… encore enfant, et aux prises des désillusions de l’enfance, elle marchait. Elle portait en elle un rêve, un rêve d’immensité.
Cette immensité était habitée par une générosité, une gratitude
envers tous les espoirs possibles.
… Les hommes sur la Terre étaient tellement las, tellement réduits à ne pouvoir dire. Le spectacle de la vie ne proposait que guerres et infamies.
Elle marchait aussi, traversée par cette désespérance, séduite parfois à cette dimension auxquelles les Grandes Personnes l’avaient réduite.
… Elle marchait… luttant pour l’espoir d’un monde meilleur et lumineux où les hommes pourraient vivre l’ENCHANTEMENT du PREMIER enchantement… Debouts… sur la Terre, le regard spacieux, plongé dans la profondeur de l’UNIVERS, en PAIX, en PAIX, LIBRES ET VERTICAUX…
Elle marchait… Elle marchait d’un pas régulier dans cette attente et dans ses réflexions.
Puis… peu à peu… une fraîcheur particulière la traversa, son regard devint plus précis. Elle s’arrêta.
Le mouvement de sa tête suivit un mouvement de renverse, sa gorge se tendait vers le ciel…
ENRACINé dans l’espace, HAUT dans les nues, il se tenait là.
Coup de foudre
Saisissement mutique
« Extatique » de l’instant.
Le présent prit figure d’événement
L’instant devint prolongement.
ÊTRE AU MONDE C’EST QUOI 
CELA COMMENCE Où…
Elle était dans son ÉTOILEMENT
Son étoile à LUI
Devenait son étoile à ELLE
Il était son UNE
Il était son AILE.
Tel un guide, il était là
Comme un druide, posé, imposé.
Il livrait le message des grands sages.
Sa force déployée depuis quatre à cinq siècles s’imposait, vous
traversait, vous abaissait, vous séduisait pour mieux vous ÉLEVER.
Terriblement enraciné dans son vaste déploiement, il avait quelque chose d’un ARBRE CATHÉDRALE.
Il était une fois, une jeune FEMME
Il était une fois cet ARBRE
CE CHÊNE
Cette chaîne de l’un à l’une.
Elle célébrait l’UNION
Cet instant, était son PRÉSENT
Il devint son TEMPS
Il devint ses saisons.
Elle se souvint d’un beau matin d’hiver.
Il était « sucre-glace ».
Quand elle sortit de la maison toute proche pour le saluer, le soleil, jusque-là caché, l’éclaira : spot magique d’Hélios… !!!
Le cliquetis de l’appareil photo et l’empressement étaient dignes d’une
fièvre photographique au moment d’un défilé de haute couture quand
apparaît à la fin de la collection : la mariée !
… De face, de profil, de loin, de près, en haut, en bas…
Quel feu d’artifice autour du déclencheur ! L’ivresse était explosive, elle
atteignait sa part de débordement et d’enchantement…
… La neige fondue… il reprenait son allure de pachyderme entêté, dardant ses bois vers les cieux… et les jours de pluie, abritée sous sa ramure, elle avait imaginé la toute première invention du parapluie !
C’était un parapluie rare, de la race des géants !
Il portait en lui, l’Essence d’un ARBRE DE VIE.
Il était l’arbre aux oiseaux, à la saison du voyage des oiseaux !
La toile s’animait du vivant, piaillement des oiseaux de passage.
Beau rassemblement des peuples migrateurs de l’ICI vers l’AILLEURS.
Il avait la chevelure des anges sous le vent… il emportait dans son faîte, dans un doux balancement, tous les murmures du temps.
Quant aux douces heures de l’été, je vous laisse imaginer.
Sous son ombrelle, le repos était un glissement vaporeux peuplé de rêves frais… de ces rêves qui vous donnent envie d’aimer.
Il devenait son ARBRE
Elle l’avait trouvé
Elle l’avait rencontré
Il faisait l’élévation de tous les cœurs simples et les proches poètes en ont parfois pâli.
…Il était une fois …Il était une fois dans un tout petit pays tout près d’ici.
Cet arbre !
Cet arbre UNIQUE !
Chacun, chacun qui venait le visiter, faisait l’expérience de se sentir grandir en lui, jusqu’à devenir… un peu lui. On dit aussi de lui, qu’il habite le cœur de ceux qui l’ont approché.
D’ailleurs, si vous ne me croyez pas… tenez :
Ouvrez, devant vous, une de vos mains.
Positionnez-la DE LA TERRE VERS LE CIEL
Avec votre deuxième main, maintenez le poignet,
écartez légèrement vos doigts,
et laissez-vous aller à regarder
CET ARBRE…
Tendre…
Immense…
Généreux que vous portez en vous.

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Claude Barrère
Pour Fred

matutinale, l’Heure
est à l’éclairement
« lumières en vue… »
pour les vivants et les morts
partition de blondeurs
estompe, la Montagne
au socle évanoui
à la racine des rosées
c’est le Jour qui étire
ses bandeaux de brumes à légendes
tandis que le hameau, son souffle
retient
sommeilleux parmi
les lignes de fuite et croisements
ponctuation, chaque arbre
chaque ombre portée
pommelée
en démesure élancée
jusqu’à pénétrer
la vaste prairie d’Hadès
au rideau d’avant-scène
lunules d’acacia
que le contre-jour détaille
dans l’embrasure aveugle
N O U S
accoudés aux luisances
des pierres
NOUS, penchés
aux margelles
plus clairvoyantes

Ce poème s'inspire de la photographie de Fred Ferry "Lumières en vue…" prise de la barbacane
de Saint-Bertrand-de-Comminges, dominant la plaine de Valcabrère.

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Claude Baudry
L’arbre

L’arbre,
Symbole de Vie,
Il naît, pousse et fleurit,
Il s’épanouit, et donne la vie.
Mais il meurt aussi.
L’arbre,
Acteur de la Vie,
Alimentant par la sève nourricière,
L’ensemble de ses ramifications.
Ombrage protecteur,
Des plus humbles et des démunis.
Mais l’imprévoyant si fier !
Devra assurément faire attention
Au coup de chaleur.
L’arbre,
À l’image de l’Homme,
Souvent droit,
Quelquefois, il ploie.
Chétif, feuillu ou résineux,
Qu’importe ! puisqu’en somme,
Il fait des heureux.
L’arbre,
Repère géographique,
De par sa position,
Repère géologique,
De par sa composition.
L’arbre,
Reflet de l’Humanité,
Bien ancré sur ses racines,
Et résolument tourné vers le ciel.
Comme l’Homme s’appuie sur son passé,
Courbant parfois l’échine,
Afin d’affronter avec force le réel.
L’arbre,
Symbole des saisons,
Rythme sans interruption,
Au printemps, la floraison,
En été, la conclusion,
À l’automne, la dépréciation,
En hiver, la mortification.
L’arbre,
Source de l’écrit,
Des troncs découpés,
Sont faites les feuilles de papier,
Sur lesquelles les idées sont couchées.
Rareté ou multiplicité,
Tout tient de la philosophie.
L’arbre,
Miroir des sentiments,
Envoûtant, ou effrayant,
Appel irrésistible,
Ou rejet systématique,
Pas de juste milieu,
Pour ce grand monsieur.
L’arbre,
Peut-être l’ami le plus proche de l’Homme,
L’Homme qui n’a pas compris,
Qu’en te sacrifiant à l’autel de la modernité,
Tu disparaîtras de son horizon.
Il vaut mieux te laisser en forme,
Pour que ton esprit de vie,
Alimente avec félicité,
Notre humaine raison.

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Yvonne Bloy
L’arbre aux quatre saisons

Les arbres parlent arbre comme les enfants parlent enfant.
Jacques Prévert

Au printemps
L’arbre en fleurs embaume et bourdonne sous le soleil
En été
L’arbre en habit vert vibre et s’enflamme dans le ciel
En automne
L’arbre aux feuilles rousses bruit et murmure au vent léger
En hiver
L’arbre nu gémit et se tord « au vent mauvais »

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Claudine Bonnet
La mémoire du lac

Été 2004. Journée de chaleur torride en Espagne où je joue la touriste frontalière.
Un jour précis de l’été 2004, midi, soleil au zénith, chaleur accablante. Une seule envie : celle d’aller me plonger dans une eau rafraîchissante.
Même jour, midi trente, le bonheur ! Je l’aperçois au détour d’un virage. Là, au creux de la vallée, paradisiaque, magique, majestueux ! Du jamais vu ! Je pousse la marche un peu plus loin, mon bonheur semble vouloir se faire mériter. De couleur turquoise, grand comme une mer couleur lagon, son accès est interdit. Le lac s’offre à moi seule, personne à l’horizon, seulement ce bleu turquoise irréel entouré de montagnes et moi. Souvenir collectif ou imagination galopante, je me dis que le paradis originel devait ressembler à cela quand la terre était déserte. J’accélère la marche toute guillerette de cette découverte.
Midi quarante-cinq. Je suis au pied du lac. Sur la rive, des panneaux en espagnol m’ont l’air suspect mais je ne comprends pas l’espagnol. Tant pis, tant mieux ? Je m’inquiète tout de même de voir que personne ne profite de ce lieu idyllique, de cet endroit de rêve. Ailleurs, il y aurait des baraques à frites, des bars à tapas et affluence. Ici, pas âme qui vive, je commence à me faire peur. Pourtant je suis fière d’avoir trouvé ce coin inédit. Je suis venue seule et pas un chat n’est là pour me rassurer. Quel danger renferme ce lac pour que l’on ne s’y baigne pas ? Je laisse ma crainte sur la berge, installe mon esprit pionnier, ma serviette, me déshabille et glisse dans la profondeur de l’eau. Délice ! l’eau y est douce et chaude. Aussitôt, je me sens libérée du poids de mon corps, je nage ivre de liberté et me félicite de mon choix. Au ras des yeux, l’eau est encore plus surprenante, sa couleur encore plus franche. Je me laisse aller…
Et puis, brusquement, quelque chose me touche, m’attrape par les jambes. Je ne vois pas ce que c’est, je gigote dans l’eau pour me libérer de ce contact angoissant. Mon cœur se serre, je suis complètement seule et déjà loin de la rive. Je me retourne pour affronter l’objet de ma peur et je découvre, apparemment inoffensives, deux branches fines et noires émergeant de l’eau. Je me ressaisis et nage en de courts cercles autour de mon arbre. Je ne peux pas avoir peur d’un arbre ! Et pourtant je me sens remplie d’un malaise inexplicable, le fond du lac me paraît avoir des abysses vertigineux.
Le temps s’accélère, les questions m’assaillent. Depuis combien de temps cet arbre est là, et d’abord que fait-il là ? Pourquoi ai-je le sentiment de mort autour de moi ? L’arbre a surgi derrière moi, crevant soudain le profond du lac. Pourquoi ne l’avais-je pas vu avant, de la rive ? J’avance plus loin et, stupéfaction, découvre… un clocher, là dans l’eau, juste le haut du clocher. Je frissonne et comprends. Je nage le plus vite possible pour rejoindre la terre ferme, chassant tous les fantômes qui m’enveloppent et me touchent. À bout de souffle je m’étends sur le limon.
Le temps s’est arrêté. Je ne vois plus mon arbre messager, lui et le clocher, orphelins solidaires de leur histoire, celle du village englouti par la force des hommes, leur force ou leur folie, peut-être bien les deux. Le glas a la couleur turquoise. Mon arbre a la ramification de la vie qu’il porte à bout de bras, hors noyade. Il expose dans le bleu azur ses pointes calcinées par l’eau, foudroyées de stupeur, seules ses deux petites branches très frêles survivent. La mémoire du village est sauvée des eaux, hissée à nos yeux comme un enfant à sa naissance est présenté à la lumière, à nous humains qui oublions parfois si vite. Le clocher semble accompagner les peines de l’arbre, il les puise jusque dans ses veines et les projette à la face du ciel. La pierre et le bois, compagnons des hommes, unis dans un même devoir de mémoire, ne tiennent pas rancœur à ces hommes qu’ils avaient protégés, leur offrant un abri aujourd’hui inutile. Les habitants ont déserté le village, chassés par d’autres hommes. Même noyé, enseveli, l’arbre a opposé sa résistance, autant que la pierre, l’eau, censée l’anéantir, l’a conservé, a pétrifié son cœur. Mort, l’arbre tient encore debout, devient la trace de lui-même et de tout le village. Il enracine toutes les histoires, les petites, les grandes, les belles, les moins belles. Il parle d’exil et du temps qui passe. Il m’a
attrapée par les jambes comme pour me retenir. « Ne va pas si vite ! »
m’a-t-il dit. « Regarde la vie des hommes, au-delà de l’eau, et souviens-toi de ce que les autres t’ont donné, ce qu’ils ont construit pour toi ».
Plus loin une horde de touristes s’attarde dans les rues de la ville moyenâgeuse. Chacun essaie de lire et de comprendre l’histoire des guerres qui ont jalonné la citadelle, chacun se raccroche à ses souvenirs de cours d’histoire et se perd dans la succession des familles royales et de ses vassaux. Moi, ici, seule, je viens d’avoir une leçon d’histoire unique, donnée par un arbre, accompagné de son clocher. Mon arbre, il m’appartient comme il appartient à l’humanité, à un langage universel, celui de ses racines et de ses ramifications aériennes. Il vient de m’apprendre la solidarité et la résistance à l’oubli.

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Martine Boudet
L’arbre de vie

Début septembre. Elle revenait de vacances, les festivals, c’était fini. Elle ouvrit les volets sur la rue, le soleil déclinait mais une tiédeur fade se dégageait encore du goudron. Retour à l’ordinaire…
– Qu’est-ce que tu trifouilles à ta fenêtre ? demanda Sophie une heure après, à peine rentrée, déjà occupée !
– Tu vois bien que j’installe ma caméra…
Elle s’inspirait d’un cinéaste russe dont elle n’avait pas retenu
le nom qui avait filmé durant des mois la rue depuis sa fenêtre. Elle allait s’imposer des règles contraignantes : la caméra resterait fixe, la tranche horaire serait toujours la même ; pour que ce soit compatible avec son travail, et à cause de la lumière, elle décida que ce serait tous les soirs, de 5 à 6. Elle colla donc son œil à l’objectif de sa vieille Hi 8 ; l’arbre de l’autre côté de la rue occupait tout l’espace, un arbre des villes, dont les branches montaient jusqu’au premier étage de l’immeuble d’en face. Elle décida de s’autoriser quelques « zooms », et s’entraîna sur une feuille, grande, bien dessinée, encore verte, mais pigmentée de minuscules tâches.
Les premiers soirs, elle s’habitua aux mouvements des passants, des chiens, des sacs poubelle ; regarder dans la caméra lui donnait une vision particulière du quotidien de la ville, un œil de voyeur selon Sophie, qui, lasse de ne pouvoir ni comprendre ni partager, ne passa plus en fin d’après-midi, d’ailleurs, plus personne ne vint la voir, et ça lui était égal.
La lumière changeait, elle dorait les feuilles du platane, comme quand elle était petite dans la cour de récréation de l’école. Certaines commencèrent à tomber, amoncelées en petit tas par le mistral qui les soulevait dans un tourbillon de poussière et de papiers.
Un matin, en se coiffant, elle vit beaucoup de cheveux sur la brosse ; c’est l’automne pour moi aussi, se dit-elle en souriant ; il lui revint en mémoire cette poésie, apprise au CM1 :
« Les sanglots longs des violons de l’automne…
Blessent mon cœur d’une langueur monotone… »
Quelques jours plus tard, les évènements se précipitèrent ; en rentrant chez elle, elle vit une animation curieuse dans la rue, son premier réflexe fut de se jeter sur sa caméra, mais il lui fallait refréner son impatience, il n’était que cinq heures moins vingt, le vendredi, elle finissait un peu plus tôt… elle essayait d’identifier les bruits inhabituels qui lui parvenaient, grincements, couinements stridents, craquements. Ce quart d’heure n’en finissait pas.
Enfin elle s’autorisa à voir.
Les jardiniers de la ville achevaient d’entasser les branches dans le camion et rangeaient leurs tronçonneuses. Sur le trottoir d’en face, le tronc s’élevait toujours, mais l’arbre n’était plus qu’un plumeau ridicule et nu, émouvant de laideur. Maintenant, elle jouissait d’un périmètre bien dégagé.
Le lendemain, elle ressentit en se levant une douleur dans les deux bras qui la laissa perplexe ; sa caméra était assez lourde, mais elle l’avait volontairement fixée sur le pied, pour ne pas être tentée de transgresser les règles. Elle se fit une frayeur genre sclérose en plaque, et avala deux antidouleurs, qui se révélèrent momentanément efficaces.
Ce samedi après-midi, la ville s’agitait, elle pouvait maintenant bien observer tous les mouvements de la rue que ne masquait plus aucune frondaison. Il commençait à bruiner, les parapluies faisaient d’assez jolies taches colorées, elle se dit qu’au montage elle mettrait une touche d’accélération. La pluie s’arrêta vite, mais la rue était déjà presque vide ; c’est alors qu’ils entrèrent dans le champ de la caméra.
Ils marchaient lentement, deux silhouettes androgynes se tenant par la main, et s’arrêtèrent à côté de l’arbre. Le cœur battant, elle se demandait ce qu’ils allaient faire. Et ils osèrent. Elle vit dans le soir un objet briller dans une de leur main. Avec la pointe du canif, ils dessinèrent un cœur, dont elle ne put lire les initiales, malgré le zoom. Elle ressentit une douleur dans le ventre qui la détourna provisoirement de son observation, encore une de ses crises de colite. Ils étaient déjà partis, un chien flairait le tronc de l’arbre sans se décider à pisser, sa vieille maîtresse attendait patiemment.
La journée de dimanche fut tristounette, elle se força à faire un tour au marché, n’acheta pas de crudités à cause du mal de ventre qui persistait, et qui s’ajoutait à la douleur dans les bras. Elle décida que ce soir serait son dernier soir de tournage.
La lumière devenait insuffisante, ce n’était plus le jour, et pas assez la nuit pour bénéficier de l’éclairage des réverbères, un soir un peu glauque, entre « chien et loup », elle voyait bien le chien de la mamie, mais se demanda ironiquement où était le loup.
Le cabot venait de partir, et l’homme apparut sur la gauche. Elle le reconnut, c’était un gars qui traînait depuis quelques jours dans le quartier, ni jeune, ni vieux, ni beau, ni laid, en fait, elle réalisa qu’elle ne l’avait jamais réellement regardé, plutôt qu’elle n’avait pas osé le regarder, il était assis le plus souvent devant la superette, sans doute un gars des pays de l’Est, un immigré roumain ou albanais. Mais au fond elle n’en savait rien. Elle eut tout le loisir de l’observer, car il s’adossa contre l’arbre, se laissa glisser contre son tronc jusqu’au sol. Et elle sentit une curieuse caresse dans son dos. Il sortit un paquet de sa poche, une lueur éclaira sa main, elle huma la rude odeur du tabac brun qui montait, pourtant à cette distance, ce n’était pas possible.
Elle ne prit pas le temps de réfléchir, d’ailleurs, elle fit bien, car il était déjà six heures moins le quart ; elle descendit en courant les deux étages, traversa la rue, et se planta brusquement devant l’homme, qui se releva, un peu surpris, mais sans plus. Elle appuya ses deux mains sur le tronc de l’arbre, de part et d’autre de son cou, et resta immobile, laissant une étrange force la pénétrer, elle n’avait plus mal nulle part et se sentait vivante.
Et là-haut, l’œil de la caméra les regardait…

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Sylvie Brousse-Bournet
Ma Famille, les arbres…

Les branches à l’automne d’un souvenir d’enfance…
Entre les cousins arbrisseaux et l’arrière arrière arrière-grand-père le cèdre du Liban, je joue avec tonton tronc à cache-cache à l’orée de la vie. Un jeu de scène, comme un roseau, les humeurs sur un radeau, je plie et flotte sur les prés verts d’un succès printemps.
Sous le pêcher du curé, j’en viens à prier, cueillir le fruit fendu. Je ramasse Pater et deux Je Vous Salue Marie, sous le porche de mes croyances en fleur.
À la porte du poulailler, j’en équeute les longs et durs haricots des catalpas de papa. Je croque les étamines sucrées de la glycine du bord de la Nationale devant chez mémé.
Et au goûter des tartines, installée au salon de jardin sous le tilleul à colle, le regard s’extasie devant le manège de l’essaim amarré aux replis de son mât déformé.
Le grenadier s’épanouit à travers la fenêtre carrée des commodités. Sa fleur épaisse et rouge luisante éclaire les mauvaises odeurs de la fosse d’à côté.
Il reste l’image de papa muni de son Opinel ouvrant le fruit, croquant les grains, mâchonnant et mitraillant les pépins avec force pour les recracher.
Un été de souvenirs et tous les autres étés des arbres…
Souvenir du fruit cueilli sur la branche…
Les journées passées sous les cerisiers. Le chemin chaotique assis derrière le Kramer, au bord de la remorque à plateaux vides. Les paniers et leurs crochets, les morceaux de Dépêche d’un Midi usé en fond.
Mémé suit derrière, son panier personnel à la main.
On s’assied à l’arrière après le timon et surtout pas près de la roue car c’est dangereux.
Il y a toujours un sac à commissions avec des bouteilles bien fraîches enrobées d’une autre Dépêche et une pile de verres à losange dans un torchon à carreaux.
On fait suivre aussi les escabeaux et le grand percheron, le fameux
« escaraou » de Tonton Jeannot. Un tronc effilé très long percé de quelques barreaux de l’Honor. Objet périlleux calé minutieusement. Moyen de grimper plus haut, là où les cerises sont plus belles. C’est l’affaire du Tonton et son chapeau bavarois en feutre vert à la plume de chasseur.
Bien sûr, il y avait les fameuses échelles grises en fer soudé de papa qui pesaient dix tonnes.
Les enfants, on aidait un peu à branche basse. On jouait surtout beaucoup. On entendait parler du pays, du monde plus loin, de la politique…
On mettait les cartons au fond des plateaux. Leurs lattes en peuplier fraîchement débitées de chez Castel dégageaient une odeur toute particulière.
À la pause à boire, on se retrouvait tous ou presque sous le même arbre aux fruits précieux de l’ombre. Certains s’asseyaient malgré l’inconfort des mottes de terre.
On avançait le tracteur afin de protéger la récolte. D’autres profitaient des places assises au bord de la remorque à portée des cageots pleins. Nos mains caressaient les rondeurs et retiraient quelques fendues ou piquées par les étourneaux. Nos petites bouches engloutissaient les plus jolies, les queues stockées dans la poche pour les tisanes de la cousine.
Nous repartions tâchés à jamais !
Et puis il fallait emporter la cueillette familiale au marché-gare avec l’estafette grise. J’y allais à mon tour et ne manquais surtout pas de mettre mes pieds sur la grande bascule au moment de la pesée. Pas vue, pas prise !
Quelques branches d’hier…
Il reste le puits en face de l’étable à cochons. Au retour du Garabet, on s’y rafraîchit comme dans un rituel de purification après ce jeu de mains au panier.
Le petit pont bordé des Poiriers de l’âge de Pépé ne sert plus guère.
Depuis lors, les cerisiers ont pris le chemin de Mémé…
Celui du ciel, au pays des sans racines, là où la sève céleste coule à flot…

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Alain Brugeilles
Sylviculture

Que suis-je aux yeux de Sylvie ?
Un oiseau blessé par la vie
Un homme des bois fragile
Perdu sur un sentier d’argil(e)
Faut-il lui déclarer ma flamme ?
Au risque de brûler mon âme
Souvent à l’entretien du cœur des forêts
L’incendie donne un sérieux coup d’arrêt
Que suis-je en voyant Sylvie ?
Un oiseau débordant d’envie
Sa seule présence me fait du bien
Aussi dans un rêve je la retiens…
Du haut d’un arbre déguisé de nuages
Pour effeuiller la passion de son visage
Exploiter de mes mains son opulente chevelure
En un mot : pratiquer tendrement la SYLVICULTURE

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Françoise Capoen
Pourquoi les châtaigniers ont-ils des airs de chien et chat ?

Il y a à peu près vingt ans de ça… Un petit village, un jardin, beaucoup de pins, un chien et un chat, et puis un seul châtaignier.
Tous les matins tu mangeais ta tartine à la confiture couché de tout ton long au pied de ton arbre. Une petite collation bienvenue pour commencer la journée avant la première petite sieste avec Bubu, ton inséparable compagnon.
Chaque année le châtaignier s’étoffait, de plus en plus beau, de plus en plus fort et majestueux. L’été les fleurs « en queues de rat » qui en tombaient, s’emmêlaient dans tes poils et te rendaient fou. À l’automne tu jouais avec les bogues et papa était toujours surpris d’en retrouver une dans ses pantoufles.
Tu avais bien grandi et ton châtaignier aussi, tu étais devenu plus calme et tu suivais l’ombre de ton arbre quand il faisait soleil.
Les parents trouvaient que ce fichu châtaignier commençait à prendre beaucoup de lumière et ils envisageaient de le couper… Abattre l’arbre de Friquet et puis quoi encore, il y a des sujets à ne pas même évoquer !
Un jour tu as eu dix ans, au cœur de l’été. L’automne est arrivé et tu es parti de l’autre côté de l’arc-en-ciel. Avec papa on a creusé un lit confortable dans la terre, on t’y a couché et on a planté un petit châtaignier. Ton chat a voulu te rejoindre et nous l’avons blotti entre tes pattes.
La neige est tombée, le jardin s’est assoupi. Le printemps est revenu et les premières feuilles sont apparues sur le petit arbre.
Il y a à peu près vingt ans qu’un chien et son chat dorment blottis dans les racines de leur arbre. Voilà pourquoi, aujourd’hui, à plus de mille kilomètres de vous quand je m’assieds au pied d’un châtaignier et que je ferme les yeux, il y a un gros chien blanc et noir qui dort à mes côtés et un petit chat tigré qui ronronne sur mes genoux.

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Jean-Louis Carrière
Ma vie, des arbres

Quand je suis né,
C’est à l’ombre d’un peuplier,
Que je me suis reposé,
Quand j’ai joué,
C’est dans un cerisier,
Que j’ai fait ma cabane,
Quand j’ai embrassé une fille,
C’est au pied d’un boulot,
Que je l’ai fait,
Quand j’ai fait l’amour,
C’est caché par des noisetiers,
Que j’ai aimé la première fois,
Quand j’ai construit ma maison,
C’est des pins,
Que j’ai planté,
Quand j’ai vieilli,
C’est à l’ombre d’un chêne,
Que j’ai écouté le temps passer,
Quand je suis mort,
C’est dans un cercueil en sapin,
Que je suis parti,
Quand on m’a enterré,
C’est au pied d’un cyprès,
Qu’on m’a déposé,
Et quand devant St Pierre, il m’a fallu choisir,
C’est en arbre,
Que j’ai souhaité revenir !

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Marie-France Cassan
Impressions arbre

Dans le parc le tulipier
Épanouit ses corolles
En sucre candi
Parfum grisant du magnolia
Étoilé
•••••
Et les racines torses du séquoia
Millénaire
Rampent sur le sol granuleux
Et, vers le golf, les panaches musicaux
Des peupliers
Révérencent par vagues argentées
•••••
Un matin de jardin, à Sainte Quitterie,
Le grand chêne dansant
Filigrane de tous ses rayons
Comme une armure
Comme une promesse
Éblouie
•••••
En face, dans la montagne, l’arbre
Mon frère
Foudroyé, bicéphale, écartelé
Mais debout, toujours
Aussi longtemps que croiserons
Nos destins

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Vanessa Coppola
Entité de la nature

Âme qui enferme tous les secrets de l’univers terrestre,
Pilier du monde,
Qui soutient le vide atmosphérique,
L’éther utopique.
Arbre sauvage et éthéré,
Tes écorces torsadées, enrobées de miel,
Et mes poings liés,
S’entremêlent.
Nos cœurs sont de mèche,
Ils ont été touchés par la même flèche,
Celle qui imprègne les âmes de zèle.
Mais ta vie perdure,
Et la mienne me paraît si éphémère, si impure.
Les résonances de ton cœur ont permis quelques fois,
Un envol d’oiseau frêle,
Une passion éternelle,
Deux entités vouées à la mort proche,
Te confient les quelques lettres qui forgent leur union et leur foi :
Juliette + Roméo
Nous pouvons alors mourir en paix,
Car tu gardes précieusement notre amour secret.
La sève qui s’écoule dans tes veines
Me glace le sang
Tes écorces enrobées de résine
Laissent un goût de miel.
Le poison a gagné mon corps,
Il se meurt.

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Patrick Couchou-Meillot
Mon Arbre

Mon Arbre.
Je dis mon Arbre car apparemment, je suis le seul à y vivre.
Nous sommes en l’an 2200. Avant l’an 2000 mon arrière-grand-père croyait qu’au 21e siècle, la technologie aurait changé la face du monde. Il n’avait pas tort mais c’est seulement 90 ans plus tard que tout a basculé et que depuis l’âge de 30 ans, je viens régulièrement sur mon Arbre. Depuis mon Arbre, je vois et je vis. Vous allez peut-être vous demander « mais où est cet arbre ? » Il est tout simplement là parmi ses congénères qui, malgré le temps, continuent à vivre ensemble, EUX ! Mais pour répondre à votre question, et d’après les déductions que j’ai faites, mon Arbre se situerait au beau milieu d’une… Autoroute.
Autoroute. Jadis, on empruntait cet axe pour se rendre d’un point A à un point B. Maintenant, c’est terminé, la Nature a repris ses droits. Aujourd’hui, pour se déplacer, nous utilisons le système de téléportation (Et oui ! les auteurs de Science-Fiction d’un temps passé n’étaient que les visionnaires d’un monde futur.)
Technologie. Grâce à cela, tous les gens de la planète peuvent
se voir, se parler, se toucher virtuellement et plus si affinités et
paradoxalement, plus personne n’est en contact réel comme avant. Moi sur mon Arbre, j’espère qu’un jour, je pourrais enfin voir un de mes semblables qui aura compris.
Mais revenons à mon Arbre, lui au moins, il vit avec ses
changements d’humeur (les différentes saisons), ses maladies, ses états d’âmes… Mieux, mon Arbre est un véritable asile et même si je suis le seul humain à y trouver refuge, il abrite pléthore d’individus : des insectes,
des parasites, des micro-organismes.
Mon Arbre. Il est un peu comme des parents. Il me protège grâce à ses feuilles, me nourrit grâce à ses fruits. Comme des parents, mon Arbre vieillit mais contrairement à eux, mon Arbre restera debout bien longtemps après mon départ. Peut-être aura-t’il d’autres « enfants » à s’occuper. Mon Arbre a vu cette « évolution » de l’Humain puisqu’il est un Observateur de l’Histoire. Bien que ne parlant pas le langage des hommes, mon Arbre arrive à communiquer avec le Règne Animal (et seulement Animal !) et le Règne Végétal.
J’espère qu’un Jour, l’Homme pourra et voudra écouter ce que mon Arbre aura à dire et qu’il comprendra.

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Monique Coudert
Là.

Laissez-la.
Tout épi est bardane,
et toute femme est manne,
pudique même si elle est publique
descendant des lutins, cabrioles, danses,
la jeteuse de sorts est source de dessins
en arabesque d’or. Tous ces dessinateurs,
tous ces destinataires qui renvoient au désert
cette femme de paille comme un épouvantail
juste au-devant de l’huis du caravansérail
sans trace dans le sable, cent une traces dans l’erg,
l’un c’est pour l’y trouver et l’autre pour l’y perdre.
L’un s’applique à la suivre, nu, les pieds écorchés,
l’autre cherche à brouiller ce qu’il a deviné,
et s’emmêle, en fuyant, dans l’océan de dunes
l’un pour s’en souvenir, l’autre pour l’oublier.
Mais qu’ont-ils en commun tous ces caravaniers ?
Son parfum sur les doigts, en aval, en amont,
le futur dépassé de leur propre démon.
Croient-ils
la punir
quand,
dans
un cri
persan
harassés,
ils en jouissent ?
Croient-ils qu’ils la maudissent
quand le nom de leur mère échappe de leurs cris ?
Ils unissent en ce cri toute sorte de limons, toute sorte de
promesses, Cibèle, l’enfant en elle, dans la tendresse de
retrouver si près son arbre le cyprès, s’y appuie et sourit.

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Guy Delmotte
Magie

Dieu ! que le parc me semble loin. Et dire qu’il n’est qu’à trois cents mètres de la maison.
Je me sens mortellement faible et seul depuis que les enfants m’ont enlevé Harry, le berger allemand, parce que je voulais le faire « euthanasier » avant de m’en aller moi-même en me laissant glisser, tout doucement, sous le train.
Tout ça, c’est la faute de ce foutu cancer qui me pompe mon énergie.
Je ne sais pas si ma femme m’a quitté à cause de lui, ou s’il s’est mis à me grignoter parce qu’elle est partie et que quelque chose a disjoncté, là, à l’intérieur de mon ventre, dans mes tripes.
Tiens, il y a encore de la lumière chez le toubib !
Pourquoi ai-je soudain si froid, alors que je transpirais il y a un instant ?
Allez ! encore un pas, et encore un… Pas question que je rate mon rendez-vous.
Au bout de la rue, juste au-dessous des maisons, la lune m’appelle, énorme sphère orange et plutôt sympathique.
Ils sont là, ils m’attendent, comme tous les soirs.
Peut-être vont-ils une fois de plus me donner la petite dose d’énergie dont j’ai besoin pour tenir le coup, un jour encore.
Ils sont tout près maintenant, juste derrière le buisson de lauriers qui forme un angle aigu, juste de l’autre côté de la rue.
Le trottoir est tellement haut et mes jambes tellement faibles que j’ai peur de m’étaler. J’aurais dû prendre une canne, Gill ne cesse de me le dire.
Ah ! que c’est bon de vous retrouver.
Vous êtes ce qui me reste de mieux.
Des amis tellement fidèles que je vous ai baptisés : « Beauté », « Force » et « Sagesse » comme dans les textes anciens empreints de toute la connaissance du monde.
Vous êtes tellement beaux, puissants, unis, tellement rayonnants des vibrations de la terre que je ne peux m’empêcher de vous aimer et de revenir.
Vous êtes mes trois cyprès, des arbres de circonstance si l’on peut dire.
Certains vous assimilent à la mort, mais moi, je sais que vous n’êtes qu’amour.
Lorsque Jacques est passé tout à l’heure, j’ai essayé de lui parler de vous, mais il n’a rien compris et il m’a quitté en me recommandant une fois de plus de voir le docteur V., celui qui soigne les maladies de la tête.
Je ne lui en veux pas, il ne vous connaît pas comme moi. En vérité, personne ne vous connaît et il a fallu que je me retrouve dans un état d’incommensurable détresse pour que s’amorce notre communication.
Je vais m’approcher et vous serrer tour à tour dans mes bras, m’imprégner de votre odeur sauvage et laisser les écailles de votre écorce s’imprimer sur ma peau.
Mazette ! vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère ce soir. Quelle décharge ! tellement forte que tout est devenu bleu et vert dans ma tête.
Il y a des corps qui se tordent de plaisir et d’autres de douleur. Des hommes qui meurent et des enfants qui chantent dans une cathédrale dont les voûtes se perdent dans la brume sombre du ciel. La petite fille pleure parce qu’elle a perdu sa poupée et la petite vietnamienne qui a perdu ses parents court sur la route vers le photographe américain qui mitraille tout avec son Nikon.
Pas la peine d’essayer de comprendre ce qui se passe… Se contenter de sentir le chant des profondeurs, le basculement du temps et des idées.
Allez ! je remets ça.
Le soleil de midi écrase la savane. Quelques antilopes broutent à l’ombre du grand figuier. La réverbération est forte sur le sable blanc de la plaine sans fin. C’est toute mon enfance au bord du grand lac qui remonte à la surface et avec elle, la vie, la force et la joie.
J’imagine bien que toute cette énergie vient d’en bas. Je me doutais depuis longtemps qu’il y avait quelque chose en-dessous de ce triangle de verdure perdu dans le feuillage au pied du viaduc.
Les gens pensent que ce sont des égoutiers… Mais c’est un leurre.
Ce sont des chasseurs d’énergie. C’est eux qui m’ont mis sur la piste.
Ils vont très loin et je n’en ai jamais vu ressortir aucun.
Et de trois ! encore une fois, tu sais à quel point je te fais confiance, je vous fais confiance. Il ne me reste que vous.
Tout devient formes, couleurs, rires et mouvement.
Une voix immense me crie qu’il me faut rire à mon tour, rire de tout, de moi, de la mort, du cancer, de la vie…
Je pensais bien que nous en arriverions là, un soir… et c’est ce soir,
peut-être parce que j’ai pris trop de médicaments, que la lune est pleine.
Je ne parviens plus à arrêter les vagues de rires qui montent en moi.
Je déborde, j’explose, je me tords, je hurle de bonheur à l’idée que l’univers est perfection et que je suis une cellule, petite, mais consciente.
Je pleure à l’idée de tant de beauté.
Je vais vivre, je veux vivre.
Des visages apparaissent aux fenêtres heureusement, ils ne me voient pas, perdu que je suis dans les lauriers…
Silence.
Les lumières s’éteignent.
Demain je demanderai aux enfants de me rendre Harry.
C’était il y a dix ans.

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Géraldine Duchein
L’année de l’arbre

Des ombres mouvantes s’animent au crépuscule,
Le branchage du pin orchestre ce spectacle.
Ni hommes, ni bêtes, pas même une campanule,
Pour assister au jeu des fantômes et miracles.
Les bruits de la forêt en hiver fabulent
Mille et une chansons, contes ou tristes oracles.
Tempête de neige sur les cimes dressées,
Et les branches alourdies de l’arbre s’affaissent.
Ce pin sylvestre, aiguilles blanchies, gelées,
N’abrite plus le lagopède écru, qui laisse…
À l’automne son beau plumage brun doré.
Les traces à terre d’arbres coupés disparaissent.
L’épais tapis de feuilles dorées se recouvre
D’une couche étoilée de flocons argentés.
Noisetiers, mélèzes, épicéas, chênes rouvres,
Ce bois mosaïque se confond enneigé.
Dans un creux du tronc du pin sylvestre s’ouvre
Le nid de l’écureuil roux maintenant caché.
Soleil bas sur l’horizon, vallée assombrie…
La chlorophylle arrête la photosynthèse.
Et les processionnaires et autres maladies
Font une trêve avant que le temps mieux leur plaise.
Les nuits sont glaciales, et le gel, lui, sévit,
Ses stomates le pin ferme… le froid s’apaise.
C’était un soir d’hiver, le bois silencieux sans bruit.
La forêt dormait sous mille fleurs de givre.
Soudain un souffle immense agite dans la nuit
Les branches du pin qui des cris sourds s’enivre.
Au près ! Au loin ! L’arbre longtemps chancelle puis,
S’affaisse au sol… Mais l’arbre deviendra livre.
Dans la brume au matin, l’observateur s’avance.
Il guette le réveil de l’oiseau sur sa branche.
Le rouge-gorge insouciant chante et aussi danse,
Le retour du printemps, puis soudain il se penche,
Voit l’homme qui vers l’affût de toile s’élance.
L’oiseau s’est envolé, la combine a fait mouche.
La lumière filtre dans le feuillage
Du pin sylvestre, qui du gel ne souffre plus.
Mais le soleil laisse place aux noirs nuages
Et la pluie coule sur le tronc des feuillus.
Le coq de bruyère sèche son plumage
À l’abri d’un rhododendron de vert vêtu.
La palette des teintes du vert se révèle :
Vert citron, comme les petites et jeunes pousses ;
Vert pomme, comme les bourgeons les plus frêles ;
Vert bleu, comme les feuilles que l’eau éclabousse ;
Vert pâle, comme l’écorce du pin nouvelle ;
Vert sombre, comme le sol recouvert de mousse.
Les bourgeons débourrent et très lentement surgissent
De minuscules feuilles aux nervures formées.
La sève brute dans les vaisseaux du pin hisse
Les minéraux du sol vers les cimes menés.
Le pigment de chlorophylle est alors propice
À la photosynthèse : énergie activée.
Mars et ses pluies, avril et ses giboulées,
Mais ces alternances ne gênent pas les fleurs.
Sous les gros grêlons les jeunes branches ont brisé,
Du pin au port élancé à sa défaveur.
Mai arrive alors et ses journées allongées.
Enfin fini le temps et les soirs de torpeur !
Le chaud soleil d’été alourdit l’atmosphère.
Tout est immobile, nulle âme ne s’agite.
Excepté un trouble à la limite ciel-terre,
Un flou qui tel un mirage disparaît vite.
Près du pin, rompant le silence qui opère
Le souffle las d’un randonneur, que l’arbre abrite.
Très tôt le matin, un vent chaud souffle déjà,
Dans les branchages puis jusqu’au sol se répand.
Les fourmis sur le tronc des pins ou acacias
Évoluent indifférentes aux excès du temps.
Les daims, eux, se posent à l’ombre des buddleias,
Qui attirent les papillons au bord de l’étang.
De l’arbre au bois d’œuvre ou à la pâte à papier,
Châtaignier ocre pour les boisements et charpentes,
Pin sylvestre foncé, pour les portes ou volets,
Épicéa pour feuilles papiers résistantes,
Merisier pour fabrication de mobilier.
Que de métiers de la production à la vente.
Les fleurs du pin sylvestre deviennent pignes
Mais la sécheresse de rouge l’arbre colore.
Le dessèchement des feuilles est un premier signe :
Le sol transpire et l’eau des plantes s’évapore.
La forêt s’embrase à cause d’un geste indigne…
Une allumette enflammée. Quel bien mauvais sort !
L’atmosphère s’alourdit et le ciel noircit,
Un fort vent se déchaîne et les houppiers s’ébranlent,
Soudain par sa brutalité surprend la pluie,
L’éclair crépite et le fou tonnerre tremble.
Éclats et sons de l’enfer règnent cette nuit.
Au matin, plus rien. Mais des arbres au sol s’emmêlent.
Entre les feuilles au sol, le promeneur découvre,
Les bogues qui cachent les châtaignes charnues.
Un chasseur est là et de sa besace couvre
Le gibier capturé après sa traque ardue.
Du monde entre hêtres et pins à l’automne se retrouve
Mais au croisement des sentiers, ils se saluent.
Époque des tournées, des visites guidées,
Le forestier accueille un promeneur hardi
Pour une découverte quand le temps est frais.
Le premier de métier la forêt a appris.
Lever tôt, sacs sur le dos, ces deux passionnés
Sont partis entre futaies de pins et taillis.
Ocre, marron, rouge, vert brun, orange,
Les teintes du feuillage des aulnes et pins chauffent.
Et la horde de sangliers sous les bois mange
Les premiers cèpes aux chapeaux dorés qui s’étoffent.
Seul un bidon violet égaré dérange
Dans ce paysage : une vraie catastrophe !
Sur la litière et le bois mort les charançons
Dégradent la matière organique végétale.
L’ambiance humide en cette fin de saison,
Aide à la croissance du cortège animal.
Et l’humus voit modifier sa composition,
Des chaînes carbonées tout devient minéral.
L’acide abscissique s’active sur les tiges
Et les feuilles une à une tombent en tourbillons.
Seul l’apparat du chêne marcescent se fige :
Il fane mais ne se détache point. Sinon,
Les caduques s’effeuillent, le pin, lui, dirige
Ses persistantes aiguilles vers l’autre saison.

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Michel Dupeyre
L’arbre libérateur

Ce jour-là, il pleuvait dru.
En fait, cela faisait 3 semaines qu’il pleuvait tous les jours. Le pays ressemblait à une énorme éponge verte. Tout ce qui avait un contenant débordait : gouttières, fossés, ruisseaux, mares, rivières… et toute la végétation était devenue d’un vert encore plus intense. Ce temps pourri portait sur les nerfs. L’eau s’insinuait partout… même dans les conversations dont elle était devenue le premier sujet de préoccupations.
Ginette Martin venait de charger ses gamins devant l’école. Avec l’arrivée des petits humidifiés dans la voiture, la buée redoubla d’intensité sur les vitres. La pluie et le vent, qui ne voulaient pas être en reste, remirent cela. Le petit véhicule reprit lentement le chemin du retour sous des trombes d’eau. Les essuies glaces avaient du mal à assurer leur mission. La pluie tambourinait sur la carrosserie. En fond sonore, l’auto radio déversait, imperturbable, son flot de musiques et de pubs.
Sitôt installés à l’arrière les petits se mirent à se chamailler. Ils s’adoraient bien évidemment, mais ils n’arrivaient pas à se supporter. Scène de la vie courante. Ginette soupira. Gâtés, pourris, qu’ils étaient !
Sur le siège avant, il y avait Jasper, son chien, qui il faut bien le dire avec ce temps, puait atrocement. Ginette en était incommodée. Elle fit une grimace en le regardant, ce que Jasper interpréta comme une marque supplémentaire d’affection. Il lui jeta un regard et un jappement qui signifiaient : « Tu sais que je t’aime toi ! » et il remua la queue, ce qui eut comme effet d’augmenter la pestilence. Ginette re-grimaça en se disant tout bas : « mais c’est pas vrai ! » et en essayant de voir la route, ce qui n’était pas une mince affaire, avec le déluge qui tombait.
C’était la faute de Roger, son mari, qui l’exaspérait de plus en plus. Il lui avait dit : « laisse, je vais m’en occuper ». Cela faisait au moins 3 semaines. Et naturellement, comme d’habitude, au lieu de mettre le chien dans la baignoire, il n’avait rien fait. Avec ce fichu championnat de football de je-ne-sais-quoi, Roger ne foutait plus rien. Dès qu’il rentrait du boulot, il était juste bon à ouvrir une cannette de bière, et à se vautrer sur le canapé en se grattant les couilles. Et qui c’est, qui se tapait tout le boulot à la maison ? Ginette sentit sa colère monter d’un cran.
En plus, depuis 4 jours, une dent la titillait, pas méchamment non, mais juste assez pour lui rappeler qu’elle était toujours là. La deuxième molaire en haut au fond à droite. Ginette essaya de faire pression dessus avec sa langue. La douleur redoubla. Zut ! La perspective d’aller revoir son dentiste lui causa un désagrément supplémentaire.
Les cris s’intensifièrent sur le siège arrière.
Ginette avait aussi envie de faire pipi. Une méchante envie. Une furieuse envie. Un besoin naturel, urgent, viscéral et imparable. Depuis son troisième accouchement et « sa » descente d’organe, (celle que Ginette vous racontait rapidement en environ 1/4 d’heure), la vessie de Ginette n’était plus la même. Cela lui pesait dessus forcément !
Là, c’était la faute à Madame Abadie sa voisine. Elle était arrivée juste après le repas pour boire le café. Ginette et elle avaient vidé la cafetière de dix tasses dans l’après-midi. Il s’était encore dit quelque chose ! C’est bien simple, tout le village y était passé, même les hameaux les plus éloignés ! C’est dire ! Il avait fallu mettre Madame Abadie à la porte pour aller chercher les enfants à 5 heures. Elle ne savait pas s’arrêter celle-là ! Et le repassage projeté par Ginette était resté justement à l’état de projet et de tas de linges plissés, amoncelés un peu partout dans la maison.
En plus, Ginette n’avait plus de café ! Elles avaient terminé le
paquet. Il fallait passer au supermarché malgré ce temps abominable. Car, si Roger n’avait pas son café demain matin, cela tournerait au vinaigre. Ginette préférait ne pas y penser. En 17 ans de mariage, cela lui était arrivé une seule fois. Elle s’était prise une telle avoinée qu’elle ne tenait pas à renouveler l’expérience.
Pour la nième fois Ginette demanda aux enfants un peu de calme. Hélas ! Rien à faire !
Tiens ! Une chanson de Cabrel. Enfin un rayon de soleil dans cette journée pourrie ! Ginette avait un faible pour ce chanteur. Elle monta le son de l’autoradio et essaya de négocier deux minutes de silence aux enfants… Une superbe histoire de corrida et de taureau, qu’elle connaissait presque par cœur.
Mais les enfants sur le siège arrière décidèrent à l’unanimité de lui bousiller sa chanson.
C’était bien plus marrant ! Un hurlement strident interrompit le chœur « Ginette/Cabrel ».
Les jointures des mains de Ginette devinrent blanches sur le
volant. C’est à cet instant précis que Ginette sentit que ses nerfs
lâchaient. Abus de café ? Exaspération conjugale ou familiale ? Tensions physiques extrêmes ?
Cela tombait bien ! Elle arrivait au croisement en bas du village de St Bertrand de Comminges et s’arrêta au stop. Ah ! Ces foutus gamins allaient voir ce qu’ils allaient voir ! Une rafale de vent secoua la voiture. Une pancarte bariolée et ballottée indiquait la prochaine journée de la littérature jeunesse à St Bertrand. Drôle d’idée ! pensa Ginette dans sa colère.
Juste à ce moment, un camion chargé d’énormes troncs d’arbres dégoulinants marqua l’arrêt en sens inverse.
Ginette détacha sa ceinture de sécurité pour être plus à l’aise, se retourna carrément et se mit à taper ses gamins avec une détermination, une énergie et une rage, qui l’étonnèrent elle-même. Les baffes tombèrent aussi drues que la pluie à l’extérieur. Cris, hurlements et pleurs fusèrent, et le niveau sonore dans la voiture monta exponentiellement à tel point que l’on entendait plus ni la pluie, ni Francis ! Même ce pauvre Jasper en couina de frayeur croyant son tour prochain.
C’est quand le camion croisa la petite voiture toujours immobilisée, qu’un des troncs d’arbre bascula pour une raison inconnue sur son habitacle. Les pompiers ne relevèrent aucun survivant.
Comme quoi une rencontre avec un arbre peut être brève,
accidentelle, déterminante, mais aussi libératrice.

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Mathieu Dupuy
L’arbre à songe

Du haut de ta droite beauté
Que sillonnent à l’infini
Les rides d’un calme passé
Annuel retour à la vie
Et des hauteurs de ta fierté
Dont seule la tempête rit,
Tu contemples l’étrangeté
De ceux pour qui le geste est vie
C’est tout un monde qui t’honore,
Entrelace en ton feuillage,
Au mouvement que tu ignores
Tel pour l’aveugle les images
Puis tu ressens le mal terrible
De ceux qui créent leurs ouragans
Étant emplis de maux sensibles
Et qui aspirent au néant
Tu sens ces bipèdes étranges
Nourris, brûlés par sentiments
Illuminer d’amour leurs branches
Qu’incendie ce charbon ardent
Tu t’égares alors en pensées ;
Que signifient les mouvements
Des êtres fous et amusés,
Pourtant agités de tourments ?
La vie n’est-elle à ces damnés
Pour qui grandeur n’est point sereine
Qu’un vil brûlot à consommer
Dans les ardeurs d’actes si vains ?
La sève alors frémit en toi
Et tu contemples l’univers
Qui nous sépare de ta loi
Immuablement fixée en terre
Tu as le silence éternel
De ceux qui savent chuchoter
Que la vie aussi est réelle
Là où vit l’immuable beauté
Tu nous vois alors en éveil
Déambulant sous ton feuillage
Inondé des feux du soleil,
Indifférent à nos passages !
Notre feuillage est neuronique
Les feux de l’imagination
Et de l’esprit de la musique
Sont à jamais nos écussons

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Christian Durand
Le dernier arbre du monde

pour Martine B.

Je suis le plus bel arbre du monde
Mes fleurs embaument l’aube et le crépuscule
Mon ombre couvre l’espace d’une vie d’homme
Les femmes chuchotent mon nom aux enfants fiévreux
Les quatre vents de l’horizon ont dispersé mes graines
pour peupler la plaine et les montagnes
Des enfants ignorant la guerre ont joué à cache-cache entre mes racines
J’ai retenu la terre que les orages dispersaient
Les amoureux ont tatoué tendrement mon écorce
qui a pleuré des larmes de résine
Avec mes feuilles, les jeunes femmes ont tissé leur vêtement de noce
Ma sève a guéri les maladies sans nom
et mes épines ont chassé les bêtes enragées
Chaque automne, le plus courageux m’escalade pour voir venir la pluie
et la plus belle fille l’attend en bas
Je suis le plus bel arbre du monde
Je suis le plus vieil arbre du monde
Mes fruits ont nourri toutes les générations
Les juges m’ont pris à témoin de leur sagesse
Mon tronc est comme un mat qui a survécu à toutes les tempêtes
et ma cime a repoussé la colère du ciel
Sous mes branches tous les peuples de la terre se sont rassemblés
pour fêter l’été et les vendanges
Le sang des hommes a scellé mes fondations
Le vent de l’incendie a froissé mes frondaisons
Mes branches mortes renaissent dans les cheminées
Je n’ai pas de mémoire mais l’histoire du monde est écrite
en cercles entre mes veines bleutées
Je suis le plus vieil arbre du monde
Je suis le dernier arbre du monde
Nul ne connaît mon âge
Les enfants ne grimpent plus sur mes branches
et les vieux ont oublié mon nom
Mon écorce est fendue, mes branches éclatent et mes fruits pourrissent
Les puits sont taris et plus aucune piste ne croise mon ombre
Les aventuriers ont franchi les mers pour dévoiler l’horizon
J’ai entendu le fracas des armes, le cri des villes violées
J’ai vu les ingénieurs détruire des continents
à la recherche des schistes et des naphtes
La fumée des charniers a voilé la face du soleil
et le vent a renversé les poubelles de l’histoire
J’ai regardé mourir des civilisations et s’écrouler les empires
La prochaine tempête me déracinera
Je suis le dernier arbre du monde

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Nelly Estrade-Vieillefond
Arbres des multitudes

Je naquis au pied
D’un grand Marronnier
Dont l’une des basses branches
Servit un désespéré…
Il marquait l’entrée du chemin
Qui m’emmenait, petite,
Vers les prés ou le jardin…
Au retour, le sommet de sa tête,
Me signalait la maisonnette, enfin !
Je n’avais pas le droit,
D’aller contre lui, ni de ramasser ses fruits
En effet, il jouxtait un taillis
Repère de reptiles, éventuels ennemis…
Je l’admirais… de loin…
Surprise que de si majestueuses fleurs
Puissent fleurir… si haut !…
Une profusion de fleurs épanouies
Éclairant ma curiosité de môme
Rêvant déjà à Noël et… à ses bougies…
Le chemin de la vie
M’a transportée dans une de ces Habitations…
Dites à Loyer Modéré
Mais, ô quelle chance !
De la chambre maternelle
Ma vue portait sur un haut et large Sapin
Ah celui-là !
Qu’il était donc rempli de vies !
Au soleil couchant il filtrait progressivement
Les rais d’or
Tandis qu’en Lui et autour de Lui
Piaillaient mille et un titis !
Par temps de grand vent
Je rêvais d’aller installer
Sous ses branches chauve-souris…
Mon lit…
Or, à quoi pouvaient donc rêver
Les grosses poules rousses – certes, jolies –
Qui occupaient, toutes plumes gonflées,
Le lieu-dit pour la nuit ?
Enfin, Il était là, toujours présent,
Toujours même et différent
Au fil de la lumière, des saisons, du temps…
Je l’admirais… de loin…
Et lui parlais en Ami…
Soudainement,
Des traîtres sont venus
Qui l’ont abattu !
Quelle rage, quelle furie !
Pourquoi n’avais-je pas été prévenue ? !
Au fur et à mesure,
Ils extirpaient de mon intérieur,
De mes bras, de mes jambes, de mon cœur
Mille racines…
Transie de douleur, premier vrai chagrin
J’allai passer l’hiver… sans Lui
Au fil des mois j’ai erré…
En surplomb de la voie ferrée
Les arbustes en haie ont tenté de me réconforter :
Sur fond de ciel bleuté ou bien gris tourmenté
J’ai serré d’un regard rêveur
Les jeunes feuilles tendrement vertes et dentelées ;
Agitées par des souffles puissants,
Elles ont aiguisé en moi une impérieuse envie…
De les déguster… en salade… Eh oui !
J’ai erré… jusqu’à un merveilleux printemps
Qui m’a délicatement posée… sous un cerisier
Étonnamment fleuri… lui aussi !
Puis, sous un chêne, Le Chêne !
Pas très haut mais promettant déjà
Une belle ramure !
Un Chêne tout en harmonie, tout en chuchotements
À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit
Sécurisant,
Sobrement perché
En bordure d’un champ de blé
D’où je pouvais admirer les teintes orangées
Découper la silhouette du vieux lycée
Un sacré charmeur ce Chêne !
Le chemin de ma vie est ponctué d’Arbres
Ils ont tous une histoire
Dont un morceau est mon histoire, notre histoire…
Ils sont comme une chanson…
Une chanson dont l’air s’est brusquement interrompu
Une nuit de décembre de la dernière année
Du siècle passé
Quand l’ouragan a brisé, net, des milliers d’arbres vivants
En même temps que des êtres, des êtres chers… Maman !
J’ai fui mon Limousin natal
Pour me réfugier au coin des Baronnies
Bouleaux, hêtres et autres châtaigniers
Droits ou tordus, petits ou grands
En isolés, en haies ou en bosquets
Vous êtes Arbres des Multitudes
Vous êtes mes Amis… à l’infini…
Nos histoires sont étroitement liées
Je ne me lasse pas de vous écouter
Vous me faites vibrer, vous me faites rêver
Vous êtes artistes
Aussi, ne soyez pas surpris
Lorsque je vous fixe sur… mes photographies !

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Jean-Pierre Exbrayat
Dessine-moi un arbre

Le premier arbre je ne sais pas encore que c’est le premier. Alors je m’applique comme si c’était le seul. Momo m’a affranchi : y a une meuf canon, c’est la psy elle va te faire dessiner un arbre, et toi si tu passes ton temps à regarder ses nichons elle va te classer dans les irrécupérables ; t’es coincé ; dans l’arbre elle va voir tout ce que t’as dans la tête ton enfance ton père ta mère si tu te branles etc.. mais si tu fais pas l’arbre elle en dira encore plus et ça sera encore pire pour toi.
Un arbre c’est pas difficile à faire ; je pourrais faire un prunier vu que c’est ce que je connais le mieux avec les cerisiers sauf que les pruniers y a qu’à secouer pour que ça tombe. En fait dans un arbre c’est les fruits qui sont difficiles pour les faire ressemblants parce que le reste, le tronc, les branches, les feuilles tout le monde s’en fout et puis la psy qu’est ce qu’elle y connaît. Alors je fais simple : un tronc bien droit pas un tordu de délinquant, les racines bien enfoncées dans le sol mais pas trop. Rien que du solide. Momo il s’est bien foutu de ma gueule et ils sont où ses nichons à la psy ? à travers sa chemise rouge je devine quelque chose de vague qui ne me dit pas grand chose. Elle regarde ma feuille en louchant par dessus ses lunettes et en se grattant le chignon. Sur les jambes il n’y a rien à dire sinon qu’elles sont dans un pantalon qui ne les arrange pas trop. Peut-être que c’est une remplaçante, ou bien que c’est la même et que Momo il fantasme sur les femmes, la prison ça fait des délinquants sexuels, c’est ce qu’ils disent à la télé. Déjà que je perds patience avec les branches et encore je n’ai pas mis les feuilles. Je ne vais quand même pas m’emmerder à dessiner des cerises ; avec des pommes y en aura moins à faire vu que c’est plus gros.
Le deuxième je demande pas pourquoi il en faut un deuxième. Là je sens comme une embrouille, elle a même pas regardé le premier qu’elle en demande un autre ; sûrement qu’elle attend que je râle que je demande pourquoi celui là ne va pas etc. Momo m’a prévenu : tu fais ce qu’elle te dit tu obéis sans discuter. Oui mais Momo elle ne lui a pas fait recommencer son arbre ; peut-être il a oublié de m’avertir. Quand on te fait recommencer quelque chose, c’est que la première fois c’était raté. Ou alors, le premier c’est pour se faire la main, un brouillon, le vrai c’est le deuxième. Mais alors fallait le dire au début. Je me serais pas donné tout ce mal pour les pommes et les feuilles. Elle ne me regarde pas ou plutôt elle me regarde comme si j’étais transparent. Et puis au lieu de mettre mon arbre à la poubelle qui est à côté elle le met dans un classeur où il y a écrit mon nom. Si elle le garde pourquoi elle m’en fait refaire un et si j’en fais un autre pourquoi elle ne jette pas celui-là ? Je me demande ce qu’elle attend. Si je refais exactement le même ça va faire obsédé. Momo a raison, ne la ramène pas, reste zen, tu te prends toujours la tête. Elle veut un autre arbre je lui fais un autre arbre. Là l’inspiration me manque. Si encore j’avais des feutres de couleur, je pourrais changer le vert des feuilles, transformer les pommes en oranges mais là avec ce gros feutre noir… Si je penchais le tronc ça serait vraiment un autre arbre, ça ferait un arbre par grand vent. À condition de pencher les branches dans le même sens sinon ça fait un arbre tordu qui se cabre comme un canasson et ça c’est peut-être pas bon pour mon dossier. Un arbre qui plie sous le vent, qui se lâche les branches mais qui va de l’avant bien accroché à la terre, même mal dessiné c’est quand même mieux que le pommier de tout à l’heure.
– C’est pas mal du tout. Et maintenant tu vas en dessiner un autre.
– Mais j’en ai déjà dessiné un autre.
– Je vois… Quand je dis un autre c’est un autre que celui que tu viens de faire ; celui que tu viens de faire c’est le deuxième maintenant si tu veux bien tu vas m’en dessiner un troisième. Mais celui-là ce sera l’arbre de tes rêves.
L’arbre de mes rêves ? N’importe quoi. Elle me prend pour un gogol. Je vais pas passer une heure à dessiner des arbres pour cette instit débile. Momo il s’est bien foutu de moi. Ou il a oublié de me le dire ou c’est moi qui ai mal compris. Elle te fait dessiner un arbre : moi j’avais compris que je faisais le dessin en dix minutes et après elle m’expliquait tout. Pourquoi elle ne dit rien, les psy normalement ça pose des questions. La voilà qui se met à se poudrer le nez maintenant ; et moi qu’est ce que je fais là-dedans ?
Elle enlève ses lunettes et il y a derrière de vrais yeux, des yeux de femme comme on voit au cinéma. Ne pas perdre le fil. D’abord c’est pas une femme, c’est une psychologue qui va faire un rapport sur toi. Et le juge les rapports il les a dans un dossier sur le bureau. C’est quand même pas une raison pour que je fasse des arbres à répétition pendant une heure ; ça sent la brimade. Peut-être que c’est un test de résistance à la brimade. Comment savoir ? Surtout ne pas s’énerver, rester poli.
– …
– C’est quand tu veux.
– Justement je veux bien mais je ne peux pas.
– Dis plutôt que tu ne veux pas. Tu étais bien d’accord pour passer un test.
– Un test oui mais là ça fait trois et en plus trois fois le même. J’y arrive pas.
– C’est le même test, c’est toujours un arbre mais chaque dessin doit être différent ; cette fois-ci c’est l’arbre de tes rêves et après tu en dessineras un les yeux fermés et je te promets ça sera le dernier et…
– J’y comprends rien ! Le deuxième vous m’avez dit de ne pas faire pareil que le premier. Le premier c’est déjà l’arbre de mes rêves puisque j’ai pas de modèle ; le deuxième j’ai essayé de pas faire le même mais je l’ai imaginé aussi. Le troisième je vois pas ce que je pourrais faire de plus surtout s’il faut en faire un quatrième en fermant les yeux ce qui revient au même.
– On m’avait bien dit que tu aimais faire le malin… Écoute-moi bien pour la dernière fois sans m’interrompre au lieu de jouer sur les mots et de raisonner comme un tambour et après tu vas faire ce que je te dis. Premièrement si tu étais si malin au lieu de dessiner un pamplemoussier – qu’est ce que tu y connais dans les arbres fruitiers hein ? – tu aurais pu t’inspirer par exemple de l’arbre que tu vois par la fenêtre de ce bureau. C’est un arbre bien réel : c’est un platane facile à dessiner ; on t’a déjà donné des feuilles à dessiner à l’école, non ? Laisse-moi parler. Après pour le deuxième tu imagines autre chose : un arbre qui n’existe pas, même moche, je vois d’ailleurs que c’est ce que tu as fait. Ce que je te demande pour le troisième, l’arbre de tes rêves, c’est comme pour le deuxième un arbre imaginaire mais cette fois-ci un arbre idéal, c’est-à-dire le plus beau que tu puisses trouver dans ton crâne. Le quatrième c’est encore un autre arbre. C’est pas parce que tu fermes les yeux que tu rêves. Tu peux très bien refaire le platane mais dans l’obscurité. D’accord ? Et d’ailleurs c’est pas parce que tu as les yeux ouverts que tu ne rêves pas ; y a qu’à te voir : si tu avais les pieds sur terre tu ne serais pas là où tu es maintenant. Alors je vais fumer une cigarette dans le couloir parce que tu m’as énervée et toi tu finis le test.
C’est peut-être une conne mais il faut se méfier, même les connes disent des choses intéressantes ; alors je l’ai bien écoutée et je crois que j’ai compris l’essentiel.
Pour le moment elle a laissé la porte ouverte et elle fume sur le pas de la porte en me jetant un drôle de regard. Au fond elle a raison : si je ne rêvassais pas je l’aurais vu ce platane ; surtout que la fenêtre est grande ouverte… Si tu avais les pieds sur terre tu ne serais pas là où tu es maintenant. Justement elle a le dos tourné. Alors je pousse ma chaise sans faire de bruit j’enjambe la fenêtre et j’attrape la première branche à portée de main ; Facile à dessiner le platane et facile à descendre. Enfin les pieds sur terre.
C’est vraiment l’arbre de mes rêves.

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Françoise Fenouillet
Le marronnier de La Bastide

C’est un marronnier centenaire
Qui passe du printemps aux automnes
En carnavals de verts et jaunes
Qui font rêver les yeux ouverts
Dès qu’un Avril croise sa vie
Il monte en sèves jaillissantes
À branches déployées renaissantes
Il crève des bourgeons endormis.
Des rayons des soleils de feu
Il se nourrit à bouche pleine,
Fait de leur braise une ombre fraîche
Qui berce les sommeils à deux.
Quand un mistral vient à souffler,
Il attache toutes ses racines
À son pied noueux et fulmine
S’il tente de le faire plier.
Je rêve de le voir en neige,
Dentelé de cristaux cassants,
Enrubanné de nouvel an,
De flocons soyeux en cortèges.
Puisse-t-il un jour monter au ciel,
Mettre des étoiles à ses branches,
Et que sur lui la Nuit se penche
Pour allumer des arcs-en-ciel.

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Henriette Gabas
Le chêne et l’or

Un matin du mois de janvier
avec un ami j’allais,
vérifier il le fallait,
une histoire qu’il racontait.
Il existait vers le Sud,
un pays riche en sa chair,
qui donnait en altitude
une richesse dont il est fier.
C’est pourquoi dans l’allégresse,
mais aussi un peu perplexe,
je partais dans la froidure,
vérifier, si imposture
Il existe en pays de Sault,
dans les entrailles de la montagne,
un or noir, rare et beau,
qui mérite qu’on se le gagne
Il a fallu beaucoup d’efforts,
pour le découvrir, dans ce décor,
les sites sont bien cachés,
dans cette immense vallée.
On a marché, beaucoup grimpé,
mon guide se concentrait,
puis ses mots se bousculaient,
sa mémoire s’éclatait,
toute son enfance défilait.
Alors, il s’est arrêté :
c’est là, que nous devions chercher.
Au pied d’un chêne centenaire,
nous avons fouillé parterre,
dans ses racines enchevêtrées,
quelques cailloux, on sortait.
Puis soudain, sentant la terre,
il me dit : voilà le mystère.
Il tenait l’or dans sa main,
un or noir, rare et sain
Au pied d’un chêne centenaire
dans un pays riche en sa terre

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Christiane Garcia
Des heures bleues, des heures douces

Comme l’eau bleue des lacs qui respirent à peine
Ou l’eau vive et fraîche, rapide, des torrents
Ou encore l’eau douce et salvatrice des sources et des fontaines
Des heures vertes, des heures cachées
Comme le vert des prairies,
Le vert tonique des arbres qui nous protègent,
Les verts étranges de la forêt,
Des fougères où l’on se perd

L’on se perd volontairement
Où l’on s’isole
Et le vert séduction des pins
Sur l’eau verte et bleue des lacs
Le vert et le bleu
L’eau et la forêt
Les prairies et les torrents
La paix et l’espoir
Si vous devez monter
N’hésitez pas
Comme le torrent des montagnes
Laissez-vous emporter
Tournez, longez
Montez et regardez…

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Yves Garcia
Combat

La pluie sur la chaussée,
glisse jusqu’à la rainure du trottoir.
Elle s’infiltre, fine jusqu’aux racines dispersées
d’un arbre centenaire, sage.
Il est habitué aux saisons, aux violences et aux caresses du temps.
Il nous regarde dans le vert de nos cœurs.
Dans le versant de nos émois.
Il nous sourit souvent pour nous aider à vivre dans les plis de l’Histoire.
La pluie, elle, tombe continûment, dispersée,
bousculant quelques feuilles,
les déchirant parfois par gouttes acérées.
Des papiers jetés à vau l’eau, renferment des signes,
des mots de rires et de sang,
des fragments de cris,
des blancs aussi pour la douleur, l’inexprimable…
Et lui ? En tient-il compte de cette guerre d’usure ?
L’écorce fouettée, griffée.
Les feuilles malmenées, déchirées.
Les jeunes branches humiliées, brisées.
Il résiste toujours. Il en sourirait presque si ce n’était le froid qui s’accroche et s’installe.
Gouttelettes de pluie ; armée fragile,
transparente, traversant des hordes de silences, des champs d’indifférences.
Des traces de pas, sur la chaussée humide. Étonnant pochoir de semelles chevauchées,
menant à des courses, des rendez-vous, des fuites,
des errements.
Tout est désert soudain.
Le ventre de la terre est gorgé d’infortunes, d’illusions, de spectres.
Les racines de l’arbre entretiennent le feu du combat acharné.
Elles se cabrent,
se tiennent bras croisés, farouches candidates au sacrifice.
Conscientes de la foudre et des éclats du ciel.
Elles sentent l’offensive proche.
Unies par la sérénité de l’intouchable, elles se préparent au cataclysme.Alors, l’orage gronde dans le grenier du ciel :
roulements de tambours, fracas de cymbales, percussions et trompettes.
La pluie se drape pour échapper aux foudres et aux éclairs qui la traversent,
la percutent,
la bousculent,
la tourbillonnent.
Elle tombe plus drue, plus froide, plus fine et lourde,
en des bataillons de cavaliers sabre au clair,
montés sur des chevaux qui écument et hennissent,
l’œil éclaté par tant de fureur.
La bataille est terrible, violente.
C’est un tel fouillis de vent, d’eau et de froid que l’on voit même la pluie qui tombe de la terre.
L’arbre sourit toujours. Il sait.
Il sait depuis des siècles que ce combat est nécessaire.
Il vous est offert pour que votre regard ait le vertige.
La pluie tombe et se couche au sol : repue, posée, reposée,
et caresse la terre jusqu’à en faire de la boue,
comme une couverture de glaise, moite et docile.
Mais l’orage a cessé, la pluie se calme.
Elle tombe lentement sur les pierres et le lierre, telle des cheveux sur les joues d’une enfant.
Le soleil perce les nuages par bribes,
les écarte aux forceps de ses rayons,
attisant les champs aux sillons engorgés,
séchant les larmes des arbres aux feuilles racornies,
parlant à la terre de la patience qu’il lui faudra pour éponger ses plaies.
La pluie, elle, est au loin, fatiguée,
réduite,
malingre,
ridicule même,
presque honteuse.
Elle fuit, se heurte à la lumière et au vent et perd toujours de sa superbe.
Elle rampe, se pelotonne, s’époumone et
meurt dans une flaque, en quatre,
trois,
puis deux gouttes,
la dernière tombe comme un défi, une ultime estocade et disparaît sur le goudron brûlant.
Le ciel est bleu comme un sourire aux lèvres et le dernier nuage s’échappe prudemment, sans bruit, vaincu.
La terre se lève, les herbes se redressent et applaudissent en chœur le calme revenu.
L’arbre, lui, s’ébroue, achevant les derniers combattants qui se coulent toujours entre ses rides.
Il lève ses bras plissés par tant d’efforts, tant de batailles, au ciel son ennemi, son frère, son compagnon de jeu.
Ils savent tous deux qu’il y aura toujours ces combats de titans.
Ces joutes aux verbes calculés.
Ces drames si longtemps partagés.
Ces rires et ces pleurs mêlés
Et dans les solitudes inverses de leurs pensées, ils seront là encore à se
défier
pour vous imaginer, vous,
plus humbles et dépouillés.

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Pascal Gauderon
Mon arbre

Mon arbre est apparu au secret d’une aurore,
Aux premières rosées d’une lumière d’or :
Mystérieuse éclosion qui délicatement
Germe de sous la terre en son premier printemps.
Mon arbre en son printemps ruisselle de verdure
Et rit de jour en jour en poussant ses ramures ;
Jailli dans le jardin non loin de la chaumière,
Il joue de ses bourgeons, chante dans la lumière.
Un couple d’amoureux se glisse en son feuillage
Et boit dans sa fraîcheur le bonheur de cet âge.
Des boutons, puis des fleurs, ont éclos doucement
Sur leur amour naissant, sur le premier enfant.
Émerveillé déjà d’abriter la tendresse,
Mon arbre en son printemps pétille de promesses.
Mon arbre en son été regorge de fruits mûrs
Pulpeux et généreux dans ses riches ramures ;
Debout dans le jardin non loin de la chaumière,
Il joue dans le soleil, offert à la lumière.
Les enfants en riant grimpent dans ses feuillages :
Ils vont se délecter, la joie plein les visages,
Des trésors succulents cueillis abondamment
Sous le regard épanoui de leurs parents.
Émerveillé encore portant l’allégresse,
Mon arbre en son été accomplit ses promesses.
Mon arbre en son automne a perdu sa verdure
Et le pourpre doré embrase ses ramures ;
Trônant dans le jardin non loin de la chaumière,
Il est en majesté quand baisse la lumière.
Le couple lentement glisse sous son feuillage,
Goûtant au soir tombant le silence des sages :
L’amour a fécondé le chapelet des ans ;
Bientôt auront grandi tous leurs petits enfants.
Émerveillé toujours de ces tendres caresses,
Mon arbre en son automne a tenu ses promesses.
Mon arbre en son hiver affronte la froidure
Et meurt de jour en jour en perdant ses ramures ;
Blotti dans le jardin tout près de la chaumière,
Il tremble en attendant, sous la pâle lumière.
Les anciens gravement le voient, de la fenêtre
Et l’instant d’un silence ont rêvé de renaître.
Un soupir ; puis le tronc dans un long craquement
Se couche sous la neige, et gît au soir tombant.
Émerveillé soudain d’une nouvelle ivresse,
Mon arbre en son hiver demeure une promesse.
Car les petits enfants dans leur joyeux manège
Ont trouvé l’arbre mort enfoui sous la neige.
Le tronc brûle à présent dans une cheminée :
La maison toute entière en est illuminée ;
Les enfants rassemblés voient danser dans leurs yeux
La clarté sans déclin du feu victorieux.
Mon arbre devenu lumière aux cœurs des enfants

En traversant l’hiver a trouvé le Printemps.

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Marie Guillemin

Ce dimanche à l’église
Un bûcheron m’a serré la main Sacré gaillard
Me l’a serrée si fort
Tous les arbres qui avaient été coupés de la sienne
Serraient avec lui
Sacré gaillard
Dans ma paume depuis ce dimanche pousse un arbre
Encore tout petit
Mais ça ne fait rien je sais qu’il va grandir
tellement petit
Que je réussis à le cacher en fermant le poing
Il n’a pas de tronc
Tout juste a-t-il des branches
mon arbre-secret
Je ne le laisserai pas tailler
Comme le platane de la place au bas de mes trois étages
qui parut si nu ce printemps
Il m’empêche un peu d’écrire
Ça me fait triste
J’aimais bien, écrire
- mais pas assez triste encore
parce que ça vaut bien un arbre

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Martin Hazard
Le Bourchifleur

C’était un arbre extraordinaire
Planté dans la terre
Pas loin de la mer
On n’en parlait pas dans le dictionnaire
Ni dans les camps militaires
Ses fruits rouges dorés
Étaient bons à croquer
Dans tous les pays
On parlait de lui
Et de ses bons fruits
Même dans le désert
On parlait de ce dessert
Dans les grimoires
On parlait de ses histoires
Quand il y avait du soleil
Brillaient ses feuilles rebelles
Cet arbre n’avait pas de lunettes
Pour jouer aux marionnettes
Avec les moineaux à clochettes
Poussaient dans son tronc
Pleins de petits trous bien flous
Cet arbre était fou
En raison de son grand cou
Elles étaient multicolores
Ses feuilles d’or
C’était un arbre extraordinaire
Planté dans la terre
Pas loin de la mer
Il était un arbre de fleurs
Il était le bourchifleur

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Annie Henkinet
Viens danser

Vêtu de boules de guirlandes
et de lumières
Clown multicolore de mes noëls d’enfant
Mandarines et pralines
Souliers remplis de jouets en rêves
Grand-mère et grand père
Deux étoiles au coin du feu
Toi pierrot en habit d’Arlequin
Moi, colombine en robe de songes enfantins
Sucre glace
pommes cuites et lait caramel
Boules de gui, boules de houx…
À tes pieds c’est la fête
mais en silence tu agonises
Sapin… Sapin… roi des forêts
tu sèmes tes larmes aux quatre vents
et moi je danse, danse, sur la
guirlande du temps…
Écoute la musique, viens…
Je t’emmène
Et le printemps… et le lilas

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Valérie Herbo
Lointaine Présence

Au bord des temps
Prendre la plume comme une branche
Envisager
Comme une branche
Suspendue dans l’espace
Le lointain verdoie
S’enracine tendresse
De sèves en pluies
Saisonnières
Le bois joue
Sur le fil de l’Existence
Un quatuor
De sommeils gris en fleurs
Connues
Accueillir les promesses
De la secrète
Au bord des temps
L’arborescence comme une plume
Propose
Sa tutelle
Comme un arbre
Debout dans les airs
Elle arbore
Un braille
En creux l’échange
D’arbuscule en majuscule
Et fil en papier
D’un amour
Arboricole

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Francis Heuillet
L’arbre qui a gâché la Ford est…

un platane. Je ne l’aurais jamais pensé surtout la première fois que je l’ai vu.
C’était il y a vingt ans, à peine ai-je aperçu son large feuillage, qui flottait au-dessus de moi, parmi les oiseaux et les nuages.
Depuis mon lit-auto, pour aller de chez mes parents jusqu’au village, le paysage défilait en vingt minutes ; le temps de faire les quinze kilomètres en 205 essence.
Allongé dans ma couche, le paysage se résumait ainsi : feuilles ; ciel, branches, ciel.
Changement de saison, changement de frondaison.
Un peu plus tard, j’ai eu droit à la place assise. En regardant de mes yeux d’un an la longue enfilade de platanes, j’admis qu’il n’y avait pas que les humains qui étaient debouts, les arbres aussi. Ce fut là ma concession au monde végétal.
À quinze ans, j’ai compris une autre loi de la nature : les distances sont souvent plus longues en vélo qu’en auto ; un peu de la même façon qu’un retour peut-être bien plus étiré qu’un aller. En effet, l’été, c’est à bicyclette que je rejoignais mes copains à la piscine. En fin d’après-midi, je quittais mes compagnons d’ablution. Avant d’enfourcher le « gitane » 12 vitesses offert par mon grand-père, d’un regard noir, je défiais la route qui allait opposer son dénivelé à la puissance de mes mollets. Je forçais, je m’arrachais, mais à chaque fois, au bout de la première côte, passé le dernier virage, j’avais mal au bide et envie de pisser. J’avais mes habitudes, toujours le même arbre, j’urinais sans lui demander pardon, pour quoi faire, un arbre c’est trop con.
Ensuite j’ai pu conduire la 205 ; des centaines de fois, je passais devant ce coin de verdure, au pied de cet arbre que j’avais tant de fois arrosé. Ce marquage forcé avait dû faire que malgré moi, je m’étais accaparé ce mètre carré avec un platane au milieu et, chaque fois, sans vraiment savoir pourquoi, je le lorgnais du coin de l’œil.
J’avais vingt ans et c’était le soir de la fête locale. À cinq heures du mat, les copains avaient pourtant bien essayé de me piquer les clefs. Alors que mon ami était déjà monté, je défiais encore la route ; rien à foutre des mollets avec la Ford TDCI que mon père m’avait prêtée.
Mais cette fois, là, j’avais dû trop vouloir raccourcir les quinze kilomètres. Le monde végétal ne m’a pas fait de concession ; en haut de la côte, les arbres se sont comme tout à coup resserrés. Pourtant, je suis sûr de l’avoir reconnu… il a peut-être voulu me montrer qui était le plus fort… l’arbre contre lequel on est morts.

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Yves Heurté
Histoire de branche

Je suis né dans un coin nommé Pyrénées, sur la plus haute branche du dernier arbre du dernier bosquet que quitte un dernier sentier avant les alpages. C’est donc là-bas, sur ce père inconnu, mon arbre, que mon berger m’a coupé, et tout a failli mal commencer pour nous deux. Tandis qu’il me détachait au couteau de ma branche, celle où il se tenait debout s’est cassée. Il est tombé tête la première et sa cheville est restée coincée dans une fourche. Il a passé un bon moment à gigoter, tête en bas, avant de pouvoir se redresser.
Durant tout ce temps, qu’est-ce que j’étais ? Rien. Ni tout à fait branche ni encore bâton. J’ai eu très peur que mon patron ne m’abandonne dans cet état à la moquerie des corbeaux et du vent. Mais je devais déjà lui plaire. En quelques tranchants de lame il a fini par me libérer de ma grosse branche, m’a calé sous son bras avec toutes mes feuilles puis au pas de course il a rattrapé ses moutons et son chien qui marchaient déjà loin.
Bien sûr, depuis qu’on m’a coupé, j’ai changé de vie. Plus d’oiseaux, plus de nids. Plus d’écureuils la queue raide de colère, ni de fourmis en colonnes par une. Plus de ces orages, ni de ces tornades qui vous secouent pour balayer les étoiles, ni de cette peur de la foudre qui vous serre au plus profond du bois. Jamais plus je ne sentirai le poids de la neige qui vous fait toucher le sol du bout de la branche. J’ai maintenant ma vie de bâton de berger, une vie extraordinaire. Car s’il y a bâton et bâton il y a aussi berger et berger et le mien a l’air d’un sacré berger de bâton… Bref, nous nous méritions bien tous les deux. Du moins je le croyais. Donc, la nuit même où je quittais mon arbre, mon Patron, de ma simple branche fit sa canne. (Canne fait plus chic que bâton. Je dis tantôt canne tantôt bâton, et gourdin ou trique quand la colère me prend. Car je suis fait d’un bois des plus polis mais je peux m’enflammer !)
Donc pour la nuit de ma naissance, il y avait autant d’étoiles au ciel que de cailloux entre les pierres et la lune écrasait la cabane, tout là-haut, sous son vieux nez toujours mal mouché. Elle traversait la porte d’une lumière si claire que Patron, sans même allumer sa bougie, fit sauter toutes mes branchettes au couteau. C’est rudement triste de perdre des branches qu’on a mis des mois à faire pousser hors d’un tronc, mais un bâton est un bâton. Ce n’est pas une forêt qui se balade sur un chemin, en traînant avec elle sa mousse, ses bestioles, et ses nids encombrants.
Le plus dur de ma naissance fut l’épluchage, quand Patron, d’un seul coup de lame-zip !- faisait sauter ma peau d’arbre d’un bout à l’autre. Mes longues lanières d’écorce tombaient entre ses jambes, et ma sève pleurait les bourgeons perdus, les fleurs, les abeilles et les petites pattes de mésanges qu’elle ne connaîtrait jamais plus. Un moment, le couteau glissa. Quand la sève rouge de Patron se mélangea avec la mienne, je crus que nous étions ensemble pour longtemps, là-haut sur les alpages.
Au milieu de la nuit, me voilà appuyé contre la cabane, sans la chouette qui d’habitude prenait ses aises sur moi. Jamais elle n’aurait choisi d’autre perchoir que le mien. Elle doit pousser des « hoûûû » de tristesse sur une autre branche, car les chouettes détestent changer leurs habitudes. J’étais donc dehors et la lune me regardait, tout pelé et tout nu, ce qui au début me gêna affreusement. Sachez que j’étais une fameuse canne de marche, jeune, droite, légère et solide et je sentais que mon Patron m’adorait encore plus à chaque pas. Il me faisait suivre partout, sauf dans son lit (on n’y marche pas, dit-on).
Parfois Patron, quand il s’ennuyait sur un sentier, me taquinait en me grattant avec son ongle et je me sentais heureux et fier d’être sa seule compagnie et de marcher toujours, lui et moi, moi et lui, d’un même pas.
Mais très vite, ah maudit soit ce jour, mon patron croisa ce qu’il appelait une copine. Ou sa bergère, comme on voudra. Elle avait acheté une canne de touriste, avec une dragonne, des fleurs sculptées et tout ce qu’on voudra pour faire du chiqué. Et mon berger pour la première fois, a commencé à avoir honte de moi. Et la bergère se moquait : « Qu’est-ce que c’est ton bâton minable, ce bout de noisetier de rien du tout ? D’où l’as-tu sorti ? Moi j’ai le même bâton que les Parisiennes » et ainsi de suite.
Et une nuit, mon berger m’a planté là et il est parti avec sa bergère et son bâton de touriste. Je ne sais pas s’il en a acheté un pour lui mais je ne lui suffisais plus, c’est sûr. Oui, il m’a planté là. Quand je dis planté là, c’est vraiment planté. Il m’a enfoncé en terre près d’un ruisseau, et je me suis bien cru mort. Bois mort à peine bon pour le feu ou pour pourrir. Bâton de rien du tout, piquet de clôture. Je me désespérais depuis des mois quand a fondu la neige et j’ai senti comme un grattouillis, un délicieux grattouillis. Miracle. Un minuscule petit bourgeon poussait sur un reste d’écorce oubliée et la sève remontait vers lui. Je la sentais grimper vers ce miracle. Je n’étais plus le bâton abandonné et trahi, le bois bon pour le feu et la pourriture. J’allais être à nouveau, je le sentais, un arbre. Et tous les bergers et bergères de la terre passeraient sous mon ombre et s’y reposeraient.
Ainsi va la vie. Rien n’est perdu, tout recommence, et le plus petit bout de bois, le bâton de berger le plus méprisé peut devenir un chêne magnifique qui tendra vers le passant des centaines de branches, des milliers de bâtons.
Et maintenant je sais que je suis à la fois le plus pauvre et le plus riche de toute la montagne.

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Laurène Jouan
L’arbre

Comme chaque jour, Marie, son livre à la main, vient s’installer sous l’arbre. Elle se place entre deux grosses racines qui dépassent de sous terre. Les oiseaux n’ont pas arrêté leur chant mélodieux à son arrivée. Ils semblent au contraire plus enjoués et plus pimpants.
L’arbre est situé sur une plaine, une immense plaine verdoyante. Il domine tout de sa hauteur et ses branches sont assez larges pour accueillir tous les animaux de la plaine, et même ceux qui sont de passage. Non loin, coule une source qui ne tarit jamais. Son eau pure et limpide abreuve les cerfs, les biches, les renards et tous nos autres frères sauvages.
Nous sommes en fin d’après midi, le vent est doux. Avec l’arbre, ils s’amusent à créer une mélodie qui plairait à Marie. Le vent passe entre les branches de l’arbre et frôle ses feuilles, plus ou moins fort, plus ou moins vite suivant qu’ils veulent faire grave ou aigu. Cela plaît à Marie. Elle pose son livre à côté d’elle. Aujourd’hui, elle ne veut pas lire, juste être présente avec ce qui l’entoure. Elle s’interroge : l’arbre serait né d’une minuscule graine, et le voilà devenu si grand ? ! L’arbre lui répond : « comme l’amour dans le cœur de l’homme, il suffit à la graine d’un peu de lumière et d’eau pure pour pouvoir grandir et s’épanouir. Comme dans le cœur de l’homme, la lumière est parfois bloquée par les nuages noirs de la peur et de la colère. Mais le soleil est toujours derrière les nuages, et la tempête ne dure jamais indéfiniment. Après avoir fait son travail de nettoyage, elle s’adoucit et s’en va d’elle-même, comme elle est venue. La lumière peut à nouveau resplendir et redonner plus de force à l’arbre qui continue de grandir. Comme l’amour, l’arbre est fragile à ses débuts, mais à mesure qu’il surmonte les épreuves, ses racines s’enfoncent plus profondément dans la terre et il s’élève encore plus haut vers le ciel.
Il ne m’a pas fallu un seul jour pour en arriver là. La patience et l’humilité sont deux choses qu’on ramasse au cours du périple et qui nous aident à s’élever vers le soleil. Vois-tu jeune fille, tout est relié, nous sommes reliés, et je peux t’apprendre autant que tu peux m’apprendre… ». Ainsi pour continuer à avancer, il suffit d’avoir la foi en l’amour et l’humanité…

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Guy de La Rochelle
Oliviers

Le sang coule
Les chars crachent la mort
Les enfants hurlent
Sur le sol de Judée
Longue théorie à travers le désert
Le béton se dresse
Pour séparer les hommes
Paix sur le sol de Judée ?
« L’imprononçable »
Parle au cœur de l’ange de lumière :
Paix !
Cela suffit !
Ariel rêve la Paix
Et dans l’ombre du couchant
Longue théorie
Forêt rectiligne
Les OLIVIERS s’étirent sur le sol de Judée

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Geneviève Lacombe
Arbres

C’était avant le temps de la chaise électrique
Où l’on pendait aux branches les ennemis vaincus,
Les Indiens encombrants, les femmes « sans vertu »,
Dénudés, écorchés, torturés, exposés
Aux lazzis des passants par l’horreur attirés.
Vous parlé-je d’un temps qui n’existerait plus ?
Las, ils fleuriront encore, les arbres des pendus !
C’était avant le temps de la chaise électrique
Et l’on sciait les arbres – il les fallait bien droits,
Légers pour les fusils et pour les baïonnettes,
Rigides pour la poutre qui porterait le fer
Qui trancherait les têtes, sur la place de Grève
Sous les yeux des badauds des petits matins blêmes
Vous parlé-je d’un temps qui n’existerait plus ?
Les bourreaux sont masqués, certes, mais ils tuent !
Aujourd’hui, c’est le temps de la bombe atomique.
Ils sont tous arrachés, les arbres de la paix.
Les chênes qu’on abat sont devenus platanes,
Obstacles dangereux pour des chauffards pressés.
Les chaînes se referment sur des hommes sans armes
Dans des pays sans arbres : les bombes sont tombées.
Vous parlé-je d’un temps qui n’existera plus ?
Les arbres ont brûlé, nos rêves ont disparu !
——————
L’arbre de Guernica
De guerre las
Niqua la terre entière.
On l’arracha

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Claire Lacroix
L’arbre témoin

La planète se révolte : la terre tremble pour l’avenir, les volcans se réveillent de leur torpeur millénaire, les glaces fondent sur les villes, le climat tempête. Pourtant, les humains semblent ignorer que c’est de façon souterraine qu’ont lieu les affrontements les plus violents : les confrontations, les répulsions, le choc de deux mondes qui coexistent, en cherchant chacun à imposer leur logique à tous.
S’ils ne perçoivent pas encore bien tous les enjeux de ces changements profonds, il faut avouer, à leur décharge, que mes branches, mon tronc, n’en témoignent aucunement. Seules mes racines, mêlées à la terre, souffrent et espèrent de ces bouleversements annonciateurs d’autres équilibres. C’est dur, douloureux, lent. C’est comme pour ces femmes qui enfantent : tiraillements, écartèlements, contractions nécessaires à l’émergence d’une nouvelle vie.
Si je pouvais laisser mes feuilles jaunir, ou donner des signes
de dépérissement, je pourrais peut-être les amener à réagir, à me transplanter. Mais non, car mes racines s’agrippent sur cette pente, que moi je crois bonne et je m’attache à cette terre, porteuse d’espoir de nouvelles germinations… Alors immobile et silencieux témoin des possibles, je décide de rester ici, justement là où ça bouge.

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Lucille Lacroix
La chance d’un arbre

Sur ma petite colline, je suis seul ; je suis minuscule puisque
je viens à peine de sortir de terre. Mais je vois déjà très bien le monde du haut de cette petite montagne, et je le verrai encore mieux demain soir, j’aurai un centimètre de plus.
Aujourd’hui, j’aurais dû être déjà un peu plus grand, mais un jeune enfant qui devait être âgé d’environ six ans seulement, tira sur moi brusquement pour me déraciner ! Comme ça, pour s’amuser !
Bien sûr comme j’étais encore assez jeune, mes racines cédèrent et je fus d’un coup arraché de terre. Et lui, il s’en alla tranquillement, en souriant, tout content ! Heureusement peu après lui passa un autre enfant, il avait à peu près le même âge, peut-être un ou deux ans de plus, mais lui au moins devait avoir toute sa tête, puisqu’il me remit dans mon trou, le reboucha puis m’arrosa un peu avec sa gourde.
Il me fallut au moins une semaine pour me remettre de toutes mes émotions ! Après ça, tout se passa à merveille pendant quelque temps. Puis, lorsque je mesurais un mètre cinquante-deux centimètres exactement, un bûcheron qui me vit, fut séduit par la beauté de mon écorce et voulut me couper. Et c’est ce qu’il fit : à peine son regard s’était posé sur moi que sa lourde hache commença à entailler mon tronc. Si l’aimable fermier n’avait pas été là pour interdire au bûcheron de me couper, moi, le seul arbre de la colline, je ne serai sans doute plus de ce monde !
J’ai eu besoin encore d’un bon bout de temps pour oublier la peur que j’avais eue !
Peu après un oiseau (sans doute un rossignol) qui avait survolé le village voisin, m’apprit qu’il avait entendu dire que le maire de la commune à laquelle j’appartenais avait un projet de raser ma colline pour y construire à la place une centrale nucléaire !
Je vis donc arriver des bulldozers et des pelleteuses qui avaient comme tâche de faire tout disparaître (moi y compris) dans un délai d’un an. Heureusement j’avais encore beaucoup de chance. Le maire, je ne sais pour quelle raison, n’eut pas assez d’argent pour faire ces travaux. Or il avait promis à ses villageois de transformer cette colline. Il fit donc pousser des arbres, mit des animaux en liberté à l’intérieur etc… En quelques mots : il reproduisit une forêt !
Et maintenant, cent ans après, je vis heureux avec mes amis,
personne ne songe à m’abattre (ni aucun arbre du monde d’ailleurs).
J’espère que ce sera ainsi pour vous Terriens, car j’ai oublié
de vous dire mais je ne suis pas sur Terre. Je suis sur une lointaine planète nommée Arbrinah (arbres nés en langue de mon pays).

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Ivan Lafitte
Sans racines

L’arbre à quoi sert-il ?
Un marteau sert à marteler !
Un banc à banqueter !
Un arbre à arbriter ?
Mais nous naissons tous égaux !
À quoi sert-il d’arbritrer ?
Un genou pour s’agenouiller !
Un piano pour pianoter !
Un arbre à s’abriter ?
C’est dangereux un jour d’orage,
De s’abriter sous un arbre !
Non, je ne vois pas à quoi ça sert,
Un arbre un arbre un arbre un arbre !
Arrachons-le comme une dent !
Et que l’on revoit l’horizon
Au cas où il y en aurait d’autres
À déraciner comme un hôte.

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Christine Lamy
La colline aux chênes verts

Elle se dresse derrière le village. Au fur et à mesure que l’on gravit la pente, la stridulation des cigales se fait plus forte. Bien malin celui qui repère l’insecte, accroché à un tronc, car il arrête son chant dès que vous l’approchez. Si vous levez la tête, vous voyez le ciel qui profile son bleu à travers les branches. Le soleil dessine des cartes géographiques sur le sol. Les petits chênes verts bordent le sentier, l’atmosphère est paisible. La forêt, ici, n’est ni sévère, ni oppressante. De larges trouées de lumière la parent de couleurs brillantes. Les branches les plus basses vous caressent au passage et les feuilles découpées vous offrent leur forme parfaite. Mais prenez garde aux genévriers qui poussent ça et là, dont les épines redoutables retiennent votre marche. Tout en cheminant dans la fraîcheur ensoleillée, vous repensez à ce cueilleur de champignons, poursuivi par un sanglier, qui n’eut plus qu’à grimper sur un chêne pour échapper à la fureur de la bête… Et qui trouva le temps long, perché sur une branche fragile. L’animal resta pendant longtemps au pied de l’arbre, grondant et fouissant la terre, levant parfois sa hure vers l’imprudent cueilleur.
Un peu plus loin, en bordure d’un champ de lavande, trois vieux sages dressent leurs têtes feuillues. Une écorce rugueuse recouvre leurs troncs épais et leurs racines s’enfoncent profondément dans le sol. Ils tiennent conciliabule depuis fort longtemps. À leurs pieds s’arrondissent les croupes des blocs de safre, calcaire tavelé, qui invitent à s’asseoir. Ici, vous pouvez faire halte et découvrir le village et ses toits de tuiles romanes, luisantes sous le soleil. Les tuiles vernissées du clocher de l’église jettent des éclats de lumières. Plus à droite, le troupeau de brebis entame sa descente vers le pré qui borde le lavoir. Les clochettes résonnent ainsi que les aboiements du chien de berger qui rappelle à l’ordre une égarée.
Quand arrive l’automne, les feuilles des chênes jaunissent puis revêtent la couleur marron qu’elles conserveront tout l’hiver. Accrochées à leurs branches, elles résistent au vent et au froid. Les chênes ne se dénudent jamais, ils gardent leur feuillage vieilli qui prend des teintes violacées sous le soleil d’hiver. Quand les premiers bourgeons apparaissent, ils poussent les feuilles mortes qui se détachent enfin et tapissent le sol. Bientôt, les chênes verts ont retrouvé leur couleur. Le coucou se niche dans leur ramure et répète inlassablement les deux notes de son chant. La colline aux chênes verts retrouve ses couleurs et invite de nouveau à la ballade.

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Jean-Paul Lamy
If

Peu avant que ne s’achevât certain millénaire aussi glorieux qu’arbitraire quant à ses dates de naissance et de décès, alors qu’armées d’antivirus absolus, des escouades d’informaticiens se préparaient à faire le sacrifice d’un réveillon mémorable et à sabrer le bog à défaut du champagne, le danger arriva de là où ne l’attendait pas et, si les conséquences n’en avaient été aussi dramatiques pour ceux qui ont eu vraiment, et à juste raison, hélas, le sentiment d’assister à la fin du Monde, on aurait pu voir là un sacré pied de nez du ciel, à moins, bien sûr, qu’il ne se fût agi d’un pied de nez sacré venu du Ciel…
Un peu partout, au lendemain de la terrible tempête, on a
commencé à faire ses comptes (et les statistiques ont fleuri, pas plus fiables qu’en d’autres circonstances : je sais une commune rurale, par exemple, qui a déploré la mort de trente-deux animaux… dont vingt poissons rouges que la panne d’électricité avait privés de l’indispensable renouvellement d’oxygène dans leur aquarium exigu…)
Et il y avait ces fameux arbres dont on parlait tant, ces millions d’arbres brisés, déracinés sur le sort desquels, dans un premier temps, je n’arrivais pas à pleurer : la vie d’un arbre, me disais-je, ne se mesure pas à l’échelle de la vie humaine, il faut bien qu’il meure un jour, on le remplace et cinquante ans, plus tard, il n’y paraît plus.
Et puis, des vers de Ronsard, écologistes, déjà, sont remontés à
la surface. « Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras… » Je me suis souvenu, aussi, de ce vieux paysan de Haute-Provence rencontré dans une nouvelle de Giono : il voulait bien se résoudre à vendre sa terre mais à la condition que l’on ne touchât pas aux arbres…
Et l’on m’a parlé de l’if de Chalandrey, petit village du Sud de la Manche… Je l’ai connu, cet if, hiératique et immense devant la porte de l’église. À trois lieues à la ronde, on répétait à l’envi qu’il avait été planté sous François Ier. Pour certains, quelque raccourci du langage aidant, c’était le roi de France lui-même qui s’était acquitté de cette tâche. Après tout, pourquoi pas ? Évidemment, les monarques n’avaient pas à se faire élire ou réélire mais pourquoi ne se seraient-ils pas laissés aller à pratiquer, parfois, la démagogie républicaine avant la lettre en posant des premières pierres, en coupant des rubans, en plantant des arbres commémoratifs ? Mais qu’importe, princière ou roturière, la main qui avait mis cet arbre en terre était à n’en pas douter une main verte… Cet if était devenu, au fil des siècles, le symbole, la fierté, l’âme du village. Il a vécu la moitié du millénaire qui s’est achevé dans le tumulte. Sans cette fichue tempête, il aurait peut-être tenu encore quelques siècles…
On aurait pu le croire protégé. Il l’était assurément sur son
flanc Est, par une colline et par l’église. Du côté Ouest, il ne devait compter que sur la protection divine dont nous savons que, malgré pardons et prières, elle n’a jamais vraiment rendu les tempêtes inoffensives ni empêché, à quelques encablures de là, les navires de sombrer. Les vents soufflent le plus souvent de l’Ouest dans ces régions, ils ont couru sur l’océan où rien n’est venu freiner leur vélocité, et ils abordent les côtes au maximum de leur puissance.
L’intensité d’une tristesse n’est certes pas directement proportionnelle au nombre des victimes : j’imagine que la mort de trois douzaines de chênes anonymes, au beau milieu d’une forêt, là où ne passent, de loin en loin, que quelques promeneurs, serre moins le cœur que la disparition de ce seul if.
« Il y a quelques années, le tronc était tout creux, m’a dit le Maire des lieux, on l’a colmaté et il s’est nourri, s’est reconstitué ». Quelle belle leçon de résurrection, là, à deux pas de la porte de l’église… Mais, cette fois, le miracle n’aura pas lieu. Le mal était incurable. L’arbre a été débité. Il paraît que c’est un bois fort prisé des sculpteurs, alors le Maire l’a proposé aux artistes du ciseau à bois. Gratis mais à une condition : qu’un morceau soit consacré à la réalisation d’une Marianne qui trouvera sa place dans la Mairie. L’arbre de l’Église et des monarques de droit divin métamorphosé en symbole de la République ! Les métempsycoses ont souvent quelque aspect déroutant qui échappe à notre entendement : il ne manquerait plus qu’elles fussent rationnelles et que nous dussions croire à leur réalité…
« If »… merveilleuse polysémie née dans la tour de Babel : « if » arbre mais encore clé de tous les rêves de nos voisins anglo-saxons… « If », titre, aussi, de certain détestable poème dédié à tous les futurs cheffaillons de l’Empire britannique… (Un poème ? Oui, si l’on considère que la présence de rimes suffit à ranger un texte dans cette catégorie) : un « If », répété encore et encore, qui n’est pas là pour ouvrir la porte du Merveilleux à tous les vagabondages d’une imagination débridée mais pour passer en revue toutes les clauses d’un contrat…
If… If…
Si tu es capable de pleurer la mort brutale de cet if planté sous François Ier…

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Mathieu Landais
Derrière l’horizon

Il se dressait, jeune et robuste, parmi son peuple, écoutant le
murmure du vent et l’écho lointain des vagues. Il n’avait jamais vu la mer… Parfois il se plaisait à l’imaginer… Une immense étendue d’eau pure miroitante sous la lumière diffuse d’une fin d’après-midi, sans autre bruit que le clapotement des flots.
Mais il aimait être ici et n’aurait voulu vivre autrement, rien n’égalait la splendeur d’un coucher de soleil sur la lisière des bois.
Il restait immobile, attendant que les choses viennent à lui, écartant ses membres comme pour mieux ressentir la tiédeur qui l’entourait.
En vérité il se languissait de la pluie, de ces larmes du ciel qui étanchaient sa soif éternelle, il en rêvait jour et nuit, elles lui semblaient si proches et si éloignées à la fois comme une illusion qu’il ne saurait atteindre…
Et, tout le long de son attente, il n’avait jamais eu le regard tourné que vers les cieux, guettant le moindre lambeau de nuage… Rien n’était pire que le bleu limpide d’un ciel d’été…
Pourtant cela n’errodait en rien sa patience, il captait la moindre vibration de l’air comme pour saisir toute la douceur qui l’imprégnait.
Alors qu’il grandissait, il avait appris à avoir soif.
Il ne prétendait pas ne plus la sentir, elle brûlait toujours sa pauvre carcasse, consumant son esprit, mais parfois… Il lui arrivait d’oublier les coups lancinants qui frappaient son corps…
L’épreuve l’avait rendu plus fort… C’est dans ces moments-là de l’existence, quand vivre en devient presque déraisonnable, que les songes sont les plus doux…
Beaucoup auraient lâché prise cet été-là, tant la pluie était longue à venir, beaucoup mais pas lui.
Il n’avait pas bravé sa soif si longtemps pour périr aujourd’hui : non, la flamme de son espoir ne s’éteindrait pas ! Plus maintenant.
Il était encore jeune et avait toute la vie devant lui ! Une vie
remplie d’averses ! Une myriade de gouttes d’eau déferlantes !
Il arrêta ses pensées pour goutter à la fraîcheur de la nuit claire : la pleine lune surplombait la voûte étoilée qu’elle imbibait de sa clarté, la brise humide l’entourait d’un parfum amer et enivrant, une senteur qui faisait monter sa morosité et sa soif.
Soudain, des pas crissèrent dans l’humus ; des pas lourds et lents.
Un éclat d’argent perça l’obscurité dans un sifflement strident. Puis plus rien d’autre ne vint troubler le calme des lieux assoupis. Un frisson fiévreux monta en lui, comme un mauvais pressentiment… La peur l’enserrait dans ses griffes, elle l’étreignait, il était à sa merci, elle figeait ses pensées, répandait son souffle glacé dans sa tête.
Tout d’un coup, la lame énorme d’une hache fendit l’air et vint s’abattre dans son dos, le coup fut violent comme la foudre, l’assassin releva la hache au-dessus de sa tête et recommença trois fois, alors que le tueur lui infligeait des coups les idées s’embrumèrent dans sa tête, toute sa force l’abandonna. La troisième fois, il s’affala au sol dans une souffrance terrible.
Par quelque miracle, il continuait de vivre se raccrochant sans fin pour ne pas tomber dans l’abîme du trépas. Le meurtrier le traîna jusqu’à la route et le fit entrer avec difficulté à l’arrière d’une camionnette blanche. Il essuya son front où perlaient des gouttes de sueurs puis ferma brutalement les deux portes. La douleur l’accablait alors qu’il attendait dans le coffre obscur que sa fin vienne. Le moteur de l’engin suffoqua dans un bruit rauque alors que celui-ci démarrait. Au fur et à mesure que la camionnette progressait, l’air s’alourdissait devenant de plus en plus étouffant.
Puis, la fourgonnette s’immobilisa. Le moteur se tut, le bruit mécanique d’une portière qui s’ouvre retentit, des pas claquèrent dans le gravier, Et le coffre s’ouvrit sur l’extérieur.
Le criminel resta brièvement planté devant lui, son visage caché dans les ténèbres, puis il le hissa hors du coffre, le traînant sur un tas d’autres corps déjà morts gisant sur une butte de sable. Le tueur lui fit dos et partit en direction d’une cabane de bois, comme si de rien n’était.
Ses dernières forces l’abandonnaient alors qu’il découvrit émerveillé, que la dune dominait…
La mer… Le ressac de l’eau, l’écume des vagues, la plage de sable fin, l’océan à perte de vue… L’aube vint incendier l’horizon bleuté. Il n’avait jamais rien vu de plus beau.
Il s’abîma dans la contemplation du paysage, ne pensant plus à ses membres endoloris.
Brusquement, une bourrasque de vent le déséquilibra, il dévala la dune et roula le long de la plage en pente, pour s’engouffrer dans la mer. Toutes ses souffrances semblaient s’évanouir alors qu’il s’éloignait flottant vers l’horizon. L’eau était salée… Cela importait peu maintenant… Il toucherait l’horizon…
Pendant que l’arbre quittait le rivage, une dernière pensée lui vint à l’esprit :
Il n’aurait pas voulu mourir autrement.

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Nadine Larque
L’arbre

« Terrible a qui le possède, est le savoir quand il reste sans effet »
(Œdipe Roi – Aristote)


Grand-Mère qui rentrait de Béziers où elle était partie vendanger,
nous a rapporté un petit pin planté dans un pot de fleurs.
« Tenez mettez-le sur votre gazon et vous aurez de l’ombre en été. » Jetant un œil à l’arbrisseau chétif nous étions si sceptiques que nous avons gentiment souri. L’automne arriva. LE vingt-cinq novembre, jour de la Sainte Catherine, nous l’avons planté dans un petit coin de pelouse pour lui permettre de pousser.
Printemps, été, automne, hiver… Deux enfants sont venus agrandir notre foyer. Dès leurs premiers pas, ils ont joué non loin de l’arbre qui n’était guère plus grand qu’eux. Nous avons soigné simultanément les varicelles de nos rejetons et l’invasion d’araignées rouges de notre résineux. De la maternelle à l’école primaire les années se sont doucement étirées et notre arbre avec. Il atteignit la taille honorable d’un mètre et pour guider le Père Noël vers notre demeure, il fut paré de décorations et d’ampoules multicolores. En février, l’hiver frappa très fort et la neige lui fit ployer ses branches jusqu’à toucher le petit bonhomme blanc, ventru et chapeauté, confectionné par les enfants.
Le tronc rugueux s’est épaissi en se couvrant d’une écorce d’écailles brunes et sa ramure en arc de cercle forma un magnifique parasol. Ses extrémités aux aiguilles vert tendre s’élevèrent vers le ciel comme des milliers de petites mains. Un couple de tourterelles à collier vint se percher tous les soirs sur les plus hautes branches et les premiers cônes abritant des graines ailées apparurent faisant le bonheur des campagnols. Tout allait bien pour notre arbre jusqu’au printemps suivant où après une chaude journée, un des enfants s’écria : « Ce serait drôlement chouette si nous avions une piscine ! ». L’idée nous parut bonne. Quelques jours plus tard, un spécialiste débarqua chez nous tenant à la main une serviette remplie de documentation. Il nous proposa différentes tailles de bassins en ovale, en arrondi avec lumière et nage à contre-courant. Nous l’écoutions bouche bée rêvant déjà de baignades rafraîchissantes… jusqu’à ce qu’il annonce qu’il fallait couper l’arbre. Dès lors, son auditoire fut moins conquis. Mais loin de renoncer, il nous laissa le temps de la réflexion et promit de revenir dans deux semaines.
Entre-temps, je tombais malade. Il y eut d’abord une fièvre rebelle puis vint une toux persistante qui me coupait le souffle et me laissait pantelante, comme un poisson sorti de l’eau, la bouche ouverte et l’œil humide. Je toussais au lever, je toussais après les repas, je toussais au coucher. J’en étais là de mes efforts pliée en deux sur ma terrasse, lorsque la tête de ma voisine apparut à travers la haie de troènes. Mme Koehler installée depuis peu dans notre pays est une pure merveille de générosité.
« Fou me faîtes peine à tousser comme ça ! Chez moi en Bafières, on connaît un remède efficace. Fou pourriez l’essayer. D’autant que les ingrédients se troufent sur fotre pelouse. Foulez fou la recette ? » j’acquiesçais d’un signe de tête. Cinq minutes plus tard elle était devant ma porte tenant un papier froissé que je ne pus déchiffrer car il était en allemand.
« Pas de panique, che fais fous aider » dit-elle en souriant.
Armée d’un sécateur, elle coupa une grosse poignée de bourgeons et me demanda de faire chauffer un demi-litre d’eau. Lorsque celle-ci fut bien bouillante, elle la versa sur sa cueillette et couvrit le tout avec un couvercle.
« Foilà, ne touchez à rien che refiendrai demain ».
Le lendemain, elle refit bouillir, filtra et sucra généreusement avec quatre cuillères à soupe de miel. Elle me demanda de faire cuire doucement jusqu’à consistance d’un sirop et de le mettre en bouteille sitôt qu’il serait refroidi. Le goût me rappela les bonbons à la sève de pin et je n’eus aucun mal à avaler la dose habituelle de deux à trois cuillères à café par jour. L‘effet fut quasi immédiat. En moins d’une semaine, j’avais retrouvé mes poumons.
Je compris alors que j’avais un trésor sur ma pelouse qui valait mille fois mieux qu’un bain à l’eau chlorée. La visite du piscinier fut annulée et nous avons renoncé à assassiner notre arbre bienfaiteur.
Nous ne mesurons pas toujours l’importance des arbres. Ils ne représentent souvent qu’un décor et nous avons oublié ce que nos anciens savaient. Leur existence est un équilibre non seulement pour l’homme mais aussi pour la vie animale et végétale. Ils filtrent le sol et l’air que nous polluons avec insouciance. Respectons-les.
Chez nous, le pin parasol est aujourd’hui résistant et vigoureux. Voilà déjà vingt deux ans que nous voisinons. Il nous fait profiter de l’ombre épaisse projetée par sa dense ramure comme l’avait jadis promis Grand-mère.

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Yvonne Le Meur-Rollet
Pouvoir les appeler par leurs noms

Depuis toujours, tu aimes les arbres. Tu aimes les voir luire au soleil, se balancer dans le vent, dégoutter sous la pluie, verdir, jaunir, roussir, se dévêtir et s’envelopper au long de saisons.
Tu aimes aussi les entendre bruire, siffler, grincer, se plaindre, crépiter, craquer dans l’air du temps.
Mais tu aimes surtout les reconnaître et les nommer. Tu aimes dire leurs noms, tu te délectes de leurs syllabes, voyelles fluides comme les feuilles, consonnes rugueuses comme les écorces fendues par les années ou douces comme les tiges des jeunes pousses. Les noms des arbres te ramènent immanquablement sur les chemins de ton enfance. Les fruits tombés sous les châtaigniers de novembre et que tu aperçois en passant sur les chemins des chrysanthèmes font revivre les cueillettes des vacances de Toussaint, quand tous ceux que tu aimas ne t’avaient pas encore quitté.
Les glands qui craquent sous tes pas le long d’un chemin de halage, par un jour fade de septembre, font resurgir les hauts chênes bruissants de hannetons de tes étés d’adolescence. L’odeur fruitée d’une haie que l’on taille près d’une plage te rend tout proches encore les premiers baisers échangés derrière les cyprès.
Si tu cherches un peu plus, tu t’aperçois que les noms des arbres te parlent tous de bonheur et de passé. Le balancement des peupliers rangés le long d’une rivière se charge d’un souvenir de menthe écrasée par le piétinement du pêcheur qui t’enseigne à prendre tes premières truites.
Les troncs des hêtres gris redeviennent les dossiers sur lesquels tu te cales pour lire pendant des heures, à l’abri d’un talus. L’ombre des tilleuls de la cour de l’école abrite des rondes et des parties de billes, et elle t’accueille aussi, quelques années plus tard, les verres débordants de cidre pétillant servi en l’honneur des bacheliers heureux du début de juillet.
Et puis, un jour, tu t’en vas vivre loin, dans une île en forme de fleurs posée sur un lagon turquoise et tiède. Tu reconnais les cocotiers qui se
balancent exactement comme dans les films, les bananiers, à cause des bananes, bien qu’elles s’accrochent dans le sens inverse de celui que tu imaginais… Mais tout au long des plages de sable blanc ou noir, sur les flancs des volcans éteints des îles hautes, dans les lagunes des atolls balayés par les pluies ou grillés de soleil, poussent des dizaines d’espèces d’arbres dont tu
ignores le nom. Tu es soudain très triste d’être obligé de les appeler arbres faute de pouvoir mettre un nom sur leurs troncs, leurs branches, leurs feuilles et leurs fruits. Et si cette ignorance dure trop longtemps, si personne ne t’apprend à les distinguer les uns des autres, tu as envie de retourner chez toi où t’attendent le tremble près de l’étang, l’orme de la place de l’église, le troène, le pommier et le figuier de ton jardin.

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Lithosa
Ma branche

En automne je tombe
Tourbillonne en pleurs
De ne plus revoir ma sœur
Celle qui m’a vue naître
Grandir et toute belle
En automne je sombre
Tourne en rond de splendeur
De sauver ma sœur
Pour le froid qui va naître
Moi et mes copines feuilles
Nous tapissons pour elle.

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Sylvie Morais
Comme un arbre


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Roger Morand
Poussières d’Anges
(Chroniques égyptiennes)


Au vent du Nord
La sombre forêt,
Froide et dépouillée,
Frissonne
D’aurores blanches tissées,
Et la chouette,
S’endort sous la lune
Parmi tous ses trésors
Au vent du Sud,
L’arbre des eaux profondes
Libère la vie moussue
Des lapins bleus
Qui éparpillent
Une mélodie nouvelle
Aux royaumes
Des rêves d’enfants.
Au vent d’Ouest,
Surgit le cavalier noir
De la vive Mort
Parmi les arbres desséchés
De nos souvenirs.
Il enraye nos mémoires
Pour voir la Vie s’épanouir
Le long des rivières pourpres
Au vent d’Est,
La forêt d’antan
Des lumières oubliées
S’étend
Immobile dans le temps
De l’immortel Osiris
Et donne le soleil imaginaire
Des accès aux paradis de l’Autre Monde.

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Léa Mormin Chauvac
L’Amandier

Elle s’observa dans le miroir. Elle n’avait pas beaucoup changé. Elle était toujours la même Carmen, avec ses yeux noirs et ses cheveux châtain clair, mais ses traits, la fatigue aidant, s’étaient crispés. Cela faisait 10 ans, 10 longues années d’errance qu’elle n’avait pas vu son visage. Jusqu’à l’arrivée de ce petit paquet bleu dans la nouvelle boîte aux lettres de sa toute nouvelle maison. Il contenait un flacon d’huile d’amande douce et le miroir. Elle avait senti cette huile et elle avait tout de suite reconnu l’odeur. Cette huile-là venait de l’Amandier, la cause de son exil.
***
Carmen avait été adoptée par un couple de la société de l’Amandier à l’âge de 6 ans. La société de l’Amandier avait été fondée autour de l’Amandier. Les gens appartenant à cette société n’y vivaient que pour cet arbre. Tout l’argent qui leur semblait superflu était enterré à ses pieds. Ses amandes n’étaient pas mangées et c’était une espèce de moine qui les recueillait pour ensuite en faire une huile aux reflets ambrés qui était si précieuse qu’on ne l’utilisait que pour les baptêmes – et encore, une goutte sur le poignet droit. Quiconque avait mangé ses fruits était banni. N’étant pas née dans cette communauté, Carmen n’avait jamais compris ses traditions. À 12 ans, les enfants du village devaient passer une nuit seuls, sans nourriture et sans couverture.
Le 13 août à 7 heures du soir, jour de son anniversaire, Carmen avait quitté le domicile familial pour sa nuit d’initiation. Légèrement vêtue, elle avait commencé à grelotter. Bientôt la faim s’était faite sentir. Elle avait regardé l’Amandier et ses fruits. « Non, Carmen, non, pars, résiste, ne fais pas ça ». « Voyons, Carmen, ça fait 6 ans, 6 ans que tu observes ces cinglés, ça ne va pas les tuer, tu le sais. Mange, vas-y ». Elle avait tendu sa main, brisé la coque, mangé le fruit délicieux. Elle en avait repris trois. Soudain, sa mère était apparue en face d’elle pâle comme la mort. « MA FILLE A MANGÉ LES FRUITS DE L’AMANDIER », avait-elle hurlé. Carmen s’était évanouie. Le lendemain à l’aube, elle était partie en cachette sur la route qui menait à la grande ville, sans attendre le verdict de la communauté.
***
Carmen essuya une larme. L’huile avait sans aucun doute été envoyée par sa mère. Elle s’était sacrifiée pour elle. Tiens, il y avait un mot derrière le flacon. « Ne pleure plus, Carmen. Demain, tout recommencera».
Elle sourit.

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Alexandre Naït-Saadi
Songe éphémère d’un arbre éternel

Dans une contrée lointaine,
Où nul homme n’a posé pied,
Où nulle femme n’a enfanté ;
Une contrée sans hommes, sans haine
Est une immortelle forêt
Par les saisons oubliée
Par le temps ignorée
Et par les anges habitée.
En son centre est un arbre
Où les corps remplacent l’écorce
Dans des positions sensuelles ou féroces
Et aux visages figés dans le marbre
D’innombrables créatures vivent en son cœur
S’ébranlant aux cycles du jour et de la nuit,
Sur cet arbre où rien jamais ne revit
Et jamais rien ni personne ne meurt.
Au centre de cet arbre,
Là où les branches se démêlent
Est une mare immatérielle
Faite d’eau, d’aura et d’ambre ;
Les Sylphides, créatures aquatiques
Issues des fonds ténébreux des mers,
Y font leurs nids éphémères
Cachant à tous leurs charmes mystiques.
Dans les branches et feuillages
Vivent lutins, elfes et fées
Qui, de leurs ailes dorées
Valsent entre feuilles et nuages.
Tous cohabitent par milliers
Dans tout ce système,
De feuilles, d’écorce et de lichen,
Se nourrissant de soleil et de rosée.
Dans cet arbre mystique et spirituel
Coexistent des êtres forts et frêles,
Des êtres seulement guidés
Par la magie, l’art et l’éternité,
Des êtres emplis d’amour et de gaîté,
Des êtres que nul ne peut ébranler ;
Dans cet arbre aux milles et un étés ;
Dans cet arbre où nos âmes iront reposer…

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Silvie Piacenza
Lisières

En l’ombre dressée, je prendrai couche
Ensuquée aux rognes d’une sylve dorée
Comme enfant à téter l’humus de sa souche
Recroquevillée. Oui, d’abord recroquevillée.
Aux seins des mousses et des vermines,
Je resterai. Grouillante et silencieuse,
À humer la vie et celle d’après ma mort
Puis je me déplierai sous l’arche feuillée,
Sous son plomb de dentelles effilochées de barbules
Comme en proie à une perfusion d’essences
Retenue immobile. Oui, presque nue.
Et communiant aux extases de lumières
Je resterai. Béante et gorgée,
En corset d’éclats éphémères
Alors j’ébruiterai le ciel aux tendresses de l’aubier
- Forniqué des vents, tout baisé d’azur -
Dryade à l’assaut d’une flèche de verdure
Fichée en dedans. Oui, en plein cœur
Et du chant des orgues aux racines de l’orbe
Je resterai. Étreinte. À mes lèvres,
Le goût de la vie, et celle d’après ma mort.

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Irène Picard
Un parfum de mousses

L’Arbre fut planté le jour de sa naissance, selon la tradition familiale.
Son père, religieusement, déposa le placenta entre les radicelles du précieux végétal.
« Tu deviendras grand, beau et solide, compagnon à vie de ma fille Julika. »
Au premier été de sa vie Julika, d’un pas fragile et chancelant, s’approcha de son Arbre.
Tous deux avaient sensiblement la même taille.
Une brise légère faisait trembler les feuilles tendres. Fascinée, Julika tendit sa menotte vers le doux feuillage qui s’esquiva soudain. Une cascade de rires cristallins jaillit de la gorge enfantine.
L’automne vêtu de feu changea les feuilles en or.
Julika, du haut de ses douze mois, riait de sentir les feuilles craquer sous son pied.
L’hiver, trompeur sous son manteau de neige si doux, fut à l’origine du premier chagrin de Julika.
De son pas désormais assuré, elle allait vers l’Arbre, en gazouillant joyeusement.
Nu et froid, il ne répondit pas à son appel.
Intriguée, la petite fille tendit sa main vers l’écorce sombre. Elle ne sentit que le gel glissé dans les plis du jeune tronc.
Les branches raidies ne se pliaient plus sous les caresses de Julika.
Désemparée, la petite fille s’effondra en sanglots dans la neige.
Le doux soleil du printemps fit éclore de tendres bourgeons et Julika retrouva son compagnon de jeux.
L’Arbre et Julika grandirent de concert, prenant force, beauté et vigueur au fil des saisons.
Leur horizon s’élargissait au rythme des centimètres gagnés.
C’est ainsi qu’un jour elle découvrit l’immense étendue bleue de la mer d’Iroise, au loin derrière les dunes et la barrière de rochers.
L’Arbre se transforma alors en navire aux flancs lourds d’épices…
D’autres fois il devenait forteresse, soucoupe volante, île perdue…
Souvent la fillette étendait son hamac entre deux branches et passait des heures à contempler le ciel…
Les nuages s’étiraient dans le bleu du ciel en suivant l’ondulation du vent. Tantôt gâteaux à la chantilly, tantôt monstres ou personnages fantastiques ils peuplaient ses songes quotidiens.
Julika aimait par-dessus tout se hisser au sommet de l’Arbre. De là-haut, elle pouvait observer la vie d’en bas en capter l’invisible, le secret, l’indicible…
Les nuits d’été, elle se lovait dans les bras de l’Arbre et comptait les étoiles qui scintillaient à travers les feuilles.
Chaque étoile filante emportait dans sa course un vœu de Julika.
Les jours sombres de colère et de tristesse, elle venait chercher refuge et réconfort entre les branches solides de l’Arbre. Elle lui racontait tout, ses chagrins, ses joies, ses espoirs et ses désespoirs, ses rêves aussi… Elle restait là des heures à écouter palpiter le cœur de l’Arbre.
Nul n’osait la déranger, sauf son père qui, de temps en temps, venait s’asseoir au pied du tronc. Doucement, il ouvrait sa boîte à paroles et laissait les mots filer dans le vent, grimper le long de l’écorce jusqu’à se perdre dans l’oreille de sa fille.
Elle retenait sa respiration et ne disait rien, buvant les paroles offertes.
Un soir d’orage et de lourd chagrin elle se laissa glisser le long du tronc pour se retrouver dans les bras paternels. Sans poser de question, il sortit un verre de sa poche, le posa contre sa joue pour recueillir les larmes. Après avoir prononcé une formule magique connue de lui seul, il but les larmes, essuya le verre et le rangea dans sa poche. Le chagrin de Julika s’était envolé !
À l’aube de ses seize ans elle découvrit un jeune marin endormi à l’ombre de son Arbre.
Il semblait l’attendre… Légère comme un papillon elle étendit les ailes de sa robe sur lui et posa sa tête contre la poitrine nue.
L’Arbre ployait tendrement ses rameaux vers eux. Le soleil éclatait entre les feuilles en gerbes de lumières et de couleurs… Plénitude…
Julika crut avoir rêvé ce feu d’artifice des sens jusqu’au jour où la courbe de ses hanches se fit plus nette.
Aux premières douleurs elle vint instinctivement s’étendre sous son Arbre. Les yeux fixés vers la cime qui se balançait doucement. Bercée par cette danse végétale, apaisée par les parfums de mousses et de feuilles mêlées de terre, puisant ses forces dans les racines ancrées sous sa couche, elle mit au monde une petite fille, Océane.
Bien des années plus tard Océane se rendit chez le notaire pour la lecture du testament de sa mère.
« Océane, ma fille, en héritage je te confie mon unique trésor : l’Arbre.
Si dans ta vie tu traverses des orages viens poser ta tête contre lui, écoute les feuilles chuchoter dans le souffle du vent, sens la sève monter vers ses doigts tendres, son cœur battre sous l’écorce.
Ne sois pas triste, Océane, la vie n’a pas de fin… »
En sortant de chez le notaire je savais ce qu’il me restait à faire.
Je suis allée déposer tes cendres entre les racines de notre Arbre, j’ai entouré le tronc de mes bras, j’ai pressé mon visage contre l’écorce épaisse, j’ai fermé les yeux…
Je me retrouve dans la douceur de tes bras, Maman… je respire ton parfum de mousses et de feuilles humides… je suis bien.

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Claude Resseguier-Sajous
Et l’arbre naquit un jour…

De la parole, les mots s’envolèrent,
Feuilles au vent s’accrochant aux branches.
Du visage de l’être, les sourires fleurirent,
Fleurs au soleil s’épanouissant aux branches.
Du cœur de l’homme, des bouquets d’émotions,
marquèrent l’écorce, à jamais, de tendresse.
De ses racines, la force de la vie
coula en émergence d’amour
dans la sève…
Et l’arbre vit le jour…

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Geneviève Sabatier
Le Ciel, la Terre,

Entre les deux, un arbre qui tend vers le ciel, ses branches qui s’épanchent, s’étirent et se cabrent au gré du vent et par tous les temps.
Au sol, des racines qui s’enfoncent et se fondent qui le tiennent et l’astreignent, des racines qui murmurent jusque dans sa ramure le frémissement de la vie.
Écoute et frissonne au chant de l’arbre, ses feuilles caressantes t’offrent leurs colliers de reflets émeraude et d’éclats scintillants.
Sens les vibrations du temps d’avant et de celui en devenir qui s’entremêlent, halètent et retiennent leur souffle pour te transporter un peu plus haut vers un espace inconnu et doux, entre ciel et terre, à la cime d’un arbre, peut-être…

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Charlotte Sagnier
Mon arbre de vie

Cet arbre de vie qui est le mien
M’a portée jusqu’à sa cime
Il est la force et le soutien
Que je recherche quand on m’abîme.
Si c’est par ses racines
Que l’arbre puise ses nutriments,
Moi aussi, ce sont mes origines
Qui me nourrissent, abondamment.
Lui, c’est son écorce
Qui est sa seule protection,
Moi, c’est mon père qui me renforce
De toute son affection.
Lui, c’est par son tronc
Que jour après jour il s’élève,
Et même si parfois on se fait front,
Moi, c’est ma sœur qui est ma sève.
Lui, ce sont ses rameaux
Qui lui donnent sa forme définitive,
Moi, c’est ma mère qui de ses mots
Simples et justes me motive.
Et si la feuille
Est sa première source d’énergie,
La mienne est l’Amour que je cueille
Et ce poème est à son effigie…
Parce que c’est la graine de toutes mes émotions
Parce que c’est le fruit de toute ma passion.

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Christiane Sarrat Payrau
Métamorphose

L’arbre aux mille couleurs foisonne de splendeur,
Ocres, jaunes, rousses, les feuilles pleurent l’hiver à venir.
Elles virevoltent au vent de novembre
Et se parent pour un dernier bal avant le long repos hivernal.
Elles courent sur les chemins mouillés,
S’enroulent en un menuet
Prennent un dernier envol, retombent et s’endorment après cet
ultime effort.
L’hiver venu l’arbre est nu.
La bise glacée de décembre tord ses fragiles branches.
Le froid mord les ramures, le givre l’enivre.
Il gaine son tronc rugueux et gercé contant son histoire passée.
La neige immaculée lui sied à la Noël arrivée.
Elle le drape d’habits de fête pour qu’il ne fasse plus la tête ;
Réjouis-toi ! Le monde est en joie !
Pense à la saison à venir, ne te laisse point mourir !
Courage ! L’hiver va finir, l’aquilon va faiblir !
Le doux zéphyr va détrôner ce brigand aux dents acérées.
Et le printemps éclatera comme un feu d’artifice.
Des gerbes de fleurs jailliront de la terre embaumant l’air frais du matin,
L’arbre saluera Dame Nature et se parera de vert-satin.
Des fleurs surgiront des ramures lui conférant un air fringant,
Il aura fière allure, dressant ses branches vers le ciel,
Jouant de la harpe avec l’arc-en-ciel.
L’été venu ses fruits ventrus feront sa fierté ;
Les enfants aux oreilles parées se délecteront de ses fruits rouges tant convoités,
La bouche pleine de suc nouveau dégoulinant sur leurs mentons
rougeauds,
Ils chanteront au diapason, Ô la belle saison !
Chantez enfants, chantez gaiement autour de l’arbre du renouveau,
Qui subissant aux quatre saisons emplit les cœurs de gaies chansons,
Jouez violons, tournez crécelles,
Faites danser les demoiselles,
Au vent de la belle saison
Valsez, tournez jolis jupons.

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Serge Scibor
Cueillette de rouges souvenirs

Mêlés au souvenir vague des choses
Embellies par le temps et la distance,
Reviennent à l’âme attendrie,
Comme un envol de papillons,
Les paisibles souvenirs de l’enfance.

José Asuncion Silva

Parfois la mémoire s’apparente à un miroir.
Miroir brisé aux éclats éparpillés ; nos souvenirs s’y reflètent dispersés.
Aujourd’hui un de ces puzzles se reconstitue…
Un premier éclat évoque ce mois d’été au début des années
« cinquante » :
« Chouette des cerises ! Oh Papa, Maman merci ! »
« Comme elles sont belles, grosses et rouges… Je peux en manger ? »
« Bien sûr, Fiston »
« Huuum ! Qu’elles sont bonnes ! »
Dans cette banlieue encore ouvrière, située à l’ouest de Paris, les maisonnettes vétustes et insalubres « possédaient » chacune un jardinet.
Sur ces minuscules terrains les locataires cultivaient quelques légumes et plantaient des fleurs. Ils rangeaient leurs outils et stockaient le charbon dans les cabanons en planches aux toits couverts de « papier goudronné » comme on disait alors.
« Maman, Papa, je vais planter des noyaux, comme ça, plus tard, nous aurons autant de cerises que nous voudrons ! »
« Fiston, je ne crois pas que cela marchera… »
« Ça fait rien, j’essaie quand même, j’en plante cinq ! »
Entre notre cabanon et celui du voisin le plus proche se blottissait un petit carré de terre sombre, domaine des hortensias. À proximité coulait la Seine, ses crues fertilisaient les rives par des dépôts alluvionnaires.
Ce deuxième éclat du miroir-mémoire me transporte quelques temps après :
« Papa, Maman, venez voir ! qu’est-ce qui pousse ? »
« Des petits cerisiers, Fils »
« C’est bath ! Je vous l’avais bien dit ! On en aura une forêt ! »
« Oh… Quel dommage ! »
Tristement j’arrachai quatre cerisiers naissants ne conservant que celui poussant au centre du carré ; quelle pénible sélection ce fut en cette terre pourtant fertile…
Afin de me consoler je dis, en reniflant :
« Nous mangerons bientôt de bonnes cerises ! »
Un voisin s’était joint à mes parents, il émit un avis… d’expert :
« Ça m’étonnerait, il faudrait greffer ton arbre, sinon les fruits seront immangeables ! »
Indifférent à ces prédictions le cerisier grandissait, avec droiture,
la proximité des deux cabanons le poussant à chercher le soleil
verticalement.
À la campagne des gamins construisaient des cabanes entre les
arbres, un gosse de la ville « bâtissait » un arbre entre deux cabanons ; mon cerisier survécut au terrible hiver 1956.
Voici qu’un troisième éclat me projette quelques années plus tard :
« Venez voir les parents, il y a des fleurs sur le cerisier ! »
« C’est normal, avant les cerises… »
Les jours passèrent…
« Papa, Maman, dites pourquoi mes cerises sont vertes ? »
« Il faut qu’elles mûrissent, Serge, sois patient. »
D’autres jours s’écoulèrent…
« Elles ont rougi, je vais en manger ! »
« Attends encore un peu, qu’elles soient bien mûres »
Enfin vint ce jour tant attendu…
« Fais attention sur le toit du cabanon, Serge ! »
« Oui Papa… Je cueille ma première cerise… Je fais un vœu… Qu’elle est bonne ! Maman, Papa, je vous en descends ! »
« C’est vrai qu’elles sont bonnes ! »
« Hein - hein ! Vous voyez ! »
Le « voisin-expert » se fit discret ce jour-là. Mon arbre continua de s’épanouir.
Il nous donna de beaux fruits chaque été ; je devais me battre avec les oiseaux les appréciant autant que moi, je maudissais ces voleurs tout en les aimant bien.
Puis nous apprîmes que nous devions déménager, ce quartier d’Asnières se voyant affecté à la construction locale d’un important organisme. Ainsi disparurent les maisons et… mon cerisier.
Cet autre éclat reflète le printemps 1971…
Nous fêtions le centième anniversaire de la commune de Paris ; trois ans après un autre printemps les chants révolutionnaires fleurissaient à nouveau.
Au milieu des paroles et musiques combattantes A. Renard et J. B. Clément apportaient une touche de douce mélancolie :
« J’aimerai toujours le temps des cerises
et le souvenir que je garde au cœur »
Un arbre entre deux cabanons se rappelait alors à moi faisant battre très fort mon tambour thoracique…
S’impose un éclat provenant de l’été 1978…
Nous habitons maintenant, ma famille et moi, dans les Pyrénées.
Une de mes belles sœurs et son mari viennent de Normandie pour passer quelques jours chez nous.
Lors d’une promenade vers Génos, nous apercevons des merisiers bordant une piste forestière ; nous nous régalons avec leurs fruits et en rapportons à la maison pour le dessert du soir.
Ici aussi point n’est besoin de greffe ni de doctes avis d’experts incertains pour donner de bons fruits !
Est-ce en la mémoire de ces derniers que les merisiers, le temps venu, se pareront de rougeurs automnales, nostalgie flamboyante nous parlant de juillet au début de novembre ?
Enfin, un dernier éclat brille d’un autre été :
Je pars chercher des champignons. À l’entrée du bois des tâches sombres et des noyaux attirent mon attention, je lève la tête :
« Tombant sous la feuille en gouttes de sang » elles m’appellent !
À l’aide d’une gaule je cueille ces fruits de liberté et m’en rassasie, ils me ramènent un goût d’enfance et rajeunissent mon palais.
Ceux-ci ont échappé aux bulldozers mais les oiseaux toujours en volent « quand sifflent bien mieux les merles moqueurs ! ».
Je les vitupère un instant, me calme vite en espérant qu’après un repas pris sur l’arbre l’un d’eux partira à tire d’ailes ; il éjectera ailleurs un noyau, donnant peut-être naissance à un cerisier sauvage lointain cousin de celui qui poussa entre deux cabanons…
Les vents véhiculent des poussières de sol, créant ainsi le loess ;
Des oiseaux transportent des promesses d’arbres ou de fleurs ;
Ainsi je vis un improbable pavot flamboyer en Aragon à près de trois mille mètres d’altitude ;
En Catalogne je vécus la rencontre, tout aussi étonnante, d’un pin à crochets couvant un bolet vers deux mille sept cents mètres ;
Et les humains cheminent avec leurs rêves, leurs espoirs, leurs révoltes qu’ils échangent au hasard des rencontres quand leurs cœurs et les
esprits s’ouvrent, fertiles…

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Christine Seguin
Arbre de vie

Souvent, je suis passée dessous cet arbre sans lui accorder un regard.
Souvent ? Non, pas souvent. Tout le temps. Toujours, cet arbre a été là.
Et moi par insouciance, je l’ignorais. Il faisait partie de ma vie, mais c’est l’immuabilité même de sa présence qui le rendait invisible à mes yeux.
Je n’avais nul besoin de lui. Quand sa cime arrondie me faisait de l’ombrage, je voyais simplement qu’elle me cachait le ciel. Mais ses racines nues, racines, radicelles, je ne comprenais pas qu’elles étaient là pour moi, que j’étais là, par elles.
Et son tronc un peu haut, un peu lourd, un peu gris, je ne m’en suis servie que pour m’y adosser, ou lui faire grief de sa rugosité. Quand j’étais fatiguée, quand j’étais effrayée, j’avais besoin de lui. Mais ma peine oubliée, l’arbre à nouveau n’était qu’un obstacle à ma vue. Il m’a fallu du temps, du temps et des années, pour comprendre.
Je me voulais oiseau, pollen ou papillon. Je voulais voyager plus loin que l’horizon. Qu’aurais-je eu donc à faire d’un arbre enraciné ?
Je suis partie ailleurs, mais dans tous les ailleurs, je ne cherchais qu’à fuir.
« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… », et moi… entre deux rives, j’apprenais à nager. La vie était salée quand je buvais la tasse, mais toujours j’ai voulu remonter le courant.
J’ai rencontré un homme et j’ai fait des enfants. J’ai chanté, j’ai pleuré, et j’ai aimé la vie. Et dans notre maison au creux de la vallée, j’ai vécu, et c’est bon. L’arbre était oublié depuis des décennies.
Et voilà qu’un matin, j’ai aimé le café, mais le café glacé.
Et voilà qu’un beau jour, j’ai aimé la rhubarbe que j’avais détestée.
Et puis mille autres choses : la glace à la pistache, mes mains sur le
volant qui dansent en solo…
Et je t’ai reconnu, mon père. Quinze ans après ta mort, tes petites
manies reviennent dans ma vie. Et tu dois rire en douce…
C’est alors que soudain, j’ai repensé à l’arbre. Et j’ai compris que même en voulant m’en défendre, je lui appartenais. Et je me suis penchée sur vous, enfin, sur lui, sur ses racines à l’infini, et derrière la silhouette enfin identifiée de mon père, je vous ai vus, toi, mon grand-père malingre, poumons silicosés, toi grand-mère inconnue tuée pendant la guerre et vous autres, tous les autres, les Pierre, les Marie, les Alfred, les Julie, tous ceux et toutes celles qui s’étaient rencontrés, aimés, entremêlés, pour former ce grand arbre qui devait m’enfanter.
Avec hésitation, et beaucoup de patience, j’ai glané peu à peu vos extraits de naissance, et j’ai remis de l’ordre dans ce charivari qui était mon enfance et qui était ma vie.
Et sur cet arbre immense de généalogie, j’ai rajouté Elsa, j’ai rajouté Clémence.

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Annie Stefani
L’arbre et l’enfant

L’enfant :
Bonjour l’arbre. Comme ton écorce est rugueuse ! le cerisier de mon jardin a la peau douce, et lisse. Toi, tu grattes ma main.
Qui es-tu ?
L’arbre :
Oui, mon écorce est rugueuse. Je suis le chêne de la forêt. Le cerisier de ton jardin a été apprivoisé par les hommes pour donner des cerises rondes et juteuses que tu manges au printemps. Moi, mes glands, l’homme n’en veut pas. Alors, il m’a laissé dans la forêt.
L’enfant :
Tu es loin des maisons. Est-ce que tu t’ennuies parfois ?
L’arbre :
M’ennuyer ! Jamais ! tout le jour, les écureuils se promènent dans mes branches. Je regarde passer les abeilles, les papillons. La biche et son petit viennent se reposer près de moi. Je vois planer dans le ciel le Milan Royal et j’entends le vent et la pluie, et la nuit, la chouette vient chanter pour moi.
L’enfant :
J’aimerais bien grimper dans tes branches, mais tu es bien trop grand. Quel âge as-tu ?
L’arbre :
Je suis très vieux. J’ai connu le grand-père de ton grand-père et je voudrais bien connaître les enfants de tes petits enfants, mais vois-tu, moi, le grand chêne, parfois j’ai peur.
Certains jours, la pluie brûle mes feuilles, et l’air a une drôle d’odeur. J’ai vu mourir les abeilles, les papillons. J’ai vu mourir aussi les ormes, les châtaigniers mes amis.
Mon enfant, les hommes deviennent fous parfois. Dépêche-toi de grandir et va leur dire de prendre soin de l’air qu’ils respirent, de l’eau qu’ils boivent et des arbres de la forêt. Va leur dire que si nous mourons, ils mourront aussi.
Va leur dire mon enfant, va leur dire.

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Gil Tchernia
Les vents sauvages

« de très grands vents en liesse par le monde,
qui n’avaient ni d’aire ni de gîte »
Saint-John Perse
Ivres et violents, les vents sauvages galopaient dans la nuit.
Sifflant, tournoyant, bondissant sur les proies
Saisissant aux aisselles les écorces rugueuses,
Géants jetés à terre en un fracas de guerre.
Arbres, sentinelles du temps,
Je ne pensais pas avoir à vous survivre.
L’homme jeune, sa maison détruite,
Courbé sous les rafales, les bras chargés d’enfants.
La lance de tilleul qui transperça le toit
Fichée dans leur sommeil, a déchiré l’alliance.
Nous disions nos arbres, je disais mon amour
Tout est cendre aujourd’hui : et ton corps et les cimes.
Les bourgeons éclosent aux ramures brisées
Les cratères des souches sont des abris d’enfants
Le ciel verdira sur les plaies des forêts
Et les troncs de nouveau seront à vos caresses.
Ne reviendra pas, le seul temps qui m’importe
Celui de ton épaule au grand cèdre accotée.

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Marie Louise Toureil
L’arbre dans les prés ou ressourcement matinal

Il y avait un je-ne-sais-quoi dans l’air matinal et frais.
Un je-ne-sais-quoi qui dilatait mes narines et me faisait retrousser étrangement la lèvre supérieure en fronçant le nez, signe chez moi, d’intense plaisir.
Plaisir est un mot. Mais dans ce demi-sourire et ce froncement de nez, c’est plutôt un sentiment soudain, aigu qui s’exprime, toujours en face de la nature – sorte de plénitude anticipant une grande joie. Plaisir de l’instant, plaisir du plaisir à venir.
Habituellement, cela peut être un paysage particulièrement harmonieux au détour d’un chemin, cela peut être une odeur, inattendue, comme celle des premières fumées d’un feu d’automne, cela peut être aussi la caresse du vent, l’effleurement timide d’une brise printanière ou le décoiffement brutal d’une bise d’hiver ; cela peut être la chaleur du soleil, un temps voilé, qui se livre brusquement à moi, mordante et douce, ou encore ces montagnes hautes et belles à couper le souffle, présentes au bout du sentier… ou alors, le miroitement de la lune, en mille petites étoiles, à la surface d’un lac ou de la mer.
C’est toujours la beauté soudaine, vue ou perçue, l’instant, qui déclenchent en moi ce « Oui ! j’aime ça ! » prononcé de toute mon âme, ressenti de toutes mes fibres, et qui me comble entièrement d’un bonheur subtil.
Oh ! Respire à fond ! RESPIRE ! ouvre-toi ! VIBRE ! Vis !… et va voir ton arbre… dis-lui tout cela…
Alors dans la brume irisée, s’effilochant aux premières lueurs, j’ai pris le chemin du vallon, j’ai franchi la barrière de hêtre, légère, l’âme en fête, et là, au cœur du champ, IL m’attendait !
Majestueux, énorme et large, touchant le ciel de ses branches séculaires mon chêne m’attendait…
Un léger frémissement agitait ses feuilles portant jusqu’à moi la
chanson que j’aime, à laquelle se mêlaient le bruissement des premiers
insectes et l’éveil discret des oiseaux.
Dans un élan, j’ai couru, puis sans savoir pourquoi, je me suis arrêtée, absorbant la musique, fermant à demi les yeux, un étrange petit sourire aux lèvres, l’admirant, LUI, tout entier, dans la lumière rosée du petit matin.
Une grâce mystique semble m’envahir chaque fois que je m’approche ; comme si son rayonnement mystérieux m’enveloppait, me pénétrait. Je le respecte. Il m’accueille.
Je me suis déchaussée pour sentir l’herbe et la rosée sous mes pieds, et puis lentement, très lentement, religieusement, j’ai fait les quelques pas qui me séparaient encore de lui, ne le quittant pas des yeux. Une feuille
presque sèche, détachée par la brise qui devenait plus forte m’a effleuré
le front – caresse.
Alors, je me suis encore approchée, tout contre, et, doucement, très doucement, l’ai enserré fermement de mes bras étendus. Trop large est son tronc pour en faire le tour ainsi, rugueuse et douce est son écorce sous ma joue, apaisant est son bois contre mon corps.
Je ferme les yeux et j’écoute.
J’écoute le message vibrant venant des profondeurs de ses racines
- loin… je vais
- loin… je vibre
- loin… je plonge
- loin… je m’envole
Et j’écoute… j’écoute le message de la terre : Gaïa me parle. Je me laisse emporter dans ses bras, je revis ce que j’ai vécu maintes fois, il y a des millénaires, il y a des siècles, il y a des années, il y a quelques jours… mon MOI éternel… par-delà le TEMPS. J’y puise dans son sein la même force qu’elle a transmise à mon arbre, la source de ma vie, fontaine ardente qui me grise et me calme tout à la fois – grisée, je suis grisée.
Grisée aussi de ce bourdonnement qu’est sa voix ancestrale, de ces fortes notes égrenées par le vent qui maintenant rugit de plus en plus fort.
L’arbre entier vibre, siffle, hurle, flagelle, se tord. Toi, mon arbre… Dis, je ne t’avais jamais vu ainsi. Je ne crains rien, tu m’abrites. J’absorbe chaque seconde de ta lutte comme si tu te battais pour me protéger.
Siffle, siffle, je m’accroche, ne crains rien.
JE ne crains rien.
Peu à peu, cependant, tu t’apaises, tu ne gémis plus. Peu à peu ton murmure se fait chant à nouveau. À nouveau, seul un balancement régulier me berce, et enfin, ENFIN, les premières gouttes qui ont pu se faufiler à travers ton épais branchage me visitent, s’écrasent, une à une sur ma peau, m’inondent,
me purifient
me régénèrent
m’épanouissent,
… entièrement.

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Alexis Zein
Arbre mon amour

Encens de L’Inde ou de L’Arabie Heureuse.1
À l’heure des prières, on immole ton bois ardent.
Sur l’écorce nouvelle, nos amours on creuse,
Près des feuilles mortes que malmène le vent.
Ô pin parasol protège de ton ombre,
La grand-mère au bâton que tu aides à marcher,
Qui désire peut-être, dormir sur ton sol sombre,
Couvert de lys blancs et de thyms bien cachés.
On prend tes fruits verts et de ta plaie la sève.
On brûle des bûches et les forêts d’Argens.2
Tu ne fuis même pas, tes flammes qui t’achèvent,
À l’envi du Mistral qui souffle en cadence.
Dattiers d’Elche3 ou d’ailleurs, chêne du Liban,4
Figuiers de Lydie5, sapins aux hautes crêtes,
Vignobles de France qui nous livre un sang
Qui abreuve gentiment, les coupes de nos fêtes.
Tu couvris jadis le temple de Salomon6
Et dans le Comminges les Laures7 et les cathédrales
Tu protégeras au tombeau, le défunt Pharaon
Nous dansions sur tes pistes8 le soir, des grands bals.
Le berceau de l’enfant, les confitures de maman,
Les volets qui claquent, les charpentes des maisons,
Tu nous as tout donné, un jour tu nous prends,
Vers l’obscur Hadès9 nous voyageons ensemble.
On te déroule en papiers et en pages,
Sur lesquels le poète trace ses humbles mots.
Tu dors sans plainte au fond du paysage.
Les vers te rongent et l’orage brise ton dos.
Vers les nuages tu crois, sans jamais implorer.
Sous le ciel avare, tu flétris sans pleurer.
Nourricier à Athènes,10 tu fus adoré
Un rameau d’olivier pour l’arche de Noé.
1 Arabie Heureuse : Région montagneuse du Yémen et de Hadramout, riche en produits odoriférants et pharmaceutiques, baume, encens, myrrhe.
2 Argens : fleuve côtier du Var, se jette dans la Méditerranée sur la plage de Saint-Raphaël. La terre d’Argens, région provençale, passe en 1042 au comte Guillaume de Toulouse, marié à Emma de Provence.
3 Elche : ville d’Espagne province d’Alicante, entourée d’une vaste forêt de palmiers.
4 Chêne du Liban : quercus libani oliv, variété de chêne importé en France du Liban en 1855, rare, collection
5 Lydie : contrée de l’ancienne Asie Mineure, colonisée par les Macédoniens, riche en arbres fruitiers.
6 Temple de Salomon : Le toit de ce temple fut construit en bois de cèdres envoyés de Phénicie par le roi Hiram.
7 Laures : sorte de hameaux religieux, monastères
8 Pistes : pistes de danse en parquet de chêne ciré.
9 Hadès : Dieu des Enfers, séjour des morts, les Enfers.
10 Athènes : Poséïdon, dieu de la mer et Athéna, déesse de la sagesse se seraient disputés à coups de prodiges, la protection des premiers habitants de la Cité. L’un a fait surgir du sol une source et un cheval, l’autre un olivier symbole de paix et d’harmonie. Eréchthé institua le culte d’Athéna en choisissant l’olivier
.

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