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Les textes des adolescents et des adultes en 2005


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La fenêtre
Pierre Abbès

« Si yo muero dejad el balcón abierto » Federico Garcia Lorca

– Ferme la fenêtre !
– Regarde, maman, il y en a beaucoup ! C’est comme un troupeau…
– Ferme la fenêtre et descends. On va manger.
– Tu crois qu’ils ont mangé, eux ?
– Oui, ils ont mangé. On a dû leur donner, à la frontière.
– Pourquoi ils viennent ici ?
– Il y a la guerre chez eux, alors ils fuient.
– Les enfants aussi ? On les tue, pendant la guerre ?
– Ça peut arriver, oui…
– Ils vont où ?
– Plus loin, au bord de la mer, je crois…
– Si loin, à pied !
– Ils ont le temps, maintenant…
– Pourquoi il y a des soldats qui les gardent ?
– Je ne sais pas… parce qu’ils ne parlent pas français…
– Pour les aider ?
– Oui, pour les aider, peut-être…
– Et nous, on ne peut pas les aider ?
– Non, on ne peut pas…
– Ils doivent avoir soif !
– Non, ils n’ont pas soif… on a dû leur donner à boire, là-haut…
– Il y aura la guerre, ici aussi ?
– Non, pas ici, il n’y aura pas la guerre… Allez, ferme la fenêtre.

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Schanz AKKFA

Photographe
Reporter
Pyrénéen
Méditerranéen
Européen

Disparu en janvier ou février 1999.
Extrait de son journal, trouvé par Joachim Llanto Cheto berger aragonais à Chaza dans les Sierras Extérieures en juin 1999 …

là-haut dans les sommets
debout immobile calme atterré
scrutant les derniers feux du siècle finissant
derrière moi très proche très douce sensuelle
mare nostrum les larmes aux yeux montent
plus curieux que tout confiance de l’heure sans doute
de jeunes isards viennent me parler
échangeant notre fraternité un seul regard suffit
à nous reconnaître ça fait longtemps que l’on se connaît
ils veulent jouer encore et encore
finalement tournés vers le grand océan
nous restons là à questionner les étoiles filantes
maintenant assis jambes allongées
les semelles au vent libre
la conscience universelle emplit mes pensées
vivant tranquille les poings serrés
contre tous les fascistes
la démocratie arlequine bigarrée
est une insurrection permanente
la terre qui tourne me l’assure

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Au-delà de la Frontière des temps
Lydie Anglade

Depuis leur plus tendre enfance, Petit Paul et Mariette animent de leurs jeux joyeux le jardin aux mille senteurs. Les fleurs ouvrent leurs corolles parfumées pour leur souhaiter la bienvenue. Les oiseaux enivrent l’air de leurs gais pépiements. Sous le frémissement du vent, l’olivier ploie ses fines branches pour les saluer.
Mariette est une petite fille intrépide, curieuse qui déjà laisse poindre un goût d’exotisme, d’aventure au plus profond de son âme. Petit Paul, quant à lui, est un garçon réservé, timide, et rempli de tant de sagesse ! Tous les jours, nos deux amis ont pris l’habitude de se retrouver dans le jardin enchanté, ils s’y sont même promenés en cachette une nuit de pleine lune. C’est là qu’ils se sont promis de vivre toujours ainsi.
En grandissant, Mariette s’ennuie, elle devient plus audacieuse. Elle rêve à de nouveaux visages, de nouveaux sourires. Elle s’imagine respirer d’autres parfums, partager d’autres plaisirs, s’imagine que loin, là-bas, au-delà des rivières, au-delà des montagnes, au-delà de la frontière des temps, elle sera plus heureuse.
Ce jour-là, quand elle pousse la barrière du jardin enchanté, un petit nain s’approche d’elle et lui dit : « Mariette, je te propose de me suivre, de découvrir le monde auquel tu aspires, tu verras, là-bas, dans ce pays lointain, au-delà de la frontière des temps, je t’offre une vie meilleure ! »
Mariette se laisse séduire par les paroles envoûtantes du nain. À cet instant, elle a oublié toutes les promesses faites à Petit Paul. Sans s’en apercevoir, un souffle de vent la soulève et la transporte au-delà de la frontière des temps.
Depuis plusieurs jours, Petit Paul cherche désespérément son amie Mariette. Les semaines, les mois s’écoulent, Mariette ne revient pas !
Tous les jours, Petit Paul se rend dans le jardin enchanté pour pleurer longuement son amie perdue.
Mais ce matin, la lumière du jour est scintillante. Quand il pénètre dans le jardin, Petit Paul découvre une jolie huppe aux couleurs dorées sur la branche de l’olivier. Étonné de voir ce bel oiseau, qu’il n’avait jamais vu auparavant, Petit Paul ne le quitte pas des yeux, fasciné par tant de beauté.
Soudain, il l’entend chantonner : « Petit Paul, écoute-moi, ne pleure plus, ton amie Mariette est partie, emportée par le vent, au-delà de la frontière des temps »

Petit Paul est abasourdi d’entendre la huppe parler : « Que dis-tu ? Ai-je rêvé ? »
La huppe reprend son chant « Non petit Paul, tu ne rêves pas ! Mariette a voulu parcourir le monde mais son insouciance l’a rendue prisonnière d’un véritable sorcier ». Le bel oiseau se met alors à lui raconter comment Mariette a franchi cette frontière.
« Comment puis je la retrouver ? » implore Petit Paul
« Tu devras marcher longtemps, très longtemps, traverser des forêts sombres et immenses, passer des rivières, gravir la montagne sacrée, où le sorcier retient Mariette prisonnière. Seul ton amour te donnera la force de cheminer jusqu’à elle !
Quand tu seras au sommet de la montagne sacrée, tu devras avant toute chose, chercher la colombe, qui seule a le pouvoir d’endormir le sorcier et de détruire ses maléfices.
À cet instant, Mariette sera sauvée, un vent léger se lèvera et vous ramènera dans le jardin enchanté, en laissant derrière vous la frontière des temps ! »
Petit Paul remercie la huppe aux couleurs dorées, referme doucement la barrière du jardin enchanté et part dans un élan de joie à la recherche de son amie, au-delà de la frontière des temps.

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Frontière(s)
Jacques Arnault

À l’heure du « Big Bang », un auteur inconnu avait décidé, de sa seule volonté, sans prononcer un mot ni fait le moindre geste, de provoquer dans un tout petit espace de l’univers une explosion terrible, invisible et inaudible, parce que sans témoins, pour le relater.
Le temps dépourvu d’horloge cosmique pour le mesurer, venait de se manifester dans l’espace du vide absolu pour bien situer l’éternité, alors sans repères, n’ayant pas connu de commencement pour prétendre à une finalité. L’espace et le temps venaient de se donner la main, pour des siècles et des siècles, dans l’intervalle de la naissance du feu et de sa lumière et de leur possible disparition.
L’univers venait de naître et son auteur avait le choix de l’expansion continue. En son centre fictif, la terre tiendrait une modeste place au milieu des galaxies du système solaire avec ses planètes. Mille frontières surgiraient alors en l’état de sa situation dans le partage de ses eaux pour y faire naître des continents. Son écorce nimbée de son atmosphère établirait, entre elles, la frontière virtuelle de la vie possible, se prolongeant en étages successifs en direction de l’au-delà, sous les noms de troposphère, stratosphère, ionosphère, tandis que la lithosphère ou sial, partie solide de l’écorce terrestre s’étendrait jusqu’à la pyrosphère ou sima, autour de son niveau central, le nife ou barysphère. Un jour, un homme faisant fi de l’attraction terrestre de la magnétosphère s’était rendu sur la lune pour y faire quelques pas. Il avait franchi une frontière technologique.
Dans l’océan des mots de notre vocabulaire, les frontières sont riches de significations pour les définir dans leurs diversités. L’étude de la géographie en facilite la compréhension lorsqu’elles sont représentées, sur une carte, les fleuves et les montagnes. Elles sont bien réelles lorsqu’elles sont naturelles, comme autant d’obstacles à leur franchissement. Elles deviennent virtuelles, voire conventionnelles pour définir juridiquement la limite des espaces créés par l’histoire et les conventions passées entre les états sans pour autant assurer un avenir éternel. Elles définissent dans le temps présent un état de fait dans une ère de stabilité relative.
L’ethnographie vient compliquer sérieusement la lisibilité des frontières lorsqu’un peuple à la recherche de son unité se trouve partagé entre trois pays différents non soumis aux mêmes règles constitutionnelles faisant ressortir le statut des minoritaires frustrés, sans la reconnaissance de droits similaires. Les frontières n’ayant rien d’immuables peuvent être remises en question à la suite de conflits guerriers ou domestiques avec, dans leurs connotations, les conquêtes territoriales lorsque les données de l’histoire imposent leurs règles à la géographie souvent liée à la topographie. Les frontières linguistiques ne correspondent pas nécessairement aux frontières ethniques pouvant plus ou moins se superposer entre elles.
La France a connu au cours de son histoire vieille de deux mille années, des frontières mouvantes avant de réaliser son unité territoriale dans l’essentiel en toutes choses. Récemment, elle avait connu des bouleversements lors du dernier conflit mondial qui avait mis à mal son unité. À l’intérieur de son image hexagonale presque parfaite, l’occupation ennemie avait créé des divisions temporaires en pointillés pour définir des zones. La première barrière élevée avait été la ligne de démarcation séparant la France en deux parties principales, la première, la zone occupée par des militaires, la seconde jouxtant les frontières de Suisse, d’Italie, d’Espagne. Passer de l’une à l’autre relevait de l’exploit pour renouer avec les pratiques de la contrebande aux prises avec les douaniers. Aujourd’hui, un nouvel avenir est proposé à la France au sein des frontières naturelles de l’Europe, de l’Atlantique presque jusqu’à l’Oural.
Les frontières ne se limitent pas à la géographie, lorsqu’elles sont d’ordre psychologique. Elles sont synonymes de barrières, posent des limites aux interdits que l’on ne cesse de vouloir transgresser au nom des libertés d’agir, de penser, au nom de la diversité, de la modernité, de la tolérance, des formes d’amour, de la vie tout court qui se moque souvent des règles et des sentiments humains pour s’imposer. En exemple, le tsunami apportant le désordre dans la géographie connue des lieux par un raz-de-marée faisant d’innombrables victimes dans des pays très éloignés les uns des autres.
Le monde invisible a ses propres frontières que l’on ne cesse de reculer à la recherche de la première vérité qui s’impose à notre entendement dans la découverte des origines de la vie, dans les particules élémentaires et de son corollaire pour chacun d’entre nous, appelé à subsister un certain temps sur le sol de notre planète avant de disparaître définitivement pour les uns ou renaître, pour les autres, renaître dans l’espérance de la résurrection.
Le mot horizon, dans ses perspectives, détermine une sorte de frontière limitant l’espace visible en milieu découvert. Il peut s’ouvrir sur l’infini, hors de ces limites virtuelles débordé par la créativité de l’imagination, sans cesse repoussé au fur et à mesure que l’on s’élève sur le lieu d’observation ou si l’on marche à sa rencontre pour finalement disparaître après avoir pris trop d’altitude.
Alors, le mot prend tout son sens si l’on fait fi de toutes les barrières laissant vagabonder l’imagination des idées, après avoir fait le choix d’un premier tour du monde ou avoir emprunté Voyager I, la sonde spatiale qui a franchi l’onde de choc de la frontière de l’héliosphère.

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Monique Arragon

Le chèvrefeuille avait poussé, grimpant le long des deux barrières.
Ils en avaient fait leur lieu sûr, leur chemin de joie, leur FRONTIÈRE

Dans le respect de leurs deux êtres,
Leur indifférence au paraître.
Ils se regardaient de loin,
Par-delà la ligne odorante
Et leur sourire était douceur
Et leurs flammes étaient ardentes.

Ils en avaient fait leur secret, leur rayonnement, leur Mystère.
Endroit de retraite sacré
Reflet du Divin sur la terre.
Ils pensaient aux Hommes, aux impurs. À ceux qui élevaient des murs.
Ceux qui, par manque d’attention, posaient limite et trahison.
Ceux qui leur avaient raconté que les barbelés existaient,
Créant séparation rupture, mise à distance d’âmes pures.
Ils ne comprenaient pas toujours,
Tous ces contraires de l’amour.
Pour eux, l’idée de la frontière rejoignait le cœur de la mère
Et, par le pont de l’arc-en-ciel, pouvait mener à l’essentiel.
Chaque frontière étant magique, une rencontre d’infini,
Un espace-temps mirifique, où le jour rejoignait la nuit.

Ils accordaient alors leurs souffles,
Et leurs voix se mêlaient au vent.
Le soir, aux heures étoilées,
Le monde entier les entendait.
Et ils devinrent les gardiens
De l’Unique, du Beau, du Lien
Ayant conçu une prière
Qui effacerait les frontières.

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Chanson pour toi, femme palestinienne
Paroles et musique : Danielle Bal

Ils ont tué mon père
Emmené mes deux frères
Ils ont pris ma maison...
Avec ma terre...
Je les entends encore...
« Allez-vous-en, dehors ! »

Ça fait déjà longtemps
Presque toute ma vie
Nuit et jour dans ce camp
J’attends le jour béni
De mon retour… de mon retour !

Mon fils, avec ses quinze ans à peine
Seul dans la nuit s’en est allé
L’insupportable a fomenté sa haine
Des pierres pour une identité
Mais aujourd’hui, c’est moi qui deviens folle
Je reste là, les bras ballants
Je n’ai plus rien, toute ma vie s’envole
N’ai que ma clé, ma clé d’avant.
Ma clé... oui, la clé de ma maison

Depuis toujours...

… J’ai la clé dans ma poche
Personne ne me la prendra
Elle est là comme un reproche :
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Je retournerai dans ma maison
Même si j’en perds la raison

Je la reprendrai aux autres, malgré ce qu’ils en auront fait
Je reprendrai aussi ma terre

Celle de mon père et de mon grand-père
Je la reprendrai aux autres, malgré ce qu’ils en auront fait

Je retournerai, je retournerai car…
J’ai la clé dans ma poche, personne ne me la prendra... JAMAIS !

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Aux frontières du rêve
Camille Barrios

Aux frontières du rêve
Je me suis égarée.
Et tout en m’endormant,
Me suis mise à rêver
D’un monde bien plus beau :
La magie existait.
Il y a une frontière, moi je l’ai dépassée.

Et dans ce si beau rêve,
Les animaux parlaient.
Dans chaque lac d’eaux pures,
Cygnes et sirènes chantaient.
Dites, pourquoi oublier
Lorsque l’on peut l’aimer ?
Il y a une frontière, moi je l’ai dépassée.

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Lettre d’ici
Michel Barrios

Une fleur a poussé sur le pas de la porte
à côté de la pierre où tu te débottais.
Le vent de la montagne aura semé des graines...
La montagne, le soir, est toujours aussi sombre,
et toute la journée
toujours aussi battue par le vent qui remonte.
Le méchant vent d’autan qui est vent de misère,
répétais-tu souvent...

Tu as raison, la vie est dure.
Mais dieu... que c’est loin l’Australie...

La montagne, la nuit, est toujours aussi noire
à part les réverbères en bas, dans la vallée.
Ils les ont installés l’an passé au village.
Ca renverse le ciel, ces étoiles d’en bas.
J’ai perdu mes repères.
Mathieu a clos son champ, tu n’aurais pas aimé.
Le chemin du dessus est emporté de ronces
et j’ai moins de courage.

Tu as raison, la vie trop dure.
Mais dieu... que c’est loin l’Australie...

La source s’est tarie, dix jours, à la fin août.
Certaines nuits, quand les enfants sont endormis,
je regarde la lune au sommet de la crête.
Mais on m’a raconté que quand c’est lune ici
c’est le soleil là-bas...
La soupe va tremper et j’ai mis ton assiette.
Les oignons du jardin ont beaucoup de pelures,
c’est un signe de froid.

As-tu raison ? La vie me dure.
Et dieu... que c’est loin l’Australie...

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Frontière
Régine Blancard

Il regarde autour de lui. Il ne semble pas comprendre mais à vrai dire, il ne cherche pas vraiment. Son regard est comme enraciné au fond des orbites, peut-être pour mieux s’accrocher à la réalité, peut-être pour mieux se convaincre que ce qui l’entoure existe réellement.

Existe ?
En fait, les arbres, les nuages, les constructions humaines, il en avait oublié l’existence. Ou plus exactement, il en était venu à se sentir arbre et nuage et pierre et mur comme s’il avait désappris la limite entre lui et le monde, comme s’il avait aboli cette frontière qui sépare et unit dans le même temps, qui fait de la créature un être unique dans le puzzle de la vie, pièce pourtant tant de fois répétée !

Il se laisse aller à cette perception étrange, étendu dans l’herbe, sa moto couchée un peu plus loin. Juste au-dessus de lui, les voitures tracent une courbe sonore.

Il tâte ses membres, sa tête, sans se relever. Comme une immense courbature le plaque au sol, comme une nécessité d’abandon l’enfonce lourdement dans l’herbe épaisse.

C’est à elle certainement qu’il doit la vie et peut-être même l’usage de ses membres mais il n’est sûr de rien, ça s’est passé si vite. La moto, le virage, la voiture en face, le bas-côté puis le ravin. Son corps a été projeté par-dessus le talus et son esprit au-delà des pensées ordinaires.

Depuis combien de temps gît-il là ? Quelques secondes, quelques heures ? Il écoute sa respiration, la vie est en lui. Il tente un mouvement, il ne sent que douleurs, mais il sent.

Se relever ? Oui bien sûr mais plus tard.
Pour l’instant, il reste immobile, le regard perdu dans le feuillage d’un robinier aux grappes de fleurs blanches doucement balancées par le vent. Il goûte leur parfum, celui de l’herbe, celui de la terre. Il est bien, serein, flottant à demi-conscient au-dessus de la masse pesante de son corps. Il se revoit enfant, cinq, six ans peut-être, lorsqu’il passait des heures allongé dans l’herbe à explorer un minuscule bout de pré, observer la marche affairée d’une fourmi, suivre le vol fantaisiste d’un papillon bleu. Tout un royaume vu de si près, tout un empire imaginé si vaste.

Tant d’années passées à 1m80 au-dessus de cet univers féerique !
Vingt ans ?... Trente ans même ! Voilà bien trois décennies qu’il n’a plus observé le monde sous ses pieds, la terre sous son ventre.

Il les retrouve aujourd’hui comme au temps de son enfance. À nouveau, il cligne des yeux pour capter la lumière du soleil à travers les hautes herbes, il cille les paupières jusqu’à presque les fermer et ne voir plus que des taches floues, lumineuses ou sombres, comme dans un tableau impressionniste. À nouveau, il perçoit la douceur humide sur sa joue et là, il entend très distinctement la voix de sa mère qui l’appelle. Il tente de se redresser, il tente de répondre. Pas un geste, pas un son.

L’odeur forte de la moto, du métal, de l’essence le ramène en contrebas du virage. Depuis combien de temps gît-il là ? Il faut réagir, se relever, cesser de rêver et agir.

Mais la volonté ne suffit pas, l’énergie lui manque. Son regard fixe les nues poussées par le vent. Elles filent, pièces mouvantes d’un tableau en devenir. Arrimé à son nuage blanc comme le Petit Prince à son vol de cigognes, il franchit les univers, rejoint l’espace de liberté où les langues sont une et la lumière émanante. Il cherche en vain une respiration profonde comme pour accueillir en lui le vent et les nues, le soleil et la terre. Il n’essaie plus de se relever, il s’abandonne doucement. Sa respiration se fait plus faible. Un sourire lointain se fige sur son visage, un filet de sang coule de son oreille. Son regard s’est immobilisé dans l’agitation du ciel.

Tout naturellement, il a franchi la ligne de la vie. Il s’en est allé.

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Méditerranée
Martine Boudet

Il faisait si beau ce jour-là, te souviens-tu ?
libres et salées, caressées par la brise,
nous jouissions de la beauté du monde.
La lumière dorée illuminait nos corps.

Et pourtant, je sais. Je savais déjà, ce jour-là,
sur les bords de la même mer,
mais de l’autre côté du monde,
des enfants apeurés, des corps martyrisés.

Ne sens-tu pas le souffle de ceux qui souffrent ?

La barque oscillait doucement, ce soir-là,
nous rentrions au port poussées par les risées,
suspendues en silence au bonheur de l’instant.

Et pourtant, je savais, et je sais encore,
que sur d’autres rivages, des femmes hurlent
d’impuissance face à leur vie brisée.

N’entends-tu pas les cris de ceux qui souffrent ?

Oisives en cette fin d’été, allongées sur le pont,
immobiles dans nos rêveries, nous laissions
les derniers rayons caresser notre peau.

Mais dans le même temps, et nous le savions,
d’autres barques chargées d’hommes impatients,
attendaient la nuit pour franchir la frontière mouvante.

Suis-je coupable de la douceur de vivre ?

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Le long voyage
Corinne Bressolle

Nous étions là, tous autour de lui, chacun à son tour nous lui prenions sa main encore chaude mais molle. Ses yeux ne s’ouvraient plus ; nous entendait-il encore dire nos mots d’amour ?
Son visage avait souffert tout comme son corps, amaigri.
Dans la chambre où son lit médicalisé avait été installé, planait une atmosphère de force, de colère, de joie, de douleur et de peine. Ces derniers jours avaient été intenses pour toute cette famille. Nous avions tous réalisé de nombreux allers retours entre notre vie et la sienne, avec cette peur qu’il passe sans nous « la frontière éternelle ».
Nous étions là, tous autour de lui, unis et muets, à l’écoute de son souffle si doux et si lourd.
Alors sa bouche s’est entrouverte comme pour échapper un dernier « je vous aime »…
Nos cœurs se sont pincés, nos larmes se sont mises à couler ; ma mère s’est penchée pour lui offrir un dernier baiser et de ma voix étranglée s’est échappé un petit chant, comme pour l’accompagner dans son long voyage : « doucement, doucement, doucement s’en va le jour, doucement, doucement à pas de velours ».
Mon père nous avait quitté ce mercredi de juillet.

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La fiancée Polonaise
Laura Brincourt

Un lien étrange et intime se tissa entre la vie de Chopin et celle de Claire, quand Miguel Angel Estrella raconta une anecdote sur l’une des valses brillantes au programme.
Pendant ce récit, elle eut la vision d’un collier dont les grosses perles nacrées se dévidaient : inconsciente que les perles s’échappaient… Ce qui était précieux dans sa vie, elle l’avait gaspillé, sans même s’en rendre compte, poursuivant un rêve fou comme Chopin avec sa fiancée polonaise.
En effet, il avait emporté son image de jeune fille en robe de cotonnade blanche et ras du cou en perles de culture, comme l’émigré nostalgique emporte de son pays un petit caillou blanc, fétiche.
Pendant qu’il lui écrivait des lettres enflammées, promesses de future gloire et qu’il lui dédiait des valses lentes et tristes, sa fiancée était courtisée par un fils de riche propriétaire terrien.
Comme lui, elle avait adoré une personne à qui elle était indifférente. Elle avait érigé un totem à son effigie et sacrifiait vaillamment sa vie sentimentale, avec toute la fougue d’une passion désincarnée.
Un dimanche, elle vit Lucien pour la dernière fois, dans une garnison de pompiers où il avait été affecté. Elle profita d’un court séjour dans la ville de L., près de la caserne à P., petite ville de montagne, étranglée dans une vallée. Un château-fort moyenâgeux surplombait la bourgade. Seule attraction touristique. Lucien, si actif dans sa ville de N. où il avait effectué ses longues études, n’avait, pour seul recours à l’ennui, que de fréquentes invitations à de mornes thés par la femme du Commandant.
Durant ce congé, Claire avait souffert de sa cohabitation forcée avec des personnes âgées acariâtres. L’une d’elles, ce dimanche-là, lui lança farouchement : « Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir ! » Du fait d’avoir heurté malencontreusement le dossier de sa chaise.
Dans le train, elle fut malade. Comment lui dire ? Comment lui faire comprendre qu’elle l’aimait ?
À la gare, il l’attendait dans une quatre L vieillotte qui cahotait aux moindres secousses. Ils durent s’arrêter car le malaise de Claire s’amplifiait. Il ne comprenait pas la raison de son indisposition.
À la caserne, il lui présenta d’autres jeunes pompiers, dans leurs uniformes astiqués et aux cheveux gominés. Malheureusement ce jour-là, Lucien était de garde. Un bip pouvait à tout instant les séparer. Au repas, il lui dit qu’ils étaient deux à l’avoir visité. Il avait refusé les autres. Le second visiteur était un ami intime. Heureuse d’être l’unique femme à connaître son refuge, elle espéra enfin l’épanouissement de ses sentiments.
En début d’après-midi, le bip sonna. Elle eut juste le temps de lui dire au revoir de la main. Mais il ne la regardait plus… Un pompier surnommé « la fouine » la raccompagna à la gare. Dans le train, elle médita, repassa les menus faits qui pouvaient contenir une signification secrète… Comme un écureuil qui enferme pour l’hiver, sa précieuse provision de noisettes : il ne se lasse pas de faire miroiter leurs coquilles, d’en observer le moindre grain. Après cette rencontre éclair, elle devint, malgré elle, sa confidente. Jusqu’à l’écœurement.
Un soir, elle mit la cassette de Valses de Chopin, offerte par un ami. Cette valse, elle s’en rappellerait toujours… À cette époque, elle n’en connaissait point la mystérieuse inspiration. Elle l’avait écoutée à satiété. Une valse qui lui murmurait inlassablement qu’il ne fallait plus espérer. Qu’un autre homme, un jour, elle rencontrerait. Les volutes de la mélodie s’étaient gravées sur son cœur, comme sur un microsillon.
Elle saignait au-dedans d’elle.
Ce soir, Claire prenait cruellement conscience de son impossible amour alors que les accords éclatants exacerbaient sa douleur.
Comme Chopin, elle avait un fiancé polonais dans le cœur qui ne lui appartiendrait jamais et qui suscitait ce combat épuisant entre ses propres désirs et une réalité aliénante. Car sa violence intérieure se nourrissait d’une soif d’asservir les êtres et les événements.

Elle avait fui un possible bonheur pour se consacrer à la poursuite effrénée de l’idée qu’elle avait secrétée, forgée, jour après jour, d’un ersatz de l’amour.
Cet amour qui, comprit-elle à cet instant, fragilisait sa vie. Souvent, elle avait lu cette phrase de Paul sans réellement la comprendre : « Ce que nous sommes ne nous apparaît pas encore clairement ». Oui, tant que nous restons accrochés à ce piton rocheux qu’est l’existence humaine…
Elle vit les dernières perles tomber en silence, s’évaporant dans un halo bleuté.

Le dernier accord plaqué, les applaudissements crépitèrent. Il ne restait plus sous ses yeux que Miguel Estrella, debout avec un sourire triomphant.

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Necessitat poëtica derai frontèras
Alan Broc

Que sòi totjorn estat pivelat per ‘rai frontèras.

La prumèra que vejèi que foguèc la frontèra francò-germana endacòm en Lorena qüan èri petit. Qu’avèui jà passat la frontèra soïça, mès entà jo acò èra cap un païs estranger, èra enqüèra mèi nòstra qu’eth païs franchimand, la Soïça, puish qu’eths Soïces dízon « setanta, nonanta » com nautis en Auvernha qüan parlam Occitan.

Doncas eth prumer còp que passèi la frontèra alemanda, que i avia ua benzinaria deth costat francés, ont tot eth mond parlaua francés ; puish deth’aute costat, un ostau damb un jardin e quauques pomers, e que i avia un gojat peraqui de mon temps ajocat dins un arbe.

Tot èra pariu de cada costat de la frontèra ath punt que te damandauas perqué l’avion mesa aquiu e pas cent mètes mèi lonh, o mèi pròchi, o à tres o qüate kilometes….

Sabi cap mès perqué erem devarats de veitura. Bissè que mon pair anaua cambiar argent à ua botiga que me remembri pas clarament ; mon frair e jo que demoràuem com dus pècs à güaitar eth jardin, qüan auziguèrem ua votz que tombaua deth arbe e que dizia : « Kommt ! Kommt her, und nehmt auch einige ! » e eth gojat que nos paraua pomas.

Que podèm ben dize que mon prumer contact damb r’Alemanha èra fòrça amicau. Qu’erèm cap erai generacions derai guèrras.

Entà jo, qu’es acò ua frontèra : un endret magic. Tot es pariu deths dus costats, mès se parla ua auta lengüa.

Que sòi cap solet à pensar com acò. Me remembri un reportatge televisat sus ua garnison russa perduda ath miei d’enlòc à tres cents kilometes deth vilatge mès pròchi. Soldats i hazion l’exercìci e fintàuon tot eth dia, un pòc com dins Lo desèrt deths tartares de Dino Buzzati, e un joen Russe que hazia eth servìci militàri e dizia qu’acò li convenia d’èsse aquiu. Explicaua : « Vezetz aqueras montanhas…. E aqueras autas aquiu » çò-apondia en se virant. « Que son pariuas. Mès aiciu acò’s la Russïa, e ailà acò’s la China. Acò me pivèla. » E fetivament i avia cap diferéncia naturala mès sabiam que jos eths teulats que podiam avisar dins lo londan se parlaua Chinés e cap Russe. Eth mond qu’èra considerat d’un aute biais.

Erai frontèras naturalas m’interèsson pas güaire. Se passas ua montanha o ua arribèra entà cambiar de païs ‘ra magïa s’abridola un pòc, amès de còps totalament. Mès qüan ua rota ordinària te mena d’un endret ordinàri à unh aute e que sobtament era lengüa, era vista deth mond càmbia, la frontèra a tota sa magïa.

Que cau pas viajar damb lo trin. Erai caumas repetadas de la SNCF l’an hèit mau-segur, mès sustot, dins eth trin, erai gents contúnhon de parlar la medisha lengüa de cada costat de la frontèra. Dins eth païs reau, à l’òrle derai rotas, tanlèu que devàron deth abitacle dera veitura que son forçats de parlar era lengüa deth comerçant o deth païsân que tròbon, dévon sortir de la soa vida vidanta, s’inventar ua segonda pèth e dintrar dins eth cervèth deths autis end’ èste en ressonança.

La frontèra qu’ei ua pòrta magica !

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À la frontière des siècles
Sylvie Brousse-Bournet

Il est des temps plus anciens ou
de drôles d’insectes ornaient le visage poudré des dames…
Tout un art aux confins du raffinement.
Mesdames se dessinaient une mouche !…
De velours, elle se c ollait et sa position lui attribuait une dénomination
plus ou moins aguicheuse, sentimentale…
Près de l’œil, elle marquait la passion.
Sur le nez, la mouche donnait à l’effrontée plus d’accent
Sur le pli du sourire, ce petit côté enjoué,
Et la belle galante, au beau milieu de la joue, du plus bel effet !
Jeu de décodage.
« Où partez-vous donc Monsieur, de la sorte ?
Ne vous inquiétez aucunement mes amis, je pars à la mouche !… »

Quand les siècles se font des points sur le visage rond des dames…

mi-xviie – xviiie siècle

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Un vieux cœur
Henriette Cahuzac

… Pourra pas rester seule, pourra pas rester seule… La phrase tournait dans sa tête nuit et jour… Pourra pas rester seule…
Ce matin, elle avait pris une décision, chaussé de vieux souliers de marche, pris son bâton, fermé sa porte à clé.
Elle avait déposé cette clé dans sa cachette habituelle connue de tous ou presque.
Auparavant, elle avait rangé la maison, ouvert tous les volets et donné à manger au chat.

Son cœur battait fort en grimpant le long du sentier raide, mettant ses pas dans ses pas, dans ceux de son sang qui avaient suivi ce chemin depuis des siècles. Ses yeux traînaient sur chaque arbre, chaque buisson. Un merle sifflait tout près, des papillons se levaient sur son passage. La chaleur n’était pas encore forte, l’air était pur comme au premier matin du monde. Une brume légère adoucissait les contours des montagnes, traînait un peu dans la vallée. Ne plus voir tout cela, se cantonner dans une pièce, marcher à petits pas dans un parc…

Être vieux cela voulait dire perdre son jugement, ne plus pouvoir décider pour soi-même ? Si elle le voulait, ne pouvait-elle pas choisir de vivre moins longtemps mais de vivre comme elle l’aimait ?

Avait-elle le cœur malade ? Ses enfants lui avaient fait passer des examens compliqués, mais les résultats arriveraient chez eux ! Trop vieille pour savoir ! Cette fin de phrase entendue par hasard, « Pourra pas rester seule », lui avait fait comprendre qu’elle était en liberté surveillée. Comment leur dire que mourir ne lui faisait pas peur ? Elle avait fait son temps, n’était plus utile à personne, juste un sujet d’inquiétude ! Mais son bonheur, celui de les savoir en bonne santé, en train de vivre leurs vies agitées, son bonheur, c’était aussi une fleur qui pousse, un oiseau qui chante, le chat qui ronronne… Le bonheur, c’était le soleil qui se couche dans un flamboiement de couleurs vives, le bruit doux de la pluie, une lettre rare de ses petits enfants, le sourire d’un passant, un livre passionnant… un enfant qui rit !

Alors, elle avait décidé de monter vers ce sommet qui domine le village, de terminer sa vie dans la beauté du paysage. Son vieux cœur ne résisterait pas à l’effort. Sauf que ce vieux cœur là s’entêtait. Il battait un peu vite, mais s’arrêter, ça non, il n’en avait pas l’intention. Elle s’assit sur le rocher, posa son vieux sac où se trouvaient ses papiers, et numéros de téléphone de famille (au cas où !) et un portable antique. C’était raté : s’il était malade ce cœur, il le cachait bien ; en un rien de temps, il reprit son cours normal.

Perplexe, elle se demandait : « que faire ? »

À ce moment-là, le vieux portable sonna : « oui, c’est moi ! ». Une voix juvénile s’exclama : « Mamie, où es-tu encore ? Jamais dans ta maison ! Il paraît que ton vieux cœur est tout neuf ! Tant mieux Mamie, on t’aime, bonne promenade ! »

Il fallait vite redescendre sans glisser, et déchirer la lettre qu’elle avait déposée sur la table de la cuisine. Vieille bête va !

À petits pas prudents, elle suivit le chemin, le cœur dilaté de joie. Le soleil commençait à chauffer. Dans un enclos, des moutons broutaient. Collés à leurs mères, des agneaux bêlaient, leurs pattes fines un peu tremblantes.

La vie continuait. Elle avait un sursis, pour combien de temps ? Nul ne le savait. Elle décida de ne plus y penser.

En ouvrant sa porte, elle avait la tête pleine de projets : arroser ses fleurs, laver les rideaux, terminer son livre, faire du café… revoir les dernières photos des enfants. Les petits bonheurs étaient là, à portée de sa main.

Le chat vint se frotter contre ses jambes : « tu es content de me voir ? Et bien moi aussi… »

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Frontières,
Jean-Louis Carrière

là-bas du sud tu es venu,
on t’avait dit et tu l’as cru,
vivre au nord, c’est facile,
y aller c’est difficile,

mais toi l’Africain si libre,
ton pays, il fait bon vivre,
passer la nuit ces frontières,
risquer une vie entière,
même pour un eldorado,
ou la vie est agréable,
ne change pas de fuseaux,
la misère c’est probable,
elle t’attend à la frontière,
pour toi, elle est meurtrière,

économies pour un passeur,
de toi profite com’ un voleur,
avoir faim, un bateau détruit,
sur une mer en pleine nuit,
la frontière est là, tu craques,
tes copains sous la matraque,
tu penses à papa Yambo,
resté à ton villag’ si beau,
avec tes frères tous libres,
c’était çà ton équilibre,

là-bas du sud tu es venu,
vivre au nord, tu n’as pas pu,
avec la mort pour passeport,
à la frontière du bon port.
Novembre 2004

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Grande Exuma
île des Caraïbes
Éric Cazaux

Placée dans son écrin bleu foncé, bleu turquoise,
Bordée de sable fin, de plage immaculée,
D’où viennent mourir tout près des roches sournoises,
Les vagues laiteuses, embruns d’éternité,

Elle étire son corps, onduleuse, élancée,
Sous le regard complice et blasé du soleil.
Des barques orphelines, sur l’onde bercées,
S’ennuient à côté d’un phare blanc qui sommeille,

Et des maisons sans volets, aux toits gris pastel,
Offrent des sourires langoureux vers le ciel
Au milieu de massifs, de buissons et de fleurs ;

Ici et là, des chemins d’ombre et de lumière
S’en vont, dans le bruissement léger de la mer
Et des palmes, qu’une brise amoureuse effleure.

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Le village de la frontière.
Élise Chagot

Là-bas, au-delà de la frontière naturelle que sont les montagnes bleues des Pyrénées, il existe un petit village juché sur une crête. Aux confins de l’Andalousie, à la limite du Royaume de Séville se dressent de lourdes fortifications, héritées des Conquista et Reconquista. Elles abritent l’un de ces nombreux pueblos blancos, inondé de soleil, aux ruelles tortueuses qui serpentent entre les petites maisons blanchies à la chaux : Castellar de la Frontera. Tout dans ce village invite à la sérénité, à la découverte de nouveaux horizons. Du haut de ce promontoire, dressé au milieu des chênes lièges, on domine la vallée du Guadarranque, rivière aussi bleue que le ciel, aussi bleue que la mer et l’océan que l’on distingue au loin et qui se rejoignent pour former le détroit de Gibraltar. On devine, également, perdue dans les nuages, la silhouette massive du célèbre rocher du même nom. Et, là-bas, encore plus loin, par-delà ce bras de mer, les côtes africaines qui invitent à repousser les limites de notre voyage, qui nous font rêver à d’autres horizons, à d’autres rythmes.
Mais c’est là, à Castellar de la Frontera, que s’enracine mon Histoire, l’Histoire de ma famille maternelle. C’est ici, sur cette frontière qu’est né l’arrière arrière-grand-père de ma grand-mère : Pedro Teodoro Estrada, un jour de novembre 1793. Petit garçon au teint bronzé, les cheveux drus tombant sur ton front, les yeux aussi bleus que le ciel andalou qui t’a vu naître, l’œil rieur sous des sourcils en broussailles, qui courait à travers les rues pentues, rejoindre ton père : Pedro Metero, dans les champs pierreux en contrebas du village. Avec un terrain de jeu aussi grandiose, un panorama sans limites ; de quels horizons rêvais-tu ? Dans ce village qui a su garder la splendeur de son passé mauresque, tu aurais pu t’imaginer traverser le détroit pour explorer les terres africaines ou te faire moussaillon sur un navire et parcourir les mers et océans du monde ? Mais pouvais-tu imaginer la France, par-delà des montagnes que tu ne connaissais pas ?
Tes histoires et tes rêves d’enfant t’ont bien vite quitté, et t’ont confronté à la dure réalité de la vie en t’arrachant ta mère : Francesca, le 19 décembre 1801 alors que tu venais tout juste de fêter tes 8 ans. Onze ans plus tard, devenu jeune homme, c’est au tour de ton père de te laisser le 12 janvier 1812, alors que ton pays est déjà depuis quelques temps dans la tourmente de la Campagne d’Espagne. Te restait-il alors des attaches dans ton village pour que tu le quittes, pour que tu entreprennes un périple de plus de 1597 kilomètres à travers l’Espagne puis la France, bien loin du village de la frontière, loin des jeux d’ombres et de lumières de tes Sierra del Cabrito, par-delà les Pyrénées.
As-tu suivi le camino real vers le Nord, à l’instar de Joseph, frère de Napoléon, en 1813, où les guets-apens étaient innombrables laissant tout au long de la route : cadavres, carcasses de chevaux, chariots brisés ? Faisais-tu partie des 1 500 Espagnols qui l’accompagnaient encore et qui avait composé son armée royale ? As-tu été guérillero, fait prisonnier et dirigé sur ordre de Napoléon dans les marais de Niort pour y être employé à leur desséchement ? Comment alors as-tu gagné ta liberté ? Peut-être tout cela tour à tour, au gré des opportunités comme beaucoup d’Espagnols et de Français l’ont alors fait ? Autant de questions qui restent encore, aujourd’hui, sans réponse.
Mais tu échappes pourtant à toutes ces horreurs, franchis les Pyrénées, et arrives en France. Qu’est-ce qui a guidé tes pas jusqu’en son cœur, dans le département des Deux-Sèvres, dans la ville de Saint-Maixent ? Encore une question sans réponse. Là, tu rencontres une jeune femme : Élizabeth Radegonde Rousseau, veuve à cause d’une autre campagne napoléonienne Outre-Rhin. Tu l’épouses le 17 juin 1817. À Saint-Maixent, loin de ton pays, loin de l’Andalousie, tout pourrait laisser croire que tu es loin de tes racines, pourtant il n’en est rien puisque tu trouves un compatriote : Jacques Furno, sergent au deuxième bataillon des fionnery espagnols en garnison dans cette ville poitevine qui de surcroît est ton beau-frère par alliance puisqu’il est l’époux de Marie Victoire Rousseau, sœur d’Élizabeth. Il devient ton ami, témoin à ton mariage, et ensemble vous prenez plaisir à évoquer dans votre langue maternelle votre Espagne natale : lui, sa ville de Barcelone ; toi, ton village de Castellar de la Frontera. Vous bercez tous deux vos enfants de vos récits pleins de couleurs, de musiques, de soleil, et de frontières lointaines qui se dessinent au fond de vos yeux pétillants.
Là, au coin d’une rue saint-maixentaise, surgit alors le rocher de Gibraltar, la mer bleu turquoise à ses pieds, les côtes du Maroc, la silhouette de la casbah de Tanger dont tu as entendu parler enfant, les airs de flamenco réchauffent les hivers poitevins, tu racontes la récolte du liège, les ruelles blanches, le Guadarranque aussi bleu que le ciel, l’horizon à perte de vue tout autour de toi, tout autour des tiens et qui font oublier un moment les conditions de travail à la filature.
Voilà comment de générations en générations, même si tes histoires se sont égarées aux frontières du réel et de l’imaginaire, tu nous as transmis le village de la frontière qui t’a vu naître. Tu t’éteins doucement au matin du 27 novembre 1871, alors que tu viens de fêter tes 78 ans, loin de ton village où nous irons un jour admirer pour toi les horizons lointains.
avril 2005

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Léa Chaussade

Amertume qui nous serre le cœur
Et nous arrache à notre existence présente
Nous transformant en souvenirs.
Mais comment peut-on souhaiter le repos en paix,
Quand l’après est inconnu ?
Et comment peut-on appeler la mort
Si la souffrance règne
En ignorant si elle s’atténuera
Dans ce sombre coffre de velours ?
Mais l’extérieur est si parfaitement orné de fleurs,
Si belles, remplies de larmes,
Que l’on en oublierait presque
Ce corps sinistre et froid
Reposant tel une poupée à offrir à un dieu,
Fantasmant devant l’amour des hommes
Lui laissant comme cadeau,
Une enveloppe soigneusement décorée
Et une âme arrachée à ce monde
Telle une plume à un corbeau.

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My ‘New Frontier’
Ludivine Clément Duval

Kennedy a désiré conquérir l’espace,
I definitely prefer looking at my glass.
Vielleicht gibt es weder Wasser noch Ansehen…
Y no me importa si ustedes sufren.

De toute façon, je sais que je suis             (miortvy)
Alors pourquoi m’en faire ? Me quedo aquí.

Without you blowing my mind wherever I go
Je pourrai certainement faire de très vieux os.

Du bist nach Spanien (oder Hause ?) gegangen,
Et à présent je n’ai pour toi que de la haine.
Ich bleibe lieber allein, pourquoi donc te suivre ?
Puisque tout ce que tu sais faire c’est d’être ivre.

Je n’ai que faire des ‘Bienvenido Aquí’

And do not tell me that I am a drunk junky !
Ich gehe gut, ich will nur ein anderes Glas,
Give it to me right now or I will kick your ass !

Vous pouvez toujours me fixer avec mépris,
I don’t care because I feel like being lonely.
Das Leben ist eine nötige Sackgasse,
Pesada, de la que no te desprenderás.

Ludicrous Climax of the Devil

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Par delà la frontière de l’hypophrénie
Les immortels
Robert Curnelle

Il y a moins d’oiseaux dans le ciel et les airs,
Écrevisses et saumons n’habitent plus nos rivières,
Les poissons malades dans le flot de la mer :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
            Il y a toujours des cons !…

Le thon dont on nous vante tant de vertus obscures
Renferme, en ses tissus, des doses de mercure,
Capables de détruire les santés les plus dures :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
            Il y a toujours des c… !

L’eau qu’on nous donne pour nous désaltérer
Est marqué du visa du service de santé,
Elle n’a plus rien à voir avec celle des sources, happée :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
            Il y a toujours des c… !

Le veau et le poulet sont vendus aux hormones,
La chair molle, sans goût, ne nous paraît plus bonne,
C’est pourtant nourriture dont s’empiffrent les hommes :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
            Il y a toujours des c… !

l’arbre de nos forêts meurt sous les pluies acides,
Résultat d’un combat inconscient, fratricide,
Pour sauver les ormeaux on cherche l’insecticide :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
Il y a toujours des c… !

Sur l’eau de l’océan suinte le mazout,
Marée noire à la cote que le baigneur redoute,
Relâche, escale, fond de cale, vide tes soutes :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
            Il y a toujours des c… !

On nous donne à manger,
Lait, fromage, yaourt, le tout pasteurisé,
N’est-ce point par dessein de nous stériliser :
Et pourtant, sous le toit de toutes nos maisons,
            Il y a toujours des c… !

Coda
            Fichez donc tout en l’air,
            Polluez l’atmosphère,
            Répandez vos égouts dans le lit des rivières,
            Mélangez à la terre
            Tous vos produits chimiques,
            Ainsi notre Ennemi trouvera ça comique,
            Empoisonnez-les tous
            Afin que rien ne pousse
            Mais de grâce, ô Patron !
            Préservez, s’il vous plaît, la belle race des cons.

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Letrre à un disparu : lettre à mon père
Édith Dubosq

Paris le 16 mai 2004
Six mois que tu n’es plus là…
Pourtant souvent à toi je pense
Et je fais référence.
Qu’aurait-il fait là, il aurait dit ceci, cela…
Hier encore… Charles Aznavour !
Que d’émotions en l’écoutant,
En le voyant chanter sur cette grande scène
Les larmes m’en viennent.
Soudain, pensant au plaisir que tu aurais eu,
En le retrouvant à quatre-vingts ans
aussi performant qu’à vingt ans.
Que de belles chansons, nouvelles et anciennes
les plus belles encore « sa jeunesse »,
« hier encore » il dit « j’avais vingt ans »
mais tous nous nous y retrouvons.
Hélas, il n’a pas chanté « la jam »…
Quel merveilleux petit bonhomme avec ses cheveux d’argent,
Il est encore tout feu, tout flamme.
Dans l’exercice de son métier qui est pour lui une passion
qu’il sait si bien nous faire partager !
Comme j’aurais voulu que tu sois là,
près de moi pour ressentir tout cela.
De là-haut, j’espère que tu me vois,
et si je n’ai pas toujours su te dire mon amour,
Aujourd’hui je peux te dire que tu me manques
même si je suis très entourée par des gens que j’aime et qui m’aiment
Tu étais ma référence, et tu le resteras toujours.
Quand j’entends la musique et que je vois Aznavour,
sur cette scène je ne peux m’empêcher de penser à toi
Et de regretter ton absence…

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Frontières Nord-Sud
Géraldine Duchein

Journaliste pour le quotidien El País, je me suis vu confier un reportage sur l’immigration. Il me fallait identifier les différentes vagues d’arrivées en Espagne : les ressortissants d’Amérique Latine durant la dictature du Chili et la crise argentine, les venues plus récentes d’hommes d’Afrique du Nord et d’Afrique Noire. J’ai décidé de rencontrer des immigrés dans les villes où ils se sont le plus implantés. Mon dernier sujet concerne l’Afrique Noire, et je suis parti pour Séville, dans le Sud. J’ai commencé à visiter des quartiers où résident ces Africains, et j’ai finalement rencontré Talouk, zaïrois, qui a accepté de me raconter son histoire.

J. M. GOMEZ : Dites-moi Talouk, pourquoi avez-vous décidé de partir de votre pays ? Racontez-moi un peu comment s’est déroulé votre exil.

Talouk : En fait, je suis né au Zaïre. De mon enfance là-bas, je me souviens de mon village, du soleil et de la chaleur, des dunes juste à côté de ma case en paille. Oui, oui, on s’amusait bien, on jouait beaucoup. Mais il y a eu une période plus difficile vers mes dix ans, au début des années quatre-vingt-dix en fait. Le travail au champ ne rapportait plus assez, beaucoup sont partis pour travailler dans des mines, ma famille a décidé de rester. On avait souvent pas de quoi manger. Et puis les guérillas ont commencé. Des miliciens débarquaient dans les villages avec des machettes et ils pillaient tout. Cela est allé de pire en pire. Un jour, ma mère est tombée malade, on n’a pas pu la soigner. Quand elle est morte, il m’a fallu partir et je suis allé à Kinshasa. Je suis très peu allé à l’école, alors j’ai cherché des petits boulots. Mais la vie dans cette ville était très dangereuse et les gars qui commandent ne font rien. Je suis à nouveau parti…
Mon exil ? C’était très long. Je suis parti vers le nord en prenant des taxis de la brousse. J’avais déjà eu des nouvelles de gens partis avant moi. Je savais qu’il me fallait remonter jusqu’au Maroc, à Ceuta. Le jour de mon départ, je croyais vraiment que j’allais avoir une autre vie en Europe… Quand je suis arrivé au bord de la Méditerranée, il me fallait trouver une solution pour franchir le détroit de Gibraltar. Caché dans un semi-remorque ? En fait, c’était trop risqué et j’ai choisi de passer par la mer. Les bateaux de clandestins attendaient leur cargaison. Des passeurs nous ont fait monter dans leur barque. Moi, j’étais déjà épuisé. Ils entassaient aussi d’autres marchandises : du tabac et de la drogue. Je me souviens d’un voyage très long, d’une énorme fatigue et de la peur qu’on avait à chaque fois que les bateaux des douanes s’approchaient avec leurs projecteurs. Mais pendant ce transit, on a vraiment envie de résister pour atteindre la terre ferme.

J. M. GOMEZ : Une fois en Espagne, vous m’avez dit que vous êtes remonté jusqu’à Séville. C’était quoi votre première impression ?

Talouk : L’Eldorado. J’avais des picotements dans les jambes jusque sur mes joues, mes mains tremblaient. Je crois que j’ai pleuré. Je me suis senti soulagé, libéré. En plus la ville est grande. Il y a des ruelles partout, des immenses bâtiments. Et puis depuis ici, on voit la mer. Et je me disais « Ouf, tu y as survécu ! ». Cela a duré quelques minutes et puis j’ai commencé à me demander ce que j’allais devenir sur ce territoire étranger.

J. M. GOMEZ : Vous parlez d’une inquiétude sur votre avenir. J’imagine qu’une de vos préoccupations était de travailler. Vous avez fait quoi ?

Talouk : Travailler pour un clandestin sans papiers, c’est pas facile. Je vous dis ça parce que même pour serveur dans un café, on ne m’a pas accepté. Cela a duré plusieurs jours, mais, je ne voulais pas me résoudre à laver les glaces des voitures aux feux rouges ou mendier ou voler. Finalement, j’ai trouvé quelque chose dans des plantations d’oliviers. C’est ce que m’a indiqué un Zaïrois qui était arrivé en Espagne deux ans avant. J’ai accepté ce travail. Mais je savais que je ne voulais pas rester à ramasser des fruits toute ma vie. Cela gagne peu et je ne voulais plus mourir de faim.

J. M. GOMEZ : Et comment pendant cette période étiez-vous hébergé ?

Talouk : Un logement, tiens parlons-en. J’avais même pas accès aux habitations avec les plus bas loyers. Quatre tôles pour les murs, un toit fissuré, le tout dans un vieux quartier désaffecté de Séville. C’était un peu une zone de non-droit : le repère des revendeurs de drogue, le squat des plus démunis… Pire qu’au Zaïre ! Cela a été très dur. Parfois pour m’évader, je rêvais encore de mon petit village natal. Pas beaucoup de moyens, mais au moins pas de sale trafic. Tout ça avant la guerre qui a éclaté là-bas… Pour m’en sortir, je savais qu’il me fallait des papiers.

J. M. GOMEZ : Combien de temps avez-vous attendu pour avoir des papiers ?

Talouk : Quand j’ai posé la question « Qu’est ce qu’il me faut faire pour une demande d’asile ? ». On m’a répondu « Adressez-vous aux services sociaux. ». Et là, c’est la galère. Il m’a fallu expliquer et réexpliquer ma situation d’exilé pour cause de guerre civile. Depuis 1992, c’est la corruption du pouvoir et la succession des coups d’État au Zaïre. Mais toujours la même réponse, il fallait des documents : extrait de naissance, carte d’identité…

J. M. GOMEZ : Quand on discutait tout à l’heure, vous m’avez dit que vos papiers, vous les avez eus récemment, quand le gouvernement a décidé une régularisation massive. Quel a été votre sentiment à ce moment-là ?

Talouk : En fait, cinq ans s’étaient écoulés pendant lesquels, j’ai vécu comme un clandestin. Alors quand on apprend que cette décision a été prise, on n’y croit pas. Mais bon, on y va quand même. On ne sait jamais. Et une nouvelle fois on patiente des heures. Mais au moins, j’ai eu mes papiers. Et là j’ai pensé : « j’aurai enfin des droits, comme les autres espagnols… ». Mais après les désillusions des années que l’on a passées sans rien, c’est dur de trouver la force de réagir.

J. M. GOMEZ : Et aujourd’hui, vous vivez comment ?

Talouk : L’intégration n’est pas facile. J’ai progressé en espagnol, mais avec mon accent zaïrois et mes quelques dialectes, j’ai du mal à me faire comprendre. J’ai toujours l’impression d’être sans attaches ici. Je reste toujours avec la communauté noire que j’avais rejointe à mon arrivée. Et en fait cela m’aide beaucoup de savoir que j’ai ces personnes de mon peuple, qui peuvent me comprendre. Et on continue à faire vivre notre culture, nos danses, nos chants. Et puis peu à peu, on fait quelques connaissances avec des Espagnols.
Ainsi pour Talouk, voilà ce qu’était l’Afrique Noire au début du xxie siècle. Les guerres, le fléau du SIDA, la famine. Alors, il a émigré. Le long voyage par terre et par mer. À l’arrivée en Europe, il reste le fossé des cultures, le combat pour la reconnaissance sociale, le défi du travail… autant de frontières à franchir pour ceux qui ont connu l’exil.
À côté de cela, les états développés viennent en aide au pays en crise. Financièrement, avec des projets humanitaires pour le soutien et le développement. Il manque encore des gestes plus ambitieux et plus significatifs comme la suppression des dettes des pays en voie de développement pour leur éviter la banqueroute et contrôler que l’argent va à des programmes d’éducation, de santé publique. Malheureusement, avec les règles du commerce international telles qu’elles sont aujourd’hui, on ne peut absolument pas assurer la stabilité de ces pays, ni économique, ni politique et encore moins sociale.
José Miguel GOMEZ

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Frontières charnelles
Sophie Dufor

De toi à moi il y a ce pronom
Quand toi et moi nous nous entremêlons
« On » en oublie sa détermination
Aux confins de toutes terminaisons

De toi à moi juste un impersonnel
De tous les pronoms le plus personnel
« On » est à la frontière du pluriel
Au singulier du septième ciel

De toi à moi tirons un trait d’union
De je à tu une espiègle liaison
D’un jeu qui tue le vouvoiement au nom
De nos singuliers que nous perdons

De toi à moi l’attraction est réelle
Au nord des frontières immatérielles
Que tu franchis dans un battement d’elle
D’un battement de cœur quand je t’appelle

De toi à moi nous outrepasserons
Toutes les lignes de démarcation
Et dans un corps à corps nous franchirons
Dans un commun accord le mur du son

De toi à moi les noces éternelles
Nos jours éclipsés des lunes de miel
Dilatant les soleils de nos prunelles
Frontières, frontières, mes arcs-en-ciel !

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Frontière baladeuse…
Michel Dupeyre

Bien évidemment, l’histoire qui suit est vraie. Sinon, elle n’aurait aucun sens.

Étant haut-pyrénéen, j’avoue que j’ai plutôt tendance à regarder vers la France, que vers l’Espagne pourtant toute proche. Donc, au moment où commence cette « aventure », je n’avais jamais mis les pieds en Espagne.

Et c’est là qu’un de mes clients, éditeur – retenu par ailleurs sur un salon professionnel – me demanda de me rendre dans une grande imprimerie de Barcelone, pour donner le bon à tirer d’un guide touristique. Grosse affaire. J’expliquais que je ne parlais pas la langue. « Aucune importance » me répondit le client, « presque tout le monde en Espagne parle français ou anglais ». Et il me donna l’adresse de l’imprimerie… la date et l’heure du rendez-vous. Les frais étant à sa charge, il ne me restait plus qu’à m’incliner.

Est-ce le voyage ? Le fait de ne pas parler la langue ? Je ne « sentais » pas cette histoire. Je décidais donc de me faire accompagner par une petite cousine, Pauline, alors en vacances qui venait à l’époque de décrocher son bac, et qui avait fait espagnol en seconde langue.

« Vamos » me dit-elle les yeux brillants, « À moi les petits Espagnols ! ». Inutile de dire que l’affaire fut rapidement conclue ! Bien évidemment il fallut tranquilliser les parents… et modérer l’ardeur de la damoiselle en lui expliquant que nous n’aurions sans doute pas beaucoup de temps pour draguer… « Par contre, impossible de ne pas faire quelques boutiques » me répondit-elle. « La mode à Barcelone tu vas voir, c’est quelque chose ! » Je dus donc concéder, après négociations serrées, une heure de shopping.
Au jour J, je passais prendre Pauline à 4 heures du matin chez ses parents. « Tu as vu » me dit-elle, « j’ai même mis un blouson publicitaire espagnol pour être toute à fait intégrée ». Pas fofolle la fifille, et motivée… pensais-je… et nous voilà partis…

Merveille de l’Europe, la frontière fut passée comme une lettre à la poste. Vers 9 heures du matin nous étions dans les faubourgs de Barcelone. Le client m’avait expliqué à quel embranchement d’autoroute, il fallait sortir. Nous débarquâmes dans le bon arrondissement et nous trouvèrent une place de parking pour notre vaillante petite voiture. En buvant un café dans une brasserie, nous pensions que le plus dur était derrière nous. Hélas !

La première personne à qui ma cousine demanda des renseignements dans la rue pour arriver chez l’imprimeur lui répondit : « no sé ! ».
– Elle doit pas être du quartier, me rassura ma cousine.

Mais à la dixième personne qui nous répondit « no sé ! » nous comprîmes que quelque chose ne tournait pas rond. Oui mais quoi ? « Je n’y comprends rien » me dit Pauline « tous mes profs m’avaient dit que les Espagnols étaient gentils et accueillants. C’est tout juste s’ils ne me jettent pas. Tu as vu le ton… ». Nous commençâmes alors à envisager différentes hypothèses.

– Tu es sûr de ton adresse ? me questionna Pauline. Je lui montrais le fax et les explications du client, qui jusqu’alors s’étaient révélées parfaitement exactes.
– Tu es sûr qu’ils comprennent ton espagnol ? tentai-je. (Superbe boulette)
– Salaud ! me lança Pauline. Tu me fais lever à 3 heures du matin, tu me trimbales dans une bagnole pourrie, dans un pays inconnu dont les habitants ne parlent même pas le français, (un comble !) et en plus…
Pour couper cours à tout ce qui a suivi et qui dura au moins 2 minutes sans que je puisse placer un souffle, je dus accorder à ma cousine, les temps étant durs, une demi-heure de shopping supplémentaire.

Bon, mais comment allions nous faire ? La question restait entière et l’heure du rendez-vous approchait inexorablement. « Et si nous prenions un taxi ? » dis-je. « Les taxis connaissent toujours bien les villes qu’ils desservent, non ? » Aussitôt dit, aussitôt tenté.

Nous étions sur un boulevard, nous le descendîmes à pied jusqu’à une place. Sur la place trois taxis jaunes attendaient sagement à une station. Sauvés ? Hum ! Le premier taxi ne leva même pas les yeux de son journal lorsque ma cousine l’interrogea. Le second lui fit non de la tête avant qu’elle pose sa question devenue habituelle. Et le troisième… (C’est là que parfois l’intervention divine se voit ! Si, si elle se voit parfois !)

Le troisième était probablement le seul chauffeur de taxi marseillais de Barcelone et il nous déclara avec l’accent : « Oh ! Bonne mère ! Des Français Oh ! Peuchère ! Té ça me fait plaisir de voir des compatriotes ! Mais qu’est ce que vous faites là ? »

Ce qui a de bien avec les Marseillais, c’est que vous connaissez souvent toute leur vie avant d’avoir répondu à une de leur question. C’est ainsi que nous apprîmes que Marius était marié avec une Espagnole et qu’il l’avait suivie au pays quand elle était rentrée, qu’il avait trois enfants (il nous montra les photos), une belle-mère (nous échappâmes à la photo) et qu’il élevait les perruches (re-photos). Bien évidemment, il nous donna son adresse et nous invita à boire à midi « le célèbre pastisse » marseillais.

Ce n’est que quelques temps après que nous arrivâmes à lui raconter nos déboires. Il fut pris d’un tel fou rire qu’il s’en tapa les mains sur les cuisses. Nous n’arrivions plus à l’arrêter !

– Vous avez pas compris, nous dit-il ? Une fois qu’il eut repris souffle, les yeux encore brillants de larmes. Tout ça c’est à cause du blouson publicitaire de la demoiselle.
– Le blouson, lui dis-je, mais qu’est ce qu’il a ce blouson ?
– Eh ! Il est aux couleurs du principal sponsor du Réal de Madrid.
– Et alors ? glissa Pauline.
– Et alors ! Mais fan de chichourle ! Ici vous êtes à Barcelone et ici tout le monde soutient le Barza. En voyant votre blouson mademoiselle, les Barcelonais ont cru que vous faisiez de la provocation. Heureusement que vous étiez en centre-ville ! Dans les banlieues, ils auraient très bien pu vous caillasser la voiture… En plus, le Réal est venu ici il y a 48 heures et il a foutu 3 à 1 au Barza. Cela n’était pas arrivé depuis au moins 15 ans… Forcément en France vous ne vous rendez pas compte ! Mais depuis, cette ville est quasiment en deuil…

Pauline enleva aussitôt le blouson incriminé. Marius nous déposa à l’imprimerie à trois petites rues de là. Il ne voulut pas être payé de sa course, tellement il avait rigolé. Il nous réinvita à boire le « pastisse ». Nous n’avions cumulé que vingt minutes de retard sur notre rendez-vous. Et à partir de là, tous les Barcelonais que nous avons rencontrés se montrèrent très accueillants. Le bon à tirer fut donné. La mission accomplie.

Mais depuis, ma cousine et moi savons que les frontières ne suivent pas exactement les lignes qui les indiquent sur les cartes…

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Douanier cent frontières
Christian Durand

Halte. Stop. Haut les mains. Bas les pattes. Barrière. Caméra. Vos papiers. Passeport. Visa. Quotas. Vaccination. Charter. Carte verte. Permis de conduire. Arrêtez le moteur. Descendez. Videz vos poches. Ouvrez la malle. Fermez vos gueules. Qu’avez-vous à déclarer. Vous n’avez pas le droit de. Vous devez. Traité. Constitution. Directive. Loi. Règlement. Décret. Arrêté. Circulaire. Taxe. Licence. Autorisation. Déclaration. Inventaire. Listing. Facture. Récépissé. Interdit d’uriner. Taisez-vous. Nul n’est censé ignorer la loi. Vous n’avez rien à déclarer. Vous savez bien que. Vous n’avez le droit qu’à. Simple tolérance. Je ferme les yeux. Pour cette fois. Remplissez. Signez. Payez. N’y revenez pas. Je vous ai à l’œil. Circulez. Y a rien à voir. Sens interdit. Passage obligatoire. Roulez lentement. Silence hôpital. Interdiction de photographier. Passage interdit. Sauf riverains. Réservé au personnel autorisé. Exit. Interdit aux animaux et au colored people. No trespassing. Sauf personne muni d’un pass. Composez le code. Code erroné. Carte avalée. Présentez-vous au guichet. Derrière la ligne verte. Attendez votre tour. Prenez un ticket. Péage. Préparez la monnaie. Ne rend pas la monnaie. Excédent de poids. Un seul bagage à main. Enfants et chiens tenus en laisse. À l’appel de votre numéro. Suivez la file d’attente. Déshabillez-vous. Douche obligatoire. Les femmes et les enfants d’abord. Arbeit macht frei. Passez sous le portique. Réservation obligatoire. Ne pas toucher. Barbelés. Hommes. Femmes. Classé X. Interdit aux mineurs. Panier obligatoire. Ouvrez votre sac. Suivez la flèche. Ouvrez. Fermez. Entrez. Sortez. Debout. À genoux. Priez. Assis. Couché. Silence. Ouvrez la bouche. Non-fumeur. Vos gueules les mouettes. Passe ton bac. Self-service. Prenez un plateau. Ramenez le plateau. Poubelles. Cendrier. Vide-poches. Ne pas se pencher. Poussez. Tirer. Monter. Descendre. Carte d’abonné. Ticket. Compostez. Retournez le billet. Introduire rapidement. Validez. Confirmez. Annulez. Adresse inexacte. Code non valide. Dernière tentative. Laissez votre adresse. On vous écrira. Formulaire. Sous-seing privé. Promesse de. Acompte. Arrhes. Avance. Caution. Gage. Hypothèque. Traite. Loyer. Ordonnance. Carte bleue. Verte. Vitale. Crédit. Revolving. Agios. Adresse. Téléphone. Imèle. Pseudo. Mot de passe. Numéro sécu. Clés. Cadenas. Bip. Zap. Portable. Télécommande. Empreinte. Photo. Groupe sanguin. Vaccination. Rappel. Check up. Habeas corpus. Bilan. Assurance. Abonnement. Carte fidélité. Réduction. Promotion. Ristourne. Bonus. Points. Tirage. Cadeau. Ne pas jeter. Ne pas cracher. Pelouse interdite. Permis de chasse. Vignette. Cotisation non déductible. Taxe foncière. Impôts locaux. Taxe sur la valeur ajoutée. Impôt sur le revenu des personnes physiques. Taxe flottante sur les produits pétroliers. Nemo auditur propriam turpitudinem allegans. Priorité. Liste d’attente. Souriez vous êtes filmés. Les murs ont des oreilles. Les oreilles ont des murs. No man’s land. Fin de partie. Tilt.

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Ligne de démarcation
Elisabeth Fontan

Frontière
Lame du couteau tranchant
La mie de la terre
En part inégales
Comme un partage d’héritiers
Délimitant la différence subtile
Du territoire des hommes
Leurs femmes
Aux ventres ronds portant l’altérité
De ces peaux identiques et toujours
Séparées

Des deux frères ennemis

Et le Nord et le Sud
Et le jour et la nuit
Ne peuvent à jamais recourir
À l’oubli
Frontières de l’argent
Et frontières des larmes
Où Caïn et Abel fourbissent encor leurs armes
Si fous si importants

Terre blessée cernée à la mémoire vive
Délimitée marquée d’un rocher d’une rive
Et de fer barbelé

Frontière
Paysage nommé

Limite au territoire de l’Homme…

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Les abeilles
Yves Heurté

Toutes les sources de Van, un jour maudit d’août, cessèrent de couler. Elles avaient dû se perdre dans quelque gouffre de la falaise et les Nassir, faute d’eau pour leurs bêtes, furent forcés d’abandonner leur alpage. Ils passèrent avec moutons, mulets, sacs de sel et même leurs lits, le col enneigé qui marque la frontière.
Khan, le lieu d’exil des Nassir, à vol d’oiseau, n’était pas tellement éloigné de Van, mais simplement accroché à l’autre versant de cette crête familière qui passait entre les villages. Seule les séparait cette ligne de feu et de sang qu’on nomme frontière, de celle qui vous fait ennemis parce qu’on ne sait où, dans une capitale inconnue, quelques-uns se disputent une couronne ou une femme.
À Khan, leur arrivée fut accueillie avec méfiance. Bien sûr, ces exilés, avec leur troupeau, ne ressemblaient ni à des mendiants ni à des pillards. Chacun connaissait l’histoire de leur source tarie, mais ils étaient « ceux d’ailleurs ». On ne tarda pas à leur trouver des différences. Ils avaient semblait-il les yeux légèrement bridés, les mains longues et les cheveux plus clairs.
Chacun pensa qu’ils finiraient par repartir au printemps, quand les sources recommenceraient à donner. On leur abandonna donc, au prix de quelques moutons, une vieille grange perdue sur l’alpage où personne ne s’aventurait plus. Ils n’eurent qu’une mauvaise terrasse de torchis pour les abriter et toutes les pierres des ruines des alentours pour boucher les trous de la leur. Heureusement, ils n’avaient qu’un enfant à nourrir : Dji, une fillette de treize ans, fragile mais vaillante et de bon caractère.
Les pâturages, de ce côté de la frontière, étaient riches, mais leurs bergers étaient devenus fainéants. Ils avaient fini, l’un après l’autre, par se faire avaler par le dragon fumant de l’usine. Ils se juraient qu’ils reviendraient, mais on ne les revoyait que pour les noces et les enterrements. Les vieux une fois disparus, les toits de Khan, eux aussi, retourneraient à la terre.
Dès la première année, le troupeau s’accrut. Les bêtes de Van, habituées à une vie plus rude, résistèrent mieux aux épidémies et à un troisième été torride et sec. La grange au bout de deux ans hérita d’une grande terrasse et de murs chaulés en blanc. Seul grand souci, Dji s’étiolait. Elle ne rêvait qu’à son ancien village mais ne l’aurait jamais avoué. Chaque nuit, le même songe l’éveillait : elle était à Van. Elle entendait la source jaillir dans la fontaine. Elle sentait l’odeur des résines des sapins sous le soleil et revoyait les aubes rouges percer les brumes et la lumière du matin se glisser d’un coup sous le drap du torrent.
On dit qu’à cet âge les filles qui ne veulent pas devenir femme sont la proie des sortilèges. Un soir, comme elle sanglotait derrière la maison sur une poupée, dernier reste de son enfance, elle entendit comme un bourdonnement. Des abeilles couraient sur sa robe. Elle la secoua et se remit à pleurer de plus belle. Les abeilles, cette fois, envahirent sa joue alors que pas une larme ne la mouillait. Étranges insectes qui, au lieu de gagner les prés pour butiner et rentrer à la ruche avec leur pollen, ne quittaient sa robe que pour s’élever droit vers le ciel et voler par-dessus la montagne pour passer le col.
Dji rentra chez elle où, en se regardant dans la glace, elle vit que de ses yeux ne coulaient pas de larmes mais des abeilles tombaient de ses paupières. Elle se garda bien d’en parler à personne. Quelques jours plus tard, elle cueillait une grande brassée de fleurs des champs qu’elle disposa dans un vase devant la fenêtre. Comme le même rêve de Van la reprenait, un léger frôlement l’éveilla en pleine nuit. Il fallut les dalles glacées sous ses pieds nus pour croire ce qu’elle voyait. Ses fleurs, l’une après l’autre, s’envolaient du bouquet pour filer par la fenêtre sans le moindre souffle ni le plus petit courant d’air. Elle sortit et crut voir ses marguerites et ses boutons d’or, sous la lune, filer droit vers le col jusqu’à ce que le vase soit vide. Elle se garda une fois encore de raconter cet étrange événement.
Quelques jours après, la cage de la tourterelle suivit le même chemin, puis ce furent quelques poules, emportées dans un vent de folie, et enfin l’âne que son père, par chance, réussit à retenir par son licou avant qu’il ne joue au cerf-volant.
Là-dessus, la mère mit au monde un autre enfant, mais l’accouchement se passa si mal et l’hiver fut si rude qu’elle en mourut, et Dji se mit à haïr encore plus Khan. En attendant l’enterrement, en cachette, elle se mit à ranger des vêtements pour repasser seule la montagne. Quoiqu’il puisse arriver de l’autre côté, ce ne pourrait être pire que l’exil. Mieux valaient les loups que les voisins de Khan.
Elle suivit le cortège, titubant de chagrin, tellement épuisée qu’au cimetière elle dut s’appuyer sur une pierre dressée tandis que le mollah prononçait les dernières paroles, et le sommeil la prit. Elle rêva que sa mère était couverte de fleurs dans l’ancien cimetière de Van.
Soudain, les quatre gaillards qui venaient de déposer le suaire au fond de la fosse poussèrent un hurlement d’effroi. Le linceul remontait lentement hors du trou.
Les garçons en avaient vu d’autres à la guerre, mais jamais vision aussi effrayante. Ils s’enfuirent et heureusement bousculèrent Dji au passage, du coup, elle se réveilla. Et sa mère retomba lourdement dans sa fosse.
À peine rentré chez lui, le père Nassir ne douta pas de ce qui attendait sa famille. On allait les accuser de sorcellerie et les lapider comme c’est la coutume au pays de Khan. Il chargea ses mulets, fit rassembler le troupeau par les chiens et malgré la neige, la famille reprit le chemin du col, celui-là même qu’ils avaient traversé trois ans avant dans l’autre sens.
Il fallut s’enfuir à la course. Le village avait déjà rassemblé ses hommes et ses fourches pour tuer la jeune sorcière. Des pierres volèrent mais les cailloux ne retombaient pas. Ceux de Khan s’enfuirent, de peur de prendre le même chemin.
L’histoire dit que dans le village toujours sans source, à peine arrivés, les Nassir retrouvèrent avec la liberté leurs misères passées. Dji fut accusée de tous leurs malheurs et Dji avait tellement peur qu’on vienne la tuer la nuit qu’elle désertait sa paillasse pour aller se cacher ici ou là sous la paille. Même chez elle, elle connaissait encore l’exil, et quand elle pleurait ses abeilles la consolaient. Mais cette fois, elles ne se dirigeaient plus vers le col. Elles s’enfonçaient dans un ravin au dessus de Van et n’en revenaient plus.
Une nuit de grosse lune, Dji pleura pour les suivre en cachette. Leur essaim bourdonnait dans les profondeurs du rocher d’où s’écoulait la source il y a des siècles. Épuisée, elle s’étendit mais aussitôt fut la proie du plus terrible des cauchemars. On l’enchaînait pour la forcer à repasser le col. Contre ces gens de Khan, elle soulevait d’énormes rochers avec la même aisance que des bottes de paille et les jetait contre ses bourreaux. Mais ce dont elle rêvait, elle se mit à le faire. Peu à peu, la faille du rocher s’élargissait, le ravin se creusait et les abeilles menaçantes pullulaient. Dji s’enfuit à toutes jambes pour se réfugier chez elle. La maison était vide et silencieuse mais tout le monde dansait autour de la fontaine d’où une eau limpide jaillissait de toutes ses forces.
Quand les yeux de Dji se remirent à pleurer, un flot de vraies larmes tomba dans le bassin.

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« Affronte hier »
Karim Kouidri

Nuit des longs couteaux
Les corps de cet enfant
Déroute des mythes
Au détroit de la vie

Déchirure des cœurs
Aux détours d’un hasard
Aux trahisons inventées
Aux naissances des bâtards

Creux des sommets
Volcan de nuit
Feu des amants
Ruisselantes folies

Lunes aplaties
Carapace craquelée
Visages maudits
Tombes affolantes


Nuits des longs adieux
Cœur des mélancolies
Ivresse des années
Jeunesses démolies

Quel est donc ce passage ?
Qui tranche les corps…
Quel est donc cet affront ?
Quand je parle d’hier…

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Frontières (air de la Marseillaise)
Geneviève Lacombe

À vous chanteurs de tous pays, i, i…
De relever un vrai défi
Nous abolirons les frontières
Et les murs et les interdits (bis)
Nous sortirons de nos chaumières
Et de nos pantoufl’ de nanti(e)s
Pour que renaisse sur la terre
L’espérance d’une nouvelle vie (R1)

Refrain 1
Debout, les citoyens !
Ensemble, réfléchissons,
Chantons, luttons,
Revendiquons
La chute des murs de cons

N’oublions pas que les frontières
Se doublent de fils barbelés
Que les murs s’entourent de haine
Et les douanes de chiens policiers (bis)
Y’a plus d’ami-e-s, y’a plus de frères
S’éteignent les feux de la paix,
Claquent les cadenas, les chaînes
Claquemurent les portes fermées ! (R1)

Que ce soit pour gagner leur vie, i, i
Ou bien pour fuir leurs ennemis.
Jour et nuit, des files entières
Essaient de franchir des frontières
Pleins d’espoir, au péril de leur vie !
Mais, quand s’abattent les rafales,
Et coulent les embarcations
Et quand sur les pieux, ils s’empalent
Ignorés de nos télévisions (R2)

Refrain 2
Pouvons-nous somnoler,
Nous taire et acquiescer ?
D’un bel accord
Plus haut, plus fort,
Crions « Assez de morts ! »

Pendant ce temps, des officines
Derrière ces murs, cach’ leur argent.
Qui se doute de leur sale cuisine
Qui blanchit l’ butin des puissants (bis)
Alors qu’on ferme les frontières
À ceux qui veulent immigrer
Pour échapper à la misère
À la police et aux banquiers ? (R2)

Pour une Europe sans frontières
Sans miséreux et sans nantis,
Pour une Europe des Lumières
D’où disparaissent le profit,
Les magouilles, les fiscaux paradis
C’est l’égalité qu’on réclame,
Pour tous, des services publics,
Santé, éducation, culture
Ne tuons pas les démocraties ! (R3)

Refrain 3
Non à la « liberté »
Qui régit les marchés
Buvons, chantons,
Tous solidaires
À la fraternité !

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D’ailleurs
Claire Lacroix

Elle passait là, à quelques pas, tentante. À la sortie d’un petit bois, après un tournant. J’allais souvent la voir : barbelés, hauts miradors, entre deux rangées de clôtures : les patrouilles, les chiens, les projecteurs pour abolir la nuit, période de tous les dangers.
Je la regardais avec le désir vif de la franchir, d’aller voir de l’autre côté, là où c’était sûrement mieux, mais interdit, inaccessible.
Certains la traversaient clandestinement, par principe, pour exprimer leur liberté, le plus souvent possible, parfois même sans plaisir ni nécessité, malgré les risques.

Moi, j’avais peur. Peur du gendarme, bien sûr, mais aussi, peur de transgresser, même si cela pouvait rester impuni, et finalement, peur de la culpabilité. J’ai décidé de lui tourner le dos. De l’autre côté du bois, je voyais le village, mes enfants qui couraient dans les rues, ma femme qui rentrait de la fontaine, étendait le linge. Je ne pensais plus que rarement à la frontière et aux bonheurs qu’elle cache.

Parfois, pourtant, j’observais en rêvant, les nuages et les vols d’oiseaux, en provenance du pays voisin. Je les imaginais porteurs des messages de cet ailleurs. Il arrivait parfois que l’un d’eux, en me survolant, perde une plume et qu’elle tombe sur ma joue. J’en acceptais alors la douce et réconfortante caresse, en silence…

Puis un jour, la frontière a été détruite. Comme à Berlin le mur, elle est tombée. Mais au sol demeuraient ses traces : l’herbe usée par les pas des soldats, la terre trouée par les piquets des clôtures. Je me suis tenu là, devant ce vestige sans oser avancer, mes pieds résistaient, bloqués par un fantôme de frontière, une idée de frontière, plus puissante que n’importe quel barbelé.

Atteindre l’ailleurs n’était pas avancer.

Elle restait en moi, comme en chacun de nous, précise, nette, sauf dans l’inconscience nocturne. Elle ne s’est dissoute qu’au fil du temps, dans l’eau salée de ces larmes que trop souvent crispé sur la réalité, j’ai versées. Au bout de ce chemin-là, j’ai fini par comprendre que depuis toujours j’étais d’ailleurs, de ce pays au-delà de la frontière.

Alors je l’ai traversée, tout entier…

L’atteindre, c’était plonger.

J’y suis. Voilà, c’était possible, puis j’y suis… Ailleurs…

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Frontière de pluie
Lucille Lacroix

C’était il y a longtemps, quand les peuples faisaient encore la danse de la pluie, quelque part en Amérique du Sud, quelque part où il pleuvait très peu.
Une tribu s’était installée sur une terre fertile et humide. Une autre, juste à côté, mais sur une terre devenue sèche et dure. Les rares aventuriers ou explorateurs qui leur avaient rendu visite, leur avaient donné des noms très simples : ils les appelaient la « tribu du sol riche » et la « tribu du sol pauvre ».
La jalousie avait commencé à naître entre ces deux peuplades, mais elles restaient néanmoins pacifistes : seuls, quelques vols de nourriture par an avaient lieu, lorsque la famine menaçait la tribu du sol pauvre.
Ce clan avait pourtant un sorcier, comme dans tous les villages à cette époque-là, mais le sage avait beau chercher dans sa mémoire et dans les rares écrits qu’il possédait, il ne parvenait pas à retrouver la formule magique qui devait accompagner la danse de la pluie !
Un jour, cependant, un jour de grand soleil, comme tous les autres de l’année, le sorcier trouva la précieuse formule dans un livre qu’il aurait volontairement oublié de feuilleter. Son maître de sorcellerie, en le lui donnant, lui avait en effet raconté une bien étrange légende sur cet ouvrage ; toute personne qui oserait le lire apporterait sur sa tribu, la haine du clan voisin…
S’il était ainsi protégé, c’est parce qu’il appartenait au terrifiant Dieu des Eaux. La formule était donc forcée de s’y trouver, mais à quel prix !
Les hommes de la tribu du sol pauvre se mirent à danser pendant que le sage récitait la formule magique à haute voix. Il n’avait pas encore prévenu le reste de sa tribu, et il n’avait pas l’intention de la faire, afin d’éviter leur colère, si cela tournait mal avec la tribu du sol riche. Aussitôt, des nuages noirs recouvrirent le ciel et libérèrent une petite pluie fine. Les gouttes d’eau se firent de plus en plus grosses et commencèrent à mouiller le sol. Un cri de victoire se fit entendre dans la tribu du sol pauvre.
Tous les jours, ils recommencèrent, si bien qu’ils provoquèrent des inondations sur les terres de la tribu voisine. Le chef de ce clan venait souvent se plaindre et menaçait de revenir avec des armes ! La légende du Dieu des Eaux s’était réalisée, mais le sorcier refusait la guerre. Il proposa alors, pour que la pluie ne pénètre pas dans les territoires de la tribu du sol riche, de construire une frontière de pluie…

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Frontières d’ici et d’ailleurs
Gérard Lamouroux

Frontières que l’on franchit allégrement, apparemment,
Pour découvrir quelque monde nouveau, eldorado fascinant,
Et oublier ainsi à jamais une misère lourde, lancinante.
Mais toi, émigré maintenant en partance,
Qui contemple une dernière fois le rivage de ton pays natal, si connu,
Et l’horizon bleuté de ta tendre enfance
Que sera ton premier soir, dans quelque cité tentaculaire,
Lorsque livré à une inexorable solitude, insurmontable,
En proie à un sinistre et durable désespoir, insupportable,
Tu sentiras remonter en toi tout un passé vivace, imaginaire,
L’image même de tant de paysages parcourus
Et surtout le visage d’êtres aimés, soudain disparus,
Qui te poursuivront dans tes rêves revenus
Et hanteront ta mémoire, le soir venu ?

Frontières militairement cadenassées, qui à leur passage contrôlé
Laissent en soi une fêlure, une déchirure renouvelée, insoupçonnée,
Quand ressurgit le spectre de tant de vies enfermées, internées
Derrière tant de murs et de barbelés, de destins brisés, opprimés,
Et lorsque revient le souvenir tragique et désenchanté
De tant de voix qui se sont tues sous des régimes ensanglantés
Ayant sombré dans le mensonge, la barbarie et l’inhumanité.

Frontières pourtant bien artificielles, de mains d’homme tracées,
Établies par la force des armes, consacrant la loi du plus fort,
Fluctuantes, changeantes au gré des caprices de l’Histoire, effacées,
Autant de barrières isolant la misère des uns, criante,
De l’opulence et du gaspillage des autres, révoltants…

Frontières imposées et contestées aujourd’hui comme jadis,
Résonnant hier des hymnes guerriers des troupes nazies
Tandis que les pavés de Nuremberg vibraient sous les bottes aguerries
De fantassins fanatisés, défilant en rangs serrés, dressés pour les pires infamies
Et répandre hors de leurs frontières leurs idéologies, tueries, ignominies.

Et dans les forêts des Vosges, sous la neige enfouies, englouties,
Sur les hauteurs hérissées de barbelés des poilus ensevelis,
Sous le ciel si bleu et limpide d’hivers glaciaux et désespérants,
Se dressent encore les cicatrices béantes de tranchées sanglantes,
Dernières frontières et seuls refuges des morts et de survivants.

Nouvelles frontières du savoir, des sciences et de l’ingénierie,
Laborieusement et progressivement conquises par quelques savants de génie,
Délivrant une humanité captive de chaînes multiples, infinies.
Périodes où nul ne sait trop où passe la frontière
Entre le bien et le mal, le mensonge et la vérité,
Entre le fanatisme et la liberté, le mépris et la fraternité.
Aliénations du pouvoir, de l’argent, du sexe, renaissantes,
Retranchant les uns des autres des humains, bien impuissants,
Derrière des barrières invisibles mais omniprésentes, oppressantes.

Demeure l’ultime frontière de la mort,
Où tout brut, se noue et se dénoue inéluctablement,
Sans certitude et assurance d’un autre port
Où se poursuivra l’aventure de la Vie, durablement.

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Frontières
Nadine Larqué

La tournée d’été d’une radio nationale débarquera ce soir sur la ville avec ses gros camions, ses lumières et sa musique rap. Maylis, qui ne manquerait ça pour rien au monde, projette de s‘y rendre, habillée d’un jean et d’un tee-shirt moulant, le nombril en parade et la poitrine bronzée. Influencée par les apparences, comme peuvent l’être les jeunes filles de quinze ans. Maylis est une inconditionnelle de la « star’ac ». Or la veille, l’élue désignée par le jury était une jeune fille au corps de sirène, qu’un bronzage et des paillettes rendaient irrésistible. Il faudra à tout prix lui ressembler.
(C’est un paradoxe, dans nos contrées, il faut être bronzée pour aller au bal, mais il faut avoir le tient clair sur les photos d’un CV sous peine de rester au chômage !)
L’adolescente a donc installé des coussins bariolés sur le transat en teck et s’y est allongée vêtue d’un maillot de bain confetti en attendant que le soleil fasse son œuvre. Près d’elle, le jet de la fontaine en pierre se répand en milliards de gouttelettes irisées.
Après une heure d’exposition, le corps enduit d’ambre solaire, Maylis commence à percevoir les premiers picotements, prémices si ce n’est du bronzage souhaité, tout au moins d’une coloration assurée.
Un oiseau vient à passer. Il virevoltait dans le ciel azur, chassant sans doute quelque insecte.

Apercevant la fontaine, il battit des ailes et vint se poser délicatement sur la bordure de pierre. Noir, la tête ronde, le bec court, des ailes longues et pointues, son corps fuselé se terminait par une queue fourchue. Sa gorge blanche, contrastait avec les plumes noires et brillantes qui habillaient son dos. Ses pattes, fines et courtes, ressemblaient à deux fragiles brindilles. Tel était le visiteur.
Maylis qui voyait les reflets bleutés de l’eau sur son poitrail s’émerveillait et n’osait bouger de crainte de le voir s’envoler. Il tendit le bec, avala plusieurs gorgées, se redressa bien vite et s’aperçut qu’il n’était point seul. Effarouché, il s’envola et Maylis à regret se contenta de le suivre des yeux. Elle l’accompagna ainsi jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un minuscule point noir dans le ciel bleu. Alors, comme dans un songe, elle imagina qu’elle était elle-même devenue ce joli petit oiseau noir, agile et craintif, et qu’elle s’élevait dans les airs.
Elle battait des ailes et sentait la brise tiède lui caresser ses plumes. Prenant de la hauteur, elle reconnut sa maison, petit carré entouré de verdure, où l’eau de la fontaine, à présent minuscule, miroitait au soleil. Elle fit quelques aller-retours ne sachant trop où aller puis, au loin, sur un fil électrique, elle avisa quelques congénères. Ils s’étaient rassemblés en ligne tels une succession de notes sur une portée musicale. Elle s’approcha. Tout le groupe s’envola et elle décida de les suivre. La petite cohorte traversa des plaines verdoyantes et survola des vallons couverts de forêts. Elle dépassa même les montagnes s’arrêtant quelques instants au bord des lacs qui scintillaient comme des saphirs. Puis, sans la moindre concertation mais d’un même envol, la troupe repartit. Les bois et les prairies se raréfièrent et il fit aussi beaucoup plus chaud. Elle vit des étendues invraisemblables de vergers couverts d’orangers dont les fruits dorés attendaient d’être cueillis, des citronniers, des oliviers, quelques palmiers, et des jardins colorés où mûrissaient des milliers de tomates.
Longeant une côte au sable étincelant effleurée par les vaguelettes de la mer, elle croisa des mouettes, des sternes et des goélands.
Courageuse et déterminée, elle continua son périple. Portée par les alizés, elle traversa un détroit, accompagnant des navires chargés de passagers qui prenaient l’air sur le pont. Elle se posa même un instant sur le bord d’une passerelle pour profiter elle aussi du transport. À l’horizon, la terre fut bientôt visible annonçant leur prochaine arrivée et le capitaine actionna la sirène du bateau. Il était temps de continuer le voyage par ses propres moyens. Quittant le port, où le brouhaha était assourdissant, elle découvrit des hommes portant des djellabas, qui déambulaient le long de ruelles étroites. Ils longeaient les murs de maisons blanchies à la chaux, surmontées de toits en terrasses. Le linge y séchait éventé par le sirocco. Elle prit le frais un instant dans le patio ombragé, orné d’un bassin central d’où l’eau tombait en cascade sur des mosaïques bleues. Elle y retrouva ses compagnes de route qu’elle avait, le temps d’une escapade, quelque peu délaissées. Suivant un équipage de caravaniers enturbannés hissés entre les bosses de leurs chameaux qui avançaient d’un pas chaloupé, elle explora des kilomètres de dunes et de sables. La chaleur caniculaire lui imposa de nombreuses escales. Elle était épuisée.
Quelques millions de battements d’ailes plus tard, la terre prit une couleur pourpre, l’air était lourd et humide. Sur la rive droite d’un fleuve, elle contempla des cases aux formes arrondies, aux murs de boue séchée et aux toits de chaume. Des individus à la peau noire et aux habits bigarrés dialoguaient bruyamment à l’ombre d’un baobab. Plus loin, des femmes chantaient en soulevant en cadence un pilon qui broyait le mil. Leurs bébés solidement arrimés à leurs dos, se balançaient au rythme de l’ouvrage.
Le ciel se couvrit peu à peu d’une nuée de volatiles qui, comme elle, filait droit devant. Des plantations de cacao, de café, de bananes, s’étendaient sous ses ailes, mais le seul qui valait le détour était un champ de poivriers. Ces arbustes cachaient entre leurs feuilles vertes et brillantes, une multitude de baies, disposées en grappes odorantes, jalousement gardées par des enfants noirs armés de gaule et de cailloux.

« Maylis, Maylis »
Flora, qui cherchait sa fille, la découvrit étendue sur le transat, le corps rouge et luisant telle une écrevisse trempée dans un bouillon.
« Ma parole, mais tu es complètement folle de rester comme ça en plein soleil ! »
« Hein quoi ? Mais non, je pensais »
« Tu pensais, je me demande s’il t’arrive de penser ! Puis-je savoir au moins ce qui mérite tant de réflexion ? »
« L’Espagne, le Maroc, l’Afrique… Dis Maman, ce pourrait être un beau voyage. »
« Ah ça oui » dit Flora, à présent radoucie « mais pas cette année »
« Pourquoi ? »
« Parce que pour franchir les frontières, il faut des vaccins et des passeports. Je crois bien que les nôtres sont déjà périmés. Attendons la nouvelle réglementation avant de les refaire »
« Quelle réglementation ? »
« Nos papiers d’identité rentrent dans l’ère de la biométrie. »
« La biométrie ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Et bien, sous peu, nos cartes d’identité et nos passeports seront munis d’une puce qui contiendra des renseignements importants. Entre autres, tes empreintes digitales et l’iris de tes yeux y seront numérisés »
« Ah bon, pour quoi faire ? »
« Pour éviter toute contrefaçon et contrôler les déplacements de la population. Ces données seront stockées dans des fichiers. Ainsi, jusqu’à présent, pour obtenir aisément un passeport, il suffisait de produire quelques documents administratifs. Dorénavant, des fonctionnaires compétents fouilleront nos mirettes et enregistreront nos empreintes pour la réalisation de la dite puce. Hormis le fait que les fichiers peuvent s’avérer terriblement indiscrets, il va sans dire, que ces remaniements prendront du temps et coûteront surtout beaucoup plus cher. Tu comprends ? Ces obligations et les frais qu’ils engendreront freinent quelque peu mes envies de voyages »
« Dis Maman, combien ça pèse un martinet ? »
« Un martinet ? »
« Oui, le martinet, l’oiseau »
« Je ne sais pas ma chérie, quelle question ! Vingt-cinq grammes tout au plus. Pourquoi ? »
« Parce que maintenant que j’y songe, le martinet qui est ordinairement blanc et noir et ne pèse pas plus lourd que le bikini que je porte, voyage sans papiers, ne connaît pas les frontières et se trouve finalement beaucoup plus libre que nous. »
Déconcertée, Flora répondit : « Rentre Maylis, tu frises l’insolation ! «

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Dèyè mòn gen mòn
Katifrè

(pwoveb kréyòl)
Pipirit chanté
Lò soley lévé

Lò soley couché
La jounen pa fini
La nwit fek comansé

Soley lévé
Soley couché
Lò Kok la chanté
Poul monté bwa
Lan nwit pa fini
Jou fek comansé

Lòt bò lanmè
Sièl la comansé
Lanmè pa fini
Lò siel la comansé
Lòt bò lanmè
Lorizon toujou pi lwen

Lòt bò lanmè
Wayaj la comansé
woyaj la pa jam fini

Mwen travèsé lanmè
Mwen travèsé mòn
Déyè mòn gen mòn

Jou pa gen limit
Loséan pa gen fontiè
Vlé ou pa vlé
Déyè mon toujou gen mòn…

Derrière les mornes…
encore des mornes…
lélio

(traduction d’un proverbe créole )
L’oiseau-pipirite chante
quand le soleil se lève

Lorsque le soleil se couche
le jour n’est pas fini
la nuit ne fait que commencer

Le soleil se lève
le soleil se couche
Quand le coq chante
la poule grimpe à l’arbre
La nuit n’est pas finie
Le jour ne fait que commencer

De l’autre côté de la mer
Commence le ciel
La mer n’est pas finie
quand le ciel commence
De l’autre côté de la mer
l’horizon s’éloigne toujour

De l’autre côté de la mer
commence un long voyage
un voyage qui n’est jamais fini

J’ai traversé la mer
J’ai traversé les mornes
Derrière les mornes il y a toujours des mornes

Le jour n’a pas de limites
L’océan n’a pas de frontières
Qu’on le veuille ou non
Derrière les mornes
Il y aura toujours des mornes …

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Voyages d’ici et de là-bas
Jacqueline Lubin

À l’entrée de ces terres nouvelles
Tu rêves et tu regardes le ciel
J’espère, nous hésitons, nous sourions
Et tu reconnais son nom
Ça c’est ton rire, le sien, le mien ; rires du loin
Mais pour l’instant tu ne dis rien
Et devant ces yeux inconnus
            Laisse les mots pour dire j’ai su

Ils doivent sentir, devinent et se retirent
Toi qui ne rêves que de partir
Pourtant ce ruban de soie blanche leur appartient
Au début tu en as pris soin
Ce n’est pas, ni chez nous, ni chez vous
Et même tu lui disais tout
Oui mais ensemble nous avons bu
            Écoute les mains qui disent tu

Sorte de thé salé brûlant
Toi tu manges le temps à pleines dents
Dans une allée parfumée de la ville
Tu sors un instant de sa vie
Les enfants dorés par les vents hésitent, rient et s’animent
Ça te fait soif de boire les cimes
Devant la vie d’un monde lointain
            Partage les soleils et les sourires du matin

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D’un bout à l’autre des frontières
Anne Marquer

Je commence par la plus belle, la plus simple, la première,
La plus extraordinaire
Celle d’hier
Celle d’un enfant solitaire


Tu sais… quand tu t’allongeais dans ton lit, la tête légèrement au bord, pendante vers le vide,
le regard errant dans la pièce… et là, tu commençais par marcher sur le mur ! sur le plafond…
… enjamber une poutre… un saut par dessus une autre… un irrésistible et lumineux éclat de joie au dedans, avant d’enjamber le muret de l’encadrement de la porte, et…
La plus extraordinaire !
La frontière de l’Imaginaire !

À l’opposé !
Frontière d’une dure réalité !
Aujourd’hui
Adulte
Frontière sévère : un front plissé ! Barrière nouée !
Et par derrière : une-his-toi-re-qui-ri-co-che, enfermée !
Ça respire plus ! c’est bloqué !
(quand le cœur est oublié…)

Et alors… celle de demain ?
Cette frontière à des années-lumières…
                        … de galaxies en galaxies
                        … où tout au bout s’étale l’infini !
« À remplir par des engins et des conquêtes !!! »
« À remplir par Dieu, par des marionnettes !!! »
… moi, j’y mettrai bien juste moi, et Toute La Vie.
Bien beau ! Mais je n’ai pas parlé de la plus irréelle sans doute,
Celle qui vient pourtant la première à l’idée,
La frontière entre deux pays, deux villages, deux…
Ligne que traversent cependant tranquillement, sans événement
            D’UN CÔTE A L’AUTRE
- les rayons du soleil
- le chant d’un oiseau
- un enfant à bicyclette
-… et la racine d’un brin d’herbe            … relié à un autre brin d’herbe
                                                            … tout semblable
                                                            … tout à côté :
            D’UN AUTRE CÔTE

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L’homme sans visage
Mélanie Marty

Tûûûûût, Tûûûûût, Tûûûûût, ah ! Ce satané réveil… Encore un matin, sombre, gris et froid, un de ces matins où il aurait préféré ne pas se réveiller. Il sait qu’il va errer sans but dans cet appartement lugubre toute la journée, jusqu’à ce qu’il daigne enfin se lever ce soir pour aller s’allonger, et recommencer inlassablement le même scénario le lendemain, et tous les autres jours.

Machinalement, il marche dans le couloir qui le mène jusqu’à la salle de bains, où il se plante devant le miroir tout aussi mécaniquement. Il n’ose pas se regarder. Il sait ce qu’il va voir. Il pense. Il réfléchit à ce qui lui est arrivé ces derniers mois. À sa vie, ou plutôt, à son lambeau de vie. Il n’a plus cœur à continuer. Et puis, il revoit les images de ce jour qui a changé sa vie…

C’était un matin de printemps, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, il était heureux. Il conduisait sa voiture. Il se rendait au mariage d’un cousin éloigné, avec sa femme et son fils. Ils étaient tous trois vêtus en circonstance, elle finissait de se pomponner et son fils dormait.
Ils passaient par une petite route de campagne bordée d’une petite forêt, c’était très agréable. Il discutait avec sa femme de choses et d’autres, il projetait même de la demander en mariage après la cérémonie, il avait tout prévu avec l’aide de son cousin, c’était le moment rêvé. Mais, il n’a pas pu éviter le cerf qui traversait la route à ce moment précis. Il donna un violent coup de volant et la voiture alla finir sa course dans un arbre après avoir fait quelques tonneaux…

Quand il se réveilla, il se trouvait dans une chambre d’hôpital, une infirmière à son chevet. Il était désorienté, il ne savait pas ce qu’il faisait là, et puis les dernières images de ce cerf et de cet accident ressurgirent alors de son esprit. Il pensa à sa femme, à son fils. Où étaient-ils ?

Un médecin se présenta. Il lui expliqua qu’il avait passé plusieurs semaines dans le coma, qu’il avait frôlé la mort. Puis, en voyant l’insistance de ces questions, le médecin prit un air grave et finit par lui annoncer la mort de sa femme et de son fils.

Un hurlement transperça la quiétude qui régnait dans l’hôpital, toute la colère qu’il avait en lui éclata, comme possédé. Mais il avait mal, au plus profond de son cœur. Il était déchiré et il se mit à fondre en larmes au grand dam de tous. Il venait de perdre ce qui lui restait de plus cher dans ce bas monde : sa famille.
En plus de ça, il était défiguré. La voiture en percutant les arbres avait pris feu et lui avait brûlé la moitié droite du visage, une partie du bras et de la main, comme une marque indélébile qui s’ajoutait à sa douleur pour ne pas qu’il oublie… Mais comment oublier. Impossible.
Après avoir subi quelques greffes, il sortit enfin de l’hôpital, mais il n’était pas guéri. Ce n’était que le début d’une longue série noire tout droit sortie d’un mélo insipide.

Il reprit très vite des habitudes de vieux célibataire et sombra rapidement dans l’enfer de l’alcool. Il n’avait personne dans son entourage, ses parents étaient morts depuis déjà au moins 4 ans et ne voyait plus la famille de sa femme, cela le rendait beaucoup trop malheureux. Ils étaient là pourtant, au début. Mais il était devenu tellement aigri que plus personne ne venait le voir. Il ne prenait pas non plus la peine d’y aller…

Peu à peu, il ne se rendait plus à son travail. Il le trouvait sans intérêt. Et le peu qu’il y allait, il faisait tout de travers. Il finit forcément par se faire virer malgré la patience dont faisaient preuve ses collègues et son patron. Il sombra ensuite dans une déprime intense qui le conduisit à faire une tentative de suicide. Raté !

Il était devenu un homme sans but, complètement détruit par un accident tout bête dont il se sentait coupable. Il ne comprenait pas pourquoi il n’était pas mort, lui. Et refusait d’admettre que ce n’était pas de sa faute. Sa femme, son fils étaient morts, sa voiture avait brûlé, son visage aussi.
Il refusait de se regarder dans un miroir, il ne se reconnaissait plus. Tout ce qu’il voyait, c’était un étranger. L’étranger qui avait tué sa famille.

Et maintenant ? Qui est-il ? Personne. Où va-t-il ? Nulle part. Que pense-t-il ? Rien. Il regrette d’avoir voulu faire un détour ce jour-là, mais c’est trop tard.
Lentement, il pose ses mains le long de ce visage qui n’est plus le sien, il peut sentir toutes ces boursouflures sur son front, sa joue, son cou…
Il ouvre les yeux, il regarde enfin ce miroir qu’il redoute tant de voir depuis des mois. Il perçoit, il regarde, il observe. Oui, c’est bien son visage, son indéfinissable visage.
Il approche sa main du miroir, tout doucement. Il espère qu’en touchant cette matière froide, il va pouvoir ressentir la sensation qu’il avait auparavant en touchant sa peau.
Mais, avant qu’il n’atteigne la paroi, il se revoit tel qu’il était, sans brûlures, normal… Comment est-ce possible ? Il touche donc son reflet et se fait littéralement happer par le miroir.

Il se retrouve tout à coup dans un monde absolument merveilleux, bien loin de son imagination. Que s’est-il passé ? Il vient de traverser la frontière. Cette frontière tant espérée qui le sépare de son bonheur.
Brusquement, il se retourne, apeuré, mais le miroir à disparu. Il cherche une sortie. Mais, après tout, ce n’est pas si important. C’est tellement beau ici. Il y a une petite source, des oiseaux qui gazouillent, de l’herbe verte, des fleurs, quelques animaux…
Il hésite, puis s’avance jusqu’à la source. Il boit une gorgée, se relève. Il aperçoit dans le miroitement de l’eau que son visage est redevenu normal, il le touche pour vérifier, oui, il n’y a plus rien ! Il entend une voix, tiens… Il se retourne et voit sa femme et son fils ! Il n’y croit pas. Mais tellement heureux de les retrouver enfin, il court et se jette dans leurs bras.
C’est bien eux… Il est heureux… Il ne sait pas ce qu’il s’est passé ni où il est, mais peu importe. Il vient de retrouver sa famille.

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Le Passage
Gisèle Matamala Verschelde

Remerciements à J.A sans qui ce texte n’aurait pu être écrit

Depuis la fenêtre de son bureau, l’homme au travail voit le point exact où son père, un jour d’hiver 1939, a passé la frontière. À cet endroit, un arbre. Lorsqu’il lève les yeux, qu’il se détache des machines qui composent son menu quotidien d’ingénieur, son regard est happé par la fenêtre, il voit au loin ce point du passage, près de l’arbre dressé au milieu d’une végétation insignifiante.
Bien avant de venir travailler dans cet endroit proche de cette ligne virtuelle qui pour lui est bien visible, puisqu’à tout moment, il peut imaginer son père, jeune, affamé, surgissant derrière cet arbre, s’arrêtant pour regarder devant lui, vers le pays d’accueil, l’homme connaissait ce lieu du passage. Son père justement les y avait conduits, lui et son frère. Avant de descendre, il avait planqué une arme, tout près de l’arbre. Comme la plupart des réfugiés, il ne tenait pas à ce que quelqu’un la lui prenne, gendarme, militaire ou douanier.
Avec ses fils il a fait le chemin à l’envers, retrouvé l’arbre, creusé derrière. Ensemble, ils ont cherché l’arme, ils ne l’ont pas trouvée. Quelqu’un a dû la prendre, a pensé le père, pour qui l’endroit précis de la cache est là, au pied de l’arbre, quelqu’un a dû nous voir l’enterrer, et s’est servi.
Curieusement, bien après la mort de son père il est nommé ici, dans ce village. Il aménage dans son nouveau bureau, de la fenêtre la vue est superbe, le panorama s’offre à lui, il inspire profondément, il a toujours entretenu avec les Pyrénées des rapports amoureux douloureux et distants, fascinés, c’est une femme douce et cruelle, et soudain l’arbre est là devant lui, loin, mais reconnaissable entre tous. Il n’y a aucun doute, c’est l’endroit du passage, est-il possible que cet arbre soit toujours là alors que le monde change et que le temps efface tout, les traces des fuyards, celles des hordes d’animaux, les pistes à gibier, les sentiers des contrebandiers, et que les feux de broussailles gagnent les quelques arbres qui s’évertuent à y pousser…
Il ouvre sa valise, fouille dans ses affaires, sort le petit cadre. Sur la photo, le père pose, entouré de ses fils, devant l’arbre. Ce cliché a été pris quelques mois avant qu’il ne meure. Le besoin sans doute de raconter une dernière fois l’histoire, leur histoire, ce passage de la frontière qui a permis leur naissance, construit leur avenir, sur l’autre versant de la montagne.
L’endroit où il travaille est très ensoleillé. Est-ce pour se souvenir de la terre aride d’où vient son père ? Du noir soleil dont il est issu et qui, de ce côté, frappe moins fort ?
Chaque jour, l’homme regarde par la fenêtre le chemin frontalier visible à lui seul. Combien furent-ils à passer par là, il l’ignore. Combien ont frôlé l’arbre, ont marqué un arrêt sous ses branches noires, avant de dévaler la pente, vers la liberté, il ne le saura jamais. Lui voit passer son père, il voit d’où il vient.
On peut s’étonner que le hasard ait conduit cet homme à s’installer là, à deux pas de la frontière, et que sa fenêtre haut perchée lui offre la vue de la zone frontalière.
Mais les enfants des exilés eux, savent qu’il n’y a pas à s’étonner, juste à finir sur du silence quand une telle histoire est racontée. Les enfants des exilés en ont de semblables en mémoire, des pas croyables, pas vraisemblables. Elles leur servent de passeport.
Et toujours leurs pas, leurs pensées, les ramènent à la frontière, limite de temps et d’espace, ligne en pointillé dans le cœur.

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Anne Michel
Ma frontière

Ma frontière est floue
Hier, claire,
Aujourd’hui boue.
Demain ?
Oscillation entre dehors et dedans.
Ma frontière s’arrête à toi,
Elle se dessine d’un trait parfois gras et net,
Parfois si fine qu’elle disparaît.
C’est alors que je perds pied...
Ou bien que je t’accueille...
Toi, l’autre...
Ta frontière s’arrête à moi,
Elle se dessine d’un trait parfois gras et net,
Parfois si fine qu’elle disparaît.
C’est alors que tu perds pied...
Ou bien que tu m’accueilles...
Moi, l’autre...

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Frontières
Annie Mongelard

Ô toi le voyageur, as-tu imaginé
La joie de découvrir un pays inconnu ?
Si tu aimes la nature, n’as-tu jamais pensé
Combien d’autres contrées restent encore méconnues ?
Recherche activement des sites pittoresques,
Des paysages uniques et sache les contempler.
Rappelle à ta mémoire d’inoubliables fresques
Et toutes les merveilles que tu as admirées.
N’oublie pas la montagne, profite de la mer
                                    Et passe la FRONTIÈRE.

Pour toi, cher travailleur, sans la moindre chaumière
Trouve de nouveaux amis même s’ils sont étrangers
Ils peuvent t’éclairer d’une vive lumière
Tu pourras pratiquer la solidarité.
Découvre le bonheur, peut-être un travail sûr
Grâce à la Providence et ta ténacité.
Tu amélioreras ce redouté futur
En remerciant Dieu de t’avoir tant aidé,
De t’avoir protégé, à travers tes prières,
                                    À passer la FRONTIÈRE

Quand à toi qui n’a pas, dans ton Pays Natal,
Ressenti un espoir mais l’Illégalité
Combien as-tu souffert même de la fringale
Que tu sois Évadé ou bien pauvre Exilé
Si l’on t’a rabaissé ou souvent torturé
Réagis car un jour tu seras délivré
Et à ce moment-là tu seras estimé
À ta juste valeur, grâce à la LIBERTÉ
Sois patient, Crois en toi et déborde de Vie
Adieu les injustices, À bas la tyrannie
Combien tu seras fier
                                    Et vivent les FRONTIÈRES

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Les corps frontaliers
Sylvie Morais

Rien n’est plus terrifiant
qu’une frontière
Mishima

aujourd’hui sera celui du désir ouvrant
l’étonnement du cœur à nos corps frontaliers

le corps frontalier c’est quand
insouciant
perclus il n’y a que moi       ô! altière différence
et la matière vaste de mon indolence

ove de sanguine gravé de pointe sèche
était-ce de coutume    ou
l’écho de la guerre
âme et corps liés   conséquences 
     peu importe
hostile       je le suis
l’uniforme qui me porte

maintenant que la cause
me tient lieu d’épaules
à grand  coup de sophisme j’éteindrai 
j’éteindrai            la lumière
     nue       enfin 
c’est ma nuit
ne pas comprendre   ne pas rêver 
et surtout                t’oublier

toi invisible
comme le temps  je tombe 
je vis           je survis seul
le sort du monde
et tes bras et tes hanches sur la toile blanche
si seulement tu y étais
ah! si seulement tu y étais

lente    vive          si c’était la même
voix
même silence à nos mémoires d’enfants
de l’ombre et du clair aux horizons d’instants
         sans doute          je verrais
passer les commencements 

ceux des cœurs à l’envers   les racines au vent 
  troublés d’orange     va savoir qui
le sait
les bleus d’outre mer en des neutres
      nécessaires 
je verrai
je verrai
demain peut-être  je verrai

la tribu du diable aux allures de tableau
debout  aux marches
dérouler le si beau 
          l’ inutile             l’embellie
sur la rive buissonnière
demain peut-être il y aura
tes paupières

loin de moi ailleurs la-bas tu m’écris 
ventre du ciel     
               désir d’ailes
demain encore  quelle différence    
             à l’abri 
la neige    la  nuit          
aux  bras de celui                  

celui du désir aujourd’hui 
engoulevent
toi les yeux bien en face moi ton sac sur le dos  
aujourd’hui       sera   
                    toi le sable      moi le vent 
ensemble la farine et le sang et les os

traversons qui le peut    sauvons la peau
montagne naufrage lune blanche mère des eaux     
aujourd’hui c’est vrai  l’errance va son chemin  
         par tous les moyens 
des pieds et des mains

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Frontèras e òc per passavant
Gilabèrt Narioo

« Be broneish hòrt, vei, la mar ! N’ei pas aquò normau. E ns’arriba quauque periclèra ?
- N’ei pas aquò la mar, non, tròp hòrt que borrombeja. Lo canon que serà !
- Lo canon ! Jèsus Maria ! ce cridavan las hemnas. Non vieneràn pas, au mensh, bombardà’ns ací?
- Ja s’arrestaràn a le trntèra, ja ? »
Deu parçan d’Ortès estant, que s’enten plan la mar quan andadeja haut e truca las arròcas de la còsta basca los dias de galèrna. Mes en 1939, de delà Hendaia enlà, qu’èra lo canon qui entenèvam, lo canon de la guèrra d’Espanha qui s’acabava. E jo, aus dètz ans per lavetz, que’m demandavi quin podora la frontèra arrestar lo canon. Que ns’avèn parlat, a l’escòla, de la linha Maginot capabla d’estancar las invasions. Mes la linha Maginot qu’èra au nòrd de França, pas a Hendaia.
A la frontèra que’s carè lo canon, tustant au son davant milèrs de refugiats espahòus que se n’entenón hòrt mièther dab los qui parlavan gascon que dab los qui non parlavan que lo francès. Pr’amor per las paraulas, la sintaxi, l’accent, e maugrat la Frontèra, la nosta lenga e la lenga espanhòla que’s semblan. Non i avèva pas enter nosauts barrèra lingüistica.
Un an mei tard, en 1940, los envadidors que passèn per l’estrem de la linha Maginòt e que’ns vienón plantar va Frontèra au ras de casa : la linha de demarcacion. Deu noste costat la zòna libra, de l’aut la zòna aucupada. E quan anàvam vener veus, poralha e ortalissas au marcat d’Ortès, entà que’s lhevèssi la biga qui barrava lo caminau, que calèva ensenhar papèrs escrivuts en alemand.
Los alemands tanben, en s’espatacar peu nòrd de França, que possèn au lor davant milèrs de refugiats. Quéran malurós e que’us aconortèm autan plan com podom. Com los espanhòus. Mes dab aqueths non nse n’entenom pas guaire. N’aimavan pas lo noste anar, lo noste parlar, lo noste accent. Que’ns disèvam n’èram pas de bons francés pr’amor que parlàvam mau lo Francés. Ua desavienguda totau. E totun, enter eths, Francés deu nòrd e nosauts Francés deu sud, non i avèva pas cap de frontèra, vertat ?
Aus vint ans, en 1948, que m’envièn entà complir lo servici militar a l’armada d’ocupacion en alemanha. Gran emocion en s’apressar la frontèra. Mes a un moment, delà Metz, que pugèn deus lo trin monde qui parlavan en alemand. Non m’èri pas avisat qu’avèvi passat la frontèra ! Medish anar deu monde, medishas caras, medish paisatges. E la linha Maginòt, deu trin estant, non l’avèvi pas vista tanpòc !
Frontèras, que n’èi passat mantua en la mea vita, mes nada tant adaise com la deu Pont deth Rei. Gràcias a la lenga d’òc. Pendent annadas, la mea sòr Terèsa, dab lo men cunhat Joan Faur de St Gironç, qu’avèvan logat va maison a Gessa, en Haut Aran, e que i anàvam sovent en familha entà passar quaques dias. Au temps de Franco e mei tard tanben, la frontèra qu’èra barrada e que calèva aver papèrs en règla. Mes lo cunhat que coneishèva las guardas aranesas. « Que vam entà Gessa, que i avem logada ua casa, ç’anonciava en gascon.- J’ac sabi. As plan causit eth dia, i harà bon amont ! Passa avant gojat ! ».
Que ns’arrestàvam a Les o a Bossòst entà crompar vin, hromatge e autas avitalhas. E aqui, com a Vielha, a Salardù o dab los vesins de Gessa, que calèva parlar shens paur la nosta lenga qui a noste èra mespresada, interdita a l’escòla e qui valèva mei non pas parlar en los lòcs publics. Ah, be m’agradava de passar aquera frontèra e de trobà’m mei libre que a casa en un país on, teoricaments, èri a l’estrangèr !
En abriu 1974, la societat on tribalhavi que m’enviè en mission per sheis mes en Grècia. Que passèi per la Iogoslavia, qui vivèva en aqueth temps en patz, en traversar l’Eslovenia, la Croacia, la Serbia e la Maquedonia, shens nat contròle a las frontèras de las republicas federadas. A la frontèra grèca, aus Evzoni, que i avèva ua longa coda-li-sèga d’autos arrestadas. Las autos deus grècs hòrt nombrós qui vienèvan la màger part d’Alemanha entà passar en familha las hèstas de Pascuas, qu’ècan hodilhadas adarron per la policía. La dictadura deus coronèus que’s menshidava d’aqueths grècs qui vivèvan a l’estrangès. Lo contrôle que longainejava. A miei vrèspe, no’m vedèri pas vias de passar abans la nueit.
Un policièr que hasó lo torn de la mea auto, puish que’m hasó signes de sortir, de vièner tà darrèr. Darrèr, que i avèva lo F obligatòri per França d’un costa, mes a l’auta part que i avèvi tanben pegat lo OC qui l’entrigava. « Qu’ei aquò ? ce’m demandè en anglès.- l’escut deu men país, l’Occitania », ce’u responoi en grèc. Que caló lavetz explicar que parlavi grèc pr’amor qu’avi dejà tribalhat tres ans en grècia, encargat, en ua usina, de la formacion tecnica deu personau… Mes que caló tanben explicar lo OC, l’estudi lingüistic deu poèta Alighieri Dante qui avèva dat un nom a la mea lenga, au men país… « Ça-i dab jo, ce’m digó a la fin en me préner lo passapòrt, que’t vau har passar de tira. »
En tot caminar de cap au burèu – la cordèra d’autos estancadas que hasèva mei de un quilomètre – que’m hasó confidencias, imprudentas ce’m pensèi puishque no’m coneishèva pas, sus la dictadura deus coronèus qui n’èra a las darrèras e non podèva durar guaire. Que dè l’ordi a un emplegat de’m tamponar lo passapòrt puih, tornats tà l’auto, que’m hasó sortir deu reng en avertir uns collègas qui’m hasón lo camin, e passa avant gojat ! Lo temps de doblar las autas autos a las estanças dinc a la biga fronterèra qui’s lhevè tà’m deishar passar, qu’avoi la sensacion d’estar un personatge important. Gràcias au OC darrèr l’auto. Un passavant de purmèra !
Au mes de mai 1987, dab lo Miquèu Grosclaude, qu’ànèm tà Reus, en Catalonha, envitats per Jordi Pàmias, deu Comitat d’Afrairament Occitano-Catalan. Lo Miquèu qu’i hasó va conferéncia sus l’istòria e la lenga d’òc en Gasconha. L’endedia, un dimenge, après reünions, discussions e visitas dab los catalans, que ns’encaminèm de cap a casa a veit oras deu ser. Quan arribèm au Sompòrt, a tres òras deu matin, la frontèra qu’èra barrada. Qu’anèi vèder los dus policièrs espanhòus de guarda qui’m digon non podèvam pas passar ad aquera òra. Que volón saber d’on vienèram e qué us ac digoi. Puich que volón saber se la sénher professor avèva dit la conferència en espanhòu o en francés. Quan sabón qu’èra en occitan, va lenga que los catalans entenèvan, qu’ac volón saber tot sus noste país, sus la nosta lenga. Com lo policièr grèc tretze ans purmèr, que’m hasón un hèish de questions. Qu’avèvan l’un e l’aut, com lo grèc, un bon nivèu culturau. Qu’estón urós de saber que la nosta lenga avèva hòrt mei de drets, en Espanha a la Vath d’Aran, que non pas en França.
Mentre que lo Miquèu e’s despacientava heus l’auto, que discutim atau pròche de mieja orada, ce’m pensi. Puish, en tot devisar, l’un que sortí e que lhevè la biga. E passa avant gojat ! La lenga d’òc, un còp de mei, qu’èra estada un bon passavant.

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« Suivez-nous ! Direction Pyrénées ! »
Sylvain Ninio

Pyrénées, oh Pyrénées !
J’avoue humblement la faute de vous avoir ignorées si longtemps, mea culpa ! Je vous ai découvertes avec mon épouse cet été, vous admirant pendant trois semaines lors d’un séjour à Argelès-Gazost. Friands de nature et de montagne, nous connaissions les Alpes, le Jura, les Vosges, le Massif Central, la Suisse, l’Italie du Nord. Nous vous avions traversées il y a dix ans lors d’un pèlerinage à Lourdes, mais ce n’est que cet été que vous nous avez envoûtés. Vous êtes bien différentes de ce que nous connaissions jusqu’alors.
Quel dommage pour le temps perdu ! Mais quels beaux souvenirs !
Au premier abord l’accent chantant des habitants nous a charmés, leur gentillesse nous a touchés. Ensuite nous ne nous lassions pas d’admirer de la terrasse de l’Office du Tourisme cette verte et large vallée fermée par des monts aux formes lourdes, si différentes des aiguilles alpines et dès l’abord nous fûmes intrigués par la variété des roches aux couleurs si étranges. Nous apprîmes avec étonnement de M. Patrick Viala professeur agrégé de Sciences naturelles au lycée d’Argelès-Gazost que l’histoire géologique des Pyrénées débute à la nuit des temps, au précambrien, et que le contre-coup du plissement alpin créa un bouleversement qui explique la morphologie mouvementée de la chaîne pyrénéenne et la mosaïque de roches : schiste, ardoise, granite, grès, ophite, gneiss, marbre, calcaire à fossiles, qui nous racontent l’histoire de la Terre quand l’homme n’existait pas. Les blocs erratiques de granite disséminés par les glaciers sont aussi très impressionnants !
Et vous, arbres géants du Parc Thermal dont la cime gratte les cieux, cèdres, épicéas, sapins, tilleuls, châtaigniers, nous vous contournions avec respect car vous êtes les témoins de l’histoire contemporaine des hommes. Les tourterelles s’abritent invisibles dans vos branchages, et leur chant ne cesse de nous charmer. Et vous, Gaves d’Azun et de Pau, au courant si rapide, pressés de rejoindre la plaine, qui nous chuchotent l’histoire de leur naissance là-haut dans les neiges.
Nous n’oublions pas les randonnées au cours desquelles le cœur se gonfle de joie lorsqu’après une escalade à faire tirer la langue parmi les fougères ou le long de sentiers parmi les hêtres et les sapins, nous sommes récompensés en arrivant à un pâturage où, montés de la vallée, broutent chevaux, moutons et vaches au son de leurs clochettes. Quelle paix, on rejoint l’éternité, on retient son souffle en découvrant au loin Lourdes, Tarbes, Pau ou Gavarnie.

Nous apprenons de nouveaux mots : l’aygue c’est l’eau, le gave est une rivière, le soum est un sommet arrondi ainsi que le turon, le cirque ici est une dépression semi-circulaire creusée par les glaciers. Nous apprenons l’histoire extraordinaire d’un homme légendaire, le Comte Henry Russell, seigneur du Vignemale.
Mais ce n’est pas tout, car nous sommes aussi gratifiés d’émotions artistiques : Nous assistons à « La fête de tous les Chœurs » de la Chorale du Lavedan et de l’Accordéon-Club d’Astugue et faisons la connaissance de la fougueuse chef de Chorale Mirtha. Nous admirons le fait que dans la petite ville d’Argelès se trouvent ces choristes et ces musiciens dévoués et enthousiastes d’un tel niveau artistique. De même la représentation d’une troupe folklorique locale nous fait découvrir l’importance de la vie rurale des Pyrénées et la richesse de son folklore.
Nous visitons la galerie de peinture de Maryse Auboin aux fleurs et aux paysages fascinants, et l’atelier de Rachel aux décorations sur verre d’une grande beauté plastique.

Oui, pour toutes vos richesses, nous reviendrons oh ! Pyrénées, oui nous reviendrons nous plonger voluptueusement dans vos vallées si Dieu nous prête vie, car déjà la nostalgie nous envahit.
À bientôt !

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Petits dépassements non autorisés
Sonia Paoloni

Pour avancer dans la marelle,
pour arriver au haut du ciel,
à petits bonds, petits petons,
petit caillou fais attention.

Aïe aïe aïe c’est dépassé,
retour sur terre, t’as tout raté.

Entre le ciel, entre la terre,
y-a toutes ces cases, faut bien viser,
petite fille fais attention,
tout autour y-a les démons.

Hop hop hop, c’est réussi,
ton p’tit caillou est sur le six.

Faut lancer le bon numéro
et garder la tête hors de l’eau,
pas dépasser cet univers
ou bien alors, retour sur terre.

Youpi, cette fois c’est bien visé,
pieds joints, dedans ! démons riez.
T’as avancé dans la marelle,
et là, le ciel est à tes pieds.

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Vite fait
Silvie Piacenza

Ils ont dû partir vite fait. On leur avait dit : « Prenez l’essentiel. » Mais l’essentiel ça a été vite vu. L’essentiel c’était d’être tous les trois ensemble, serrés comme une mère et ses petits.
Alors dans la valise, il n’y avait presque rien. Quelques bijoux peut-être. Une photo. Un crucifix, certainement. Et la peur qui pesait lourd.
À la nuit tombée, c’est le cousin qui est venu les chercher. Il a demandé cher. Pour un cousin. Ils lui auraient tout donné pourtant, avec de l’amour en plus. Mais le cousin, il a fait ça vite fait. Pour de l’argent. Contre une bague. Et c’est vite fait qu’il les a conduits à une frontière.
Il faisait froid parce qu’il fallait passer une montagne, sinon, c’était l’été encore, dans la vallée. Le principal quand il fait froid, c’est d’avoir quelque chose, une couverture, un manteau, quelque chose de chaud. Ils n’y avaient pas pensé, dans l’essentiel à emporter, alors ils se sont serrés encore. Comme une mère et ses petits. À l’arrière de la voiture.
Elle a dû les réveiller, la mère, quand ils sont arrivés à la frontière. Quand le cousin les a largués avant le virage, sans un mot, ni même un baiser. Elle a dû les réveiller, les petits anges. Le petit homme et la sœur, déjà grande. Presque une jeune femme. Qui a craché, la jeune femme, craché en direction de la voiture du cousin qui repartait. Avec des yeux mouillés de haine. Qui a tourné le dos à sa terre, à ses amies, à son premier amour peut-être. Qui a porté la valise, tandis que la mère marchait devant, les bras autour du petit frère.
La frontière, cette frontière-là, à cette époque, c’était pas un problème de la passer. Il y a même eu quelque chose de doux dans le regard de l’homme qui avait contrôlé les papiers. Ce qu’ils ont vu dans ce regard-là, à ce moment-là, c’était comme une couverture qu’on vous jette sur les épaules et qui réchauffe. Ça les a un peu réchauffés. Quelque chose, comme si de l’autre côté, on les attendait pour les consoler. Mais de l’autre côté personne ne les attendait.
Bon, ils avaient bien une adresse où se rendre, une parente éloignée, mais la famille, ils n’y croyaient plus beaucoup. La famille c’était eux trois dans leur peau de chagrin. Une mère et ses petits. Une mère, un petit homme et une presque jeune femme. Et dans la valise, la photo d’un. Assassiné en pleine rue, en plein soleil. Un dont ils ne parleraient plus jamais. Même entre eux. Parce que ça faisait trop mal.
Et même quand ils sont arrivés devant la parente éloignée, une vieille fille pour tout dire, rigide et embarrassée de les trouver là sur son seuil, presque en pleine nuit, ils ne purent rien dire. Ou si peu, si vite, si mal que la vieille fille rigide et embarrassée leur proposa très rapidement la chambre de bonne dont elle disposait sous les toits. Une chambre de bonne et de quoi manger, ce soir-là. Et le lendemain aussi. Et la mère ajouta : « Nous vous paierons. » Et la vieille fille rigide et embarrassée, celle qui n’avait jamais ouvert ni sa porte ni même son lit à quiconque en pleine nuit et pourtant ce soir-là, répondit : « Il n’y a pas d’urgence. » Bien sûr. Mais dès le lendemain, la mère et la presque jeune femme se mirent en quête d’un travail. D’un travail et d’une école pour le petit homme. Parce qu’il était urgent de trouver de l’argent et de mettre le petit homme à l’école.
Du travail à cette époque, c’était pas un problème que d’en trouver. Il y avait tout plein de choses à faire chez les riches. Le ménage de leurs beaux intérieurs, la garde de leurs beaux enfants, le repassage de leur linge, que du beau linge. Enfin de quoi payer la parente éloignée, et l’école du petit homme, la meilleure. Et les livres et les crayons. Et l’uniforme pour l’école du petit homme. Et les crayons et les cahiers. Et de quoi manger aussi. Mais pas plus.
Dans ce pays-là, à cette époque-là, il y avait un lac, avec tout plein d’élégance autour. Des robes et des voilettes, des hommes en cravate. Des uniformes blancs avec de gros boutons dorés. Des enfants bien habillés et des drapeaux qui claquaient au vent. De quoi faire rêver, les presque jeunes femmes.

Sur le lac, à cette époque-là, il y avait de grands bateaux qui naviguaient, avec dessus des gens très chics. Des gens très chics qui embarquaient pour l’autre côté du lac, un autre pays. Certainement très chic lui aussi. Oui, de grands bateaux que la presque jeune femme regardait s’éloigner en rêvant d’un autre monde et qui, les jours de brume, s’effaçaient à la surface de l’eau, doucement, comme dans un rêve.
Elle était épuisée, la mère. Pas vraiment – pas encore – malade mais fragile. Comme si toutes ses forces, elle les avait laissées de l’autre côté de la montagne. Dans un lacet de la montagne ou sur la banquette arrière d’une voiture. Ou plus bas encore, plus bas dans la vallée. Comme si elle n’avait plus rien à vivre, elle, de ce côté-là de la montagne, au bord de ce lac. Rien à vivre dans cette chambre de bonne, là, qu’à prier le crucifix accroché au-dessus du lit. Rien d’autre à vivre que de serrer ses petits dans ses bras. Encore de temps en temps. Le petit homme et la presque jeune femme qui grandissaient. Rien d’autre qu’à s’épuiser les yeux sur une photo posée, là, à son chevet.
C’est dans la chambre qu’elle leur a dit, un soir, la presque jeune femme.
Elle leur a dit, ne dites rien, écoutez-moi. On aurait dit une presque mère, déjà, dans sa façon de parler. Elle leur a dit, je vais me marier.
Elle leur a dit qu’elle avait rencontré un homme en bel uniforme avec des boutons dorés. Oh oui, une belle situation. Qu’il était plus âgé, bien plus âgé qu’elle. Mais qu’il l’aimait comme il n’avait jamais aimé personne. Qu’ils allaient se marier. Non pas à l’église. En tailleur bleu marine. Parce que. Vite fait, elle a tout dit. Qu’il divorçait pour l’épouser. Qu’il allait les emmener, oui, tous, dans le pays d’en face, celui où les bateaux arrivent. Celui que l’on voit depuis le bord du lac quand le temps est clair. Qu’ils partiraient bientôt.

Et, sans la quitter de ses yeux fatigués, comme ça, presque machinalement, la mère a pris la photo, posée, là, sur son chevet et l’a serrée contre sa poitrine.

Et le petit homme qui regardait ses pieds, a levé les yeux vers sa sœur et il a demandé : « Et toi tu l’aimes ? »
Et dans les yeux de la presque jeune femme, il y a eu des larmes. Elle n’a pas répondu.
Alors elle les a pris dans ses bras pour les sentir contre elle. Le petit homme et sa mère. Et la photo.
Et elle les a serrés dans ses bras comme une presque mère et ses petits, comme si c’était la dernière fois.

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Nos fronts… hier…
Irène Picard

Le drap blanc porte encore l’empreinte de ton corps.
J’enfouis mon visage dans les plis du tissu à la recherche de ton parfum.
Tu es parti au dernier rayon de lune….

La douleur promène sa pointe acérée dans le plus tendre de mon ventre.

Cette nuit encore tu as fondu en moi, exploré les moindres parcelles de ma chair blanche.
Rien ne pouvait distinguer nos peaux mêlées, la sombre et la claire, soudées par une même urgence, un même désir.

La fêlure est née d’une petite phrase lancée sur le ton anodin, badin presque…
« Toutes les histoires ont une fin. Que tu le veuilles ou non, un jour il faut écrire le mot Fin. »
Ta main posée sur ma cuisse, tu as dit cette phrase comme si tu parlais seul, faisais un constat, calmement.
Mes mains ont serré plus fort le volant et je me suis concentrée sur la route pour évacuer au plus vite cette sensation désagréable qui se logeait insidieusement dans mon ventre.
Mais la sentence était là, posée comme une évidence.
Je me suis garée pour que tu puisses t’acheter des cigarettes.
Sans te regarder, dans un souffle je t’ai demandé : « Dis-moi que tu m’aimes… »
Silencieux tu es descendu de la voiture.

Je regarde le rideau danser sous la brise matinale.
J’ai mal…
Hier soir encore… entre chien et loup… les yeux dans le vague :
« Cette nuit sous les étoiles, je te dirai peut-être que les plus belles histoires sont comme le vol d’un papillon, d’autant plus belles qu’elles sont éphémères… peut-être pas… »
Silencieuse, j’ai pris ta tête entre mes mains et j’ai pressé mon front contre le tien.
Je voulais comprendre, lire dans tes pensées… deviner… savoir enfin.

Je connais cette douleur aveugle… sangsue assoiffée tapie dans mes tripes.
Ce vide sidérant qui envahit mon ventre, je l’ai rencontré le jour de la naissance de ma fille, à cet instant précis où elle a poussé son premier cri.
Nos chairs mêlées brusquement séparées… Son souffle à la lisière du mien…
Et mes entrailles soudain inutiles, encore tièdes de sa présence.
Cette sensation étrange, je l’ai retrouvée à la mort de ma mère.
Cette même absence, ce vide absurde qui rend encore plus palpable le lien rompu de nos vies.

À l’aube, dans un dernier frôlement d’ailes tu as murmuré : « Laissons notre amour s’envoler, rendons-lui sa liberté… »
Ton front humide s’est posé sur le mien, ensemble nous avons entrouvert nos yeux fenêtres sur l’aube encore de nuit fripée.

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Dernière frontière
Renée Richon

J’ai cheminé longtemps, marché et marché encore comme vous ne le ferez jamais. Mes « drôles », là est un des secrets de la longévité. Vivement, j’ai franchi toutes les frontières, terrestres ou imaginées ; ma longue vie en comptait un grand nombre. La rôdeuse harassée n’espère plus rien. L’espoir fait vivre ? non, il fait mourir, chaque jour un peu plus. Bonheur, je m’enfonce inexorablement vers la fin ; OUF !
Si tu pensais te distraire à lire ces lignes, te faire plaisir, voir du bien : c’est raté !
À l’aube où naît un jour nouveau, je n’ai plus qu’un seul et unique espoir : qu’il soit le dernier. Plus envie, mourir, crever, partir, cesser de vivre, de lutter, me coucher là et me laisser glisser vers un nouvel ailleurs. Baisser les bras, ne plus affronter un quotidien dont je ne me satisfais nullement.
Au matin du trois juillet de cette année 2005, cela fera cent ans, un siècle donc, que je traîne ma vieille carcasse sur la planète bleue. Cent ans ? c’est beau. Foutaise !
Je vous cède ma place.
Souffrez enfants que je vous abandonne. J’ai traversé ce temps, cette ultime frontière : usée, veuve, seule, trop vieille, sourde assurément, parfaitement aveugle et en bonne santé. Fichtre ! Je tiens encore sur mes jambes, un appétit régulier, un sommeil de bébé ; à ce rythme-là, je vais durer. L’éternité : point pour moi.

Ces filles me soignent que trop bien. C’est si long, leur dis-je, il faut que cela cesse.
Alors ?
Ah enfin, voyez comme c’est plaisant, tout ce monde s’affaire pour fêter la centenaire ;
Le maire, le conseiller général, le curé, la presse ? Que d’honneur !
La famille : neveux et nièces, grands et petits, les voisins. Les ami(e)s ? Non, tous partis : morts.
Que nenni mes « drôles », en pleine fiesta, telle Maud, je tire ma révérence.
Les moyens, je les ai en ce jour pour quitter la scène et vous fausser compagnie.
En douce, je franchis gaillardement mon cap extrême… Oyez… mon dernier soupi…rr.

Sans canne enfin, j’aborde le long tunnel sombre et glacé ; passage ? je perçois au loin les premières lueurs de l’étincelante lumière. Je cours, je vole comme une jeunesse vers l’autre côté.
Point de pleurs ni de jérémiades, je serai un ange… qui dérange.
Adieu, l’aïeule a rejoint son ailleurs. Il y a son amour, ses parents, ses ami(e)s de sa trop longue vie. Douceur, légèreté, paix et sérénité.
Trépassée-je suis, enfin !

Oh joie ! j’ouïs le son divin des flûtes à becs de Cécile et Nicole, leur musique est « ce qui reste du vent qui soufflait sur l’Éden ».

Dommage que pendant tant d’années les « Monts Libertinais » n’aient point perçu dans leur saint Arroman natal, le souffle céleste que ces authentiques musiciennes leur avaient offert en ces étés champêtres.
Un zeste de paradis que je vous souhaite à tous d’entendre un jour ou à l’instant de votre ultime voyage.
Le monde est fou, sans doute, mais sot et sourd, hélas ! certainement.
Flûtez mes belles, adieu à vous aussi, « adiou » à tous, et merci qu’il m’ait été donné d’entendre à l’instant de quitter cette interminable vie, le chant joyeux de l’Estampie moyenâgeuse et le suave tango de Matyas Seiber.

Pour finir quelques mots de l’heureuse défunte : À quoi ça sert de se sentir coupable ?
N’attendez de la vie, ni de la mort d’ailleurs, ce qui ne s’attend pas.
Quant aux gens, mes « drôles », le pire. Et le meilleur… peut-être.
Bien à vous tous, enfants.

Votre tantine.

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Des points invisibles…
Christiane Sarrat Payrau

Le soleil suit sa route du soir au matin, il se lève chinois et se couche américain.
Le poisson nage dans tous les océans, il est heureux, indépendant.
L’oiseau vole libre dans la terre, il voit l’Afrique et passe l’hiver au soleil.
Le mammifère court sur la terre, il côtoie mille espèces ; ils parlent tous le même bestiaire.

Sur les rivières, les montagnes, les villes, au détour des chemins,
L’homme trace des points invisibles qu’il relie entre eux,
Il établit des frontières pour s’isoler de ses voisins.

Chacun a son pays, son dialecte, ses coutumes,
L’homme se bâtit un foyer, des murs, un toit, des clôtures.
Il vit de plus en plus esseulé dans un univers d’adversité.
Il demeure dans un monde clos, ferme sa porte aux pauvres badauds,
N’écoute plus les suppliques de son prochain,
Qu’il trouve parfois dans le dédale de son quotidien.

L’homme trace des points invisibles qu’il relie entre eux,
Il établit des frontières pour s’isoler dans sa misère.

Mais l’amour ne connaît point de frontières… Le langage du cœur est universel…
Que l’on soit blanc ou de couleur. On ne voit bien qu’avec son cœur.

L’amour abat les barrières, les frontières n’existent plus…
L’homme peut tracer des points invisibles…

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L’AMOUR se joue de tout…
Clémence Seguin

Aile regarde le fleuve. Majestueux et agité, il semble la narguer. Aile met un pied dans l’eau. Elle est glaciale, et ses orteils se rétractent aussitôt. Aile plonge sa seconde cheville. Ferme les yeux. Plus le choix, maintenant. Il faut avancer. Ses jambes pénètrent dans la vase du fleuve. Aile prend une grande inspiration. Trop tard pour regretter. Elle avance. Les mâchoires glacées du torrent se referment sur son corps. Aile hurlerait si elle le pouvait, mais elle sent poindre dans son dos le regard de son fils et refuse de paraître faible devant lui. Il ne doit pas entendre sa mère crier. Pas comme ça. Elle se mord les lèvres jusqu’à les écorcher, et le goût de son sang chaud la rassure. L’eau lui arrive maintenant à la taille, et Aile lutte à chaque instant pour ne pas être emportée par le courant. Devant elle, à seulement quelques mètres, un petit promontoire lui permettra de se reposer une dizaine de secondes. Là, elle se retourne pour essayer d’apercevoir l’enfant. Mais la silhouette a disparu, sans doute avalée par l’épaisse forêt.
Aile reprend son souffle quelques secondes, le temps de se réchauffer le corps, le temps de verser quelques larmes. Puis elle recommence sa longue et épuisante avancée à travers le fleuve. Elle ne sait plus si elle y est depuis dix heures où seulement dix minutes. Aile est épuisée. La seule chose qui la fait tenir, à part l’espoir d’une vie meilleure, ce sont les lumières, là-bas, qui indiquent qu’elle aura atteint l’autre rivage du fleuve. Imperceptiblement, ces lumières se rapprochent. Et Aile arrive à distinguer la terre. Puis la grande masse sombre de la forêt. Puis les grandes tours gardées par les soldats. Mais Aile n’a pas peur des soldats. Elle sait que si le fleuve ne l’a pas engloutie, ce ne sont pas quelques militaires armés qui l’empêcheront de faire sa vie ici. Aile n’a pas quitté son pays par plaisir. Elle n’a pas abandonné son fils à sa belle-famille par désir. Elle ne s’est pas glacé les os pour se sentir mieux vivre. Elle n’a pas lutté contre le courant seulement pour qu’il l’enivre. Aile est partie pour savoir ce que c’est qu’être libre.
Le temps d’y repenser, Aile a atteint cet autre pays qu’elle ne connaît pas. Elle escalade le bord, arrache ses pieds à la vase, et embrasse le sol stable, heureuse. Si heureuse qu’elle se relève et se met à courir vers le bois.
En haut de sa tour, le soldat l’a repérée depuis longtemps.
Il met son fusil en joue, et tire.
Le bruit de la déflagration n’a pas le temps de faire sursauter Aile. Une tache rouge s’étend sur sa robe maculée de boue.
Le soldat repose son arme. Il rit. C’est la troisième de ce soir. Tiens, là-bas, se démenant dans l’eau, il y en a une autre.

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Frontière
Christine Seguin

De ma tristesse à ta souffrance, de ma souffrance à ton désarroi, de mon désarroi à ta colère, de ma colère à tes cris, de mes cris à ta folie, de ma folie à tes délires, je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis…

Cette déchirure par où le sang de ton âme s’écoule de tes yeux, et qui te fait chavirer du mauvais côté des barreaux, je la ressens aussi en moi, fêlure intime et infime que je colmate afin que mon regard soit lisse, offert aux yeux d’autrui.

Ces blessures que tu t’infliges volontairement, mutilations sanglantes hurlant silencieusement ta peur à la face du monde, je les reconnais en moi, douleurs implacables broyant mon corps et que je fais taire à grand renfort de pilules du bonheur.

Cette indicible angoisse qui cisaille tes jours et qui détruit tes nuits, te laissant bouche sèche, yeux agrandis, cœur en chamade au fond d’un puits, elle est tapie aussi en moi, compagne nauséeuse des tout petits matins, quand il faut bien accepter qu’un nouveau jour se lève.

Cette vision hagarde que ton regard dément promène sur un monde qui te reste étranger, elle est la mienne aussi, quand du bord de l’abîme, je regarde, hébétée, la bouche du métro béant sur ses victimes.

Et chaque jour qui vient, émergeant du brouillard de mes désespérances, en prenant mon service, en enfilant ma blouse, en entrant dans ta chambre, je cherche encore et encore et encore, la frontière entre ma normalité et ta folie.

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De l’autre coté du trou noir
Christian Staebler

Nous approchons du trou noir avec notre vaisseau-arbre. Ce vaisseau est notre monde depuis des générations et en ce jour, il va tenter l’impossible : traverser cette étoile qui s’est écrasée sur elle-même, cet astre si dense qu’il attire même la lumière et qui nous aspire inéluctablement. Plus de retour possible. Nos cœurs explosent, rouges et sanglants. De joie, de peine, de douleur. De peur aussi. Nos cœurs vont exploser. En une seconde, un monde s’écroule et nous risquons de disparaître. Cela peut être la fin de tout. Après l’intensité extrême de la vie, le froid éternel de la mort. Le contraste maximum, le point d’orgue de toute chose. Chaud - froid. Rouge - bleu. Instant - éternité. Big-bang - big-crunch. C’est là, entre tous ces contrastes, entre tous ces opposés, sur cette frontière, que la vie prend tout son sens. Là qu’elle existe. Dans cet intervalle fragile, elle prend naissance et sur cet équilibre réside la fragilité même de ce petit bonheur qui nous est offert : vivre !

Là, entre ces équilibres étranges, c’est l’orgasme, le privilège de la sensation d’être. Se peut-il que la mort soit le plaisir suprême ? Se peut-il que la naissance soit la douleur suprême ?

Big-bang. L’instant initial et la chaleur finale. Peut-être allons nous plonger enfin dans le cœur de l’univers ? Sera-t-il sanglant ? Notre vaisseau spatial, l’arbre-monde, se rapproche de ce trou noir depuis deux mois maintenant. Impossible de résister à son attraction. Aspirés… nous sommes aspirés…
La mort n’a jamais été si proche. Et cet instant d’éternité à n’en plus finir…
Dans quelques secondes notre vaisseau va plonger dans ce trou noir, cet aspirateur d’énergies, ce mangeur de vies. Quelques secondes d’éternelle attente. Jouissance de l’instant, éternité d’angoisse. La peur se mêle à la curiosité fébrile. L’envie de connaître la suite brouille la joie du moment présent.
Ççaaa yyyyy eeeeeesssstttt…!!! On passe. On est paaassééés !
Le passé s’effondre. Vide immortel. Futur dérangé. Moi, tout. Brûlure instantanée.
Froide lumière. Parasite équilibré. Idées brûlantes…
Moi, vivant.
Passé immortel.
Je suis vivant et le passé est immortel. Ce qui a été, toujours restera. Nous sommes passés, à présent l’éternité n’est plus qu’une formalité.

- Formalité ! Justement… Attention contrôle de passage de trou noir. Mes gaillards, vos papiers !
- hein ?
- eh oui mes p’tits gars on m’la fait pas à moi, on ne passe pas un trou noir comme ça : autorisation parentale, laissez-passer, acte de pulvérisation et permis de pénétration de trou noir. Allez, vite, et que ça saute ! Vous n’allez tout de même pas croire qu’on se fond ainsi dans le Grand Tout sans permission.
- C’est que, euh…
- Quoi « euh », me dites pas que vous n’avez pas vos papiers ! De quelle galaxie vous débarquez, morveux, avec votre p’tit vaisseau de rien du tout ? Croyez peut-être qu’on n’a que ça à fiche toute la sainte éternité ? On ne dérange pas la Suprême Frontière Chaleureuse sans y avoir été invité ou au moins autorisé, bande de petits vivants. Nom de… Allez vos papiers et avec la signature de votre dieu de district, hein, sinon je vous botte les fesses à coup de comètes, moi. Ça fait mille années lumières et quelques photons supra-luminiques que je suis de service alors ras l’trou noir de vos simagrées. Ça vient ces papelards ?
- euh, à vrai dire…
- haha, j’vois c’que c’est. Refus d’obtempérer… Allez, vous m’avez l’air de braves petits vivants, on va p’t-être pouvoir s’arranger, hein…
- Oui, oui, certainement, Monsieur euh…
- Allez, j’vous laisse passer si vous m’signez ma pétition. C’est pour que les gardiens obtiennent l’éternité à trente-deux heures lumières (avec remboursement des instants supra-luminiques, ça va sans dire)… Alors d’accord ?…
- D’accord, Monsieur, tout de suite, on signe où ?
- Où ? Sales petits vivants, ils osent se payer mon astre facial ! J’vais vous apprendre moi. Tenez ! Vlan !


Le vaisseau-arbre vogue à nouveau entre les étoiles. Plus rien de ce trou noir, plus de traces. Perdu le Grand Tout. Il ne nous reste plus qu’à dénicher notre dieu de district.

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La Frontière
Tomas

Ha ! Quel bonheur de passer la Frontière.
Ho ! Quel malheur de passer la Frontière.
Gens qui pleurent et gens qui rient.
J’avais huit ans en 1958 je n’étais jamais parti en vacances, et encore moins dans un autre pays étranger. Mes parents étaient comme la majorité des gens de l’époque, issus d’une classe moyenne, ils n’avaient donc pas les moyens de nous envoyer en vacances. Mais un jour, nécessité oblige, mon père dut quitter notre pays pour chercher du travail. Nous, nous restâmes en attendant de voir s’il en trouvait et s’il pouvait nous faire passer à notre tour cette Frontière.
Actuellement quand je pense qu’avec une voiture, nous sommes à cinq heures de route pour faire le même trajet et qu’à cette époque, dans ma petite tête, il me semblait d’après ce que je pouvais entendre, que mon père était loin, loin.
Trois mois après, ma mère reçoit la dernière lettre sur laquelle notre père nous fait parvenir de l’argent pour que l’on puisse à notre tour aller le rejoindre. Pour ma sœur et moi ce fut la fête, on sautait partout, on chantait, on riait. Ma mère, elle, pleurait, je ne comprenais pas pourquoi.
Le jour J, je mis mes plus beaux habits, mes chaussures cirées, je pris le maximum de bagages que je pouvais porter, ma sœur en fit de même. Ma mère portait mon petit frère, son sac à main et un sac de voyage. Elle était forte ma mère et belle, avec son beau tailleur et ses souliers noirs à talon haut.
Ce fut un taxi qui nous emmena à la gare. Une fois le train parti, j’étais ébahi par le merveilleux paysage qui défilait sous mes yeux, le train longeait la côte, on était au mois de juin, il n’y avait pas grand monde sur les plages, peut-être à cause de l’heure, il était tôt, je crois qu’il était sept heures ou sept heures et demi.
Plus le train avançait plus je voyais de la verdure. Le balancement du train réussit à m’endormir.
Tout d’un coup, le bruit des haut-parleurs, et dans un grand brouhaha, je me réveillai.
« C’est la frontière » dit ma mère « Vite, vite, il faut changer de train, nous n’avons que dix minutes pour le trouver ». Vous auriez vu comme on s’est bougé, on courrait dans les souterrains en cherchant la bonne direction et le train qui allait avec. Mais ce n’était pas écrit dans la même langue. Je commençais à paniquer un petit peu, mais je ne voulais pas le faire voir, j’étais trop fier de représenter l’homme de la maison en l’absence de mon père.
« Il est là-bas ! » s’écria ma sœur. Ce fut elle qui le vit la première. Une fois dedans, je vous dis que l’on était tous bien plus rassurés. « Nous voilà repartis, que c’est long, il me tarde d’arriver, et de voir papa » je dis à ma mère. « Regarde par la fenêtre le paysage et tu verras, ça ira mieux » me dit-elle. Il n’y avait plus la mer depuis longtemps, des forêts verdoyantes l’avaient remplacée, les gens dans le wagon parlaient, je ne comprenais rien, j’avais déjà envie de m’en retourner. Mais j’avais tellement envie de voir mon père et, je me disais que je demanderai à mon père adoré de revenir chez nous et je suis sûr qu’il m’écoutera.
Nous arrivâmes enfin à la ville où nous attendait mon père. La joie fut, on ne peut plus grande. Des cris de joies, des embrassades, on se tenait tous, comme si l’on avait peur que l’on se retrouve encore une fois de plus séparés. Il y avait un monsieur avec mon père, il nous parlait, mais je ne comprenais rien. Il avait l’air gentil. Papa me dit que ce Monsieur était son employeur, que c’est avec lui que nous devions rentrer au village qui se trouvait à cent kilomètres. Il devait être très riche ce Monsieur, je me dis, il avait une voiture !
Nous arrivâmes de nuit, dans ce petit village. Papa, nous dit qu’il y avait deux mille habitants. Pour moi, il n’y avait pas d’importance mais quelques larmes ruisselaient sur les joues de ma mère. Il est vrai que nous venions d’une ville de plusieurs millions d’habitants.
Ceci est une toute petite partie de ma grande histoire, qui commença le jour où nous passâmes une frontière.

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Migration
Geneviève Tressens Estibal

Il erre,
de frontière en frontière,
son pays
détruit par la guerre, la misère.
La faim au ventre
a remplacé
les souvenirs,
le passé,
le plaisir
connus ici
Là-bas, ailleurs
il va manger,
partir pour manger
partir pour vivre
immigrer,
avec ou sans papier
il va chercher la paix.
Arrêter les guerres,
vaincre la misère
avec les richesses.
Pour passer les frontières
sans pleurer
pour le plaisir de voyager.

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Adieu frontières
Yves Vila

La vie coule douce et chère
Telle une eau de source claire
Sans rémission

Partout s’élèvent des frontières
Se dressent mille barrières
Sans permission

Un train de haine et de colère
Hérissé de piques guerrières
Sans contrition

Odieux soient ces virtuels repères
Suscitant nos plus viles manières
En ostentation

Erreurs commises par nos pères
Supprimons toutes les barrières
En libération

Enterrons les haches de guerre
Pour soulager notre misère
Par compassion

Aidés des mains de nos frères
Jetons ces balises à terre
Révolution

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