Vos textes


Gourmandise(s)
Tous les thèmes
Tous les textes
Métamorphose
En chemin
Gourmandises
Frontières
L'arbre
Secrets
Souvenirs d'enfance
 

Les textes des adolescents et des adultes en 2006

Pierre Abbès
Jean Agasse
Jacqueline Amiel-Lesling
Lydie Anglade
Aurore Armengue
Jacques Arnault
Monique Arragon
Danielle Bal
Josiane Barizza
Camille Barthélémy
Régine Blancard
Claudine Boussaha
Corinne Bressole
Patrick Emmanuel Bresson

Alan Broc
Sylvie Brousse-Bournet
Marie Canal
Françoise Capoen
Pâquerette Charlas
Benoît Chaussade
Ludivine Clément Duval
Christelle Creton
Nathalie Domise
Édith Duboscq
Michel Dupeyre
Christian Durand
Elisabeth Fontan
Odile Gallais
Martine Gava-Massias
Clémence Gleizes-Seguin
Maguy Grech
Bertrand Jeauneau
Katifrè
Lélio
Marion L.
Geneviève Lacombe
Claire Lacroix
Lucille Lacroix
Fabrice Lacroix
Ivan Lafitte
Henriette Lagard
Nadine Larqué
Sylvie Laurens Casagrande
Corinne Lemarigner
Jacqueline Lubin
Bernard Mayoral

Ricardo Montserrat
Jean Naymard
Sonia Paoloni
Victor Perraut
Joëlle Petitjean
Silvie Piacenza
Irène Picard
Renée Richon
Alan Roch
Silke Rotzoll
Bernard Salomone
Christiane Sarrat Payrau
Christine Seguin
Tomas Vénacio
Jackie Villenave-Pailhas

 
Pour télécharger les textes au format PDF 256 ko


Pour obtenir gratuitement
Acrobat Reader : www.adobe.fr/

         
 


Pierre Abbès

Mortes de faim. Pardonne-moi de te le rappeler.
Tu ne me diras pas que tu ne savais pas…
Bien sûr, le moment ne s’y prête guère : il faut bien te protéger, vivre…
Les mots te manquent ? Tu ne te poses même pas la question : « Qu’y puis-je ? »…
Ou plutôt, tu refuses d’y répondre. C’est, te semble-t-il, si complexe…
Et si reposant de continuer à enrober tes lignes de miel ambré,
de fruits superbes…
Dans les cercles feutrés de ton monde aveugle, on les trouvera
délicieuses, comme ces tartines de confiture que tu sers aux goûters des enfants – de tes enfants – avant de jeter les miettes aux oiseaux : tout de même, tu es charitable !
Mon long discours te gêne ?
Poli, tu vas sans doute me dire :
« Asseyez-vous donc à ma table ! Goûtez ce vin !
Juste une larme…
Il faut si peu pour être heureux… »


Retour en haut de page

Jean Agasse

un instant se demandant s’il n’avait pas affaire à une folle si cette femme qui venait de leur ouvrir dans un déshabillé bleu vaporeux sorti tout droit d’un roman de Barbara Cartland n’était pas une authentique folle (mais les autres ne bougeaient pas, semblaient considérer qu’il n’y avait pas matière à s’émouvoir, que c’était là le cours ordinaire des choses), et dès qu’elle eut fini d’abattre sur sa tête le déluge des premières amabilités, elle voulut savoir s’il avait fait la connaissance de sa fille Patsy qui était avouée, lui revint alors en mémoire l’homme qu’ils avaient croisé sur la route en arrivant, à quelque 50 mètres de la maison, marchant d’un bon pas, eux le voyant venir, lui, de l’arrière de la voiture où il était installé ne distinguant rien d’autre à travers la vitre embuée qu’une vague silhouette, et en réalité ne distinguant rien, n’ayant pas même remarqué, derrière le battement des essuie-glaces, que quelqu’un venait à leur rencontre, avant que l’homme assis devant ne murmure quelque chose à l’intention de la conductrice que d’abord il ne comprit pas, les essuie-glaces couvrant sa voix, la conductrice alors, qui avait reconnu l’homme depuis longtemps, ralentissant, précisant à son intention Ken, Ken le mari de ma sœur, et lui venant vers eux, ne prêtant d’abord pas attention à cette voiture qui se serrait sur le bord de la route, roulant un peu dans l’herbe, qui n’était pour l’instant qu’une voiture pareille à toutes celles, anonymes, des dizaines de promeneurs qui empruntaient ce chemin chaque week-end, histoire d’aérer leur famille, continuant de marcher sans rien remarquer puis finissant par lever les yeux, la conductrice ayant passé un bras par la fenêtre, agitant la main à son tour tandis que la voiture stoppait à sa hauteur
se disant à présent avec une pointe d’amusement (tandis qu’il s’asseyait dans le fauteuil que lui désignait la maîtresse de maison) que cet homme-là, Ken, qui marchait sur la route à si vive allure, avec son imperméable mastic et son sac plastique à la main, avait bien l’air d’un fuyard et qu’il savait désormais ce qu’il fuyait, Patsy voyez-vous était excellente en latin et en informatique, c’est la même chose n’est-ce pas, il faut avoir l’esprit logique, Patsy est douée d’un esprit logique, elle a un esprit incroyablement, extraordinairement logique, elle aurait vraiment dû s’occuper d’informatique, elle était faite pour ça parce que naturellement elle n’a aucun intérêt pour les gens et c’est heureux que dans son travail elle n’ait aucun contact avec le public, non elle reste enfermée dans son bureau, des dossiers uniquement des dossiers, c’est exactement ce qu’il lui faut, des piles de dossiers, j’ai appris que vous étiez passés hier chez elle pour l’apéritif, nous aurions dû y être, nous étions même invités pour dîner (lui regardant alors alternativement la photo dans le cadre de métal brillant posé sur la télévision et le visage de son hôtesse, photo, prise du temps de la splendeur, où elle posait à côté de son mari, plus jeune assurément mais pas tant d’années que ça en arrière, photo du temps d’avant, d’avant que son visage ne se transforme en cette cire molle qui lui balançait ses fanons sous le nez, d’avant que les chairs ne se mettent à couler comme une bougie en fin de parcours, c’était exactement cela, la regarder lui évoquait ce faux décor pour amoureux au fond de caves prétendument moyennâgeuses, les nappes à carreaux rouges où les chandelles dégoulinaient en rigoles au moment de payer l’addition), il y avait du poulet au curry, je le savais, Patsy me l’avait dit, son mari, Rajneesh, vous avez dû faire sa connaissance, fait un formidable poulet au curry, mais Ken ne le supporte pas, non pas même l’odeur, alors j’ai pensé que de toute façon il valait mieux la laisser avec les amis de son âge, qu’est-ce que nous aurions fait là-bas nous deux, que la jeunesse aille avec la jeunesse comme on dit, elle m’avait prévenu qu’il y aurait des restes, moi-même un jour j’ai voulu leur faire un poulet au curry, je leur ai servi à eux et aux enfants, ils ont trouvé que ça n’était pas ça, je n’ai rien dit, j’ai tout remporté, j’ai rajouté quelques ingrédients, j’ai rapporté le lendemain et ils se sont encore écriés que ça n’avait rien à voir, aucun succès, eh bien croyez-le ou non, le plus fort c’est qu’ils avaient raison, pourtant je ne suis pas si mauvaise cuisinière, mais mon curry était très en dessous, très très en dessous de celui que prépare Rajneesh, en même temps il n’a pas de mérite, non vraiment, d’ailleurs je le lui ai déjà dit, il voit faire ça depuis son enfance, sa mère, ses tantes, vous savez ces Indiens ont toujours des familles considérables, le curry c’est la première odeur qu’ils respirent, et en effet il en est resté, exactement comme Patsy l’avait prévu, pour ça elle a l’œil et c’était délicieux absolument délicieux, je n’ai rien dit à Ken, l’odeur seule suffit à le rendre malade, je suis passé prendre ce qui restait, j’ai installé Ken dans la cuisine devant TV News et je lui ai servi une salade et moi, je me suis enfermée dans la pièce à côté, divin tout simplement, j’ai mangé mon curry, Poonie d’un côté, Medley de l’autre, mes deux pinchers, Poonie c’est le nœud rose, Medley le bleu, ils ne me quittent jamais, naturellement je ne leur ai rien donné, les épices leur détruiraient l’estomac à ces amours, le gâteau au chocolat, c’est moi qui le fais, j’espère qu’il vous plaît, je vais vous expliquer, je mélange deux chocolats, mais vous prenez une part ridicule, vous supportez le chocolat au moins ?, elle tenait à présent deux boîtes qu’elle était allée chercher à la cuisine si promptement que c’est à peine s’il se souvenait l’avoir vue s’éclipser, une bleue sous le bras gauche, une ivoire sous le bras droit, comme ces ménagères s’exhibant dans ces publicités faussement comparatives pour des lessives, lui pendant tout ce temps essayant de ne pas sombrer, se demandant pourquoi il était si important pour elle de les ennuyer à ce point, et alors comme si elle avait lu dans ses pensées : vous allez trouver que je parle sans arrêt de nourriture, mais n’est-ce pas nous ne pouvons parler ni de sexe ni de religion alors qu’est-ce qui reste ?, lui songeant alors qu’elle n’était peut-être pas tout à fait aussi folle qu’elle en avait l’air, l’ivoire Chocolat Charbonnel un chocolat français 8 livres quarante et une boite beaucoup plus petite, l’autre beaucoup plus grande Chesternuts une livre vingt seulement, alors je mélange, on les trouve au Sainsbury du coin, ce sont mes petits secrets
feignant alors brusquement de se rappeler qu’il avait un avion à prendre, pensant de nouveau à l’homme marchant sur la route sanglé dans son imperméable mastic comme un major de l’armée des Indes, avançant contre la pluie fine, le haut du corps légèrement penché en avant, sa poche plastique à la main, parti, selon ce qu’il avait dit, lever des fonds pour la Recherche sur les reins, il bruinait toujours, l’orage n’allait pas tarder, est-ce qu’on levait des fonds avec un miteux sac plastique transparent alors que l’orage menaçait, l’image d’un major agitant sa clochette dans la rue à la façon des dames encapuchonnées de l’Armée du Salut au moment de Noël lui traversa l’esprit, mais haranguer les passants, agiter sa boite métallique en faisant tinter au fond la menue monnaie, épingler, qui sait ?, au revers d’un donateur, quelque petit fanion qui vous piquerait les doigts, il s’en sentait incapable tout à fait incapable, de toute façon avec ce crachin et ce qui s’annonçait derrière, les rues devaient être désertes, cette quête n’était qu’un prétexte et tous les copains du major étaient déjà réunis depuis longtemps au Four Roses occupés à vider des pintes à sa santé tout en se demandant quand il allait arriver, échappant enfin tandis que la porte de la voiture se refermait à cette tornade de paroles, songeant enfin tandis qu’il se laissait aller dans le siège qu’il était heureux de ne pas être le mari de cette femme heureux oui vraiment heureux.

Retour en haut de page

Gourmandises
Jacqueline Amiel-Lesling


Quand et comment peut-on croquer la vie ?

À la naissance, sur la douceur d’un sein,
En dégustant la saveur d’un lait
En disant « merci » ou « encore »
Par des cris intempestifs.
À sept ans, en grignotant la vie
Par gourmandise
Comme une véritable friandise.
Adolescent, jeune gastronome
En goûtant tout : les sports, les jeux,
Les livres, les mets et parfois l’amour !
En jeune amateur, on est friand de tout.
À vingt ans, fine bouche
On apprend à savourer les bons moments.
À trente ans, c’est la vie, avec finesse
Qui se délecte de nos belles années.
Tout doucement mais sûrement,
Par gourmandise
C’est la vie qui nous mange
Tout en entier.
Elle nous laisse toutefois le temps
D’être savourés, entourés, estimés
Aimés ou détestés.
À nous de le prendre pour l’apprécier.
Au petit coin du bonheur
et de la gourmandise

Retour en haut de page

Lydie Anglade


Ce matin-là, Nina se surprend à réveiller en elle son âme d’enfant. Dans une légère brise, des parfums épicés flottent autour d’elle et le temps d’un instant la grisent en la ramenant au plus près de son enfance.

Inoubliable, ce fumet aux saveurs colorées qui trônait sur la longue table en bois massif et qui au cours des années, avait fait le renom de la maisonnette. Ses hôtes, son père et sa mère étaient de condition modeste, mais nantis d’une grande bonté et du don du partage, leurs portes étaient toujours grandes ouvertes, et l’on pouvait sentir l’odeur du feu, entendre le crépitement du bois dans la cheminée. Une marmite d’eau chantonnait sur la large plaque en fer de la cuisinière, laissant échapper des arômes citronnés qui aiguisaient les sucs de la gourmandise.
Qui que ce soit, mendiant, fils du roi, pèlerin en marche vers son destin, pouvait entrer, s’asseoir sur les bancs en bois. Durant un moment, ils oubliaient leur détresse, leur solitude, apaisaient leur faim, et régalaient leurs palais gourmets. Ils appréciaient autant la chaleur des sentiments partagés que la tiédeur de l’eau citronnée.
C’est ce moment que choisit l’hôtesse de la maisonnette pour apporter le plat savamment préparé. Au fil des ans, pèlerins, fils de roi, inconnus, s’étaient habitués à apporter un petit quelque chose : pommes de terre, carottes, gibier ramassé dans la forêt, oignons, et avant d’épancher leurs cœurs et de se glisser dans de longues discussions, ils prenaient soin de les faire mijoter dans le grand chaudron noir recouvert de suie et déjà marqué par le sceau des ans.
C’est ainsi que notre maisonnette a élégamment pris le nom « Au petit coin du bonheur et de la gourmandise ».
Presque chaque jour, le festin prenait des saveurs nouvelles, tantôt sucré, tantôt aigre-doux, mais à chaque fois, les convives soulignaient les talents de la cuisinière et promettaient de revenir, tant leur appétit de bonheur et de gourmandise avait été comblé.
Dans la contrée, on ne parlait que de cette petite maisonnette devenue légendaire !
Un jour, le fils du roi se lève gravement après s’être délecté, et s’adresse à Nina, restée dans un petit coin reculé de la grande pièce.
« Je voudrais que des maisonnettes comme « Au petit coin du bonheur et de la gourmandise » fleurissent partout dans le royaume et je charge Nina d’accomplir cette tâche. »
Nina se montre très touchée et acquiesce de la tête. Elle sait que sa mission n’est pas facile. Quelques jours plus tard, elle prend son baluchon sous le bras pour aller semer dans le royaume les graines de la gourmandise et de la bonté.
La recette est toute simple :
Avec un petit rien dans un gros chaudron, on le remplit du désir de partager et d’être ensemble, à cela on ajoute un peu d’eau citronnée et voilà le tour est joué !
Soudain, un souffle d’air plus fort que les autres se lève tirant Nina de ses songes. Au seuil de son grand âge, Nina esquisse un sourire à la lumière du souvenir ou à l’éclat du rêve qu’elle a finement dégusté avant de nous convier à le savourer.


Retour en haut de page

L’histoire de ma vie de gourmandise
Aurore Armengue


Je me présente « Fragum » de mon nom latin, on m’appelle plus couramment la fraise. Tout le monde me connaît et m’apprécie. Je réveille les sens à ma vue, à mon odeur et à mon goût surtout.

D’un rouge vif, je suis irrésistible ; de ma chair tendre et délicate, je réveille les papilles ; de mon goût subtilement sucré et frais, je rafraîchis et l’on ne m’oublie jamais.
Mais savez-vous ce qu’était ma vie avant de venir me poser sur vos lèvres pour être savourée ?
Et bien je vais vous le dire. Tout d’abord, il y a la germination des akènes (pour vous éclairer un peu, ce sont les petites graines qui se trouvent sur mon corps). Cette germination donne naissance à un petit fraisier qui va se développer lentement durant le printemps. Puis, quand le soleil et sa chaleur feront leur grand retour, le fraisier se couvrira de petites fleurs blanches ou roses selon la variété. Et c’est à partir de là que je vais arriver, le réceptacle de ma fleur va grossir lentement et devenir charnu, je vais pouvoir prendre une belle couleur et me gorger de cette saveur si particulière qui est la mienne. Lorsque je serais arrivée à maturité, on va me cueillir et me manger.
Je n’ai pas une vie bien longue quand j’y pense, mais ce qui me rend heureuse c’est de faire partie de vos mets favoris. Cela réchauffe le cœur de me savoir aimée et appréciée. Si vous faites partie de ceux-là, n’hésitez surtout pas à me cultiver avec tout l’amour qu’un bon jardinier a pour sa récolte et je vous donnerai en retour un délicieux moment que vous seul saurez apprécier. Mais il est difficile pour moi de vous exprimer les sentiments qui me lient à vous par la gourmandise, car ils ne peuvent s’écrire, ils se vivent.

Retour en haut de page

Les gourmandises plurielles
Jacques Arnault


Je m’offre à votre gourmandise. Il n’avait su quoi répondre à l’appel au secours dans la seconde qui avait suivi. Des lèvres charnues couleur cerise en forme de cœur-de-pigeon étaient proches des siennes. Il s’en était éloigné dans un réflexe de prudence idiote parce qu’il se voyait trébucher, dans le même instant, monté sur le dernier échelon de l’escabeau, une main tendue vers le pot de confiture inaccessible placé sur le haut du buffet de grand-mère. S’il y avait un danger à courir, dans l’instant présent, c’était bien celui de choir pour se casser un membre ou pire se bosseler la tête. Après une ou deux tentatives infructueuses, il avait abandonné dans l’attente du bon plaisir d’une grand-mère inflexible.


Dans la présente situation, il était démontré que la gourmandise est un péché qui a toujours un goût de confiture. Cela lui avait été répété, à diverses reprises, alors qu’il voulait en terminer avec ce fond de pot de gelée de coings dont il faisait ses délices sans parvenir à la satiété. Il lui était ôté des mains avec ce sage conseil donné sur le champ : apprends à être gourmet plutôt que gourmand. Et le pot refermé offert à ses méditations de l’instant reprenait sa place en haut du placard avec ce conseil en ajout : il faut toujours conserver une poire pour la soif. C’est une question de volonté.

À huit ans, la leçon donnée à l’enfant qui a bon appétit est difficile à assimiler. Il veut grandir et pour grandir se nourrir. Gourmet ou gourmand, où peut se faire la différence sur les papilles goûteuses ? Il y avait bien une méthode à suivre pour l’exercer, satisfaire l’envie comme le font les pâtissiers avec leurs jeunes apprentis goûtant le beurre et le sucre en cachette. Le plus souvent, les hauts-le-cœur répétés, initiés par le foie qui chancelle et n’en peut plus sous l’apport de lipides et de glucides ingurgités en excès, les tempèrent. C’est un enseignement concret le plus souvent suivi après quelques journées d’expérimentation. Grand-mère, excellente pâtissière, ignorait superbement la formule : je ne tiens pas à ce que tu tombes malade, tandis que je protestais en lui serinant : j’ai encore faim.

Je m’offre à votre gourmandise avait-elle répété, les paupières clignotantes. La gourmandise, sous cette forme de péché offert par Éros, portes grandes ouvertes sur l’image de la luxure lui tendant deux bras, chuchotait à son oreille : je suis l’amour qu’il faut saisir avant qu’il ne vous échappe. Il en était aux prémisses d’une grande découverte des désirs qui peuvent engendrer une vie nouvelle dans une descendance. La jeune personne, la bouche en cul-de-poule exprimait la sienne dans l’invite qui lui était faite de bien vite la satisfaire.

Il y avait donc de par le monde plutôt des gourmandises plurielles, différentes entre elles, offertes aux tentations pouvant devenir multiformes sous l’empire des sens éveillés par l’insolite, soit par petites bouchées, à petits pas comptés, soit dans la fougue pouvant se prolonger en ivresses, jusqu’à plus soif, dans l’intempérance.

Des sons perçus par l’oreille sur des airs de java ou des airs d’opéra, des fragrances d’odeurs subtiles de jasmin, de muguet, de rose de mai, décelées par l’odorat, les saveurs sucrées, salées appréciées de la langue de toutes les nourritures terrestres englobant le boire et le manger, ce méli-mélo s’offrait au goûter selon l’heure et le jour pour jouer les prolongations parfois dans la nuit jusqu’à l’aube. Devait-on se presser pour consommer ce qui était tentateur ? N’y avait-il pas un temps pour tout, y compris celui de l’attente. Ce n’était que les excès en toutes choses qui semblaient condamnables dans les consommations toujours conseillées dans la modération plutôt que dans la formulation du tout ou rien. Il y avait un autre aspect exprimant les regrets issus des déceptions prévisibles qui n’auraient jamais le goût du revenez-y.

Je m’offre à votre gourmandise. C’était bien la première fois
qu’il était appelé à participer à une aventure inaugurant le premier acte d’une scène qui se jouerait sans répétition préalable. Voulez-vous jouer avec moi ? Alors si ce n’était qu’un jeu, c’était sans conséquences dans son imaginaire d’enfant qui s’était haussé sur la pointe des pieds pour atteindre ce fameux pot de gelée de coings dont il s’était repu pour tomber malade d’amour de la belle fille qui en demandait, tant et tant, pour le meilleur et le pire. Bien vu sous cet angle, il s’était comporté normalement dans un premier temps, pour devenir dès le deuxième acte, plus fin gourmet que gourmand.

Retour en haut de page

La gourmandise
Monique Arragon


La gourmandise est une église

Qui puise ses parfums d’encens
Dans l’enfance tout simplement
Et s’installe très sûrement.

Je t’ai vue l’autre jour, bravant tous les dangers
Tout en haut de la tour, dans le plus grand secret
Allant vers l’au-delà, voler du chocolat
Petite, je te le demande ?

Maman, je suis une gourmande.

Je l’ai mis dans ma bouche et j’ai fermé les yeux
Sa douceur qui me touche, c’est le souffle de Dieu.
Et j’aime le manger dans ma chambre seulette,
À l’endroit où le soir, je cache ma dînette.
Dans l’assiette sacrée, quelques feuilles de menthe
Et dans la tasse verte, des pétales de roses du jardin éphémère.
Senteurs de romarin, présence du divin.
Je le savoure aussi dans le bleu du salon
Tentures de velours, tâches de papillons.
Mes mains sur le tissu ; là, je fais attention.
Sais-tu qu’il est parfois, et sans que je le sache,
Dans le son de ma voix, quand je ris, quand je chante ?

Oui, je sais tout cela…
Petite, il faut que je te dise : c’est un défaut, la gourmandise !

Retour en haut de page

Autre Gourmandise
Danielle Bal


Ils sont assis, là, sur le pont, les jambes pendantes.

Ils veulent voir le soleil se coucher.

Brisant le silence, elle demande, très sérieuse…
« Dis, ça veut dire quoi « l’Amour » ?
– C’est quand on dort dans le même lit.
– C’est pas quand on s’embrasse sur la bouche ?
– Oueh, aussi, et quand on fait un enfant.
– Si on n’a pas d’enfant, y a pas d’amour ?
– Ben si, du moment qu’on dort dans le même lit »

Il commence à balancer ses jambes dans le vide.
Elle en fait autant.
Il accélère, elle aussi.
Rires !….
 
D’un coup, elle s’arrête…
« Maman dit toujours qu’il n’y a rien de mieux que « l’Amour Fraternel ». C’est quoi « l’Amour Fraternel » ?
– Ça, c’est quand on est frères et qu’on s’aime bien.
– Pour les sœurs, ça marche pas ?
– Bien sûr que si.
– Faut pas coucher ensemble ?
– Mais non, pas là !
– C’est l’Amour quand même ?
– Oueh, mais pas le même.
– C’est un autre Amour alors ?
– Oueh ! »


Elle accroche ses deux petites mains aux barreaux du pont, appuie son front… L’eau court, tranquille, à six mètres en contrebas…
Puis, lentement, elle se retourne vers lui…
« Mamie, elle, elle dit que le plus important, c’est « l’Amour du Prochain ». C’est quoi « l’Amour du Prochain » ?
– C’est quand on aime les autres.
– Quels autres ?
– Tout le monde.
– Ah bon ? Même ceux qu’on n’aime pas ?
– Ben non, si tu les aimes pas, c’est pas possible ! »

Troublée, elle se met à triturer les quatre pissenlits ramassés en chemin…
« Et quand Papi dit qu’il a « l’Amour des plantes », c’est un autre Amour, encore ?
– Oueh. Ça veut dire qu’il aime les plantes, les voir, les toucher… s’en occuper, quoi !
– Alors, c’est pas obligé d’être deux pour l’Amour ?
– Ben si.
– Mais les plantes, elles aiment, elles ?
– J’sais pas. Tu compliques ! »

Elle lance les fleurs dans l’eau, court de l’autre côté du pont pour les voir disparaître emportées par le courant, revient, puis, accroupie près de lui…
« Dis ? L’Amour, c’est sale ?
– Pourquoi tu dis ça ?
– Parce que Papa, y dit toujours qu’il a de l’Amour Propre, lui.
– Mais non, ça, ça veut dire qu’il se laisse pas faire.

Elle se redresse alors et, dans un profond soupir…
– Tous ces Amours, j’y comprends rien, moi !
– T’inquiète ! Si je te dis : « Je t’aime bien, petite sœur », tu comprends, non ?
– Oui…
Mais elle ajoute aussitôt…
« Je t’aime bien »… c’est mieux que « je t’aime » sans « bien » ?
– Tu compliques trop. T’agaces !
– Je voulais juste savoir ce que c’était l’Amour. Maintenant, je suis tout embrouillée.

Dépitée, elle va s’asseoir au milieu du pont, croise les bras et boude.
Il la rejoint et doucement…
– J’t’explique.
Tu vois, toi et moi, on est bien, ici, à regarder le soleil se coucher. Ça me plaît d’être là, avec toi. Je ne voudrais pas être ailleurs, ni avec personne d’autre. Tu comprends ça ?
– Oh ! oui, moi, c’est pareil !
– Et bien, c’est ça l’Amour.
– Là, je comprends… Et les autres Amours alors ?
– On s’en fout !
– Oueh, on s’en fout ! »

Soulagée, elle accepte de se lever.
Ensemble, ils reprennent leur poste d’observation.
Elle glisse sa main dans celle de son grand frère… et le soleil peut enfin faire ce qu’il a à faire.

Retour en haut de page

Mémo
Josiane Barizza

Je suis le MOT,
            je suis le METS.

Je suis,
    le mot à mot de l’arbre des délices,
    et je glisse, avec malice, au creux
    du labyrinthe miellé,
    du Palais de la Pensée.

Je suis le MOT,
            je suis le METS.

Aux temps du premier balbutiement
        j’explore
d’un frémissement doux,
le suc étoilé, de trémolos suaves,
qui se hissent,
        aux lices
des lallations palatines
tièdes et sucrées

Des MOTS-CARESSES,
coule le lait de l’ivresse.
De son nectar, il aiguise
mes papilles paillettes pamoisées de plaisirs.

De ce coulis de langage émaille une arborescente ascension de sensations sublimes
veinées vers des monts extatiques.

Je suis, celui qui dévoile et dénude le parfum masqué d’une Terre d’Ambroisie, convoitée et oubliée.

Je suis le MOT,
            Je suis le METS.

Au banquet de la « gaie-raison »
Je délie les langues.

L’esprit y frémit à feu doux

Les sens se mêlent et s’élèvent en volutes subtiles rencontrant aux pas sages, quelques ondes égarées.
Ainsi…
Le vaisseau des hédonistes amphitryons déploie ses ailes et poursuit son envol.

Les voyageurs sans bagage se déplacent vers des pays légers aux mille voluptés, saisissant dans leur sillage toutes les saveurs de ces nouveaux continents nés de l’échange.
Dans cet AILLEURS, unifié, se tisse et se noue la danse du non-temps, paradis retrouvé aux parfums enivrants.

Sur ce ciel de Jouvence, un sillage sensuel dessine l’éternité « des plaisirs et des jours » suggérant alors la forme d’une petite espérance… : un possible chemin d’humanité !

Retour en haut de page

Gourmandise
Camille Barthélémy


Nous sommes tous assis autour de cette table

Où foisonnent cristaux, argent et porcelaines.
Les convives, joyeux, échangent des fredaines…
Ce repas vaudra-il que j’écrive une fable ?

Regardant à ma droite, je suis interpellée…
L’embonpoint d’un vieil homme est confortablement posé
Sur un siège épousant ses formes généreuses.
Il sourit par moments, seul dans sa nébuleuse…

Ses yeux, à demi-clos, laissent imaginer un félin aux aguets…
Son regard orienté vers les cuisines trahit son impatience
Ses doigts pianotent un hymne, que je crois deviner
En l’honneur de Dame cuisinière, en l’honneur de sa science…

Une agitation, parfois, le replace, d’une fesse sur l’autre,
Il marmonne dans sa barbe, peut-être une patenôtre,
Pour remercier le ciel du moment à venir
Mais que le temps est long, il faudrait en finir…

Attendrait-il quelqu’un ? Mais oui, ou plutôt quelque chose…
Le premier plat servi suffit à l’éveiller.
Son visage s’anime, ses joues deviennent roses
Son front brille soudain de gouttes de rosée…

Et maintenant, que l’agape commence…
Son œil s’est allumé, il devient convoitise,
L’eau me vient à la bouche devant sa gourmandise
Ce voisinage est pour moi une chance…

Il fixe sur sa veste, plein de délicatesse
Une serviette blanche qu’il lisse avec amour…
On devine chez lui un soupçon de finesse,
Et une joliesse fripée au fil des jours…

Le foie gras apparaît, baignant dans un coulis,
Le menu, à nos places, laisse entrevoir la suite…
Des volailles, des viandes, des champignons, des frites
Des fromages variés et des pâtisseries…

Le fumet de ce plat fait frémir ses narines,
Il ne voit plus personne, ni voisin ni voisine,
Avale bruyamment l’eau qui envahit sa bouche,
S’installe avec langueur, comme sur une couche,

Il couve du regard son assiette garnie
Son estomac est plein d’un furieux appétit ;
Son œil reflète des couleurs outre réalité
Sur ses lèvres, un sourire s’est dessiné

Il lèche ses babines, plonge dans le bonheur…
Il prend la dive nourriture entre ses dents,
Goûte, attend, savoure, mastique doucement…
Sa bouche se transforme soudain en une fleur.

Il jette un œil au ciel, s’applique à respirer…
Du coin de sa serviette, il tamponne ses lèvres,
Saisit fougueusement son verre pour l’embrasser
Reprend une bouchée puis une autre, avec fièvre,

Il gémit mmmm ! Il sourit ! Et il soupire d’aise
Son regard, maintenant, ressemble à une braise…
Il se penche vers moi et laisse déborder
De sa bouche gourmande toute une symphonie
De vocables magiques, clamant en harmonie
Les couleurs, les odeurs, les goûts de ce dîner.

Son regard devient trouble, trêve de bavardage,
Goujat qui ne voit pas la couleur de mes yeux !
C’est un autre plaisir qui le rend bienheureux…
Devant ces plats divins, il ne peut être sage…

Retour en haut de page

Entremets mots
Régine Blancard


À la grande table disposée en carré, quarante personnes sont invitées.


Les assiettes de porcelaine blanche et leurs couverts d’argent se côtoient à espaces réguliers sur la longue nappe blanche. Pour chaque convive, trois verres à pied s’alignent comme des petits soldats de cristal. Les serviettes damassées blanches sont l’élément confort de cette beauté froide, la joue se frotte à la douceur de la fibre.

Au centre, sur le sol, comme au fond d’un bassin tapissé de blanc, des bouteilles vides se tiennent debout dans la lumière. Les jeux d’eaux sont à fleur d’imaginaire, les jeux de lumière ruissellent dans un clapotis irréel.

Les invités ne se connaissent pas, les quatre derniers arrivés prennent place au centre de chacun des quatre côtés.

Les serveurs prononcent quelques mots de bienvenue et d’agréable soirée, le maître d’hôtel annonce le menu, neuf plats, neuf créations du chef cuisinier puis dans un ballet ordonné et méthodique, ils servent le vin blanc qui accompagnera les mises en bouche. Les verres se perlent de rosée tandis que la conversation s’engage.

« Vous aimez ces soirées entre amis ? »
Lieux communs, sentiers battus et chemins délirants, le fruit des réflexions est celui de la carte génétique. Un fruit qui, le long des routes hasardeuses d’un destin programmé, s’est gonflé de certitudes, celles des autres, s’est armé des meilleures défenses, les siennes. Rien ne s’invente, rien ne se crée, tout se répète. « De l’inné, de la prédétermination et de la liberté » pourrait être le sujet du monologue suivant. L’un parle, trente-neuf acquiescent et sourient, la soirée se veut convenue, elle ne l’est pas.

Les plats et les vins se succèdent, les propos s’échangent. Finesse des mets, délicatesse des sauces, élégance de la présentation. Chaque œuvre est un chef-d'œuvre, chacun goûte les saveurs, chacun savoure les mots, chacun déguste les mets, chacun se gorge de vie.

Les coquillages dans leur sauce rouille apportent à la photo la note rouge indispensable dans l’harmonie des verts bouteille, reflets de matière, de teintes, de galbes et de lignes au centre de la table. Ce centre où l’éclairage diffus se diffracte en éclats lumineux pour créer une constellation si vaste, si profonde qu’elle fascine et entraîne loin les regards et les émotions.
La conversation s’aventure sur le terrain glissant de la politique. Le sourire est de rigueur, le sourire seul, sans la rigueur. L’un développe sa thèse de non-politique, 39 écoutent tout en mangeant à petites bouchées. Les uns succulent les développements de la pensée, les autres développent leur qualité innée, celle de la mastication appliquée et consciente de la chose succulente. Les uns cherchent dans les méandres de l’argumentaire une position à ébranler, des idées à contrer, un édifice à fragiliser, des étais à faire voler mais les mots les surprennent, les questionnent, les égarent. La politique n’est plus que construction verbale, le discours ne sert plus que la langue, les mots ne sont plus que mots. Quant aux autres, ils savent trop qu’en politique, il faut être du bois dont on fait les langues, ils préfèrent donc garder la leur souple contre le palais pour déguster le très tendre carré de biche dans son coulis d’airelles.

Les plats, les vins, la parole circulent. Les convives accueillent chaque plat dans une excitation mêlée d’impatience et de curiosité, ils dégustent chaque mets dans un plaisir mêlé d’esthétique et de saveur. Les invités guettent l’amorce d’une nouvelle piste de réflexion.
« Vous avez peur de la mort ? »
Les thèmes se suivent comme une liste impromptue.
« Non ? Oui ? Peut-être ? »
Qu’importe ! Elle nous a donné rendez-vous et ces instants délicieux en font l’attente plus douce. La réponse est une musique, une improvisation autour du thème et à nouveau, la magie opère, la mélodie nous transporte bien au-delà du thème. La mort est un voyage dans le temps, dans les âges, dans les traditions. Elle est un rituel avec ses codes et ses symboles, ses sentiments et sa mise en scène. Comme ce repas que tous partagent et que chacun prise selon son être.

Les serveurs apportent le neuvième plat. Ils disposent quarante assiettes d’une délicate composition de sorbets sur lanières de mangues séchées, feuilleté aux trois chocolats et délice de moka aux effilés d’amandes lové dans le creux d’une orange confite. Le repas se termine dans un croisé de douceur et d’acidité, de fraîcheur et de légèreté. Une très longue et très fine flûte de champagne invite au compliment.

Les serveurs se sont rassemblés, les quatre derniers arrivés les ont rejoints, tous s’inclinent. Trente-six applaudissent, la Compagnie Styx Théâtre nous a offert cette merveilleuse soirée gourmande, gourmande de mets et de mots.

La Cie Styx Théâtre était l’invitée des Pronomades à Labroquère en Haut-Comminges en mai 2006 pour un « spectacle à table, Entremets-entremots ».

Retour en haut de page

Un soir
Claudine Boussaha


Un soir, où, certaines choses passent mal, j’ai envie de faire un petit alphabet de mots qui me restent sur le cœur, et pour que ces mots soient plus légers, ils seront tous comme une crêpe Suzette, en « ette ».


Alouette sans tête de mon enfance, fine tranche de bœuf tartinée par maman, d’ail et d’oignons, de persil et de poivre hachés à la main sur une vieille planche d’olivier, roulée sur elle-même, retenue par une ficelle et ajoutée à la macaronade, un soir d’été, au bord de la mer…
Boulette de viande à la brune croûte légèrement caramélisée, fourrée de pignons, si blancs, si tendres, si chèrement mangés, car il en a fallu des coups de pierre aux petites mains d’enfant pour arracher, à la pigne tombée du pin, son fruit, si jalousement protégé.
Croquette de pomme de terre trempée dans une moutarde à l’ancienne où le fondant de la patate se mélange à la graine qui craque encore un peu sous la dent.
Danette, bue en cachette sous la couette.
Finette, petite chienne que l’on mangeait de baisers, allongés sur la moquette.
Galette fourrée à la frangipane à la pâte feuilletée, si beurrée que les doigts en tachaient les feuilles du livre de lecture.
Hommelette, celui dont on n’a jamais avalé le sale coup qu’il nous a fait.
Ilette, notre petite île qui nous manque tant que l’on en a mal au ventre quand on y pense.
Juliette de légumes, obligés de la manger sinon pas de danette.
Kanette glacée de soda trop sucré.
Lunettes sans lesquelles la grand-mère ne pouvait pas nous préparer la dînette.
Miette de tout ce qui pouvait se manger…
Nonette, petit pain d’épice au sucre glacé que maman me donnait si j’étais sage. J’en ai pas souvent mangé, c’est pour cela que je les trouvais si bonnes.
Oubliette dans laquelle la plupart de mes bonheurs culinaires sont tombés.
Paupiette de veau, je n’ai jamais goûté celle de Paulette, cela me manque et ma jeunesse aussi.
Quoquillettes, si banales mais dans lesquelles j’ai rencontré le plaisir de la lecture. Enfant, nous avions un petit livre intitulé « la fée Coquillette », sponsorisé par une marque de pâtes, mais l’histoire de cette fée, qui apparaissait dans la maison d’un pauvre bûcheron dont les enfants n’avaient plus rien à manger et qui lançait toutes sortes de pâtes, dont des coquillettes jaune doré, m’a ouvert l’appétit de la lecture et m’a donné faim d’histoires.
Rainette qui croasse si joliment et dont je ne mangerai jamais la douce cuisse.
Saucissette à l’apéro du camping des Flots Bleus ?
Tartiflette, souvenir d’Alsace.
Uvette, petite grappe de raisin que l’on oubliait lors des vendanges de ma jeunesse.
Vivette, parce qu’elle était belle à croquer.
Double Vivette, parce qu’elle était brune et Arlésienne…
X ette pour tous les mets qui m’ont rendue la joie, un instant.
Yvette, la sœur de Vivette, moins appétissante, imbuvable même.
Zézette du Père Noël est une ordure, toujours un vrai régal !

J’ai oublié anisette, nuisette, épuisette, assiette, fourchette, crevette…
Et si, pour terminer ma nuit, je me mettais à la diète et provoquais une disette ?

Retour en haut de page

Mon petit Délice
Corinne Bressole


Mon petit Délice

Merveilleux Mystère
Couleur pain d’Épice
Dans les bras de ta Mère.

Tu es venue combler mon cœur
Comme une deuxième friandise
Un supplément de gourmandise,
Avec ta sœur, une montagne de bonheur.

Ma petite amande, mon sucre d’orge,
Mon bon et doux lait a coulé dans ta gorge,
Puis je t’ai cajolée, embrassée, dévorée,
Car ta peau était délicieuse et toute dorée.

Tes pas ont grandi, le temps a passé,
De ma vie, petit à petit tu t’enfuis
Pour t’envoler vers ta destinée
Mais je te garde dans mes entrailles, sans bruit.

Mon petit Délice
Merveilleux Mystère
Douceur Mandarine
Ma précieuse Amandine !

Retour en haut de page

Sourire de gourmandise
Patrick Emmanuel Bresson


Il, l’autre, compense son manque d’amour câlin par l’amour compulsif de la nourriture. C’est cela la gourmandise, péché capital qui peut se convertir aussi en gloutonnerie, bacchanale romaine, pléthorique luxe gastronomique, débauche culinaire, spécieuse orgie du palais, remplissage stomacal éhonté, convoitise gustative, sensualité ébranlée par l’hyperstimulation de la vue, de l’odorat, du toucher et du goût. Ubuesque grande bouffe, infernal grangousier. Dieu dans son infinie miséricorde donna de la saveur aux aliments. Pourquoi ? Vaste question métaphysique que le génie de l’homme exècre.

L’humain, dans sa recherche effrénée du raffinement et du plaisir, maria les goûts afin de flatter les récepteurs gustatifs des plus ou moins nantis jusqu’à leur en faire « péter » le nombril.
Le démiurge avait-il fixé une limite à ces investigations de civilisé ?
Quel théologien sérieux eut pu offrir une réponse à ce dilemme cornélien ?
Laissons là ce chapitre insoluble et méditons plutôt sur le beau, le bon, le vrai du désir simple de croquer une fraise des bois au parfum délicat, une framboise acidulée, une cerise sucrée un soupçon amer, une pomme juteuse, âpre en tanin que la tavelure n’a point épargnée, la suavité non pareille de la myrtille sylvestre, le bon pain d’épices fabriqué par grand-mère qui dans sa grande mansuétude connaissait la nature et lui parlait depuis son cœur. Que les mots s’arrêtent à la lisière des sentiments pour exprimer l’émotion d’un souvenir magnifié par la mémoire affective, cela nul ne peut le nier. Le règne de la subjectivité en la matière s’impose avec véhémence.
Les carottes sont cuites. Le dîner de madame est servi. Ventre affamé n’a pas d’oreille. Des goûts et des couleurs l’on peut toujours discuter. Chacun perçoit midi à la porte de sa bouche comme il l’entend. Trêve de facétie ; bonheur du bruit de la mastication lorsque le moelleux et le croustillant s’allient infiniment sur les portées caramélisées, sur un arpège poivré, sur une aria poire belle-Hélène ; là, un temps de silence nous gagne. Fierté des énergies du ciel et de la terre, illustres légumes, herbes aromatiques inondent le potager de leurs fragrances échevelées. Les couleurs et les lignes en bataille rangées sentent les casseroles qui les viendront surprendre. Il y a des notes qui se marient entre elles et d’autres non, nous dit le musicien. Le peintre doit en dire autant des formes et des sensations colorées. Le talentueux cuisinier aussi puisqu’il apparie les ondulations savoureuses que la matière organique libère en une savante alchimie un tantinet coquette, un chouïa toqué. Oui, l’idéal des fourneaux attire, il réjouit l’âme pour la convivialité qu’il instille, convainc le rabat-joie le plus hystérique, ramène le mari volage dans le giron familial auprès de sa cuisinière d’épouse. Vive le son des cinq fourchettes, vive le son du canon de rouge que l’on tire-bouchonne. À bas la tournée des popotes. Que les chimistes de l’industrie agroalimentaire nous épargnent leur cuisine du diable et les maîtres queux nous rendront un service grandiose en cultivant l’art de la table avec le plus frais des engouements, la plus pure joie de régaler nos humeurs enfantines sans les artifices de Mammon, dieu de l’argent aigri d’avidité. La nappe diaprée, les couverts argentés, le cristal de bohème, les irisations des bocaux à bonbons, tout ce qui enveloppe le goût l’associe à lui-même. Du merveilleux dans les assiettes, de l’inédit traditionnel, du confort non-conformiste, enfin de l’éveil à la spiritualité des sens. Entrechoquez vos gobelets, gobez chaque bouchée dans l’enthousiasme. Soyez douceur de vivre au paradis des faméliques.

Retour en haut de page

Groumand
Alan Broc

Sèi pas groumand. E lou sèi pas estat. Jamai !

Même tout petit, je détestais la confiture, cette chose dégueulasse qui pègue, au goût douçâtre qui fait vomir !

Même plus tard, en grandissant, quand on découvre que la gourmandise n’est pas le péché le plus grave, j’ai gardé un mépris tout spécial pour la gourmandise. Le gourmand est moins criminel que l’assassin, moins dangereux, mais bien plus méprisable.
Acò’s almen ço que pensèri durant loungtemp.

Une de mes grandes humiliations d’adolescent a été une erreur judiciaire que j’ai subie. Eram en vacanso’ en Nalto-Lèiro ambé ma familho, moun ouncle e ma tanto e lours efonts, amai mi grand-parents. E uno de mei cousino’ avio minjat gairebé souleto touto una bouito de choucoulats precious.
E coumo iéu eimavi lou choucoulat – la soulo lepetario que m’agradavo, tant vau dire – ma tanto m’avio acusat del crìmi.

Ça avait provoqué un drame terrible. Ma grand-mère avait pris mon parti devant l’énormité de l’accusation. Elle avait fait un beau scandale, avait attrapé mon grand-père par la manche et dit devant toute la famille : « Allez, viens Pépé, on s’en va. » Et au sommet de la colère, avait ajouté « Anam i Pendrèus, à l’oustalario. Vau mai demoura à l’oustalario que dinc una familho de moustres ! »
(Les Pendreaux étaient le village voisin)
Eram partits toùti tres, digne’ e furious, d’un cop de pè, faire li quauques sièi kiloumetre’ entremiej li dous vilatges. La familho nous avio ratrapats en veituro, avio damandat perdou. E soulomen après que moun inoucencio fouguet estado tout d’à ple recounegudo e ouficialisado, aviom counsentit de nous’n vira, mès, eram tournats de pè, per faire senti is autri qu’èrou enquèro per miejo-ouro de mounde gaire frequentable.
Nou, vesetz, es ouficiau : sèi pas groumand.

E pamen parlavi auvernhat. Parlavi aquelo lengo que crezio la lengo del Cantau soulomen e de la Nalto-Lèiro. La parlavi per qu’à l’epoco, om poudio pas se dire Auvernhat sens la parla. Mas la lengo seriouso demouravo lou francés.
Et comme tout Français, j’avais l’idée, très constamment suggérée par l’école, que l’anglais est la langue la plus parlée au monde, mais que ce n’est que la langue des commerçants, des fanatiques religieux, et des trafiquants de drogue, et que la deuxième langue du monde, par ailleurs langue des intellectuels et des artistes, des savants et des gens sensibles, était le français. Quelle chance j’avais eu de naître Français et pas Italien ou Espagnol ! Heureusement que je n’étais pas Allemand : j’aurais été obligé d’apprendre le français, langue si raffinée et si difficile !

Et un jour, toujours l’année de mes quinze ans, à un stage de musique, bien loin du Pays d’Oc, à Amiens, j’entends deux types qui parlent auvergnat : un auvergnat bizarre, mais de l’auvergnat, sans aucun doute. Je me mêle à la conversation : ils sont Toulousains ! Le toulousain est un dialecte auvergnat, pécaïre !
Et ils m’expliquent que oui, que non, enfin que tout ça, c’est de la fameuse langue d’Oc – on m’avait appris à l’école qu’elle avait disparu au Moyen Âge – et qu’elle se parle dans 32 départements, et que donc il est normal que nous nous comprenions.

Un jour de la fin de l’été 1970 j’ai donc perdu ce complexe de supériorité des Français envers les autres langues que l’anglais. Toutos veniou impourtantos, toutos veniou poulidos.

En vérité, si l’on parle de la beauté phonétique, la langue d’Oc et l’italien rivalisent pour la palme. C’est un fait objectif : il n’y a aucun phonème qui bloque la gorge ou la bouche des chanteurs d’opéra dans ces deux langues. Mais même les langues les moins musicales ont des moments gracieux. Même en dehors de ces moments-là elles ont quelque chose qui suscite l’intérêt : l’arabe avec ses mots juxtaposés, sans syntaxe, est plus concentré pour les phrases fortes, le breton à l’inverse avec sa syntaxe riche et souple donne, aussitôt qu’on commence à le bafouiller, une grande liberté, une grande aisance de la pensée.

Aprenguèri de tiro toutos lei lengos latinos, sounque lou sarde, qu’èi pas troubat cap de lhibre per l’estudia. Mas un journau me permetet de me’n faire uno ideio.
Bien sûr, j’ai gardé et amélioré mon allemand scolaire, mais j’ai fait aussi des incursions dans diverses familles de langues : en panachant le serbo-croate qui me sert de base, je peux parler avec les Slovènes, les Slovaques, les Russes (et donc aussi les Tadjiks ou les Turkmènes). Ma fierté du moment est de commencer à parler potablement le breton. Donc, bientôt je pourrai bafouiller un mélange de breton et de gallois et de cornique.
Bien sûr, il y a des langues difficiles à apprendre, mais on peut toujours savoir quelques mots de basque, de nahuatl (la langue des Aztèques), quelques phrases de hongrois.
Les langues que je parle le moins gardent leur mystère et leur nouveauté : Ió napot kívanok, Kisaszony ; kernek, Hol van an Erszébet Tér ? (Boujour, madamisèlo, vous prègui, ount’ es la plaço Sissi ?)
E quand avetz l’aurilho parado e que damandatz al mounde so que parlou, sou countents de vous hou dire : atau èi aprés quauques mots de berbère, d’aramean, de finlandés….
E de cops Diéu ajudo lis inoucents. Me desoulavi de saber pas à qué semblavo lou criviche (ou belorusse), e vaqui qu’à duos ouros del mati al miej d’una charrèiro de Toulouso te troubèri en 1992
un journau entitoulat «». Imaginatz coumo èri
countent !

Bref, je suis devenu un gros gourmand, un galufèrno comme on dit en oc, gourmand de langues et de mots, de chansons et de poèmes (même dans des langues que je ne parle pas) ; j’ai dans la tête des vers bretons de J.P. Calloc’h, un poème hongrois de Szózat, une chanson de Feirouz, plus une chanson libanaise populaire, une
chanson serbe : «»
« Tamo daleko, daleko kraj mora, tamo je selo moje, tamo je
ljubav moja. »
« Alai lonh, dinc lou païs de la mar, alai i o moun vilatge, alai i o moun amour. »

Je viens de relire le roman « L’auro fugidisso » du romancier Bernat Giély. C’est l’histoire d’un homme d’Oc, d’un Provençal, qui se retrouve en Floride dans les années 40. Il finit par vivre avec les Seminòlis, les premiers Américains, les vrais autochtones de Floride.

Ounde podi saber à qué semblo la lengo Seminolo ?

Pacienço : peut-être qu’un jour je trouverai dans la rue un journal en langue Séminole.

En attendant, je me console en me répétant le début de ce conte nahuatl :
« Sepa, se sochitl, se istaxochitl nepetech. Otonac, iwan in tepetl opoponac, iwan in tepetl nemiya. Opoquinqueniya uel atla. »
(Un cop, una flour, una floureto costo la mountonho. Faguet chaud, e la mountonho fumet, e la flour viscavo. Deziravo forço aigo.)

Retour en haut de page

Menu de fête
Sylvie Brousse-Bournet

L’appétit à bras-le-corps…
Vous m’en direz des nouvelles ! ou plutôt non merci, ça ira !

Apéritif :
Kir hépatum et ses amuses-burp
Tranches de cirrhose, cacahuètes biliaires…

Entrée*
Polypes mariniers sauce-sang
Ou
Assortiment de ‘chirurgeailles’ et autres saucissons
de comédons aux ailes des automnes

La résistance*
Fond de pieds en cornes talonnières et œil-de-perdrix valgus
Ou
Bourrelet rôti bien ficelé et sa farce intestine à la mode du temps
Ou
Cari de mycoses et Chicots garnis

Dessert*
Pièce Montée ‘silicone ajouté’
et ses 1000 choux-seins à la crème de lait

Boissons
Cuvée sueur d’aisselle, vendange tardive
Perlé grande canicule, domaine du caniard grandé
Cidre Adam Brut, pays des Barbes
Jus de chaussette 100 % pur godillot
Snif (liqueur des lacrymes)

* selon arrivage
… ça ira ?

Retour en haut de page

Eté Hiver
Marie Canal


Ils nous allèchent à tous coins d’yeux

Chacun s’engraisse de plaisir
Et paradoxe, ils nous vendent
Des produits pour nous faire mincir

Il faut maigrir voilà l’été
Si vous voulez être emballées
Dans vos nouveaux maillots achetés
Ou par le beau garçon d’café

Commercée est notre société
Pourvu qu’ils vendent et qu’vous achetiez
Mais ne vous laissez pas piéger
Écoutez votre corps parler.

Retour en haut de page

Gourmandise
Françoise Capoen


Sucré, fondant, le chocolat m’emmenait dans une autre dimension, là, où la gourmandise est loi et le plaisir respiration. Jules-Edouard, mon gros nounours, y vivait. Il sentait bon la guimauve.

Allongée, les yeux mi-clos, je me voyais princesse d’un royaume de douceurs. Jules-Edouard montait la garde à l’entrée de mon château de pain d’épices armé d’un sucre d’orge. Des elfes en forme de berlingot de toutes les couleurs et la fée Pomme-Cannelle protégeaient mon royaume. Rien ne pouvait m’arriver, confiante, je pouvais laisser mes papilles découvrir toutes les nuances du chocolat noir qui fondait tout doucement sur ma langue. Petit à petit ces arômes m’envahissaient, je ne vivais plus que par le plaisir… La petite fille qui existe toujours en moi pouvait exister pleinement.
Le téléphone a sonné, le monde de l’enfance s’est envolé. Mais toujours dans mes rêves, la princesse Gourmandise s’endort le soir, son nounours dans les bras et ça sent bon la guimauve.

L’Amour avec gourmandise !!!
Jean-Louis Carrière
Ces yeux pleins de gourmandise,
Mon fils, je les ai bien vus,
Pour cette jolie métisse,
Envoûtante avec son ventre nu,

Tu sais garçon, les femmes,
Sont toutes, par Amour, exquises,
Un jour tu trouveras cette âme,
Avec qui tu partageras cette gourmandise,

À ce moment-là tu seras heureux,
De l’avoir dans ton coeur, comme une friandise,
Tu croqueras la vie, bienheureux,
Avec envie et gourmandise,

Profitez de vos corps langoureux,
Laissez-les parler sans couardise,
Les années les rendront noueux,
Gardez alors vos yeux pleins de gourmandise,

Avant que cela soit apathique,
Par balourdise ou flemmardise,
Faites de cette relation poétique,
Un Amour qu’on croque avec gourmandise.

Retour en haut de page

La poire
Pâquerette Charlas


Il était une fois quatre enfants sages… Hum hum ! Bon d’accord, reprenons :

Il était une fois dans un petit immeuble, quatre enfants aussi sages qu’on peut l’être quand on a huit ou neuf ans, une imagination fertile et l’énergie infinie des êtres sans soucis.
Caché derrière la bâtisse, un espace, une cour herbue, pas vraiment un jardin et plus tout à fait une cour ; entourée de hauts murs d’où débordaient les branches touffues d’arbres exotiques plantés dans des jardins sauvages et extraordinaires, mal entretenus par des propriétaires absents. Le mur ne nous empêchait en rien de visiter ces jardins, ils étaient plutôt une invitation aux escalades : nous gravissions l’Everest, l’Annapurna ou le mont Fuji. Les jours de grand vent, ils étaient la mâture des navires de pirates célèbres, Barbe Rouge et Barbe Noire réunis pour vaincre le monde !

Une de ces propriétés était habitée et nous évitions d’y entrer, simplement nous contournions l’endroit en jouant les funambules sur le faîte de la muraille, assez rapidement toutefois pour éviter de nous faire surprendre par les habitants du lieu.
Un jour pourtant, nous nous arrêtâmes justement à cet endroit précis ; il y avait en contrebas et au milieu de la pelouse, un tout petit arbre.
Accroché à une de ses branchettes, un fruit, un seul et unique fruit : une poire déjà grosse mais encore verte. Pas un de nous ne dit un mot ou ne fit une quelconque réflexion ; mais à partir de ce jour, mûs par une sorte de pouvoir télépathique, nous nous retrouvions quotidiennement là, pour guetter la croissance du fruit fantastique. Il enflait démesurément et prenait une belle couleur jaune des plus appétissante.
Un jour enfin, il nous parut prêt ; le plus agile d’entre nous descendit, rampant et se cachant d’arbre en arbre, parvint au petit poirier. Il tâta doucement le fruit, le cueillit puis le tenant dans ses deux mains, revint en courant.
Nous l’aidâmes à remonter le mur et vite, nous allâmes dans un de nos repaires le plus secret.
Assis en rond, nous admirâmes cette formidable poire ; elle était énorme et odorante. Je salivai tant, cela me faisait mal aux mâchoires. Je pris le fruit magnifique, regardai mes amis qui me regardaient aussi et mordis doucement la bouche grande ouverte. Un jus généreux, goûteux et sucré jaillit, en quelques secondes, mes joues, mon cou et mes vêtements furent trempés.
Je laissai fondre lentement le morceau dans ma bouche, quel plaisir, quelle joie, quelle satisfaction totale !
Jamais depuis, aucun fruit ne m’a rendue aussi joyeuse que ce jour-là.
Nous partageâmes équitablement, une gorgée chacun, jusqu’au dernier pépin.

L’année suivante nous trouva ensemble de nouveau, prêts au même larcin ; hélas la maison avait été vendue, les nouveaux propriétaires avaient rasé le jardin pour bâtir un garage. Nous fûmes déçus bien sûr, mais finalement pas trop, le souvenir du fruit « magique » était si vif ! Aujourd’hui, quarante ans ont passé, et alors que j’écris cette histoire, j’en salive encore…

Retour en haut de page

Gourmandise indigeste
Benoît Chaussade


À l’ombre d’un pommier tapissé de trognons,

Se pavanait un homme égayé à sa guise
Par l’asile artificieux d’un doux lumignon
Et la fraîcheur intense de ses friandises.
Cueillant à tour de bras cette sphère cynique
Et ses virtualités pendues comme l’arôme,
Il avait engouffré sans mesure extatique
Les délices même du goût dans son estome ;
D’une saveur inconfortablement abstraite
Sa faim insoluble et dénuée de sensation
Trouva dans ses quartiers (folle compensation)
Une voracité passionnément concrète.
En proie à son essence alambiquée et chaude
L’affamé s’enhardit en flattant comme un chantre
Le cidre et l’eau de vie qu’il trouva plus commode
Dans l’ivresse entière qu’ils offraient à son ventre ;
Distillant à l’excès sa décomposition
Il prit le vieux fruitier vacillant dans le vent
Pour un danseur zélé et un bon compagnon
Qui jouait de ses fruits comme d’un olifant.
Serpentant à l’heure sombre et psychédélique
Dans une pommeraie où égrainer son corps,
Il se coucha enfin, presque cadavérique
Promenant dans sa bouche le goût de sa mort.

Retour en haut de page

Ludivine Clément Duval
La Gourmandise est, en premier lieu,
un plat qui se savoure des yeux ;
pas à pas,
il s’appréhende par l’odorat ;
et enfin, il dévore
tous les êtres omnivores.

Ludicrous Climax of the Devil
Essais sur les Pensées Saugrenues, V, 15, « De la servitude volontaire »



Seruitute Voluntaria

Quand je serai un ange, je regretterai
Toutes les choses qui vivent dans nos forêts
Et nos campagnes ; me passer je ne saurai
De salades à toutes sauces, de poulets,

De galettes bretonnes et d’un bon rôti.
Oh ! mais j’allais oublier les desserts aux fruits !
Végétarienne ? Jamais ! Immortell’ ? C’est pis !
Se lasser des saveurs... autant être bannie

Du monde des vivants ! Car j’aime à souffrir
Pour avoir mangé trop exotique ; à frire
En mon enfer où tout le monde se pique

Les fourchettes pour goûter au nouveau mets
À la mode. Cependant, y aurait-il un « mais » :
Cette servitude est-elle bénéfique ?

Retour en haut de page

Effusion Des Sens
Christelle Creton


FLASH : J’observe ses courbes voluptueuses.

Sa rondeur parfaite me surprend, rêveuse.
Elle sublime ses couleurs estivales :
Jaune feu et rouge sang, lueurs vitales.

ARÔME : Sa délicieuse senteur, pure,
Bondée de fraîcheur, secret de sa nature,
Ce bouquet fruité, parfum sucré et embaumant,
J’en inspire chaque essence, de longs moments.

CONTACT : J’effleure alors sa peau duveteuse.
Mêlant à sa force sa tiédeur moelleuse,
Elle est incroyablement douce et si ferme,
Et cache son vrai cœur tendre sous ce derme.

SAVEUR : Je la porte à ma bouche impatiente
Gorgée d’acidité sucrée, insouciante.
Et la croque avec ferveur pour y découvrir
Tout ce qu’elle semblait promettre de m’offrir.

J’ENTENDS, tout en la croquant, au creux de mes dents
Cet étonnant son d’un choc sec et tonifiant,
Ce petit silence qui suit, insignifiant,
Savourant ces instants comme mon fruit fondant.

Retour en haut de page

Gourmandise
Nathalie Domise


Gourmande j’étais, je suis et je resterai

De pain, d’amour et d’amitié !

J’étais gourmande de bonbons de carambars,
Réglisses, guimauves, mistrals et malabars !
Jamais rassasiée puis un peu écœurée
Je me suis enfin contentée de riz complet !

On s’est rencontré dans cette vaste forêt,
Grâce à Dieu et à Pierre, Paul, Jacques et au hasard.
On s’est perdu et retrouvé, il était tard.
Oh quelle joie, pour un instant, seuls tous les deux ;
Puis vient l’enfant ; une maison là-haut perchée
Vers les sommets, le créateur et le torrent ;
Un feu de bois, et toi et moi et les enfants !

De roses et de fleurs des champs et de chants d’oiseaux
Jamais, jamais, jamais je ne me lasserai !
De ton amour, de ta patience et ta constance
Toujours, toujours, toujours, toujours j’en revoudrai !

Gourmande de paroles mais aussi de silence
Du jour et de la nuit, du soleil, de la pluie,
Des cloches du troupeau dans la montagne immense !
Gourmande de musique lorsque tes doigts magiques
Caressent la guitare, la flûte, le piano
Et quand les yeux rêveurs tu chantes une chanson,
Ou que joyeux tu joues un air d’accordéon,
Mon ange, mon joyau, mon âme, mon enfant !

Gourmande j’étais, je suis et je resterai,
Si Dieu le veut, me prête vie, amour, santé
Et amitié !

Retour en haut de page

La Gourmandise ?
Édith Duboscq


C’est lorsque le nouveau-né pose délicatement sa petite main sur le sein de sa mère !


LA GOURMANDISE ?
C’est le petit enfant, le nez collé sur la vitrine du magasin contemplant le jouet qu’il désire ardemment !

LA GOURMANDISE ?
C’est l’adolescente qui brûle d’amour pour son premier béguin, elle tombe en adoration, tout est beau en lui, ses yeux, sa bouche, et lorsqu’il lui prend la main, elle tremble, elle a chaud, elle a froid, elle ne sait plus !

LA GOURMANDISE ?
C’est lorsqu’on a vingt ans, avoir toute la vie devant soi pour
réaliser tous ses rêves !

LA GOURMANDISE ?
C’est rencontrer l’amour avec un grand A, celui ou celle à qui on se donne tout entier, corps et âme.
On construit sa vie, en prenant le même chemin à deux, vers les joies et parfois les peines en se jurant fidélité et amour pour toujours avec le meilleur et le pire.

LA GOURMANDISE ?
C’est ce petit être si pur qui vient au monde pour notre plus grand bonheur et à qui nous venons de transmettre une partie de nous-même, notre chair, notre sang, notre vie !

Et c’est la roue de la vie qui reprend ses droits et recommence à tourner pour le meilleur avec ses joies, ses bonheurs mais hélas aussi pour ses peines.

C‘est ça, la GOURMANDISE, avoir le grand désir de vivre pleinement sa vie de la naissance jusqu’à la mort en profitant de tous les instants…

Retour en haut de page

Gourmandise
Jeanne Ducos


« Accepteriez-vous d’être membre du jury de notre prochain concours vidéo ? » demandai-je un jour à un cinéphile averti, de surcroît réalisateur confirmé.

« Avec gourmandise » me fut-il répondu.
La formule m’enchanta. Quoi, de la gourmandise ? Ce n’était pourtant pas le festival de Cannes que je lui proposais ! Quelques travaux d’amateurs, modestes le plus souvent, et même parfois bien maladroits, qui demandaient surtout indulgence et effort de sympathie. Mais voilà : loin de faire la fine bouche, il était prêt à aborder « avec gourmandise » ce qui aurait pu apparaître comme une corvée inintéressante.

Gourmandise…

Sa « gourmandise », c’était d’abord bienveillance, écoute, regard, accueil, et même indulgence.
Et pourquoi pas tout simplement « curiosité » ?
Je suis curieux, et tout m’est objet de curiosité. Rien de pire, rien de plus triste que le « blasé », le « revenu de tout »…
Tant pis pour lui. Regardez-le : il s’ennuie !
   
Gourmandise…

Un filon à exploiter tous les jours.
Ainsi devrions-nous agir, devant tout travail d’ « artiste », fût-il « en herbe ». Respect pour l’autre, pour son travail, car il y a mis tout son cœur. Attention à son propos, peut-être plus riche qu’il n’y paraît. Et au-delà : ne pas manquer une occasion, même infime, d’engranger du nouveau.

Gourmandise…
Secret de la joie de vivre : extraire de chaque moment vécu le meilleur, le trésor enfoui, le suc, la « substantifique moelle ».

Gourmandise, sans qui les choses « ne seraient que ce qu’elles sont », ou ne seraient peut-être pas…

Gourmandise : l’art d’être en éveil devant les saveurs du monde. Mais aussi, et surtout, goût de connaître. Du « goûteur d’eau » à « l’éleveur de vin », du jardinier avec ses roses à l’archéologue avec ses tessons, du mathématicien et ses équations au physicien et ses quarks, ils sont tous précieux, eux dont les recherches, — leur « gourmandise », nous éclairent sur le vaste monde, sa beauté, son évolution… et son mystère.

Gourmandise : élan vital ?

Gourmandise : moteur du monde ?

Retour en haut de page

L’abominable vengeance du croissant au jambon maudit
(Âmes sensibles s’abstenir !)
Michel Dupeyre



Ce soir-là, après une dure journée de travail, je m’arrêtais comme tous les jours à la boulangerie en bas de la rue pour y acheter ma ficelle rituelle. Dans la vitrine-comptoir doucement éclairée, il restait un seul croissant au jambon. Petit, rabougri, l’air déjà pas très frais… j’aurais dû me méfier. Mais comme je n’avais pas grand-chose à dîner, je décidais de le prendre. Est-ce mon hésitation qui ne lui a pas plu ? Était-il maudit dès sa fabrication ? Avait-t-il reçu un sort ? Je ne le saurais jamais. Toujours est-il que cette gourmandise me coûta fort cher.
Alors que j’étais en train de le manger, une de mes molaires s’effondra d’un coup, la mollesse du croissant au jambon ayant eu raison de ma dent pourrie. La douleur fut des plus violente. Je recrachai tant bien que mal le bout de croissant à demi-mâché et des morceaux de ma dent. Celle-ci ressemblait maintenant à un petit volcan ; la cheminée intérieure me faisant épouvantablement mal. Je ne pus continuer à manger. Le dîner était terminé. Il était trop tard pour tenter de trouver un dentiste ouvert. La nuit s’annonçait longue. Elle ne me déçut pas. Impossible de fermer l’œil. Je comptais les heures. J’essayais à plusieurs reprises diverses techniques pour faire passer la douleur : le froid, le chaud, rien n’y fit… C’est très long une nuit quand vous avez une rage de dent !
Au matin, après avoir somnolé quelques minutes, du moins c’est l’impression que j’avais, je m’aperçus que ma mâchoire était bloquée. Ma joue droite avait le double de son volume normal et mon œil au-dessus était à moitié fermé… L’ensemble n’était pas beau à voir… Après quelques ablutions – il n’était pas question de petit-déjeuner – je m’habillai et je sortis pour téléphoner à mon bureau et me rendre chez un dentiste, non loin d’ailleurs de la boulangerie où j’avais pris ce fameux croissant au jambon.
Je n’étais jamais allé chez ce médecin. Mais devant ma tête, la secrétaire comprit l’urgence de la situation. Je fus reçu après le premier rendez-vous. Vu mon état, le praticien ne m’examina même pas. Il me fit une ordonnance pour que je puisse d’abord rouvrir la bouche et ensuite soulager ma douleur. Il m’expliqua qu’il y en avait à peu près pour dix jours et nous prîmes rendez-vous. Je me rendis à la pharmacie la plus proche, remontai chez moi prendre mes médicaments, puis je repartis tant bien que mal au travail.
Dix jours à manger avec une paille… Pas terrible, surtout au début quand la moindre bouchée relève de l’exploit… mais petit à petit, je récupérai ma mâchoire. Impossible par contre de manger du côté du cratère… Celui-ci se rappelait régulièrement à mon bon souvenir…
Je retournai chez le dentiste au jour convenu. Je pensai que la vengeance du croissant au jambon touchait à sa fin. Hélas ! Ce dernier n’avait pas dit son dernier mot.
Après un examen approfondi cette fois, le dentiste prit un instrument nickelé pointu et l’introduisit dans ma dent effondrée. Et là, du premier coup, il toucha le nerf bien à vif. J’ai vu un éclair blanc jaillir de ma joue et illuminer l’intérieur de mon crâne. Sous l’effet de la douleur intolérable, je suis persuadé que j’ai décollé du siège, je ne sais pas comment, mais j’en suis sûr, j’ai décollé. Mais ce n’est malheureusement pas tout !
Dans mon réflexe de défense, un de mes poings est parti et a salement touché le nez du dentiste. C’est toujours pareil. Vous voudriez le faire, vous n’y arriveriez pas mais quand c’est comme cela, sans y penser (hop !), vous pouvez être sûr de jouer gagnant et du premier coup en plus ! Le pif du docteur ressemblait maintenant à une tomate trop mûre en été, quand elles éclatent. Il était rouge vif et fendu sur deux centimètres. C’est incroyable aussi, comme il peut y avoir de sang dans un nez. Le dentiste pissait littéralement le raisiné… qu’il essayait tant bien que mal d’arrêter… (Plutôt mal d’ailleurs, car à mon avis, il était un peu sonné…).
C’est à ce moment-là que la secrétaire est entrée… Est-ce que j’avais crié sous la douleur ? Je ne m’en souviens pas. Elle a juste dit d’une voix chevrotante : « Oh mon Dieu ! » et s’est affalée sur la moquette, évanouie. Devant mon interrogation muette, le toubib m’expliqua d’une voix modifiée par une compresse : « C’est dingue ! Elle ne peut pas supporter la vue du sang ».
Il faut dire à sa décharge que la malheureuse avait été servie. Du sang, il y en avait partout. Au plafond et sur les murs, normal ! À l’impact, il avait giclé ! (Je vous ai dit que je n’y étais pas allé de main morte !) Il y en avait sur le sol, le temps que le dentiste attrape son paquet de compresses sur une desserte. Il y en avait aussi sur les compresses que le docteur se maintenait sur le visage, tentant désespérément d’arrêter l’inondation. Et comble de l’horreur, il en avait aussi plein sa blouse, ce qui le faisait ressembler de plus en plus à un garçon boucher et de moins en moins à un dentiste…
Pour ma part, je m’étais recroquevillé sur le siège. Anéanti par la douleur, mouillé d’une méchante sueur froide. J’étais pourvu désormais d’un deuxième cœur situé dans ma dent ouverte, dont j’entendais les battements distinctement (bing bing – bing bing) et qui rythmait ma douleur. Et il battait bien, le bougre, je peux vous l’assurer !
J’étais salement partagé : d’un côté, j’étais confus d’avoir fichu un tel coup au dentiste qui m’avait tout de même secouru et de l’autre, je lui en voulais pour la douleur. Des fois, les dentistes vous préviennent : « Je risque de vous faire un peu mal ». Vous serrez alors les accoudoirs du fauteuil en pensant que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais là, rien ! Il m’avait vraiment eu par surprise. En plus, si c’était un mauvais sire et s’il portait plainte pour coups et blessures, vu son état, j’étais mal ! Mais après tout d’un autre côté, c’était lui qui avait commencé ! Je m’en suis tiré par une pirouette . Je lui ai dit : « je vous préviens, si vous le prenez comme cela, cela va être la guerre ! » Il a rigolé… jaune. Moi aussi…
Impossible d’aller plus loin ce jour-là ! J’ai eu droit à une nouvelle nuit blanche et une nouvelle semaine délicate. Le dentiste lui, a gagné deux points de suture. La secrétaire s’est remise de l’incident. Elle m’accueille toujours avec un drôle de sourire.
Mais allez donc savoir pourquoi, je n’ai jamais racheté de croissant au jambon… et je tiens à déclarer ici, par écrit, solennellement, devant vous, que moi vivant je n’en rachèterai pas !
Na ! Non mais !
C’est fou comme nos goûts peuvent parfois évoluer rapidement, non ?
Et comme un geste anodin peut quelquefois entraîner votre vie dans l’horreur… Pensez-y avant d’acheter votre prochaine gourmandise…

Retour en haut de page

Le Bidon Gourmand
Christian Durand


Proposition d’adopter le bidon comme symbole

de la gourmandise et de la république
aux motifs que :

Le bidon, c’est la liberté,
- la liberté du pèlerin à la poursuite du Saint Graal
- celle de l’alpiniste accrochée à sa gourde de rhum,
- celle de l’explorateur qui cherche la source dans le désert
- et c’est la liberté des eaux courantes dans les bidonvilles

Le bidon, c’est l’égalité
- de l’homme et de la femme qui se partagent la fiole de crème
solaire
- des clercs et des laïcs autour de la burette des saintes huiles
- des égoïstes et des riches qui dansent autour du baril de pétrole
- et c’est l’égalité des pauvres et des miséreux dans les bidonvilles

Le bidon, c’est la fraternité
- la fraternité des clochards autour de la bouteille de bibine,
- la fraternité des banlieues autour des cocktails Molotov
- et celle des cyclistes qui se partagent le pot belge,
- et c’est la fraternité des enfants et des rats dans les bidonvilles

Vive le bidon et tous les bidonneurs bedonnants
Vive la république bidonnière

Retour en haut de page

Improvisation gourmande
Elisabeth Fontan


L’odeur s’immisce dans ce concentré de silence, d’abord petite.

C’est un fumet léger, un peu aigre, une odeur… de lait…
Des bribes de souvenirs affectent ma mémoire…
Tant de baisers volés au temps, temps des bébés pendus aux mamelles des mères, gorgées de lait sucré…
J’étais petite alors, toute fondue en lui et buvant à sa source, quand il était ma vie.
Je le retrouve là et c’est un bloc soudain, posé dans la lumière, enveloppé des parfums du dehors, de la poussière du plancher.
L’homme l’a fermenté. Il commence à suer ses laitances barbares dans un rai de lumière, tout baigné de soleil.
J’ai la narine ouverte, la papille en alerte, et mon œil dilaté. Le temps est suspendu dans l’or de ces arêtes. L’idée : avancer vers lui, m’en emparer, l’engloutir. Écouter jusqu’au ventre glisser sa pâte onctueuse, et se laisser couler, soumise à l’abandon. Tous les pores comblés par la chaleur de la digestion. Être grosse de ce plaisir-là.
Allons, il n’y a plus qu’à le prendre : j’y vais !

NOOOON !

Dans un éclair électrique, j’ai vu ma mort, tout près.
Toute à mon désir, je l’avais oublié celui-là.
Il est là, à un mètre, peut-être deux : paquet de muscles tendus comme une corde d’arc.
L’air s’est soudain chargé de musc, d’avidité bestiale.
Surtout ne pas bouger. Fuir dans l’ombre du trou.
Mais alors, ce fromage là, si tendre, si près…
Voilà que l’odeur du lait suinte de ma peau dans ce temps renversé : j’en peux plus, je ruisselle…

Je ne peux pas l’abandonner. Il m’attend, il est à moi !
Tous mes sens se tendent vers lui. Si ça continue comme ça,
mon œil lui-même va tomber à terre, hors de son orbite. Une flèche figée en plein vol, tétanisée soudain, au risque de se briser l’épine dorsale. Ce fromage est un aimant. Comme le goût d’aimer peut-être parfois amer !
Je ne peux même pas faire le moindre pas dans sa direction : l’autre se jetterait aussitôt sur moi. Il n’y a qu’à voir ses yeux tout dégoulinants de gourmandise ! Berck !
Frères dans le ressenti mais ennemis à la vie à la mort, le grand poème de la Vie…
Reprends-toi, ma vieille, ce n’est vraiment pas le moment de philosopher.
L’air est chargé de musc, d’avidité bestiale.

Retour en force des neurones : calculer, vite, vite, le meilleur moyen pour être la plus rapide.
Prendre à droite, vite, zigzaguer à gauche, puis tout droit, vite, vite, m’en emparer, et si pas possible tout, en mordre au moins un bout, vite, emporter une miette, grosse, la miette, prendre tout droit, courir, à gauche, non trop risqué, trop long, et si le morceau pèse plus que prévu, l’abandonner ? Jamais ! Mais alors ? C’est sûr, j’ai le cœur qui va exploser, juste après le cerveau.
L’apoplexie me guette.
Je ne vois plus que lui : posé dans la lumière, enveloppé des parfums du dehors, de la poussière du plancher.
M’en emparer, l’engloutir : c’est ça l’idée. Le temps est suspendu dans l’or de ces arêtes. Que m’importe mourir… C’est un fumet léger, un peu aigre, une odeur… de lait…

« Stop ! ça suffit ! »

Le maître a frappé dans ses mains. L’auditoire reprend son souffle, l’air soulagé. Gêné devant elle et pour elle, l’apprentie comédienne qui avait pour consigne de se mettre dans la peau d’une souris sans faire le moindre geste ni émettre le moindre son. Toutes tensions relâchées, elle se vide et c’est comme une statue intérieure qui fond en elle par ses yeux.
Alors, sans la lâcher, le maître interroge aussitôt ses élèves sur ce qu’ils ont ressenti durant ces interminables minutes de silence.

Et je le vois soudain, ce gros chat gourmand, se délecter déjà de nos émois intimes.

Ce texte est dédié à Monsieur Paul BERGER, de la part de « la glace à la vanille, que l’on lèche et qui fond (ou l’inverse) », en remerciement pour sa générosité pédagogique et ces instants de grâce théâtrale partagée à Seix en mars 1985.

Retour en haut de page

« Gourmandise »
Odile Gallais

 Faim de ballades partagées,
Faim de toi.
Un beau sentier forestier,
Avec des fraises que tu ne vois pas.
Je t’en cueille.
Un si doux baiser aux fraises des bois !

Retour en haut de page

Voyage gourmand…
Martine Gava-Massias

Belles femmes indiennes
Chargées de jarres… épices
Parfum oriental
Coriandre
Cardamome
Essences, arômes et saveurs osent,
S’amalgament
Cannelle
Gingembre
Badiane
Une subtile composition
Émerveille nos sens
Délicates senteurs fruitées
Des mille et une nuits
Un zeste de citron…
Flattent nos palais.
Sensation gustative
Plaisirs fruits confits.

Se mélangent
Les souvenirs gourmands,
La mémoire,
Et nos regards d’enfants sucre d’orge
Rhubarbe enrubannée
Marmelade
Chocolat Poulain brûlant,
Bergamote, berlingot acidulé
Confiture de caramel
La bassine en cuivre exhale
Un parfum capiteux

Frémissement des fruits rouges
De la passion
L’étamine flamboyante
Perle un coulis rouge groseille…
Papillotes, sucre de pommes
Nuances, magie
Délices aux couleurs du fruit défendu.
Sirop de grenadine… lie de vin… eau de vie…
Regards croisés…
Reflets du temps qui passe…

Des gerbes de recettes
Bouquets d’arômes
Ouvrent les frontières…
Voyage
Art culinaire partagé
Effleurent nos papilles polyglottes.
Minestrone, moussaka,
Bacalhau, harira…
Pouding…
Mosaïque saveurs de couleurs panachées
Enivrent,
Imaginaire aux plaisirs des sens
Magique voyage…
Émotions, rencontres…
Le poète écrit,
Un cordon bleu rêve
L’artiste peint,
Autour d’une même table
Les HOMMES partagent.

Retour en haut de page

Le temps des cerises
Clémence Gleizes-Seguin

L’enfant avait été conçu dans un parfum de citronnelle.

C’était un soir d’été. Ses parents, partis en vacances quelques jours.  S’étaient retrouvés sur la plage, bougies allumées. Les vagues, le sable, la chaleur.
Ce soir-là, CannAile avait été créée.

L’enfant était né avec l’odeur des roses.

C’était un matin de mai. Elle avait accouché à la maison, fenêtres ouvertes. Ç’avait été un accouchement fabuleux, elle avait adoré cette impression de mettre au monde en pleine nature.
Ce matin-là, CannAile était née.

L’enfant grandit avec les pins.

Ce fut toute son enfance. L’enfant adorait ces arbres si majestueux qui ne se déshabillaient jamais, restaient élégants même sous la neige. Il aimait l’odeur de la sève, et le piquant des aiguilles.
Ces années-là, CannAile grandit.

L’enfant mourut dans un cerisier.

CannAile voulut attraper un quatuor de cerises, là, juste sur la
branche au-dessus. Elle se pencha, un peu trop peut-être. Elle eut tout juste le temps de mettre une cerise à la bouche avant que la branche ne cède.

Elle est à terre. Ils sont autour. Ils ne pleurent pas, n’appellent pas les secours, rien, c’est trop tard de toute manière. Étendue sur le dos, CannAile sourit. Elle avait pris le temps de vivre la gourmandise, elle avait pris le temps des cerises.

Elle avait pris le temps de vivre.


Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme
Il avait eu le temps de vivre
Boris Vian


Retour en haut de page

Gourmandise(s)
Maguy Grech


Gare au péché de gourmandise ? Qui dit cela ?

Peu importe, certainement celui qui y succombe en disant « jamais ça » !
Celui qui n’a aucune sensation, cela arrive par accident.
Celui qui a des caries et qui souffre atrocement du mal de dent.
Celui qui oublie ses six sens pour ne pas y croire.
Celui qui trouve que ce mot est trop long à prononcer, qui n’aime pas l’énoncé : Celui qui ne sait pas ce que c’est.
Petits et grands, initions-le…
Odeur de friandise qui titille mon épiphyse, en toute franchise, quelle marchandise martyrise ainsi ma flemmardise alors que ma chemise se frise sous la brise ?
Une mignardise à la cerise dont la goguenardise m’a prise alors qu’indécise sur le cours de Guise, ma musardise enfin se dégrise.
Mes sens se gaillardisent et frisent sans vantardise l’exquise gourmandise.

Un jour, vous écouterez le sucre se transformer :
Filet, petit boulé, moyen boulé, petit cassé, grand cassé, caramel.
Un jour vous verrez le sucre se colorer :
Blanc, opaque, transparent, miel, brun, carbonisé !
Un jour vous goûterez le sucre tiré :
Le sucre chauffé en sirop épais est travaillé ; l’étirer, le plier, le torsader à plusieurs reprises pour qu’il se charge de minuscules bulles d’air. Il devient opaque, satiné même à l’extrême.
Étiré en cordon, vous le couperez avec des ciseaux huilés pour obtenir des sortes de berlingots. Un jour.

Remarque
Définition du mot confiserie :
C’est mettre le bonbon dans la bouche en formant le son « on », puis laisser fondre en suçant en formulant le son « fise » lentement ; fermez les yeux, votre cerveau et votre palais sont en phase. Faites connaissance avec la forme, le goût et la consistance de la bouchée, puis vous dégustez satisfait et salivant cette gâterie.
Recommencez.

MMH !!! Écoutez voir
Bonbons, berlingots, eugénies, candies, nougats, grands opéras, pastilles, pralines, marrons glacés, cerises déguisées, crottes, croquantes, truffes, fondants, grains d’anis, dragibus, sucettes, calissons, réglisses, bêtises, dragées, graviers, sucre d’orge, chewing-gum, papillotes, bergamotes, cachous, cotignacs, chamoisettes, fraisettes, cailloux, caramels, grisettes, croquettes, délices, négus, meringues, guimauves, chiques, angéliques, bouchons, étriers normands, coussins, sarments……

À l’abri, sous le feuillage de la treille, goûtant la fraîcheur de ce parasol naturel, plantureuse, pulpeuse, vrillée la grappe a de la visite. Elle attire la convoitise, les antennes frétillent, les trompes se déroulent, les becs s’entrouvrent. Quel délice ! Le suc s’écoule de grain en grain, une odeur de miel et de muscat s’échappe. Enivrés les convives repus se laissent bercer.

Non vous ne rêvez pas, là devant vous, fraîches, rondes, mûres, pures, propres ! Disposées en pyramide sur une table parée d’une nappe blanche. On peut les sentir, fruits dorés, voir leur arrondi en touches prononcées traçant les reflets de leurs couleurs gorgées de soleil. On pourrait presque les faire basculer en essayant d’en prendre une sur le compotier. Cela romprait le mystérieux équilibre dans lequel on les a posées. Sans doute, alors, ne nous tenteraient-elles plus. Qui penserait qu’elles sont là sans flétrissure depuis plus d’un siècle ? non, ce ne peut être une nature morte.
Prendrez-vous une pomme, cher Monsieur Cézanne ?

DIS-moi ce que tu aimes et je te dirai qui tu es ! Proverbe ou expression commune. Que dira-t-on du Gourmand ? bien sûr, il aime voir ces merveilles qui font briller ses yeux. Il aime aussi les sentir pour mieux s’en souvenir. Il les effleure ou les soupèse. Il les goûte goulûment ou en faisant durer le plaisir suave. Son oreille comme son palais sont sollicités joyeux experts es gourmandise.

Enfin, ce septième ciel sensuel nous laisse ressentir le plaisir du désir, soupirs et petits rires. Sentir, jouir et lire dans l’iris chéri l’exquis charivari.

Saluons-nous Gourmands de tous horizons ! Faisons des adeptes, partageons ce bonheur !

Retour en haut de page

Gourmandise(s)
Bertrand Jeauneau


La gourmandise était le péché mignon d’Amandine (quoique nullement joli il était). Le sucré surtout avait la faveur de la jeune fille ; tartes, madeleines, beignets, flans, elle dévorait le tout avec application et de façon délectable.

Le lundi était le jour des commissions, allées et venues dans les rayons à la quête du Graal sucré, toujours plus sucré.
Ce fut un vendredi que tout bouscula ; en effet, c’était ce jour-là qu’Amandine avait élu (à juste titre) pour dévorer un poisson (en chocolat bien entendu). Le poisson était tout de chocolat blanc vêtu, gros, gras, il ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa propriétaire. Aucun mot ne put décrire la joie qu’Amandine trouva à engloutir l’invertébré. Aucun mot non plus ne put décrire le visage de la pauvre Amandine lorsqu’elle s’égosilla. Une arête de poisson (tout en sucre) avait fait exploser la teneur calorifique du petit corps impotent de la demoiselle.
Le docteur fut tout à fait formel : « Le sucre vous est interdit à tout jamais ».
La sentence du docteur n’obtint aucune réponse si ce n’est celle d’un gros gargouillis. Amandine allait devoir désormais se consacrer au salé.


Retour en haut de page

Goumandiz
Katifrè

Ala bon li bon
bagay sa-a bon
Bagay sa-a bon
anpil anpil anpil
Li bon tankou rapadou
kou akasan ak siwo
Li cho kou piman zwazo
Li fré kou nannan kokoyé

Ala bon libon
Bagay sa-a bon

Li koulé nan bouch mwen
Kou yon ji kòròsol
Li glisé nan gòj mwen
kou kalalou gombo
Bagay sa-a dous
Li pi dous ké siwomiyel
Li pi sicré ké rézenbwa
M’ta sousé ‘l kou yon pirouli

Ala bon libon
Bagay sa-a bon

Li bon Li bon
M’ta mandé
Bam pam ankò
Ankò ankò ankò
Li télman bon
Lò mwen fèmen gé’m
Sé zétwal tout koulè mwen wè
Tout koulè nan sièl lavi mwen

Bagay sa-a bon
Li bon li bon li bon
Mwen priyé bondié
Pou’l pa jam fini
Li bon li bon
Li pa do jam gangnen
Insiswatil…

Retour en haut de page

Gourmandise
traduction lélio

Ah ! qu’il est bon
ce bagay1 qu’il est bon !
Il est bon et même très bon
Il est bon comme un rapado2
Comme un akassan au sirop3
Il est chaud comme un piment-oiseau
Il est frais comme le nanan de la noix de coco

Ah ! qu’il est bon
ce bagay qu’il est bon !

Il coule dans ma bouche
comme un jus de corossol4
Il glisse dans ma gorge
comme un calalou-gombo5
Ce bagay est sucré
Plus sucré que le sirop-miel
plus sucré que le raisin-des-bois
Je l’aurais suçé comme un pirouli6

Ah ! qu’il est bon
ce bagay qu’il est bon !

Il est bon si bon
J’en redemanderais encore
Encore encore !
Il est si bon
que je vois des étoiles de toutes les couleurs
quand je ferme mes yeux
De toutes les couleurs dans le ciel de ma vie
Ah ! qu’il est bon
ce bagay qu’il est bon !
Je prie le Bon Dieu
qu’il n’en finisse jamais
Il est bon il est bon
Et ne devrait pas se terminer en
Ainsi-soit-il !

Retour en haut de page

Brindille
Marion L.


J’ouvre les yeux. Je suis dans une chambre d’hôpital. Il n’y a rien, elle est complètement vide. Je m’assois sur ce lit. J’y vois flou. J’ai quatre fils insérés dans chacun de mes avant-bras, et d’énormes bandages autour des poignets. Je ne sens pas de douleur. Je cherche un calendrier qui pourrait m’indiquer quel jour nous sommes. Mais je trouve juste un réveil. Il est exactement 19 heures et 32 minutes. Avant cette heure-ci, je devais être en train de préparer à manger. Je devais fouiller dans chaque placard, chaque recoin à la recherche de la moindre nourriture. Et ensuite, je regroupais tout dans le salon, devant la télévision. Sur la table basse où siégeaient des magazines de mode, avec des mannequins. Ces jeunes filles qui avaient tout pour elles. Un corps superbe, des jambes fines, des bras bien dessinés et un visage désirable. Alors j’allumais une chaîne au hasard, et je mangeais. Non je ne mangeais pas. Je bourrais mon corps de ces saletés. Je ne les mâchais presque pas, il fallait juste que je sente un peu le goût. Je ne faisais même pas ça pour le plaisir des aliments, juste parce que mon corps avait l’emprise sur mon esprit durant ces sortes de crise. Lorsque j’avais tout ingurgité, je voyais sur ces magazines ces jeunes filles qui avaient réussi leur rêve, et que tant d’hommes désiraient. Et je me revois quelques mois plus tôt. Dans ce long couloir où une file interminable de filles attendait pour ce grand casting. Et c’est en voyant cette concurrence que j’ai compris pourquoi je voulais faire dans le mannequinat. Pour qu’on me désire. Je venais d’entrer dans la pièce où se trouvait le jury. Ils m’ont mesurée de partout, ils m’ont pesée, ils m’ont questionnée. Ils avaient tous un grand sourire. Mais quand ils se sont consultés, j’ai compris qu’il se passait quelque chose de mauvais pour moi. Et c’est là que cette vieille femme s’est permis de me dire sur ce ton méprisant qui résonne depuis dans ma tête : « Désolé, mais nous ne voulons pas d’anorexique dans notre casting ». Et j’ai pris la porte sans broncher. Ils savaient, c’était leur métier après tout. Cela faisait trois ans que je ne mangeais plus pour réussir un de ces castings. Avant, j’avais toujours été recalée pour trop de rondeurs, deux centimètres en trop sur les hanches, quatre pour le ventre. Mais là, me faire recaler parce que je suis une brindille à leurs yeux, cela me paraît vraiment injuste. J’ai tout perdu pour en arriver là. Je ne travaillais plus depuis quelques mois pour ne plus avoir d’argent, pour ne rien acheter. Je n’avais plus de famille, elle me considérait comme folle à chaque fois que l’on se voyait et que je maigrissais. Je ne peux pas dire que j’ai perdu un fiancé, je n’en ai jamais eu. Aucun garçon ne veut d’une fille aussi mal dans sa peau. Dans les magazines, ça ne se voit pas, ils la désirent en pensant qu’elle assume son corps. Mais ce qui donne vraiment la force de résister dans ce métier, ce sont les photos qui nous montrent comme des déesses de la perfection. On n’a aucun soutien à l’extérieur. Juste des vieux pervers qui sont persuadés qu’avec leur fric, ils vont pouvoir passer le restant de leur vie avec nous. Ce qui marche pour certains. Mais cette vision-là ne m’intéresse pas. Moi, je voulais être en haut de l’affiche. Être montrée comme une fille qui avait tout pour elle. Même si ce n’est pas le cas, ça m’aurait donné l’illusion d’avoir une vie magnifique. Apparemment, une brindille n’a pas sa place comme star. Pourtant à la télévision, dans les magazines, ils donnaient les mensurations exactes. J’avais même perdu plus de centimètres que ce qu’ils demandaient, ils auraient dû être heureux d’avoir trouvé une fille avec ces mensurations si rares. 80.55.70. Mais qui ne voudrait pas faire de la fille à ces mensurations-là, l’égérie de sa maison de couture ? Je mesurais 1,76 mètre pour 40 kilos. Avec ce que venait de me dire le jury, j’étais bien décidée à ne plus m’arrêter de manger, plus jamais. Et c’est ainsi que je dépensais des sommes incroyables que j’avais mises de côté, dans la nourriture, la gourmandise, les gâteaux… tout ce qui fait grossir. Et au bout de quelques mois je ne sortais plus, je ne bougeais plus. On m’avait licenciée de mon nouveau travail. Un jour, je me suis levée et, en allant dans la salle de bain, je me suis vue dans la glace. Ce jour-là j’aurais préféré mourir. J’étais ignoble, une peau sale, de la cellulite sur tout mon corps. Je me suis pesée, je faisais 75 kilos. Comment j’avais pu prendre autant de poids ? Alors j’ai essayé des régimes draconiens, seule. Je perdais 5 kilos par semaine. Au bout de trois semaines, je me suis mise à rechercher du travail. Et j’en ai trouvé. C’était un nouveau départ pour moi. Lorsque le soir je rentrais, je ne savais pas quoi faire. Alors pour m’occuper je mangeais et par peur de grossir je me faisais vomir. Je mangeais une quantité incroyable de choses et ensuite pendant deux heures, je me retrouvais la tête dans la cuvette. Regardant mes cuisses avec cette impression qu’elles s’affinaient. Cela a duré quatre mois, pendant lesquels à chaque repas, je m’empiffrais et je pensais à mon corps horrible alors je courais en direction des WC. Un jour, j’ai compris que cela ne servait à rien. Qu’aucun homme n’avait voulu de moi avec des formes ou étant une brindille.

Alors j’ai regardé autour de moi, je voulais me punir de manger, d’être cette fille ignoble que tant de monde rejetait. La seule chose à faire était que je ne puisse plus jamais manger. Alors j’ai ouvert ce petit meuble, et brusquement j’ai avalé trois lames de rasoirs. Je n’ai jamais autant souffert. Du sang me sortait de la gorge, c’était horrible. Je voyais que je ne mourrais pas alors dans un geste vif, je me suis tranchée les veines aux deux poignets. Je me suis évanouie. Et je me réveille dans cette chambre. Vivante. Un jeune homme entre, il me sourit avec un brin de gêne, il m’annonce qu’il est mon voisin et que c’est lui qui a appelé les secours en entrant dans mon appartement. Il m’a pris par la main et m’a dit : « souviens-toi juste de ceci : si tu as l’impression de n’être rien en ce monde, ne fais jamais plus l’erreur de te donner la mort, car il y a sur cette Terre une personne pour qui tu représentes tout… »

Retour en haut de page

Gourmandise(s) : À chacun la sienne !
Geneviève Lacombe

1. Bibliothécaire :
« Lecteur, as-tu du goût ?…
… Choisis donc ce roman,
Et quoi que l’on t’en dise,
Préfère à tout gâteau
Cette humble gourmandise »

2. Chanteur  - Furieux - :
Que le Grand Gourmand dise
Qui a volé l’orange du marchand !

3. Fabuliste proustien :
Rho et Gour sont amoureux :
Madeleine est si belle !
Blonde, douce, à croquer,
Et elle sent si bon…
A M’an qui s’inquiète
Que ses deux fils aiment
La même belle,
Chacun affirme qu’il est
LE bien-aimé.
Lequel des deux ment ?
Rho ? Gour ?
J’aimerais bien que
M’an dise ce qu’elle en pense.
… Et que dirait Marcel ?

4. Nostalgique du Front Populaire (1939-2006)
GOûtons les acquis des luttes
OUvrières ; nos bulletins dans l’
Urne ne doivent pas oublier les
Revendications d’un monde
Meilleur pour les plus humbles, plus
Aisé pour chacun-e.
Nous devons
Demander, exiger,
Inlassablement, que ne
Soient pas bafoués les droits élémentaires
Et que tou-te-s désormais puissent manger du PAIN

5. Vendeur de bonbons moralisateur :
Quand Pierrot-Gourmand
Mendie
Qu’il le dise,
S’il ment, il se goure !
Et alors,…
Finies les gourmandises

Retour en haut de page

Mille-feuilles
Claire Lacroix

La première est amère, pourtant recouverte de sucre, mais glacée, figée. Morale et retenue, raisonnable, elle range tout plaisir au rang des défauts. La vie, c’est apprendre la douleur, s’entraîner pour le dernier des jours. Même si tu ne profites que de l’odeur de cuisson du bon pain ou du poulet de grain un soir d’hiver, ta rôtisserie sera l’enfer, mon frère. Tourne les talons à mes mots tentateurs. Ou passe à la feuille suivante, si vivre ne te fait pas peur.

La suivante est enfance : guimauve rose et sucrée du sein maternel, dont l’éternel nourrisson n’arrive plus à décoller son nez, de peur de se tourner vers l’âpreté du monde. Ne compte que l’instant, vite, prendre tout de suite tout ce qui est bon, jusqu’à l’écœurement, car on ne sait rien du temps, du cycle des saisons qui régulièrement ramèneront, joies des fêtes et bonbons des anniversaires.

Ensuite en succession incontrôlée, alternent des pages sombres, des jours dorés, où douleurs et bonheurs se disputent la tonalité. Des jours où l’on patauge dans une douce mélasse, d’autres où l’on brasse dans le beurre salé pour s’en sortir. On vit.

À l’avant-dernière feuille, on découvre des plaisirs mesurés par la conscience qu’ils reviendront, pincées de soleil exhausteur du goût des jours sans risque de brûlures, bonheur intense des petits riens, sagement acceptés, lentement savourés, longtemps évoqués.

La dernière est secrète. Bonheur d’exception, croquer dans un plaisir interdit, sans honte, sans remord, sentir qu’il croustille sous la dent, et qu’elles craquent sous les pas les feuilles d’automne invitant à voler sur l’arbre l’appétissante pomme.

Retour en haut de page

Mon île
Lucille Lacroix

Une fois, de haut, tranquillement assise dans un fauteuil inconfortable, j’ai vu une île. Une toute petite île, au milieu d’un océan couleur nacre. De son sommet jaillissait une lave brunâtre. Curieusement, de temps à autre, elle semblait se déplacer. Sans doute était-ce un mirage dû à la chaleur qui régnait autour de moi. Comme dans un désert lorsqu’on croit apercevoir une oasis ou une caravane de nomades. Au bout d’un moment, elle s’est rapprochée, doucement, lentement ; et d’un seul coup, elle s’est retrouvée dans ma cuillère. Qu’elle était belle et appétissante mon île flottante !

Retour en haut de page

Mille feuilles
Fabrice Lacroix

« L’odeur des draps
en cassolette d’été
pulpe adorablement à vos doigts
de fée.
Et vos pieds nus, coquelets en cocotte,
déploient sous les regards torchonnés
les immondices bleues de leurs tentacules,
étreinte boueuse servis au guéridon,
jusque dans la lumière
qui flambe. »

« Finesse de la fine
très fine, jubilatoire,
entachée de lumière ;
peau, poissons nageant au plafond,
ruisselante lumière
au récif de corail, coquillages ouverts
dans des remugles de marées,
parfums mélangés, servis au rebord
de l’âme. »

« Fidélité accrue
à cru orange amère
évasée de soieries épiques.
Et l’amertume cachée, fâchée,
froissée, matière dure,
gagnant du terrain à l’arrache salée ;
longue langue-épine fine en bouche. »


« Enjambée fâcheuse,
chemin du goût torréfié,
sauce pure déglacée dans mon café,
noir.
Sauce pure,
déglacée d’étoiles, de doigts aux anses,
tâtonnant l’infidèle liqueur
échappée vive, comme du sang de suce
doux. »

Retour en haut de page

Où un gourd mendie le souvenir du goût d’une gourmande
Ivan Lafitte


J’ai toujours été un peu gourd, paralysé devant les belles choses de la vie, transi devant les filles. Je mentirai de dire le contraire.

Et je mendie souvent malgré moi un peu d’attention pour compenser mon manque de présence aux gourmandises du temps qui passe, celles qui nous font vibrer tout le corps ; fermant les yeux, je ressens en moi, lors d’un concert toute la douceur d’une voix de femme et je sais que cela va passer comme fond un calisson dans la gorge.
Cela me plaît, l’impermanence de la gourmandise.
Récemment, je me suis rappelé combien, étant petits, nous retournions ma sœur et moi, les mots, les expressions, les phrases dans notre bouche comme des bonbons acidulés, surpris par le sens et l’absurdité du son des mots. Chaque enfant le fait, agaçant parfois les « grands » en répétant inlassablement deux ou trois syllabes. C’est en retrouvant ce plaisir du mâchage du son des mots que je me suis pris d’amitié pour le « gouris ». Peut-être que ce mot résonnait en moi en écho à mon côté gourde.
Un jour, dans la salle d’attente d’un dentiste, je me le mâchais espérant qu’il me calmerait ma rage :
« Gou rit, gouris, gougou, guegue, rigou, gouris »
« Gourmande si ! »
Je sursautais en entendant la voix d’une petite vieille assise à côté de moi. Comment avais-je pu engourdir mon ouïe au point de ne pas entendre que quelqu’un était entré dans la salle, s’était assis juste à côté de moi ! Je regardais tout à l’entour, nous étions seuls, la vieille et moi dans cette petite salle, je me mis à rougir de la tête aux pieds, pris en flagrant délit de gourmandise… Je me tus.
Alors la vieille commença à parler toute seule elle aussi.
« Gourmande si ! Le gouris est le plat le plus merveilleux qu’il m’ait été permis de savourer en ce monde… Je me rappelle ce goût si délicieux, ça fond si agréablement en vous que jamais vous ne pourrez plus l’oublier. Jamais plus ! » insista-t-elle en me montrant son large sourire édenté. « J’avais à peine dix-huit ans, et c’était la première fois que je sortais seule à la découverte des rues de la ville. Attirée par l’odeur d’une glycine en fleur, je m’aventurai dans une étroite ruelle. En face de l’arbre, il y avait une petite porte où des jeunes en toque blanche s’affairaient dans une cuisine, j’avais dû m’attarder un peu trop longtemps et quelqu’un m’attrapa doucement le bras ; un bel apprenti m’invitait à entrer, le sourire si avenant. Ils étaient plusieurs autour des casseroles observant la spirale d’une cuillère plongée dans un jus bouillonnant. Mais je ne regardais que le visage de mon hôte espérant que son regard croiserait le mien. Il porta la cuillère à ses lèvres d’où filait un coulis onctueux et chaud de la couleur des framboises les plus mûres, mais il ne goûtait pas, il me souriait en attendant que je lève mes yeux de la cuillère, j’en rougis encore aujourd’hui.
Voilà, ça, c’est le cœur du gouris, il se durcit en se refroidissant lentement au centre de la pâte moelleuse. »

« Monsieur, c’est à vous »
Ce « Monsieur » me fit l’effet d’une lame tranchante sur la fine pâtisserie, et je dus à regret prendre congé de cette merveilleuse petite vieille.
Charcuté au plus profond de mes racines, je ne sentis pas la douleur, j’imaginais les mille et une façons de préparer le gouris, et je me demandais ce qu’avait fait la jeune femme ce jour-là, après s’être aventurée dans cette cuisine.
En sortant j’étais prêt à entendre la suite, mais nous nous sommes croisés ; c’était à son tour. Alors je me suis assis en feuilletant « Marianne-Cuisine »…
« Monsieur, je vais fermer, s’il vous plaît »
« Mais j’attendais la dame qui est passée après moi… »
« Je ne vois pas Monsieur, allez, je vous souhaite une bonne soirée. »

Retour en haut de page

Le lait
Henriette Lagard


Cet après-midi, il fait très chaud. Les gens sont à la sieste, surtout les paysans qui se sont levés tôt pour le bétail et le travail journalier. Dans toutes les fermes, les volets sont croisés, les animaux somnolent à l’ombre, l’horizon flotte.

Je m’ennuie à en mourir et je rôde, la desœuvrance dans l’âme. Le silence est aussi écrasant que l’atmosphère. Je marche, errant sur le bitume herbeux. J’espère que Christine, mon amie, m’apercevra et que nous pourrons aller faire quelques nouvelles bêtises. Mais rien ni personne ne bouge. Je suis seule au monde.
Une vache appelle depuis l’étable, je la connais, tous les deux soirs, j’achète un peu de son lait. J’entrouvre le battant de la grande porte grise et l’odeur âcre pince mon nez. Elle demande à sortir et moi j’entre. Il fait sombre. Un veau me lorgne de ses yeux globuleux et risque une plainte caverneuse. Je m’approche des deux Gasconnes, leur sueur stagne dans l’air surchauffé. J’ose ma main sur une cuisse plate, sur le dos, sous son ventre. Celle que je touche semble apprécier, l’autre gigote. Malgré le nuage incessant de mouches, je gratte et je frotte la peau qui tremble sous mes doigts. Je palpe le pis soyeux, attrape le trayon et serre l’énorme tétine. Si souvent j’ai vu traire, souvent j’ai eu envie d’essayer. À force de masser, pétrir, tirer, enfin sort un jet du précieux liquide nourricier. Je me sens faire des grimaces tant la concentration est sérieuse, mais preuve et résultat, sur la paille jaune, des perles blanches se promènent.
C’est bien dommage, on ne m’a pas appris à jeter et je cherche du regard un seau. Ce sera la gamelle cabossée du chien à bétail. Je peux ainsi continuer à exercer mon nouveau talent. Le niveau crémeux monte doucement au rythme du chant du lait, j’apprécie le passage du liquide qui vibre au creux de ma main. Les coups de plumeaux excédés fouettent ma figure, mais rien ne me perturbe et l’écuelle se remplit d’une mousse écrue et sale. Le temps s’est arrêté. Il me faut filer. Je quitte l’étable, rasant les murs, la gamelle au bout des doigts.
Derrière la bâtisse, les poules chantent la victoire de leur ponte. Je me sens tout à coup l’instinct d’un prédateur. J’entre dans le palais de ces dames. De beaux œufs encore tièdes ont été déposés docilement dans les corbeilles pondoir. Il est bien tentant d’en prélever quelques-uns. Ce ne serait pas du vol, personne ne sait combien il y en a. Le ponctionnement effectué, je quitte les lieux tout aussi discrètement, la conscience de moins en moins légère, du haut de mes dix ans.
Entre le poulailler et le jardin, il y a l’enclos de Cartouche. Chien de chasse sans gibier qui passe ses journées à aboyer à son écho. Ses yeux tirés par les oreilles et ses os saillants lui donnent un côté famélique. Je ne peux comprendre pourquoi cet animal triste est attaché dans un enclos. Intrigué mais heureux, il fouette l’air de sa queue à mon arrivée. Quelle pitié ! C’est sûrement l’ennui, peut-être l’âge ou bien le malheur qui lui donne cette allure. C’est à en pleurer. Toutes ses écuelles sont vides, en plus de la soif, la faim lui tient compagnie. Voici qui tombe à point. Repas royal, tout destiné. Joignant le geste à la pensée, je casse les coquilles au bord de la casserole et remue l’omelette devenue saumâtre avec un bâton. Je tire le verrou du chenil, entrebâille le portillon et glisse le plat de fête vers le Bruno.
Je ne peux que me féliciter intérieurement de ce superbe élan de générosité. J’observe ce brave chasseur engloutir mon offrande tout en me jetant de furtifs coups d’œil de gratitude.
Le vieux cultivateur, levé de sa sieste, vient pisser au coin de son jardin, le tabac de tous ses poumons me rappelant à la réalité. En quelques enjambées, je traverse la grange, saute le fossé et ses orties, retombe sur la route et prends le chemin du retour au foyer, l’air débonnaire, saluant l’homme retourné de sa vidange.
La fin de la journée s’annonce. Le moment d’aller chercher le lait aussi. Je retarde l’échéance pour finalement refuser formellement d’exécuter ma corvée. Ma mère suspicieuse, car me connaissant, va donc, à ma place, chez nos charmants voisins.
Quand je la vis revenir à grandes enjambées, je compris que l’orage la suivait. En grande habituée, sans attendre, je détalai.
À l’heure du souper, il a bien fallu que je réapparaisse. Je tairai les détails de la récompense qui me fut allouée. Le matin, un superbe bouquet d’épines diverses, orties, chardons, ronces, encore frais, gisait au coint de la porte. Pendant quelques jours, le lait que je bus avait tout de même un drôle de goût amer.

Retour en haut de page

La gourmandise
Nadine Larqué


Le septième jour, Dieu qui entendait se reposer de ses efforts, organisa un dîner auquel il convia l’homme, sa plus belle réussite, dans le secret dessein de s’assurer que les cinq sens dont il venait de le doter étaient bien opérationnels.

Attablé sous la voûte étoilée, le Maître des lieux prit place tandis qu’à sa droite se tenait l’invité. Dieu le pria de fermer les yeux avant de faire apparaître, d’un claquement de doigts, une magnifique coupe de porcelaine d’où dépassait un dôme blanc de crème fouettée qui s’enroulait en spirales finement striées.
Criblé de vermicelles colorés, le sommet en était agrémenté d’un petit parasol de papier bariolé planté d’une mini-pique de bois d’olivier.
À la vue du dessert, le convive écarquilla les yeux, trouva l’aspect prometteur, puis manifesta une fruste impatience motivée par un appétit aiguisé.
Dieu esquissa un sourire satisfait et tendit avec bienveillance une cuillère à l’affamé.
L’homme planta l’objet dans la mousse sucrée, mais suspendit son geste.
Son oreille venait de surprendre le bruit feutré de la cuillère qui entamait la crème en douceur. Son étonnement passé, il ouvrit les lèvres pour goûter la bouchée qu’il avait prélevée. Ses papilles excitées en apprécièrent tant la saveur délicate et le délicieux fondant, qu’il renouvela l’expérience avec avidité.
Trois cuillerées plus tard, il s’interrompit à nouveau.
Après avoir creusé un cratère dans la crème fouettée, son couvert avait atteint un liquide noir et luisant qui exhalait une odeur de cacao, d’épices et de miel.
Méfiant l’homme renifla sa coupe et adressa à Dieu un regard interrogateur.
C’est du Chocolat ! répondit celui-ci, en l’encourageant à poursuivre.
Rassuré, le dégustateur se remit à l’ouvrage jusqu’à ce que la coupe, à demi-vide, livre deux autres délices. Une demi-poire dodue, à la chair ivoirine et craquante qui couvrait une boule ambrée de glace vanillée.
L’homme redoubla d’ardeur et lorsque sa cuillère heurta en tintant, les flancs de la coupe vide, il ressentit l’immense regret d’en avoir fini.
Alors, pour prolonger un instant encore l’ivresse de ses sens, il promena d’un mouvement circulaire, son index tendu sur les parois de porcelaine humides.
Après avoir recueilli les restes d’élixir fondu qu’il lécha jusqu’à la dernière goutte, l’homme se soulagea en éructant d’un rot sonore et parfumé.
Parfait ! s’écria Dieu. La vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher, tout y est !
Disant cela, il s’avisa que son invité affichait une posture qu’il ne lui connaissait pas. Détendu, les yeux clos, la mine béate, il semblait incroyablement heureux.
À le voir ainsi, Dieu comprit qu’il assistait à la genèse d’un sixième sens : le plaisir.
Perplexe, il fronça les sourcils, caressa sa barbe d’un geste songeur et s’empara des tablettes d’argile sur lesquelles il inscrivait sa loi.
À la liste des péchés capitaux, il rajouta prestement une septième ligne et il y nota :
« La Gourmandise ».

Retour en haut de page

Gourmandises
Sylvie Laurens Casagrande

Elle commençait à se lasser de ce lèche-vitrine exhaustif où défilaient tous ces objets tentateurs qui dévastaient inexorablement son portefeuille. Elle souhaitait maintenant calmer cette course folle à l’achat et s’offrir un moment de répit, certes superflu, mais tellement exquis. Elle voyait au loin l’enseigne alléchante du salon de thé « Sucre, Plaisir et Gourmandise ». Elle hâta son pas comme attirée précipitamment vers ce lieu de délice. Sa main poussait déjà la porte vitrée qui ne résista pas à la pression affirmée de la dégustatrice. Elle pénétrait dans l’antre magique où ses sens s’éveillaient au fur et à mesure de son avancée. Elle humait d’abord les senteurs sucrées des pâtisseries et des friandises diverses. Elle reconnaissait le parfum du chocolat de la forêt-noire qui happe le client et le perd dans ses profondeurs obscures pour éveiller plus merveilleusement ses papilles si longtemps endormies. Mais son odorat revenait toujours vers la même source de plaisir : la tarte Tatin. Elle savourait cette odeur si familière de la pomme mêlée au caramel juste doré qui prend corps avec les fruits rendus si moelleux par la cuisson. Rapidement, elle pouvait ajouter à ces sensations olfactives la vision d’un étalage soigneusement ordonné de petits gâteaux parés de leurs plus beaux atours, séducteurs des chalands gourmands. Elle prit place face à cette armée de soldats à savourer. Elle commanda sans hésiter un thé à la bergamote et une part de tarte Tatin qui suscitait toute sa convoitise.
Sur la petite table ronde, trônait un soldat déserteur, fuyant le camp rigoureux de la vitrine réfrigérée pour finir une belle carrière, dans un dernier parcours du combattant : la tombée dans la gorge de la gourmande. Il se sentait délicatement saisi par de longs doigts et avancé précautionneusement vers la bouche fatale. La herse dentaire se referma sans provoquer de déchirement douloureux. Et alors, commença une bousculade effrénée et le soldat en déroute se trouva malaxé, retourné, enduit d’une substance translucide qui le transformait peu à peu en une pâte informe.
La gourmande, elle, se régalait de cette fraîcheur acidulée dont elle ne pouvait se rassasier.
Notre petit soldat, qui déjà avait jeté les armes, résistait mal à un appel irrésistible qui l’invitait à faire intrusion plus encore dans cet inconnu qui ne l’effrayait pas. Il voulut tout d’abord retenir cet instant doux et chaleureux dans cet âtre de confiance en s’agrippant aux murailles qui l’entouraient, mais l’attrait vers d’autres lieux excitait sa curiosité. Il fallait donc quitter ce palais et se jeter dans ce ravin à la fois vertigineux mais saisissant de douceur. Une muqueuse veloutée édulcorait la chute finale dans un bain bouillonnant qui apaisait après toutes les turpitudes les sens du guerrier.
L’envie sucrée et frivole de la gourmande était maintenant assouvie. Elle baignait dans un état de délectation et d’euphorie que seul le plaisir voluptueux de la gourmandise peut produire.

Retour en haut de page

Occident gourmand
Corinne Lemarigner

Trop, c’est
trop gros, plein d’soupe
cuillères d’argent timballe de sang
étouffe chrétien obèse américain
qui baise le monde
écrase les fourmilliards
de ses santiagu’
vert dollars
éperons sanglants
blancs becs effrayés
débordés dégueulés
du vieux monde barbare
œuvre d’art perle rare
indiens si terriens
si humains
si divins
massacrés par ces puritains
au cœur sec
à la conscience sale
abyssale
industrieux esclavagistes
affairistes
abrutissants de pauvres hères
pour leur faire extraire
à la gloire de Dieu
de l’huile de roche
des minerais enfouis
pour tisser leur toile
de coton
de plastoc, d’électron,
des hoquets d’octets
pour niker capter
nos proies avachies au nombril sorti
pantalon ballant
à la traîne essoufflés déboussolés
les yeux plus grands que le ventre mou
bientôt à genou le cœur qui lâche
crève ou grève
massage à jeun
énergie d’Asie vent d’Orient
dans nos voiles
sans les voiles
visages ouverts et sages
avoir de nouveau faim
juste un peu de pain, un peu de vin
de l’eau, de l’air
juste sur terre
ensemble
c’est tout

Retour en haut de page

Petites gourmenvies clandestines
Jacqueline Lubin

« Attends !… Deux minutes ! »
Charlotte a besoin de ces quelques minutes… Elle garde toujours un petit morceau de pain près de son assiette. Sa dernière bouchée. Celle qui doit caresser les contours du plat.
Et alors là ! Alors là… Elle l’imbibe soigneusement mais avidement aussi de la sauce restante, tout juste tiède. L’aspire une fois. Repasse encore une autre fois. L’aspire encore. Et la petite bouchée ramollie va se promener une dernière fois avant de venir se poser, dégoulinante dans sa bouche déjà rassasiée.
C’est toujours son petit plus à Charlotte. Un délice auquel elle ne résiste jamais. Justement parce qu’elle sait qu’elle ne devrait pas… Son foie, paraît-il ! Tu parles !
Et c’est la bouche encore pleine de plaisir qu’elle se dévoue pour débarrasser la table et apporter le dessert !
De l’autre côté de l’envie, petite rigolote, bonne fourchette, Amandine est intarissable quand il s’agit de commenter les tenues vestimentaires de ses « presque » copines de collège. Aujourd’hui, la bouche pleine d’éclats de rires et d’appétit, elle pioche dans l’assiette ses pommes de terre rissolées, saupoudrées d’ail grillé et de persil avec un sourire tartiné de satisfaction !
Depuis toute petite, elle adore les jours des pommes de terre rissolées !
Mais personne ne remarque jamais qu’elle vide son assiette très méthodiquement.
Elle… Elle sait déjà ! Ce petit morceau qu’elle a gardé pour la fin. Le tout dernier. Le pas trop grillé, tout bien doré, aillé et persillé, ni trop, ni pas assez. Et elle le regarde, en évidence, au milieu de son assiette maintenant vide. Elle patiente un peu. Pas trop longtemps, pour n’éveiller aucun soupçon !
Qu’il est bon ce moment ! Ce moment juste avant… Ce désir gourmand juste avant le plaisir !
Et c’est ce petit plus, rien qu’à elle, qui lui laisse la langue tout sourire !
Un peu plus loin, dans un parfum de thym, il y a Lison. Perchée sur sa murette de pierre, la tête à l’ombre du pommier et les pieds dans le soleil.
Lison s’en va. Lison n’est plus là. Elle a les yeux qui dansent avec les lettres, qui jouent avec les points et les virgules, qui dégustent les mots : Lison lit.
Elle lit comme on dévore un gros paquet de « Batna ». Chaque chapitre est son bonbon de réglisse : englouti, sucé, croqué, fondu, savouré et avalé. Chaque page qu’elle tourne, c’est un bonbon qu’elle dépouille, qu’elle engouffre machinalement dans sa bouche en attente. Elle sait qu’elle ne pourra s’arrêter que lorsque le paquet sera vide !
Et quand elle froissera ce paquet trop vite terminé, elle râlera… Comme elle le fait à chaque fois !
Trop vite ! Toujours trop vite !
Avoir envie de recommencer, de savoir attendre, de saliver, de savourer, de digérer tous les mots… D’imaginer, de désirer à nouveau… Et de regrimper sur la murette.
Mais elle sait qu’elle avalera son prochain bouquin au caramel-réglisse aussi goulûment que les autres !
Et la nouvelle page s’est ouverte sur une nuit douce et chaude. Tu as voulu déménager notre sommeil sur la pelouse d’un jardin.
Nos regards se perdent dans l’infini. S’arrêtent sur une étoile. Voyagent d’étoile en étoile, de lueur en lueur, de rêve en possible…
Mes yeux se ferment sur un possible. Je rêve un peu. Pas trop longtemps.
Qu’il est doux ce moment ! Ce moment juste avant… Ce désir gourmand juste avant le plaisir !
Ma bouche a retrouvé le petit creux secret caché entre ton épaule et ton cou. Elle se promène sur la peau pleine des odeurs de ta journée. La goûte, la croque, salive et sourit de ces délices.
Ton corps répond par un frisson… Ton corps seulement.
Tes yeux ont déjà englouti tous les possibles en rejoignant les étoiles. Et déjà tes rêves voyagent avec toi.
Peut-être avec moi aussi…
Moi… Lison, Amandine et Charlotte à la fois.

Retour en haut de page

Essentiel
Bernard Mayoral

Pourquoi tous ces voyages et tous ces rêves étranges
Pourquoi toutes ces conquêtes, cette interminable quête

Alors que c’était toujours là
Que c’est là dans le creux de soi

Sous cette pierre sous ce caillou   
Dans les pétales de cette fleur naissante
Dans les nervures de cette feuille   
Dans les racines de cet arbre

Alors que c’était toujours là
Que c’est là dans le creux de soi

Au bout des doigts de celle qui me tient compagnie
Dans les yeux de cet enfant qui m’a vraiment choisi

À cette multitude de question
La réponse est venue par la sensation

Se glissant entre la caresse de la main
Et le pelage de ce chat
Dans cet instant de tendresse sans lendemain
Sur ce visage qui est là
Dans la musique des mots soufflée par cette présence
Dans la saveur de cet instant
Dans cette jolie mélodie
Le son d’ici et maintenant


À cette multitude de question
La réponse est venue par la sensation

En goûtant le moment présent
Dans l’odeur de ce paysage
Dans le toucher de ce regard
Dans la lumière de ce frôlement
Dans l’éclat de ce sourire

À cette multitude de question
La réponse est venue par la sensation

Dans l’ivresse du mouvement de ces millions de cellules
Qu’on appelle le corps humain
Dans ces étincelles d’or, qui dansent et tourbillonnent
Autour d’une flamme, d’une bougie,
Qui ne demandent qu’à se déposer au creux, la paume, le vase
de la main

Dans ce souffle de vie circulant autour et à l’intérieur de nous

Dans ce bouillonnement de notre sang
Qui traversent nos veines, nos artères, nos vaisseaux
Dans la chaleur du soleil, le bleu du ciel
La clarté de la lune, le brillant des étoiles !

Retour en haut de page

Lettre aux Français
Ricardo Montserrat

Que vous avons-nous apporté, nous qui sommes entrés chez vous les mains vides, par vagues écumantes de colère mourant sur la plage du temps ? Nous, les perdants de l’histoire, les victimes de dictatures  politiques et économiques, aux valises pleines de désillusions et de rêves déchirés. Nous qui sommes, comme me le disait avec amertume un étonnant voyageur, de plus en plus jeunes puisque ce sont les mêmes images, les mêmes mots, les mêmes mensonges qui sont utilisés pour qualifier nos foules de femmes, d’enfants, de frères, qu’on pousse vers les frontières de la mort ou de la soumission ? Nous qui, de la première, la seconde ou la énième génération, sommes en exil en nous-mêmes et n’avons d’autre orgueil que le nom que nous portons, d’autre richesse que des souvenirs en lambeaux rouges et noirs, d’autre force que celle du rire aux dents blanches et des larmes rentrées ?

Que vous avons-nous apporté, hormis notre humanité, notre honte bue et l’honneur d’avoir résisté et survécu ? Rien. Arrachez les pages, brûlez les photos, Pinochets et Papons, tronquez les mémoires. Les derniers combattants des guerres justes sont morts assassinés il y a si longtemps. Les dictateurs sont dans le même camp. Les chômeurs sont étrangers dans leur propre pays, les moins de vingt-cinq ans en exil dans une planète appelée jeunesse, les plus de vingt-cinq ans en transit vers le rebut, les femmes bien plus étrangères encore dont le corps ne parle pas la langue des maîtres des images et des mots. Les non-vivants sont légion, qui n’ont pas de travail, vivent trop loin, sont malades, excentrés, banlieusards, divorcés ou fragiles. Réduits à des statistiques, concentrés dans des dossiers, des noms sur des portes de prisons. Bons ou mauvais citoyens, bons ou mauvais consommateurs. Une guerre efface l’autre.

Toi « l’Espingouin » qui es venu « manger le pain des Français », qu’as-tu apporté ? Qu’ont apporté les Méditerranéens ensoleillés, les Orientaux safranés, les Noirs hiératiques, les Briseurs de mur, à vous, Français que vous n’aviez pas déjà ? Hormis les emmerdements ? La réponse est simple. Nous vous avons apporté la France, telle que nous la rêvions, la France libre, solidaire, amicale, généreuse, celle de Hugo et de Zola, celle de Jaurès ou de Camus, une France faite tout entière de bons hommes, de grandes femmes, de révoltés, de syndicalistes, d’utopistes qui couraient le monde entier de livre en livre, de livres en journaux, de poèmes en chansons, de films en inventions.

Nous vous avons apporté la République et ses idées sur le bonheur universel bricolées sur l’établi, ses valeurs cousues au petit point pour camoufler votre embonpoint, la République telle que nous y croyions, en mourions, en perdions nos maisons, nos vies, en pleurions nos femmes, nos amis. Jusque dans les heures les plus noires de nos dictatures, dans l’ombre des camps, nous discutions Danton ou Robespierre, Proudhon ou Tocqueville, Sartre ou Camus, Barthes ou Foucault.

Nous vous avons apporté la table à laquelle nous nous sommes invités, le goût du bon vin, de la bonne chère, des fêtes fraternelles et des repas conviviaux dans des maisons faites pour vivre. Avez-vous oublié qu’avant que nous vous mendiions l’hospitalité, on buvait chez vous surtout de la piquette dans des bouteilles à étoiles, du ragoût et des plats si lourds qu’on ne pouvait plus se lever après. Adieu crises de foie, cholestérol et cirrhoses, nous vous avons inventé une France abondante et variée, saine et raffinée, d’une cuisine pleine d’herbes, d’olives, d’épices, de riz blanc, de semoule et de pâtes fraîches, de salades exotiques, d’agneaux et de poissons parfumés. Nous sommes le sel et le tanin.

Nous vous avons apporté la liberté, l’indépendance et l’insolence, le désir de tout faire, tout dire et tout créer. Vous souvenez-vous comme vous aviez l’air ridicule avant notre venue, avec vos bérets, vos blouses, vos costumes raides, vos habitudes étriquées et vos accents caillouteux ? Nous vous avions rêvés dans nos camisoles élégantes, à l’aise dans vos basques, ironiques et légers. Nous vous avons donné nos foulards, nos soies, nos cotonnades, nos robes et nos chemises larges, nos boucles sur les épaules, nos transparences, nos sandales et nos culottes larges. Nous vous avons obligés à parler un français aussi clair et musical que celui que nous avions lu dans vos livres, à le chanter au rythme de nos mains et nos corps désenchantés.

Ah oui, nous vous avons apporté cela : la sensualité des peaux dorées et des embrassades latines, des rires à gorge déployée et des fêtes intimes, le temps retrouvé, les jours heureux. La France que nous avions inventée dans nos geôles, nos déserts et nos chemins barbelés. Nous vous avons donné des mythologies insensées, des histoires baroques, d’épouvantables légendes, et la folle musique, l’art irrationnel, l’impossible architecture du tout est possible. Faisant de nos rêves la réalité, nous les avons mariés de gré ou de force au chaos de vos villages, vos paysages, vos maisons sages.

Oh, les beaux enfants que nous vous avons faits, la France ! Oh, les beaux pays que nous vous avons accouché ! Nous ne sommes pas encore sortis de l’enfance de l’exil, nos pères viennent à peine de mourir, nos mères sont assises sur une chaise devant la maison, le cœur chiffonné par la nostalgie, mais nous sommes si fiers de la France que nous avons libérée, réveillée, rajeunie, révoltée, secouée, baisée sur la bouche. Allons, je vais même vous faire un aveu : c’est nous les immigrés qui vous avons sauvés du fascisme. Si, si ! De gauche ou de droite, vous croupissiez jadis dans l’antisémitisme, la xénophobie, la peur de l’étranger, le conservatisme, l’étroitesse d’esprit. Eh bien ! Ce pays-là n’existe quasiment plus, hors quelques taches de peste brune sur la carte. Aujourd’hui, à peine un Français sur dix est faschopositif. Demain, nous le savons, l’Europe fera crever les dernières baudruches élevées pour effrayer et diviser les peuples.

Reste une bataille à mener, nous les hors de tous les pays, avec vous les gens d’ici, victimes, déportés, anciens et futurs combattants de la guerre économique. Celle de la paix. Sortez de la mine, descendez des collines, camarades. Les lobbies militaires, les lobbies économiques veulent nous condamner au silence et à la mort en vie sous un tapis de bombes, de lois iniques et de licenciements. Résistez. Étrangers à votre pays, unissez-vous.

Retour en haut de page

Le bouche à oreille
Jean Naymard


Certaines font du bouche à bouche, moi, je préfère le bouche à oreille, surtout quand je suis seule, c’est plus intime.

Je vais vous raconter comment : d’abord, je tire un peu mes lèvres sur le côté, cela crée une faille dans ma joue et, plus je tire plus, la faille s’agrandit.
Puis, je murmure pour ne pas l’effaroucher :
« Oreille es-tu là ? Oreille m’entends-tu ? »
Elle ne répond pas, mais elle commence à se tendre imperceptiblement vers moi.
J’avance encore un peu lui susurrant des mots doux, elle s’approche elle aussi, je la flatte :« Oh quel joli lobe tu as... ». Elle se cambre de joie, je sors ma langue pour le lui chatouiller, mais je ne peux que l’effleurer, cela fait son effet, le lobe frétille et se met à gonfler légèrement.
Le pavillon de l’oreille se plie pour essayer d’en profiter mais il est encore un peu loin, alors je commence doucement à lui chanter une mélodie pour le détendre, il s’assouplit et se rapproche.
De mon côté, je fais également un effort et je creuse de plus en plus à l’intérieur de ma joue, où mes dents s’activent et la rongent afin de gagner du terrain.
Enfin, ma langue peut se glisser dans le trou de l’oreille, elle gémit, elle est aux anges et se laisse totalement faire.
C’est à ce moment là que mes mâchoires surgissent et s’emparent du lobe qu’elles croquent à pleines dents, l’oreille essaie de se dégager mais il est déjà trop tard.
Je tire sur le lobe tout en le mastiquant, l’oreille résiste encore un peu mais elle sait qu’elle ne peut plus m’échapper.
Le lobe engloutit, je remonte vers le pavillon que j’engouffre à son tour, puis, je recrache le cartilage et satisfaite, je reviens à ma position initale.
Mmmh quelle saveur cette oreille, je crois que je ne m’en lasserais jamais...
Demain, une autre aura poussé et je pourrai recommencer.

Retour en haut de page

Sonia Paoloni
Juste par goût pour la chose
L’ivresse du bouton qu’on appelle rose



je te croque
je te mordille
c’est étrange !

tu me becquettes
tu me grignottes
je suis aux anges !

tes yeux amandes
ma bouche groseille
la belle vendange !

crédo des sens
quand on s’aime, on se mange !

Retour en haut de page

La gourmande et le gourmand
Victor Perraut

Mes doigts sont des baguettes magiques de velours,
Lorsque je fouille les profondeurs de son écrin d’amour
Comme pour y chercher un diamant ou une topaze
J’y découvre l’existence d’un filon d’extase

Alors ma bouche vient se souder à son intimité,
Je lui insuffle de mon amour toute la sublimité,
Mes lèvres et ma langue sont à ses ordres câlins
Et je me délecte de son suc, de ce plaisir coquin.

Car je sais d’où lui vient toute cette douceur
Celle de son beau visage et celle de son cœur,
Elle s’applique une crème secrète, une crème de jour
Et parce qu’aussi elle avale ma crème d’amour

Ô que j’aime notre jouissance épicurienne,
Sa toison est ma friandise quotidienne,
Ses formes sont un délice pour ma bouche,
Surtout quand pour la gourmandise, on se couche.

Retour en haut de page

Que la gourme en dise
Joëlle Petitjean


Goût intime de l’être. Du môme pour les bonbons défendus, les nacres sucrées qu’il apprécie sans manière. Du jouvenceau pour les chastes douceurs qui dérivent en plaisirs défendus. Des uns qui mordent à pleines dents le pain noir quotidien. Des autres, vieillis, qui suçotent une marmelade orangée mais amère. Arômes corsés ou douçâtres selon l’heure vouée à cette désirade qui ne nous quitte que pour la raison, la déprime ou l’ascèse… Et encore !

Système absolument volatil de la gourmandise… Du pouvoir masticatoire qui se mue d’abord en gouttes ruisselantes sur les papilles, entre les seins, sous les aisselles, dans le sillon des narines où se nichent de riches senteurs enivrantes puis s’apaise et meurt dans le souffle caressant d’une satiété éphémère.
Avertie du danger du manque possible, je dis adieu à cette flopée de sensations agglutinées sur mes papilles cérébrales, bugnes lyonnaises, cannelés bordelais, berlingot montagnard, coucougnette béarnaise, framboiserie et chocolat mariés en un fondant délicieux.
Ces douceurs intolérables de n’être pas présentes mais passées ou à venir, s’estompent… Mon esprit affolé par tant d’attraits signifiés se calme, se pose simplement sur le mot et cherche une rêverie positivement salutaire sans perdre le fil ténu du sens de l’envol.
Il est une autre gourmandise, celle de la pensée qui commet un délire verbal pour endiguer sa faim, f.a.i.m. du monde, et, bien qu’insatiable, elle est légère et s’amuse d’un rien. Tente de reproduire des instants intimes fugaces.
Son goût pour les lettres, voyelles et consonnes, l’entraîne à se jouer de mots, sons, images.
Ce mot même de gourmandise m’évoque alors le plaisir incongru de mon oisive inspiration. Je le ressasse, le mâchouille et m’interroge sur ces quelques lettres qui, assemblées dans l’ordre, font saliver les mômes et rêvasser les aînés.
« g » ou « r » m’en dise un balancement entre les deux… Pourquoi choisir une lettre plutôt qu’une autre ?
Ici le « g » au son dur, consonne gutturale, teutonne, initiale au service du goût ; la langue revêche s’éloigne des dents, coquine se rapproche du palais, se contracte, se recroqueville pour autoriser un écho sonore au souffle… Attention. Vigilance. Ne pas se tromper de son. Si le « k » sort à la place du « g » le mot n’est plus le même.
Sortira un « cou » d’enfant endormi, un coup de canif d’un paysan en maraude, un coût outrancier d’un bijou de rupture, un « qu’où-tu-vas ? », un couac…
Le « g » au son dur, proche du couac peut s’amollir en son « j » accompagné de certaines voyelles, comme la riante « i » ou le sérieux « e ».
« gi-ge, je gis »… Tout fait sens… Ce son chuinte dans le suave élan d’exprimer son je, jeu de l’ego. Plus loin dans le mot, le « r » de rien, le « r » d’heureux, le roucoulement de la tourterelle, doux roulement de tambour martèle la cadence de mes mots d’amour qui assourdissent.
Reste le « ou », peut-être à changer en « et », alors le mot devient « guère m’en dise » de choisir entre le « gueux » et l’ « air ». S’envoler contre l’un ou dans l’autre, le point commun est bon, je ne balance plus, la gourmandise s’annonce…

Retour en haut de page

Silvie Piacenza


J’ai pêcher mon père, et pommier aussi

Et un peu bananier
De l’air et des pollens, ai tout brassé
Aux fonds des sources, me suis penchée

Qu’on me sermonne si
Du miel d’un jour en nuit de fiel
Je me confis aux zestes de vie

J’ai pêcher mon père, et noyer aussi 
Et follement cacaoyer
Par mots et par vignes, ai vendangé
Des champs d’amour, tout bouturé 
 
Qu’on me raisonne si
Du marc d’un ciel en mers de sel
Je m’enivre aux eaux de vie

J’ai verger mon père, potager aussi
Et tant fourrager
De la couleur des hommes, ai tout irisé
À leurs brasiers, beaucoup salivé

Qu’on me pardonne si
D’une pâte à pain en pâte de fruits
De l’avoir croquée, Eve, je bénis

Retour en haut de page

Les pêches sauvages
Irène Picard

« Tu as un nez gourmand, charnu, qui frise selon tes humeurs… Il est très expressif, tu sais !
Tu as le nez de ceux qui aiment la vie, qui en savourent le suc, papilles en alerte… »
C’est ce que me disait ma mère en réponse aux complexes de mes quinze ans.

Ce soir de février, nous sommes autour de la table, mon père, mes sœurs et moi.
Nous l’avons dressée de jolie façon, comme « avant »…
Une belle nappe provençale, des assiettes en grès et un petit vase de fleurs.
Nous avons même mis un fond musical, comme « avant ».
Mon père apporte le dessert, dans un saladier coloré : « J’ai pensé que ce serait bien de partager avec vous cette compote, faite par votre mère l’été dernier avec des pommes et des pêches sauvages de vignes récoltées lors d’une balade. Je l’ai dénichée dans le congélateur. »
La gorge soudain nouée, nous gardons le silence.
Papa nous apporte l’étiquette de la boîte. Oui, c’est bien l’écriture de maman, souple et joyeuse, déliée et fleurie : « compote de la garrigue ».
Nous observons longuement le contenu de nos assiettes, sans oser plonger notre cuillère dans cette purée dorée.
Je sens mon nez friser…
La première bouchée.
Les saveurs éclatent sous ma langue. Miel, pêche sauvage un peu âpre, pomme acidulée…
Derrière le rideau humide de mes paupières baissées, je vois surgir des images, des saveurs et des sensations de mon enfance… que je pensais oubliées.
… Douceur sucrée de la perle de lait maternel déposée au creux de ma main peu après la naissance de ma sœur.
Le goût des pommes maraudées au jardin.
Carottes terreuses et croquantes grignotées avec délice, assise dans la caisse en bois, seule dans la pénombre moisie de la cave.
Tartines grillées du dimanche matin, dégustées dans le grand lit tiède des parents.
Goût du lait encore chaud du pis de la vache.
Exquise acidité du lait caillé.
Odeur du beurre dans la baratte. Mon doigt glisse sur le bol de beurre. Ça fond et c’est très doux.
Grains de blé qui glissent entre les doigts, pour finir en « chouinguegomme » dans ma bouche par la magie de la salive mêlée aux grains longuement mâchouillés.
Goût des mûres écrasées.
Grandes nappes blanches éclaboussées de fleurs fraîches.
Verre de vin rouge dérobé qui brûle le gosier. Je bois très vite, passe ma langue sur les lèvres, retourne le verre, lis le chiffre inscrit au fond et murmure : « 22 ans ! »
Souvenir douloureux d’une indigestion de grains de sureau.
Saveur sucrée salée des réglisses hollandais.
Parfum de la soupe qui cuit durant des heures dans le ventre noir du chaudron léché par les flammes du feu de bois…
Mon assiette est finie.
Un rapide échange de regards complices et malicieux avec mes sœurs, puis nous plongeons le nez vers le fond de notre assiette que nous léchons avec application… comme « avant ».
Dans un éclat de rire, les lèvres bordées de compote, ma sœur aînée rompt enfin le silence :
« Maman détestait nous voir faire ça, mais c’est si bon ! »


Retour en haut de page

Gourmandises
Renée Richon

La gourmandise est un vilain défaut, un péché, je le commets avec délectation, sans complexe et, plus je vais dans l’âge, plus je cultive avec ferveur, ce péché — mortel ? non diaboliquement immortel.

Pour nous mettre en bouche, titiller nos papilles, susurrons à gogo les mots, les mets exquis de quelques douceurs inégalées. Et ce, juste avant de passer à l’acte sottement interdit de nos jours (ligne oblige), de la dégustation.

Marquise au chocolat noir, amer, divin, gâteau Esmeralda, tartes par centaines aux mille fruits, éclairs et millefeuilles, crêpes fines, sucrées, fourrées, beignets.
Bugnes, babas, mousses aux doux parfums.
Crèmes : chantilly, chocolat, caramel, anglaise, glacée, belle et bonne, jamaïque, péruvienne ou pompadour, ganache, frangipane.
Miel : acacia, tilleul, flans, compotes et marmelades, entremets, sorbets.

Bonbons fondants, croquants, acidulés, collants, fruités, menthe et réglisse, bouchées, caramels mous. Ah ! l’extase en bouche, à l’infini, renouvelée au gré de ces folles envies, à humer, goûter, mâcher, sucer, lécher, croquer, dans un extraordinaire plaisir, égoïste, solitaire ou partager, comme un acte d’amour.
Jusqu’à l’extrême pâmoison. Régalons-nous de ces succulentes et délectables sucreries, cultivons tout au long de notre existence ce péché de gourmandise ; ce péché est un plaisir de vie.

J’avouerais mon goût immodéré pour d’autres mets, d’autres saveurs, d’autres arômes, riches et variés, épicés, colorés, forts, acides, violents, doux, fins, parfumés, grossiers, cinglants, charmants : Les MOTS, à l’infini de mon envie inassouvie, de mon désir abyssal de les lire, les entendre, encore, encore une bouchée, une goulée, une pincée, un florilège, une gamme, un éventail de ces délices déclamés, lus, entendus. Des mots sans fin, jusqu’à plus soif, mais faim toujours.

En ce temps formidable de communications, de « tchatche », de « chats », en ces machines infernales ; ordinateurs, sots ; mon miel, ma joie, mes bonheurs, mes mots sont mis en pièces syllabiques, égratignés, tronqués, déchiquetés, mis en lambeaux, lacérés, écorchés, éraflés, détournés, arrachés, broyés, ânonnés, phonétisés.

Par chance, quelques irréductibles : Bernard, Alain, Claude, Jacqueline, Henri et les autres, épris, atteints du fameux virus de l’amour des mots, de la phrase, de la tournure, de l’écriture, de la lecture et de la poésie.
Là sont les guetteurs, les veilleurs, les sauveurs.

Existe-t-il plus grande délectation, jouissance, de lire au détour de tel livre, telle page, un mot, un inconnu de vous, jamais lu, jamais vu ? Joie, volupté, un nouvel ami !
Vite, se saisir du Larousse, Robert, Littré, Quillet ou encyclopédie. Et là, chercher, fouiller, feuilleter. Bonheur suprême : trouver, lire, comprendre, relire.

Surprise, contentement, satisfaction. Vivre, grandir, vieillir, apprendre et apprendre encore, aller à la rencontre de cette ivresse, de ces mots, de ces mets, savourer, des douceurs, un livre, quel festin, deux merveilleuses gourmandises, ébouriffantes saveurs, eaux-de-vie, à consommer sans modération aucune.

Retour en haut de page

A taula !
Alan Roch

Es totjorn ora
De passar a taula
E que se fague la multiplicacion dels plats :
Mangi ma man e gardi l’autra per deman
Manja ta sopa se vòls venir grand
Manja e calha-te
Val mai l’aver en fotografia que per manjar
Mangem primièr e apuèi, veirem plan !
Manjatz, manjatz : ne demorarà totjorn quicòm
Manjan cada jorn al restaurant

A la grépia de la vida,
La mangiscla nos santifica
De la sopa a las doçors
Dels afogassets als fogassets :
« Qual sap se quand manjan
Se’n trapa pas qu’an fam ? »
Lo sopar es l’antecambra
Del ressopet
Quand tota la taula te crida : manja-me !
Seriá un drame de pas èsser golut
Lipet, gormandàs
Quand lo solelh manja lo vent
De tot biais, qual non manja ni bèu
Es mai mòrt que viu
E abans que siague tròp tard
Vendrà lo temps de manja-lard
Serà pas dit
Que non serai manja-farcit
E qu’al temps de manja-bacon farem ripalha
Amb totes los manja-perdigals
E los manja-patanas, manja-caçolets, manja-mongetas,
manja-canards, manja-carns, manja-caulets,
manja-cebas, manja-codèrlas,
manja-fricassa, manja-galavards,
manja-fardèls, manja-tripas, manja-tripons,
manja-meletas, manja-mèls,
manja-pastissons, manja-piòts,
manja-pomas coma un Adam al Paradís perdut,
manja-sepias,  manja-trochas
Que se voldràn plan sèire
A la nòstra taula
Que sèm pas brica de l’òrre mena dels manja-solets
E , de segur, las cantinas de bon vin
Acompanharàn la mangiscla
Que lo beure es lo fraire del manjar
Per dire de viure
E d?aver bona codena lusenta :
Nòstre aujòl se ditz Gargantuà !

Retour en haut de page

La coquette de Saint Jacques
Silke Rotzoll


Brian souffla lourdement quand il arriva enfin en haut des petites ruelles de Saint-Bertrand-de-Comminges. Il s’arrêta un moment, tira un grand mouchoir à carreaux de la poche de son bermuda, s’essuya le front. Qu’est-ce que cela lui avait coûté, déjà, d’être seulement arrivé jusqu’à ici… car Brian était un pèlerin spécial. En plus de la marche – pas tout à fait de son Angleterre natale, mais quand même, de la Bourgogne, jusqu’ici avec destination finale : Santiago de Compostela ! –, le jeune homme s’était imposé le régime. Adieu les fish’n’chips, adieu les bonnes pâtisseries françaises qu’il aimait tant – et surtout : pas un gramme de chocolat. C’était une sorte de vœu de chasteté devant, il ne savait pas trop quelle divinité, que Brian avait fait. Enfin, il était quand même arrivé ! Et devant lui se dressait, hautaine, la cathédrale de Saint Bertrand avec sa tour courte et carrée en bois. De ses dernières forces, le pèlerin moderne gravit les marches, très ascendantes, qui le séparaient de l’intérieur de ce lieu sacré.

Deux heures plus tard – un moine bruyant avec un trousseau de clés digne de Saint Pierre lui-même avait fini par le balayer le dernier et fermer derrière lui le grand portail –, un Brian mortellement épuisé trébucha à nouveau sur ces pavés. À vrai dire, il ne savait pas où il allait poser sa tête bourdonnante et ses membres douloureux. À force de trottiner à travers deux, trois ruelles, Brian atterrit collé contre une vitrine judicieusement décorée de blanc et de brun. Du chocolat, oui, que du chocolat. Une voix féminine le tira de son ébahissement : « Vous ne voulez pas entrer, Monsieur ? » Un petit accent délicieusement basque tinta agréablement dans ses oreilles, et Brian se retrouva à l’intérieur sans savoir comment. « Rochers de l’Inca » lut-il sur une pancarte noire devant lui, d’ailleurs tout était plein de jolis arrangements noirs, bruns, pistache… et quand il leva la tête, il vit le col de dentelles de son interlocutrice tout aussi délicatement posé sur le haut de sa poitrine enrobé de noir, que les petites serviettes et les étiquettes sur ses étals.
Au-dessus bougeait une petite tête aux cheveux châtains bouclés et aux yeux plissés malicieusement quand la commerçante lâcha : « N’est-ce pas que vous avez besoin d’un remontant, je vous ai vu déjà tout à l’heure. Je suis sûre que vous venez de bien loin et que vous avez pris énormément sur vous pour aller d’abord prier. » Brian la regarda de plus près : elle l’observait depuis des heures, alors ? En même temps un frisson s’empara de lui : en plein milieu d’une chocolaterie, il se faisait embobiner par une… chocolatière ! Tout cet étalage, délicieux au plus haut point, commença à l’oppresser. La sueur ruissela sur son front. « Ces petites croquettes de chocolat au lait et aux amandes fourrées de crème café, Monsieur, mais ouh là, ouh là ! Vous êtes tout blanc tout d’un coup. Oh ! Venez vous poser un moment là ! » gazouilla la petite voix tout d’un coup toute proche de son oreille et Brian sentit même un bras nu, un brin dodu, se glisser autour de son épaule, pendant qu’il laissa flancher son corps en direction d’un tabouret que la chocolatière avait approché au plus vite. Ses yeux étaient maintenant à hauteur des vitrines, ils s’écarquillèrent devant tant de noirceur et de plaisirs doux-amers devinés. Sa salive remplit sa bouche, ses pensées essayèrent de s’accrocher à la barrière de l’interdit qu’il s’était posé – quand la main de la femme passa dans la vitrine en y retirant un exemplaire mignonnement pointu des « Tétons de Vénus ». En s’accroupissant à côté de lui, sa jolie dentelle glissa un peu sur le côté et pendant que la chocolatière lui souriait, le praliné sur la main tendue, Brian eut le vertige de deviner triplement la forme du petit monticule couronné. Les yeux noisette de la commerçante l’invitèrent à goûter… Et après tout, n’avait-il pas vraiment besoin d’un remontant ?
L’apparition d’un client en grand froc à corde ventrale interrompit le dilemme de Brian. La clochette s’actionna, sa bienfaitrice se leva en tirant sur sa jupe noire et en ajustant la dentelle de son chemisier ; Brian avala le monticule chocolaté qu’elle lui avait enfoncé dans la bouche, n’en pouvant plus, apparemment, de ses hésitations. Le moine le regarda d’un air étonné : un grand homme blond à la peau cramée, assis sur un tabouret au milieu d’une chocolaterie en train de mastiquer ?… Puis il commanda ses trois kilos de « Tétons de Vénus », paya et s’en alla.
Brian écouta la porte se refermer et se dit : « Si lui, dont la vie entière est vouée à Dieu, se permet une telle passion pour les « Tétons de Vénus », comment cela pourrait-il porter tort à mon vœu à moi ? » Toujours assis sur son tabouret, il ouvrit les bras vers la chocolatière qui le regardait avec une expression soucieuse. « Cela va mieux ? Vous avez apprécié ? » bavarda-t-elle, en rougissant légèrement. « Donnez-moi deux cents grammes, et puis trois cents de ces Rochers de l’Inca, s’il vous plaît » enchaîna Brian alors en se levant. Mais il ne put s’empêcher de caresser la dentelle sur son épaule en disant au revoir, après avoir payé, pour reprendre son chemin de Saint Jacques.

Retour en haut de page

Bernard Salomone

Pour une joie à reconquérir dans une société à visage humain : gourmandise à préparer pour 4 personnes pour échanger un moment simple de convivialité citoyenne, comme par exemple, pour fêter la victoire du Non au Référendum du 29 mai 2005, avec beaucoup d’espoir pour que la voix de chacun compte et soit entendue par nos élites.
Nous pouvons ajouter pour rendre le repas agréable, beaucoup de rires pour oublier la pauvreté du débat démocratique en France, beaucoup de propositions citoyennes pour créer les vraies conditions d’une vraie démocratie horizontale et non verticale.
Prévoir en plus, de la bonne humeur, pour accompagner le repas, sans excès de boisson ; 1l de Valdepenas rouge Sangre de Toro « peut » améliorer l’ambiance du repas.

Alchimie culinaire de l’Andaluz
Essai d’un Ragoût de la Mer (Andalousie)
Ingrédients pour la préparation culinaire traditionnelle :
(si vous aimez l’Andalousie et la poésie de Federico Garcia Lorca)

Légumes
2 navets (éplucher, laver, couper en dés) ; 1 branche de céleri (laver) ; 2 carottes (éplucher, laver, faire des rondelles fines) ; 2 oignons (éplucher, émincer finement) ; 4 gousses d’ail (peler, enlever le germe) ; 1 piment rouge espagnol piquant long (laver, épépiner, couper en tranches longues fines après avoir retiré le blanc) ; 1 poivron vert (laver, retirer le blanc, couper en lamelles fines) ; 2 citrons fermes ; 200 gr de riz long non étuvé.

Assaisonnement
1 bouquet garni (thym, laurier) ; feuilles laurier-sauce, basilic, herbes de Provence, piment de Cayenne ; 2 gr de safran ; 1 Kub bouillon viande ; 1 Kub bouillon crustacé-poisson ; 3 cuillers à soupe de concentré de tomates ; 3 dl d’huile d’olive ; 2 verres de vin blanc de cuisine ordinaire.

Poissons et crustacés
Fruits de mer surgelés ; 2 rougets évidés et écaillés frais entiers ; 2 blancs de seiche préalablement pelés et sans l’os ; 100 gr de moules de bouchot.

Viande
400 gr de chair à saucisse (en cas d’invité musulman, non consommateur de porc, ne pas en mettre)

Préparation du court-bouillon : prévoir un faitout et une casserole
 
Mode opératoire
Partager en 2 parts égales les oignons, ails, piments, poivrons, céleri, bouquet garni, herbes de Provence, basilic.
Dans le faitout, faites rissoler dans l’huile d’olive à feu vif en remuant jusqu’à dorer les ingrédients. Simultanément, dans une casserole, vous porterez 2 l d’eau froide à ébullition avec 2 cuillers à soupe de concentré de tomates plus sel et poivre. Dès que l’eau boue, jetez-la dans le faitout en remuant énergiquement. Ajoutez un verre de vin blanc de cuisine et couvrir à feu doux pendant 10 minutes Salez, poivrez. Puis, dans le bouillon, rajoutez le reste des ingrédients : safran, piment de Cayenne, persil.
Rajoutez dans le bouillon la moitié des légumes que vous avez préparée antérieurement : navets, branche de céleri, carottes plus les ingrédients restants ; kub viande et kub crustacé-poisson. Laisser cuire le bouillon à feu doux jusqu’à obtenir une cuisson des légumes « al dente ». Au besoin, resalez et poivrez pour obtenir la couleur andalouse et son goût.

Cuisson des poissons et crustacés
Farcir les 2 deux blancs de seiche avec la chair à saucisse. Séparer les tentacules des seiches en les gardant entiers et déposer l’ensemble dans le court-bouillon. Puis rajoutez les 2 rougets en gardant un feu doux de cuisson. Au besoin couvrir en réduisant le feu de cuisson. Puis, ajoutez le cocktail de fruits de mer surgelé et les moules dans le bouillon.
Dès que rougets, moules, crustacés sont cuits (5 minutes), les retirer à l’aide d’une passoire, les dresser sur un plat et les mettre en attente. Pour les seiches farcies, prévoir un plus long temps de cuisson (15 à 20 minutes) puis les dresser à leur tour sur le plat ovale prévu en attente. Gardez toujours le feu doux pour le bouillon.

Cuisson du riz (recette à l’Espagnole)
Dans une grande poêle : dans 2 cl d’huile d’olive, faites rissoler à feu vif en remuant la 2e part réservée d’ingrédients et de légumes citée plus haut dans la préparation du bouillon.
Dès qu’ils sont dorés à point, les retirer de la poêle avec une écumoire et les réserver dans un plat prévu à cet usage.
Reversez 1 cl d’huile d’olive dans la poêle, portez à feu vif et versez les 200 gr de riz jusqu’à ce que les grains deviennent translucides. L’opération consiste à ne pas roussir le riz. Prévoir 1 à 2 minutes pour l’opération. Dès l’aspect voulu obtenu, saisir le riz avec 1 verre de vin blanc de cuisine, ajoutez du safran au besoin et autres ingrédients, laissez le feu vif en couvrant le riz avec une louche du bouillon en répétant l’opération autant de fois qu’il est nécessaire pour avoir une cuisson al dente du riz. Ajoutez le jus de citron, les légumes, laissez le feu doux puis éteindre le feu sous la poêle jusqu’à ce que le riz absorbe le bouillon restant dans la poêle.

Servir chaud et consommer de suite
Puis, dans le plat en attente ovale, à côté des rougets, seiches farcies, fruits de mer, disposez le riz andaluz. Au besoin, arrosez avec le bouillon, ou pour plus de piquant, vous pouvez assaisonner avec du tabasco et davantage de citron.
Si vous aimez la poésie, la couleur et le goût de la culture de l’Andaluz, vous pouvez toujours citer un poème du poète populaire du Guadalquivir, Federico Garcia Lorca.

Poema de la Feria

Bajo el sol de la tuba
Pasa la Feria
Suspirando a los viejos
Pegasos cautivos               

La feria
Es una rueda
Es una rueda de luces
Sobre la noche

Los circulos concentricos
Del « tio vivo » llegan,
Ondulando la atmosfera
Hasta la luna.

Y hay un niño que pierden
Todos los poetas
Y una caja de mùsica
Sobre la brisa.


Bon appétit.

Retour en haut de page

Mots en fricassée
Christiane Sarrat Payrau

J’ai la bouche pleine de mots,
Je voudrais les dire,
Mais je ne peux que les écrire pour vous les faire lire.

Mes joues rebondies en sont pleines,
J’essaye d’avaler, de déglutir mais en vain.

Je noircis ma feuille de mots, de phrases, de rimes.
Je me délecte de cette avalanche de lais, d’odes, de virelais.

Enfin j’arrive à rédiger un sonnet,
Et sur mon feuillet, j’allonge le menu d’un festin régalien,
Pour le plaisir de l’esprit, pour le plaisir de lire, d’écouter, de dire.

Ô gourmandise poétique quand tu nous tiens !

Retour en haut de page

Gourmandises
Christine Seguin

Parfois, comme aujourd’hui, elle a comme un goût de réglisse au fond de la bouche. Un goût dont elle n’a jamais su si elle aimait ou pas, en fait. C’est un peu fort, un peu envahissant, un peu sucré, c’est un peu fade. Un goût indéterminé, comme si elle était en équilibre sur un pied et qu’elle hésitait à poser le second. Un goût d’attente inquiète.

Elle préférerait retrouver les saveurs aux arômes de l’enfance.
Aux arômes de l’enfance, oui : un goût de malabar, de riz au lait, d’amour et de câlins. Et aussi de goudron, de ferraille, de poussière, d’essence. Tout ça mélangé en un pot-pourri de souvenirs odorants, un goût de nostalgie à l’odeur de figuier.

C’est après que ça s’est gâté : d’un coup, c’était limaille de fer et âcreté de la bile, amande amère ou vomissure au bord des lèvres, lèvres craquelées, craquelures de l’âme. D’un coup, elle en a oublié les parfums du passé, pensé que jusqu’au bout, la vie aurait ces remugles-là.

Une fétidité d’eau saumâtre, un fumet de bête morte.
   
Toute une partie de sa vie entre parenthèses, une apnée de plusieurs années, durant lesquelles elle avait tenté de s’empêcher de respirer, de goûter, par peur que les relents nauséabonds du passé n’envahissent son corps tout entier. Une bataille sans relâche, jour après jour, mois après mois. Et se nourrir était devenu une épreuve.

Et puis, alors que, malgré ses efforts, ses papilles ne connaissaient plus que ce brouet-là, subrepticement, au fil des années, de nouvelles odeurs ont flatté ses narines, se sont insinuées dans sa tête, ont flirté avec sa bouche : l’amande amère s’est muée en frangipane, et un parfum miellé s’est emparé de son palais, cannelle et pain d’épices, mais aussi curry, cumin ou bien alors coriandre, toute une panoplie de goûts nouveaux, sucrés ou épicés, laissant sur sa langue un désir d’aller encore plus loin, de découvrir d’autres parfums, de se mêler à d’autres saveurs.

Elle est passée par bien des stades : elle a goûté à tout, enfin pas vraiment, mais toujours, tournant et retournant sa langue dans sa bouche, jusqu’à la fusion absolue, pour bien s’imprégner de la saveur bien particulière de chaque moment, pour ne plus oublier, au cas, où, un jour, il ne faudrait plus vivre que de souvenirs…

Maintenant, après toutes ses années, elle n’a plus qu’à fermer les yeux pour que s’exhalent dans son cœur et dans sa bouche les parfums salés-sucrés de chacun des moments de sa vie. Elle peut même ressusciter l’amertume de la bile au goût de fer, juste pour le plaisir de la noyer ensuite sous un flot de miel.

Aujourd’hui, elle a comme un goût de réglisse dans la bouche. Un goût dont elle n’a jamais su si elle aimait ou pas, en fait. C’est un peu fort, un peu envahissant, un peu sucré, c’est un peu fade….

Mais les temps changent, enfin : et elle attend, dubitative et tranquille, que revienne la saveur du riz au lait.

Retour en haut de page


Pourquoi pas
Tomas Vénacio


Assis sur l’herbe, appuyé contre un gros chêne, je ne pouvais mieux être et comme il va de soi, je me suis endormi. Comme je n’avais pas de montre ni tout autre moyen de savoir l’heure, je ne sais pas si je me suis endormi longtemps ou pas. Ce fut un bruit bizarre qui me réveilla. Quelque chose que je n’avais jamais entendu, je tendais mon oreille pour pouvoir décrypter ce bruit étrange, mais je n’entendais plus rien, ce bruit avait cessé. Au bout d’un moment, je repris la délicieuse position que j’avais au préalable, et là, voilà que cela recommence ! et de plus belle ! Intrigué, je me levai et je me suis dirigé vers ce bruit étrange. Au bout de deux ou trois kilomètres, je suis arrivé dans une clairière et là, je ne savais pas s’il fallait que je prenne les jambes à mon cou ou s’il fallait que j’en sache davantage. Ce fut ma curiosité qui eut le dernier mot. Mes jambes tremblaient comme des feuilles mortes, je respirais presque pas de peur que ma présence fût découverte.

Devant moi, il y avait douze personnes ou douze animaux, je ne sais pas, j’avais du mal à situer ces êtres-là, d’une couleur verdâtre, avec des gros yeux tout rouge et des grands trous à la place des oreilles. Ils mesuraient à peine trente centimètres et devaient peser une vingtaine de kilos. Leurs voix ou ce qui paraissait en être étaient comme une note de musique très aiguë et perçante. Il y avait, à côté d’eux, une drôle de machine. C’était le bruit qu’elle émettait qui m’avait fait arriver jusqu’à eux.
Un treizième individu descendit de cette machine étrange, il portait dans ce qui semblait être une main, une sorte de casserole. Il la posa par terre et tous les êtres arrivèrent et se mirent autour de cette dite marmite. Des sortes de membranes visqueuses et très longues sortirent des trous, que je supposais être l’endroit par lequel ils devaient entendre, et se plongèrent dans ce récipient. Berg ! Ce mot m’échappa et là, tous se retournèrent vers ma direction. J’étais terrifié, je n’osais pas bouger, même pas le petit doigt, je me disais, avec un peu de chance, ils ne vont pas me voir, mais j’étais loin du compte. L’un d’entre eux leva l’énorme bras et il m’arriva une sorte d’éclair. Je voulus m’enfuir mais impossible. Mes jambes ne répondaient plus et eux arrivaient tout tranquillement. Ils se mirent à tournoyer tout autour de moi, je suis moi-même pas très grand, mais mon mètre soixante-quatre avait l’air de les intriguer énormément.
L’un d’entre eux avait l’air de vouloir dire quelque chose. Je ne savais pas s’il fallait sourire ou continuer à avoir une tête de statue de plâtre. Mon comportement n’avait pas l’air de leur convenir et celui qui paraissait le plus énervé, d’une main, enfin si on peut appeler cela une main, attrapa mes vêtements au niveau de mon ventre, et mes soixante-douze kilos ne lui pesèrent pas du tout.
Me voilà à l’intérieur de cette machine infernale, tout ce qu’il y avait à l’intérieur m’était complètement inconnu, les couleurs, les formes, les ordinateurs, enfin tout entièrement, tout apeuré certes, mais fasciné tout de même. Je me disais : tu réalises la chance que tu as. Si tu arrives à leur faire comprendre que tu es très heureux de faire leur connaissance, ils te relâcheront et on pourrait avoir de bonnes relations avec ces êtres qui ont beaucoup de choses à nous apprendre. Mais plongé dans ces pensées, voilà que cette machine, à une vitesse volumineuse, quitta la clairière et je me retrouvais tout d’un coup au milieu des étoiles. Une porte s’ouvre, curieux je regarde et je vois l’immensité de la galaxie et, d’un coup porté dans mon dos, je me retrouve dans le vide. C’est la fin, je me dis. Et un cri de peur retentit.
Je me réveillai appuyé sur le gros chêne. La tête me faisait mal et je voyais un peu trouble. Dans ma main gauche, je tenais un champignon. Un vieillard se tenait devant moi, sa main droite tapotait ma joue gauche en me chuchotant :
Ah ! tout de même ! Tu as fini par te réveiller.
Je dormais ?
Et comment tu dormais ! As-tu vu ce que tu tiens dans ta main ?
Oui, un champignon !
Un champignon, certes ! mais c’est un hallucinogène !
Ah oui, je me souviens… Son odeur était irrésistible et je n’ai pas pu y résister. J’en ai croqué un morceau, je me suis dit, un tout petit morceau ne va pas te faire de mal et comme je ne l’avais pas vu sur les livres en tant que mortel, ma gourmandise a été la plus forte.
La plus forte, oui ! mais heureusement que tu en as mangé qu’un tout petit bout, sinon tu allais dormir deux jours durant !
Il avait bien raison, ce brave vieillard, qui repartit aussitôt sans même me dire son nom. Je regardais une dernière fois ce champignon et ce n’était qu’un cèpe que je tenais, un vulgaire cèpe. Vite je me levai, et appelai cet homme. Je le cherchai partout mais tous les efforts que je pus faire furent vains. Je ne pus le retrouver.
Et si j’avais réellement vécu cette histoire ? Je ne le saurai jamais mais une chose est sûre. Sur mes vêtements au niveau du ventre et du dos, il y avait une tâche de couleur verdâtre qui ne partit jamais au lavage. Peut-être l’herbe ? Mais jusque là, ma femme me les a toujours fait partir, les tâches causées par la chlorophylle et en réfléchissant mieux, il n’y avait que mes fesses qui étaient sur l’herbe. Bizarre non ? et pourquoi pas ?

Retour en haut de page


G comme Gourmandises…
Jackie Villenave-Pailhas

à Germain, Gaudens, 4 G. et Gilbert


Cette Garden-party…
dans une Gargote
ou plutôt une Guinguette !

Germain, assis autour d’un guéridon
qui grignote des griottes grenat
dans son Guignolet.

Une gouttelette
à sa lèvre gourmande
et ce regard grivois
sur la guipure de ma jupe
et aussi mes gambettes…

Gare !
voilà que ce gredin
grappille maintenant
le granité glacé
gorgée, goulée givrée et,
galbe de ma gorge,
glissade sur mon grain de beauté.
Ce grappilleur
gradue quelque peu son grappin.

Répartie goguenarde ?
ou galipette, garce et garçonnière ?
à ce glouton gouailleur,
gourmand, goulu, gourmet,
guilledou,
qui, par son grappillage a,
à sa guise,
gravé son désir
comme une gustation
sur moi,
gourgandine.

Je grelotte,
la guitare joue un air grave,
le voilà qui gravite
insensiblement :

« Tiens ! »
il porte à ma bouche
une groseille-gourmandise
et moi, goulue,
j’accepte en gémissant,
cette gerçure de mon geôlier.

GLORIS VICTIS !
(gloire aux vaincus)

Retour en haut de page

--------------------