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Pierre Abbès
Mortes
de faim. Pardonne-moi de te le rappeler.
Tu ne me diras pas que tu ne savais pas…
Bien sûr, le moment ne s’y prête guère : il faut
bien te protéger, vivre…
Les mots te manquent ? Tu ne te poses même pas la question :
« Qu’y puis-je ? »…
Ou plutôt, tu refuses d’y répondre. C’est, te semble-t-il,
si complexe…
Et si reposant de continuer à enrober tes lignes de miel
ambré,
de fruits superbes…
Dans les cercles feutrés de ton monde aveugle, on les trouvera
délicieuses, comme ces tartines de confiture que tu sers aux
goûters des enfants – de tes enfants – avant de jeter les miettes
aux oiseaux : tout de même, tu es charitable !
Mon long discours te gêne ?
Poli, tu vas sans doute me dire :
« Asseyez-vous donc à ma table ! Goûtez ce vin !
Juste une larme…
Il faut si peu pour être heureux… »
un instant se demandant s’il n’avait pas
affaire à une folle si cette femme qui venait de leur ouvrir
dans un déshabillé bleu vaporeux sorti tout droit d’un
roman de Barbara Cartland n’était pas une authentique folle
(mais les autres ne bougeaient pas, semblaient considérer qu’il
n’y avait pas matière à s’émouvoir, que
c’était là le cours ordinaire des choses), et dès
qu’elle eut fini d’abattre sur sa tête le déluge des
premières amabilités, elle voulut savoir s’il avait fait
la connaissance de sa fille Patsy qui était avouée, lui
revint alors en mémoire l’homme qu’ils avaient croisé sur
la route en arrivant, à quelque 50 mètres de la maison,
marchant d’un bon pas, eux le voyant venir, lui, de l’arrière de
la voiture où il était installé ne distinguant
rien d’autre à travers la vitre embuée qu’une vague
silhouette, et en réalité ne distinguant rien, n’ayant
pas même remarqué, derrière le battement des
essuie-glaces, que quelqu’un venait à leur rencontre, avant que
l’homme assis devant ne murmure quelque chose à l’intention de
la conductrice que d’abord il ne comprit pas, les essuie-glaces
couvrant sa voix, la conductrice alors, qui avait reconnu l’homme
depuis longtemps, ralentissant, précisant à son intention
Ken, Ken le mari de ma sœur, et lui venant vers eux, ne prêtant
d’abord pas attention à cette voiture qui se serrait sur le bord
de la route, roulant un peu dans l’herbe, qui n’était pour
l’instant qu’une voiture pareille à toutes celles, anonymes, des
dizaines de promeneurs qui empruntaient ce chemin chaque week-end,
histoire d’aérer leur famille, continuant de marcher sans rien
remarquer puis finissant par lever les yeux, la conductrice ayant
passé un bras par la fenêtre, agitant la main à son
tour tandis que la voiture stoppait à sa hauteur
se disant à
présent avec une pointe d’amusement (tandis qu’il s’asseyait
dans le fauteuil que lui désignait la maîtresse de maison)
que cet homme-là, Ken, qui marchait sur la route à si
vive allure, avec son imperméable mastic et son sac plastique
à la main, avait bien l’air d’un fuyard et qu’il savait
désormais ce qu’il fuyait, Patsy voyez-vous était
excellente en latin et en informatique, c’est la même chose
n’est-ce pas, il faut avoir l’esprit logique, Patsy est douée
d’un esprit logique, elle a un esprit incroyablement,
extraordinairement logique, elle aurait vraiment dû s’occuper
d’informatique, elle était faite pour ça parce que
naturellement elle n’a aucun intérêt pour les gens et
c’est heureux que dans son travail elle n’ait aucun contact avec le
public, non elle reste enfermée dans son bureau, des dossiers
uniquement des dossiers, c’est exactement ce qu’il lui faut, des piles
de dossiers, j’ai appris que vous étiez passés hier chez
elle pour l’apéritif, nous aurions dû y être, nous
étions même invités pour dîner (lui regardant
alors alternativement la photo dans le cadre de métal brillant
posé sur la télévision et le visage de son
hôtesse, photo, prise du temps de la splendeur, où elle
posait à côté de son mari, plus jeune
assurément mais pas tant d’années que ça en
arrière, photo du temps d’avant, d’avant que son visage ne se
transforme en cette cire molle qui lui balançait ses fanons sous
le nez, d’avant que les chairs ne se mettent à couler comme une
bougie en fin de parcours, c’était exactement cela, la regarder
lui évoquait ce faux décor pour amoureux au fond de caves
prétendument moyennâgeuses, les nappes à carreaux
rouges où les chandelles dégoulinaient en rigoles au
moment de payer l’addition), il y avait du poulet au curry, je le
savais, Patsy me l’avait dit, son mari, Rajneesh, vous avez dû
faire sa connaissance, fait un formidable poulet au curry, mais Ken ne
le supporte pas, non pas même l’odeur, alors j’ai pensé
que de toute façon il valait mieux la laisser avec les amis de
son âge, qu’est-ce que nous aurions fait là-bas nous deux,
que la jeunesse aille avec la jeunesse comme on dit, elle m’avait
prévenu qu’il y aurait des restes, moi-même un jour j’ai
voulu leur faire un poulet au curry, je leur ai servi à eux et
aux enfants, ils ont trouvé que ça n’était pas
ça, je n’ai rien dit, j’ai tout remporté, j’ai
rajouté quelques ingrédients, j’ai rapporté le
lendemain et ils se sont encore écriés que ça
n’avait rien à voir, aucun succès, eh bien croyez-le ou
non, le plus fort c’est qu’ils avaient raison, pourtant je ne suis pas
si mauvaise cuisinière, mais mon curry était très
en dessous, très très en dessous de celui que
prépare Rajneesh, en même temps il n’a pas de
mérite, non vraiment, d’ailleurs je le lui ai déjà
dit, il voit faire ça depuis son enfance, sa mère, ses
tantes, vous savez ces Indiens ont toujours des familles
considérables, le curry c’est la première odeur qu’ils
respirent, et en effet il en est resté, exactement comme Patsy
l’avait prévu, pour ça elle a l’œil et c’était
délicieux absolument délicieux, je n’ai rien dit à
Ken, l’odeur seule suffit à le rendre malade, je suis
passé prendre ce qui restait, j’ai installé Ken dans la
cuisine devant TV News et je lui ai servi une salade et moi, je me suis
enfermée dans la pièce à côté, divin
tout simplement, j’ai mangé mon curry, Poonie d’un
côté, Medley de l’autre, mes deux pinchers, Poonie c’est
le nœud rose, Medley le bleu, ils ne me quittent jamais, naturellement
je ne leur ai rien donné, les épices leur
détruiraient l’estomac à ces amours, le gâteau au
chocolat, c’est moi qui le fais, j’espère qu’il vous
plaît, je vais vous expliquer, je mélange deux chocolats,
mais vous prenez une part ridicule, vous supportez le chocolat au moins
?, elle tenait à présent deux boîtes qu’elle
était allée chercher à la cuisine si promptement
que c’est à peine s’il se souvenait l’avoir vue
s’éclipser, une bleue sous le bras gauche, une ivoire sous le
bras droit, comme ces ménagères s’exhibant dans ces
publicités faussement comparatives pour des lessives, lui
pendant tout ce temps essayant de ne pas sombrer, se demandant pourquoi
il était si important pour elle de les ennuyer à ce
point, et alors comme si elle avait lu dans ses pensées : vous
allez trouver que je parle sans arrêt de nourriture, mais
n’est-ce pas nous ne pouvons parler ni de sexe ni de religion alors
qu’est-ce qui reste ?, lui songeant alors qu’elle n’était
peut-être pas tout à fait aussi folle qu’elle en avait
l’air, l’ivoire Chocolat Charbonnel un chocolat français 8
livres quarante et une boite beaucoup plus petite, l’autre beaucoup
plus grande Chesternuts une livre vingt seulement, alors je
mélange, on les trouve au Sainsbury du coin, ce sont mes petits
secrets
feignant alors brusquement de
se rappeler qu’il avait un avion à prendre, pensant de nouveau
à l’homme marchant sur la route sanglé dans son
imperméable mastic comme un major de l’armée des Indes,
avançant contre la pluie fine, le haut du corps
légèrement penché en avant, sa poche plastique
à la main, parti, selon ce qu’il avait dit, lever des fonds pour
la Recherche sur les reins, il bruinait toujours, l’orage n’allait pas
tarder, est-ce qu’on levait des fonds avec un miteux sac plastique
transparent alors que l’orage menaçait, l’image d’un major
agitant sa clochette dans la rue à la façon des dames
encapuchonnées de l’Armée du Salut au moment de Noël
lui traversa l’esprit, mais haranguer les passants, agiter sa boite
métallique en faisant tinter au fond la menue monnaie,
épingler, qui sait ?, au revers d’un donateur, quelque petit
fanion qui vous piquerait les doigts, il s’en sentait incapable tout
à fait incapable, de toute façon avec ce crachin et ce
qui s’annonçait derrière, les rues devaient être
désertes, cette quête n’était qu’un prétexte
et tous les copains du major étaient déjà
réunis depuis longtemps au Four Roses occupés à
vider des pintes à sa santé tout en se demandant quand il
allait arriver, échappant enfin tandis que la porte de la
voiture se refermait à cette tornade de paroles, songeant enfin
tandis qu’il se laissait aller dans le siège qu’il était
heureux de ne pas être le mari de cette femme heureux oui
vraiment heureux.
Quand et comment peut-on croquer la vie ?
À la naissance, sur la
douceur d’un sein,
En dégustant la saveur
d’un lait
En disant « merci
» ou « encore »
Par des cris intempestifs.
À sept ans, en
grignotant la vie
Par gourmandise
Comme une véritable
friandise.
Adolescent, jeune gastronome
En goûtant tout : les
sports, les jeux,
Les livres, les mets et
parfois l’amour !
En jeune amateur, on est
friand de tout.
À vingt ans, fine bouche
On apprend à savourer
les bons moments.
À trente ans, c’est la
vie, avec finesse
Qui se délecte de nos
belles années.
Tout doucement mais
sûrement,
Par gourmandise
C’est la vie qui nous mange
Tout en entier.
Elle nous laisse toutefois le
temps
D’être savourés,
entourés, estimés
Aimés ou
détestés.
À nous de le prendre
pour l’apprécier.
Au petit coin du bonheur
et de la gourmandise
Ce matin-là, Nina se surprend à réveiller en elle
son âme d’enfant. Dans une légère brise, des
parfums épicés flottent autour d’elle et le temps d’un
instant la grisent en la ramenant au plus près de son enfance.
Inoubliable, ce fumet aux
saveurs colorées qui trônait sur la longue table en bois
massif et qui au cours des années, avait fait le renom de la
maisonnette. Ses hôtes, son père et sa mère
étaient de condition modeste, mais nantis d’une grande
bonté et du don du partage, leurs portes étaient toujours
grandes ouvertes, et l’on pouvait sentir l’odeur du feu, entendre le
crépitement du bois dans la cheminée. Une marmite d’eau
chantonnait sur la large plaque en fer de la cuisinière,
laissant échapper des arômes citronnés qui
aiguisaient les sucs de la gourmandise.
Qui que ce soit, mendiant,
fils du roi, pèlerin en marche vers son destin, pouvait entrer,
s’asseoir sur les bancs en bois. Durant un moment, ils oubliaient leur
détresse, leur solitude, apaisaient leur faim, et
régalaient leurs palais gourmets. Ils appréciaient autant
la chaleur des sentiments partagés que la tiédeur de
l’eau citronnée.
C’est ce moment que choisit
l’hôtesse de la maisonnette pour apporter le plat savamment
préparé. Au fil des ans, pèlerins, fils de roi,
inconnus, s’étaient habitués à apporter un petit
quelque chose : pommes de terre, carottes, gibier ramassé dans
la forêt, oignons, et avant d’épancher leurs cœurs et de
se glisser dans de longues discussions, ils prenaient soin de les faire
mijoter dans le grand chaudron noir recouvert de suie et
déjà marqué par le sceau des ans.
C’est ainsi que notre
maisonnette a élégamment pris le nom « Au petit
coin du bonheur et de la gourmandise ».
Presque chaque jour, le festin
prenait des saveurs nouvelles, tantôt sucré, tantôt
aigre-doux, mais à chaque fois, les convives soulignaient les
talents de la cuisinière et promettaient de revenir, tant leur
appétit de bonheur et de gourmandise avait été
comblé.
Dans la contrée, on ne
parlait que de cette petite maisonnette devenue légendaire !
Un jour, le fils du roi se
lève gravement après s’être délecté,
et s’adresse à Nina, restée dans un petit coin
reculé de la grande pièce.
« Je voudrais que des
maisonnettes comme « Au petit coin du bonheur et de la
gourmandise » fleurissent partout dans le royaume et je charge
Nina d’accomplir cette tâche. »
Nina se montre très
touchée et acquiesce de la tête. Elle sait que sa mission
n’est pas facile. Quelques jours plus tard, elle prend son baluchon
sous le bras pour aller semer dans le royaume les graines de la
gourmandise et de la bonté.
La recette est toute simple :
Avec un petit rien dans un
gros chaudron, on le remplit du désir de partager et
d’être ensemble, à cela on ajoute un peu d’eau
citronnée et voilà le tour est joué !
Soudain, un souffle d’air plus
fort que les autres se lève tirant Nina de ses songes. Au seuil
de son grand âge, Nina esquisse un sourire à la
lumière du souvenir ou à l’éclat du rêve
qu’elle a finement dégusté avant de nous convier à
le savourer.
Je me présente « Fragum » de mon nom latin, on
m’appelle plus couramment la fraise. Tout le monde me connaît et
m’apprécie. Je réveille les sens à ma vue,
à mon odeur et à mon goût surtout.
D’un rouge vif, je suis
irrésistible ; de ma chair tendre et délicate, je
réveille les papilles ; de mon goût subtilement
sucré et frais, je rafraîchis et l’on ne m’oublie jamais.
Mais savez-vous ce
qu’était ma vie avant de venir me poser sur vos lèvres
pour être savourée ?
Et bien je vais vous le dire.
Tout d’abord, il y a la germination des akènes (pour vous
éclairer un peu, ce sont les petites graines qui se trouvent sur
mon corps). Cette germination donne naissance à un petit
fraisier qui va se développer lentement durant le printemps.
Puis, quand le soleil et sa chaleur feront leur grand retour, le
fraisier se couvrira de petites fleurs blanches ou roses selon la
variété. Et c’est à partir de là que je
vais arriver, le réceptacle de ma fleur va grossir lentement et
devenir charnu, je vais pouvoir prendre une belle couleur et me gorger
de cette saveur si particulière qui est la mienne. Lorsque je
serais arrivée à maturité, on va me cueillir et me
manger.
Je n’ai pas une vie bien
longue quand j’y pense, mais ce qui me rend heureuse c’est de faire
partie de vos mets favoris. Cela réchauffe le cœur de me savoir
aimée et appréciée. Si vous faites partie de
ceux-là, n’hésitez surtout pas à me cultiver avec
tout l’amour qu’un bon jardinier a pour sa récolte et je vous
donnerai en retour un délicieux moment que vous seul saurez
apprécier. Mais il est difficile pour moi de vous exprimer les
sentiments qui me lient à vous par la gourmandise, car ils ne
peuvent s’écrire, ils se vivent.
Je m’offre à votre gourmandise. Il n’avait su quoi
répondre à l’appel au secours dans la seconde qui avait
suivi. Des lèvres charnues couleur cerise en forme de
cœur-de-pigeon étaient proches des siennes. Il s’en était
éloigné dans un réflexe de prudence idiote parce
qu’il se voyait trébucher, dans le même instant,
monté sur le dernier échelon de l’escabeau, une main
tendue vers le pot de confiture inaccessible placé sur le haut
du buffet de grand-mère. S’il y avait un danger à courir,
dans l’instant présent, c’était bien celui de choir pour
se casser un membre ou pire se bosseler la tête. Après une
ou deux tentatives infructueuses, il avait abandonné dans
l’attente du bon plaisir d’une grand-mère inflexible.
Dans la présente
situation, il était démontré que la gourmandise
est un péché qui a toujours un goût de confiture.
Cela lui avait été répété, à
diverses reprises, alors qu’il voulait en terminer avec ce fond de pot
de gelée de coings dont il faisait ses délices sans
parvenir à la satiété. Il lui était
ôté des mains avec ce sage conseil donné sur le
champ : apprends à être gourmet plutôt que gourmand.
Et le pot refermé offert à ses méditations de
l’instant reprenait sa place en haut du placard avec ce conseil en
ajout : il faut toujours conserver une poire pour la soif. C’est une
question de volonté.
À huit ans, la
leçon donnée à l’enfant qui a bon appétit
est difficile à assimiler. Il veut grandir et pour grandir se
nourrir. Gourmet ou gourmand, où peut se faire la
différence sur les papilles goûteuses ? Il y avait bien
une méthode à suivre pour l’exercer, satisfaire l’envie
comme le font les pâtissiers avec leurs jeunes apprentis
goûtant le beurre et le sucre en cachette. Le plus souvent, les
hauts-le-cœur répétés, initiés par le foie
qui chancelle et n’en peut plus sous l’apport de lipides et de glucides
ingurgités en excès, les tempèrent. C’est un
enseignement concret le plus souvent suivi après quelques
journées d’expérimentation. Grand-mère, excellente
pâtissière, ignorait superbement la formule : je ne tiens
pas à ce que tu tombes malade, tandis que je protestais en lui
serinant : j’ai encore faim.
Je m’offre à votre
gourmandise avait-elle répété, les
paupières clignotantes. La gourmandise, sous cette forme de
péché offert par Éros, portes grandes ouvertes sur
l’image de la luxure lui tendant deux bras, chuchotait à son
oreille : je suis l’amour qu’il faut saisir avant qu’il ne vous
échappe. Il en était aux prémisses d’une grande
découverte des désirs qui peuvent engendrer une vie
nouvelle dans une descendance. La jeune personne, la bouche en
cul-de-poule exprimait la sienne dans l’invite qui lui était
faite de bien vite la satisfaire.
Il y avait donc de par le
monde plutôt des gourmandises plurielles, différentes
entre elles, offertes aux tentations pouvant devenir multiformes sous
l’empire des sens éveillés par l’insolite, soit par
petites bouchées, à petits pas comptés, soit dans
la fougue pouvant se prolonger en ivresses, jusqu’à plus soif,
dans l’intempérance.
Des sons perçus par
l’oreille sur des airs de java ou des airs d’opéra, des
fragrances d’odeurs subtiles de jasmin, de muguet, de rose de mai,
décelées par l’odorat, les saveurs sucrées,
salées appréciées de la langue de toutes les
nourritures terrestres englobant le boire et le manger, ce
méli-mélo s’offrait au goûter selon l’heure et le
jour pour jouer les prolongations parfois dans la nuit jusqu’à
l’aube. Devait-on se presser pour consommer ce qui était
tentateur ? N’y avait-il pas un temps pour tout, y compris celui de
l’attente. Ce n’était que les excès en toutes choses qui
semblaient condamnables dans les consommations toujours
conseillées dans la modération plutôt que dans la
formulation du tout ou rien. Il y avait un autre aspect exprimant les
regrets issus des déceptions prévisibles qui n’auraient
jamais le goût du revenez-y.
Je m’offre à votre
gourmandise. C’était bien la première fois
qu’il était
appelé à participer à une aventure inaugurant le
premier acte d’une scène qui se jouerait sans
répétition préalable. Voulez-vous jouer avec moi ?
Alors si ce n’était qu’un jeu, c’était sans
conséquences dans son imaginaire d’enfant qui s’était
haussé sur la pointe des pieds pour atteindre ce fameux pot de
gelée de coings dont il s’était repu pour tomber malade
d’amour de la belle fille qui en demandait, tant et tant, pour le
meilleur et le pire. Bien vu sous cet angle, il s’était
comporté normalement dans un premier temps, pour devenir
dès le deuxième acte, plus fin gourmet que gourmand.
La gourmandise est une église
Qui puise ses parfums d’encens
Dans l’enfance tout simplement
Et s’installe très
sûrement.
Je t’ai vue l’autre jour,
bravant tous les dangers
Tout en haut de la tour, dans
le plus grand secret
Allant vers l’au-delà,
voler du chocolat
Petite, je te le demande ?
Maman, je suis une gourmande.
Je l’ai mis dans ma bouche et
j’ai fermé les yeux
Sa douceur qui me touche,
c’est le souffle de Dieu.
Et j’aime le manger dans ma
chambre seulette,
À l’endroit où
le soir, je cache ma dînette.
Dans l’assiette sacrée,
quelques feuilles de menthe
Et dans la tasse verte, des
pétales de roses du jardin éphémère.
Senteurs de romarin,
présence du divin.
Je le savoure aussi dans le
bleu du salon
Tentures de velours,
tâches de papillons.
Mes mains sur le tissu ;
là, je fais attention.
Sais-tu qu’il est parfois, et
sans que je le sache,
Dans le son de ma voix, quand
je ris, quand je chante ?
Oui, je sais tout cela…
Petite, il faut que je te dise
: c’est un défaut, la gourmandise !
Ils sont assis, là, sur le pont, les jambes pendantes.
Ils veulent voir le soleil se
coucher.
Brisant le silence, elle
demande, très sérieuse…
« Dis, ça veut
dire quoi « l’Amour » ?
– C’est quand on dort dans le
même lit.
– C’est pas quand on
s’embrasse sur la bouche ?
– Oueh, aussi, et quand on
fait un enfant.
– Si on n’a pas d’enfant, y a
pas d’amour ?
– Ben si, du moment qu’on dort
dans le même lit »
Il commence à balancer
ses jambes dans le vide.
Elle en fait autant.
Il accélère,
elle aussi.
Rires !….
D’un coup, elle s’arrête…
« Maman dit toujours
qu’il n’y a rien de mieux que « l’Amour Fraternel ». C’est
quoi « l’Amour Fraternel » ?
– Ça, c’est quand on
est frères et qu’on s’aime bien.
– Pour les sœurs, ça
marche pas ?
– Bien sûr que si.
– Faut pas coucher ensemble ?
– Mais non, pas là !
– C’est l’Amour quand
même ?
– Oueh, mais pas le même.
– C’est un autre Amour alors ?
– Oueh ! »
Elle accroche ses deux petites
mains aux barreaux du pont, appuie son front… L’eau court, tranquille,
à six mètres en contrebas…
Puis, lentement, elle se
retourne vers lui…
« Mamie, elle, elle dit
que le plus important, c’est « l’Amour du Prochain ». C’est
quoi « l’Amour du Prochain » ?
– C’est quand on aime les
autres.
– Quels autres ?
– Tout le monde.
– Ah bon ? Même ceux
qu’on n’aime pas ?
– Ben non, si tu les aimes
pas, c’est pas possible ! »
Troublée, elle se met
à triturer les quatre pissenlits ramassés en chemin…
« Et quand Papi dit
qu’il a « l’Amour des plantes », c’est un autre Amour,
encore ?
– Oueh. Ça veut dire
qu’il aime les plantes, les voir, les toucher… s’en occuper, quoi !
– Alors, c’est pas
obligé d’être deux pour l’Amour ?
– Ben si.
– Mais les plantes, elles
aiment, elles ?
– J’sais pas. Tu compliques !
»
Elle lance les fleurs dans
l’eau, court de l’autre côté du pont pour les voir
disparaître emportées par le courant, revient, puis,
accroupie près de lui…
« Dis ? L’Amour, c’est
sale ?
– Pourquoi tu dis ça ?
– Parce que Papa, y dit
toujours qu’il a de l’Amour Propre, lui.
– Mais non, ça,
ça veut dire qu’il se laisse pas faire.
Elle se redresse alors et,
dans un profond soupir…
– Tous ces Amours, j’y
comprends rien, moi !
– T’inquiète ! Si je te
dis : « Je t’aime bien, petite sœur », tu comprends, non ?
– Oui…
Mais elle ajoute
aussitôt…
« Je t’aime bien
»… c’est mieux que « je t’aime » sans « bien
» ?
– Tu compliques trop. T’agaces
!
– Je voulais juste savoir ce
que c’était l’Amour. Maintenant, je suis tout embrouillée.
Dépitée, elle va
s’asseoir au milieu du pont, croise les bras et boude.
Il la rejoint et doucement…
– J’t’explique.
Tu vois, toi et moi, on est
bien, ici, à regarder le soleil se coucher. Ça me
plaît d’être là, avec toi. Je ne voudrais pas
être ailleurs, ni avec personne d’autre. Tu comprends ça ?
– Oh ! oui, moi, c’est pareil !
– Et bien, c’est ça
l’Amour.
– Là, je comprends… Et
les autres Amours alors ?
– On s’en fout !
– Oueh, on s’en fout ! »
Soulagée, elle accepte
de se lever.
Ensemble, ils reprennent leur
poste d’observation.
Elle glisse sa main dans celle
de son grand frère… et le soleil peut enfin faire ce qu’il a
à faire.
Je suis le MOT,
je suis le METS.
Je suis,
le mot
à mot de l’arbre des délices,
et je
glisse, avec malice, au creux
du
labyrinthe miellé,
du Palais
de la Pensée.
Je suis le MOT,
je suis le METS.
Aux temps du premier
balbutiement
j’explore
d’un frémissement doux,
le suc étoilé,
de trémolos suaves,
qui se hissent,
aux lices
des lallations palatines
tièdes et sucrées
Des MOTS-CARESSES,
coule le lait de l’ivresse.
De son nectar, il aiguise
mes papilles paillettes
pamoisées de plaisirs.
De ce coulis de langage
émaille une arborescente ascension de sensations sublimes
veinées vers des monts
extatiques.
Je suis, celui qui
dévoile et dénude le parfum masqué d’une Terre
d’Ambroisie, convoitée et oubliée.
Je suis le MOT,
Je suis le METS.
Au banquet de la «
gaie-raison »
Je délie les langues.
L’esprit y frémit
à feu doux
Les sens se mêlent et
s’élèvent en volutes subtiles rencontrant aux pas sages,
quelques ondes égarées.
Ainsi…
Le vaisseau des
hédonistes amphitryons déploie ses ailes et poursuit son
envol.
Les voyageurs sans bagage se
déplacent vers des pays légers aux mille voluptés,
saisissant dans leur sillage toutes les saveurs de ces nouveaux
continents nés de l’échange.
Dans cet AILLEURS,
unifié, se tisse et se noue la danse du non-temps, paradis
retrouvé aux parfums enivrants.
Sur ce ciel de Jouvence, un
sillage sensuel dessine l’éternité « des plaisirs
et des jours » suggérant alors la forme d’une petite
espérance… : un possible chemin d’humanité !
Nous sommes tous assis autour de cette table
Où foisonnent cristaux,
argent et porcelaines.
Les convives, joyeux,
échangent des fredaines…
Ce repas vaudra-il que
j’écrive une fable ?
Regardant à ma droite,
je suis interpellée…
L’embonpoint d’un vieil homme
est confortablement posé
Sur un siège
épousant ses formes généreuses.
Il sourit par moments, seul
dans sa nébuleuse…
Ses yeux, à demi-clos,
laissent imaginer un félin aux aguets…
Son regard orienté vers
les cuisines trahit son impatience
Ses doigts pianotent un hymne,
que je crois deviner
En l’honneur de Dame
cuisinière, en l’honneur de sa science…
Une agitation, parfois, le
replace, d’une fesse sur l’autre,
Il marmonne dans sa barbe,
peut-être une patenôtre,
Pour remercier le ciel du
moment à venir
Mais que le temps est long, il
faudrait en finir…
Attendrait-il quelqu’un ? Mais
oui, ou plutôt quelque chose…
Le premier plat servi suffit
à l’éveiller.
Son visage s’anime, ses joues
deviennent roses
Son front brille soudain de
gouttes de rosée…
Et maintenant, que l’agape
commence…
Son œil s’est allumé,
il devient convoitise,
L’eau me vient à la
bouche devant sa gourmandise
Ce voisinage est pour moi une
chance…
Il fixe sur sa veste, plein de
délicatesse
Une serviette blanche qu’il
lisse avec amour…
On devine chez lui un
soupçon de finesse,
Et une joliesse fripée
au fil des jours…
Le foie gras apparaît,
baignant dans un coulis,
Le menu, à nos places,
laisse entrevoir la suite…
Des volailles, des viandes,
des champignons, des frites
Des fromages variés et
des pâtisseries…
Le fumet de ce plat fait
frémir ses narines,
Il ne voit plus personne, ni
voisin ni voisine,
Avale bruyamment l’eau qui
envahit sa bouche,
S’installe avec langueur,
comme sur une couche,
Il couve du regard son
assiette garnie
Son estomac est plein d’un
furieux appétit ;
Son œil reflète des
couleurs outre réalité
Sur ses lèvres, un
sourire s’est dessiné
Il lèche ses babines,
plonge dans le bonheur…
Il prend la dive nourriture
entre ses dents,
Goûte, attend, savoure,
mastique doucement…
Sa bouche se transforme
soudain en une fleur.
Il jette un œil au ciel,
s’applique à respirer…
Du coin de sa serviette, il
tamponne ses lèvres,
Saisit fougueusement son verre
pour l’embrasser
Reprend une bouchée
puis une autre, avec fièvre,
Il gémit mmmm ! Il
sourit ! Et il soupire d’aise
Son regard, maintenant,
ressemble à une braise…
Il se penche vers moi et
laisse déborder
De sa bouche gourmande toute
une symphonie
De vocables magiques, clamant
en harmonie
Les couleurs, les odeurs, les
goûts de ce dîner.
Son regard devient trouble,
trêve de bavardage,
Goujat qui ne voit pas la
couleur de mes yeux !
C’est un autre plaisir qui le
rend bienheureux…
Devant ces plats divins, il ne
peut être sage…
À la grande table disposée en carré, quarante
personnes sont invitées.
Les assiettes de porcelaine
blanche et leurs couverts d’argent se côtoient à espaces
réguliers sur la longue nappe blanche. Pour chaque convive,
trois verres à pied s’alignent comme des petits soldats de
cristal. Les serviettes damassées blanches sont
l’élément confort de cette beauté froide, la joue
se frotte à la douceur de la fibre.
Au centre, sur le sol, comme
au fond d’un bassin tapissé de blanc, des bouteilles vides se
tiennent debout dans la lumière. Les jeux d’eaux sont à
fleur d’imaginaire, les jeux de lumière ruissellent dans un
clapotis irréel.
Les invités ne se
connaissent pas, les quatre derniers arrivés prennent place au
centre de chacun des quatre côtés.
Les serveurs prononcent
quelques mots de bienvenue et d’agréable soirée, le
maître d’hôtel annonce le menu, neuf plats, neuf
créations du chef cuisinier puis dans un ballet ordonné
et méthodique, ils servent le vin blanc qui accompagnera les
mises en bouche. Les verres se perlent de rosée tandis que la
conversation s’engage.
« Vous aimez ces
soirées entre amis ? »
Lieux communs, sentiers battus
et chemins délirants, le fruit des réflexions est celui
de la carte génétique. Un fruit qui, le long des routes
hasardeuses d’un destin programmé, s’est gonflé de
certitudes, celles des autres, s’est armé des meilleures
défenses, les siennes. Rien ne s’invente, rien ne se
crée, tout se répète. « De l’inné, de
la prédétermination et de la liberté »
pourrait être le sujet du monologue suivant. L’un parle,
trente-neuf acquiescent et sourient, la soirée se veut convenue,
elle ne l’est pas.
Les plats et les vins se
succèdent, les propos s’échangent. Finesse des mets,
délicatesse des sauces, élégance de la
présentation. Chaque œuvre est un chef-d'œuvre, chacun
goûte les saveurs, chacun savoure les mots, chacun déguste
les mets, chacun se gorge de vie.
Les coquillages dans leur
sauce rouille apportent à la photo la note rouge indispensable
dans l’harmonie des verts bouteille, reflets de matière, de
teintes, de galbes et de lignes au centre de la table. Ce centre
où l’éclairage diffus se diffracte en éclats
lumineux pour créer une constellation si vaste, si profonde
qu’elle fascine et entraîne loin les regards et les
émotions.
La conversation s’aventure sur
le terrain glissant de la politique. Le sourire est de rigueur, le
sourire seul, sans la rigueur. L’un développe sa thèse de
non-politique, 39 écoutent tout en mangeant à petites
bouchées. Les uns succulent les développements de la
pensée, les autres développent leur qualité
innée, celle de la mastication appliquée et consciente de
la chose succulente. Les uns cherchent dans les méandres de
l’argumentaire une position à ébranler, des idées
à contrer, un édifice à fragiliser, des
étais à faire voler mais les mots les surprennent, les
questionnent, les égarent. La politique n’est plus que
construction verbale, le discours ne sert plus que la langue, les mots
ne sont plus que mots. Quant aux autres, ils savent trop qu’en
politique, il faut être du bois dont on fait les langues, ils
préfèrent donc garder la leur souple contre le palais
pour déguster le très tendre carré de biche dans
son coulis d’airelles.
Les plats, les vins, la parole
circulent. Les convives accueillent chaque plat dans une excitation
mêlée d’impatience et de curiosité, ils
dégustent chaque mets dans un plaisir mêlé
d’esthétique et de saveur. Les invités guettent l’amorce
d’une nouvelle piste de réflexion.
« Vous avez peur de la
mort ? »
Les thèmes se suivent
comme une liste impromptue.
« Non ? Oui ?
Peut-être ? »
Qu’importe ! Elle nous a
donné rendez-vous et ces instants délicieux en font
l’attente plus douce. La réponse est une musique, une
improvisation autour du thème et à nouveau, la magie
opère, la mélodie nous transporte bien au-delà du
thème. La mort est un voyage dans le temps, dans les âges,
dans les traditions. Elle est un rituel avec ses codes et ses symboles,
ses sentiments et sa mise en scène. Comme ce repas que tous
partagent et que chacun prise selon son être.
Les serveurs apportent le
neuvième plat. Ils disposent quarante assiettes d’une
délicate composition de sorbets sur lanières de mangues
séchées, feuilleté aux trois chocolats et
délice de moka aux effilés d’amandes lové dans le
creux d’une orange confite. Le repas se termine dans un croisé
de douceur et d’acidité, de fraîcheur et de
légèreté. Une très longue et très
fine flûte de champagne invite au compliment.
Les serveurs se sont
rassemblés, les quatre derniers arrivés les ont rejoints,
tous s’inclinent. Trente-six applaudissent, la Compagnie Styx
Théâtre nous a offert cette merveilleuse soirée
gourmande, gourmande de mets et de mots.
La Cie Styx
Théâtre était l’invitée des Pronomades
à Labroquère en Haut-Comminges en mai 2006 pour un
« spectacle à table, Entremets-entremots ».
Un soir, où, certaines choses passent mal, j’ai envie de faire
un petit alphabet de mots qui me restent sur le cœur, et pour que ces
mots soient plus légers, ils seront tous comme une crêpe
Suzette, en « ette ».
Alouette sans tête de
mon enfance, fine tranche de bœuf tartinée par maman, d’ail et
d’oignons, de persil et de poivre hachés à la main sur
une vieille planche d’olivier, roulée sur elle-même,
retenue par une ficelle et ajoutée à la macaronade, un
soir d’été, au bord de la mer…
Boulette de viande à la
brune croûte légèrement caramélisée,
fourrée de pignons, si blancs, si tendres, si chèrement
mangés, car il en a fallu des coups de pierre aux petites mains
d’enfant pour arracher, à la pigne tombée du pin, son
fruit, si jalousement protégé.
Croquette de pomme de terre
trempée dans une moutarde à l’ancienne où le
fondant de la patate se mélange à la graine qui craque
encore un peu sous la dent.
Danette, bue en cachette sous
la couette.
Finette, petite chienne que
l’on mangeait de baisers, allongés sur la moquette.
Galette fourrée
à la frangipane à la pâte feuilletée, si
beurrée que les doigts en tachaient les feuilles du livre de
lecture.
Hommelette, celui dont on n’a
jamais avalé le sale coup qu’il nous a fait.
Ilette, notre petite île
qui nous manque tant que l’on en a mal au ventre quand on y pense.
Juliette de légumes,
obligés de la manger sinon pas de danette.
Kanette glacée de soda
trop sucré.
Lunettes sans lesquelles la
grand-mère ne pouvait pas nous préparer la dînette.
Miette de tout ce qui pouvait
se manger…
Nonette, petit pain
d’épice au sucre glacé que maman me donnait si
j’étais sage. J’en ai pas souvent mangé, c’est pour cela
que je les trouvais si bonnes.
Oubliette dans laquelle la
plupart de mes bonheurs culinaires sont tombés.
Paupiette de veau, je n’ai
jamais goûté celle de Paulette, cela me manque et ma
jeunesse aussi.
Quoquillettes, si banales mais
dans lesquelles j’ai rencontré le plaisir de la lecture. Enfant,
nous avions un petit livre intitulé « la fée
Coquillette », sponsorisé par une marque de pâtes,
mais l’histoire de cette fée, qui apparaissait dans la maison
d’un pauvre bûcheron dont les enfants n’avaient plus rien
à manger et qui lançait toutes sortes de pâtes,
dont des coquillettes jaune doré, m’a ouvert l’appétit de
la lecture et m’a donné faim d’histoires.
Rainette qui croasse si
joliment et dont je ne mangerai jamais la douce cuisse.
Saucissette à
l’apéro du camping des Flots Bleus ?
Tartiflette, souvenir d’Alsace.
Uvette, petite grappe de
raisin que l’on oubliait lors des vendanges de ma jeunesse.
Vivette, parce qu’elle
était belle à croquer.
Double Vivette, parce qu’elle
était brune et Arlésienne…
X ette pour tous les mets qui
m’ont rendue la joie, un instant.
Yvette, la sœur de Vivette,
moins appétissante, imbuvable même.
Zézette du Père
Noël est une ordure, toujours un vrai régal !
J’ai oublié anisette,
nuisette, épuisette, assiette, fourchette, crevette…
Et si, pour terminer ma nuit,
je me mettais à la diète et provoquais une disette ?
Mon petit Délice
Merveilleux Mystère
Couleur pain d’Épice
Dans les bras de ta
Mère.
Tu es venue combler mon cœur
Comme une deuxième
friandise
Un supplément de
gourmandise,
Avec ta sœur, une montagne de
bonheur.
Ma petite amande, mon sucre
d’orge,
Mon bon et doux lait a
coulé dans ta gorge,
Puis je t’ai cajolée,
embrassée, dévorée,
Car ta peau était
délicieuse et toute dorée.
Tes pas ont grandi, le temps a
passé,
De ma vie, petit à
petit tu t’enfuis
Pour t’envoler vers ta
destinée
Mais je te garde dans mes
entrailles, sans bruit.
Mon petit Délice
Merveilleux Mystère
Douceur Mandarine
Ma précieuse Amandine !
Il, l’autre, compense son manque d’amour câlin par l’amour
compulsif de la nourriture. C’est cela la gourmandise,
péché capital qui peut se convertir aussi en
gloutonnerie, bacchanale romaine, pléthorique luxe
gastronomique, débauche culinaire, spécieuse orgie du
palais, remplissage stomacal éhonté, convoitise
gustative, sensualité ébranlée par
l’hyperstimulation de la vue, de l’odorat, du toucher et du goût.
Ubuesque grande bouffe, infernal grangousier. Dieu dans son infinie
miséricorde donna de la saveur aux aliments. Pourquoi ? Vaste
question métaphysique que le génie de l’homme
exècre.
L’humain, dans sa recherche
effrénée du raffinement et du plaisir, maria les
goûts afin de flatter les récepteurs gustatifs des plus ou
moins nantis jusqu’à leur en faire « péter »
le nombril.
Le démiurge avait-il
fixé une limite à ces investigations de civilisé ?
Quel théologien
sérieux eut pu offrir une réponse à ce dilemme
cornélien ?
Laissons là ce chapitre
insoluble et méditons plutôt sur le beau, le bon, le vrai
du désir simple de croquer une fraise des bois au parfum
délicat, une framboise acidulée, une cerise sucrée
un soupçon amer, une pomme juteuse, âpre en tanin que la
tavelure n’a point épargnée, la suavité non
pareille de la myrtille sylvestre, le bon pain d’épices
fabriqué par grand-mère qui dans sa grande
mansuétude connaissait la nature et lui parlait depuis son cœur.
Que les mots s’arrêtent à la lisière des sentiments
pour exprimer l’émotion d’un souvenir magnifié par la
mémoire affective, cela nul ne peut le nier. Le règne de
la subjectivité en la matière s’impose avec
véhémence.
Les carottes sont cuites. Le
dîner de madame est servi. Ventre affamé n’a pas
d’oreille. Des goûts et des couleurs l’on peut toujours discuter.
Chacun perçoit midi à la porte de sa bouche comme il
l’entend. Trêve de facétie ; bonheur du bruit de la
mastication lorsque le moelleux et le croustillant s’allient infiniment
sur les portées caramélisées, sur un arpège
poivré, sur une aria poire belle-Hélène ;
là, un temps de silence nous gagne. Fierté des
énergies du ciel et de la terre, illustres légumes,
herbes aromatiques inondent le potager de leurs fragrances
échevelées. Les couleurs et les lignes en bataille
rangées sentent les casseroles qui les viendront surprendre. Il
y a des notes qui se marient entre elles et d’autres non, nous dit le
musicien. Le peintre doit en dire autant des formes et des sensations
colorées. Le talentueux cuisinier aussi puisqu’il apparie les
ondulations savoureuses que la matière organique libère
en une savante alchimie un tantinet coquette, un chouïa
toqué. Oui, l’idéal des fourneaux attire, il
réjouit l’âme pour la convivialité qu’il instille,
convainc le rabat-joie le plus hystérique, ramène le mari
volage dans le giron familial auprès de sa cuisinière
d’épouse. Vive le son des cinq fourchettes, vive le son du canon
de rouge que l’on tire-bouchonne. À bas la tournée des
popotes. Que les chimistes de l’industrie agroalimentaire nous
épargnent leur cuisine du diable et les maîtres queux nous
rendront un service grandiose en cultivant l’art de la table avec le
plus frais des engouements, la plus pure joie de régaler nos
humeurs enfantines sans les artifices de Mammon, dieu de l’argent aigri
d’avidité. La nappe diaprée, les couverts
argentés, le cristal de bohème, les irisations des bocaux
à bonbons, tout ce qui enveloppe le goût l’associe
à lui-même. Du merveilleux dans les assiettes, de
l’inédit traditionnel, du confort non-conformiste, enfin de
l’éveil à la spiritualité des sens. Entrechoquez
vos gobelets, gobez chaque bouchée dans l’enthousiasme. Soyez
douceur de vivre au paradis des faméliques.
Sèi pas groumand. E lou sèi
pas estat. Jamai !
Même tout petit, je
détestais la confiture, cette chose dégueulasse qui
pègue, au goût douçâtre qui fait vomir !
Même plus tard, en
grandissant, quand on découvre que la gourmandise n’est pas le
péché le plus grave, j’ai gardé un mépris
tout spécial pour la gourmandise. Le gourmand est moins criminel
que l’assassin, moins dangereux, mais bien plus méprisable.
Acò’s almen ço
que pensèri durant loungtemp.
Une de mes grandes
humiliations d’adolescent a été une erreur judiciaire que
j’ai subie. Eram en vacanso’ en Nalto-Lèiro ambé ma
familho, moun ouncle e ma tanto e lours efonts, amai mi grand-parents.
E uno de mei cousino’ avio minjat gairebé souleto touto una
bouito de choucoulats precious.
E coumo iéu eimavi lou
choucoulat – la soulo lepetario que m’agradavo, tant vau dire – ma
tanto m’avio acusat del crìmi.
Ça avait
provoqué un drame terrible. Ma grand-mère avait pris mon
parti devant l’énormité de l’accusation. Elle avait fait
un beau scandale, avait attrapé mon grand-père par la
manche et dit devant toute la famille : « Allez, viens
Pépé, on s’en va. » Et au sommet de la
colère, avait ajouté « Anam i Pendrèus,
à l’oustalario. Vau mai demoura à l’oustalario que dinc
una familho de moustres ! »
(Les Pendreaux étaient
le village voisin)
Eram partits toùti
tres, digne’ e furious, d’un cop de pè, faire li quauques
sièi kiloumetre’ entremiej li dous vilatges. La familho nous
avio ratrapats en veituro, avio damandat perdou. E soulomen
après que moun inoucencio fouguet estado tout d’à ple
recounegudo e ouficialisado, aviom counsentit de nous’n vira,
mès, eram tournats de pè, per faire senti is autri
qu’èrou enquèro per miejo-ouro de mounde gaire
frequentable.
Nou, vesetz, es ouficiau :
sèi pas groumand.
E pamen parlavi auvernhat.
Parlavi aquelo lengo que crezio la lengo del Cantau soulomen e de la
Nalto-Lèiro. La parlavi per qu’à l’epoco, om poudio pas
se dire Auvernhat sens la parla. Mas la lengo seriouso demouravo lou
francés.
Et comme tout Français,
j’avais l’idée, très constamment suggérée
par l’école, que l’anglais est la langue la plus parlée
au monde, mais que ce n’est que la langue des commerçants, des
fanatiques religieux, et des trafiquants de drogue, et que la
deuxième langue du monde, par ailleurs langue des intellectuels
et des artistes, des savants et des gens sensibles, était le
français. Quelle chance j’avais eu de naître
Français et pas Italien ou Espagnol ! Heureusement que je
n’étais pas Allemand : j’aurais été obligé
d’apprendre le français, langue si raffinée et si
difficile !
Et un jour, toujours
l’année de mes quinze ans, à un stage de musique, bien
loin du Pays d’Oc, à Amiens, j’entends deux types qui parlent
auvergnat : un auvergnat bizarre, mais de l’auvergnat, sans aucun
doute. Je me mêle à la conversation : ils sont Toulousains
! Le toulousain est un dialecte auvergnat, pécaïre !
Et ils m’expliquent que oui,
que non, enfin que tout ça, c’est de la fameuse langue d’Oc – on
m’avait appris à l’école qu’elle avait disparu au Moyen
Âge – et qu’elle se parle dans 32 départements, et que
donc il est normal que nous nous comprenions.
Un jour de la fin de
l’été 1970 j’ai donc perdu ce complexe de
supériorité des Français envers les autres langues
que l’anglais. Toutos veniou impourtantos, toutos veniou poulidos.
En vérité, si
l’on parle de la beauté phonétique, la langue d’Oc et
l’italien rivalisent pour la palme. C’est un fait objectif : il n’y a
aucun phonème qui bloque la gorge ou la bouche des chanteurs
d’opéra dans ces deux langues. Mais même les langues les
moins musicales ont des moments gracieux. Même en dehors de ces
moments-là elles ont quelque chose qui suscite
l’intérêt : l’arabe avec ses mots juxtaposés, sans
syntaxe, est plus concentré pour les phrases fortes, le breton
à l’inverse avec sa syntaxe riche et souple donne,
aussitôt qu’on commence à le bafouiller, une grande
liberté, une grande aisance de la pensée.
Aprenguèri de tiro
toutos lei lengos latinos, sounque lou sarde, qu’èi pas troubat
cap de lhibre per l’estudia. Mas un journau me permetet de me’n faire
uno ideio.
Bien sûr, j’ai
gardé et amélioré mon allemand scolaire, mais j’ai
fait aussi des incursions dans diverses familles de langues : en
panachant le serbo-croate qui me sert de base, je peux parler avec les
Slovènes, les Slovaques, les Russes (et donc aussi les Tadjiks
ou les Turkmènes). Ma fierté du moment est de commencer
à parler potablement le breton. Donc, bientôt je pourrai
bafouiller un mélange de breton et de gallois et de cornique.
Bien sûr, il y a des
langues difficiles à apprendre, mais on peut toujours savoir
quelques mots de basque, de nahuatl (la langue des Aztèques),
quelques phrases de hongrois.
Les langues que je parle le
moins gardent leur mystère et leur nouveauté : Ió
napot kívanok, Kisaszony ; kernek, Hol van an Erszébet
Tér ? (Boujour, madamisèlo, vous prègui, ount’ es
la plaço Sissi ?)
E quand avetz l’aurilho parado
e que damandatz al mounde so que parlou, sou countents de vous hou dire
: atau èi aprés quauques mots de berbère,
d’aramean, de finlandés….
E de cops Diéu ajudo
lis inoucents. Me desoulavi de saber pas à qué semblavo
lou criviche (ou belorusse), e vaqui qu’à duos ouros del mati al
miej d’una charrèiro de Toulouso te troubèri en 1992
un journau entitoulat
«». Imaginatz coumo èri
countent !
Bref, je suis devenu un gros
gourmand, un galufèrno comme on dit en oc, gourmand de langues
et de mots, de chansons et de poèmes (même dans des
langues que je ne parle pas) ; j’ai dans la tête des vers bretons
de J.P. Calloc’h, un poème hongrois de Szózat, une
chanson de Feirouz, plus une chanson libanaise populaire, une
chanson serbe : «»
« Tamo daleko, daleko
kraj mora, tamo je selo moje, tamo je
ljubav moja. »
« Alai lonh, dinc lou
païs de la mar, alai i o moun vilatge, alai i o moun amour. »
Je viens de relire le roman
« L’auro fugidisso » du romancier Bernat Giély.
C’est l’histoire d’un homme d’Oc, d’un Provençal, qui se
retrouve en Floride dans les années 40. Il finit par vivre avec
les Seminòlis, les premiers Américains, les vrais
autochtones de Floride.
Ounde podi saber à
qué semblo la lengo Seminolo ?
Pacienço :
peut-être qu’un jour je trouverai dans la rue un journal en
langue Séminole.
En attendant, je me console en
me répétant le début de ce conte nahuatl :
« Sepa, se sochitl, se
istaxochitl nepetech. Otonac, iwan in tepetl opoponac, iwan in tepetl
nemiya. Opoquinqueniya uel atla. »
(Un cop, una flour, una
floureto costo la mountonho. Faguet chaud, e la mountonho fumet, e la
flour viscavo. Deziravo forço aigo.)
L’appétit à bras-le-corps…
Vous m’en direz des nouvelles
! ou plutôt non merci, ça ira !
Apéritif :
Kir hépatum et ses
amuses-burp
Tranches de cirrhose,
cacahuètes biliaires…
Entrée*
Polypes mariniers sauce-sang
Ou
Assortiment de
‘chirurgeailles’ et autres saucissons
de comédons aux ailes
des automnes
La résistance*
Fond de pieds en cornes
talonnières et œil-de-perdrix valgus
Ou
Bourrelet rôti bien
ficelé et sa farce intestine à la mode du temps
Ou
Cari de mycoses et Chicots
garnis
Dessert*
Pièce Montée
‘silicone ajouté’
et ses 1000 choux-seins
à la crème de lait
Boissons
Cuvée sueur d’aisselle,
vendange tardive
Perlé grande canicule,
domaine du caniard grandé
Cidre Adam Brut, pays des
Barbes
Jus de chaussette 100 % pur
godillot
Snif (liqueur des lacrymes)
* selon arrivage
… ça ira ?
Ils nous allèchent à tous coins d’yeux
Chacun s’engraisse de plaisir
Et paradoxe, ils nous vendent
Des produits pour nous faire
mincir
Il faut maigrir voilà
l’été
Si vous voulez être
emballées
Dans vos nouveaux maillots
achetés
Ou par le beau garçon
d’café
Commercée est notre
société
Pourvu qu’ils vendent et
qu’vous achetiez
Mais ne vous laissez pas
piéger
Écoutez votre corps
parler.
Sucré, fondant, le chocolat m’emmenait dans une autre dimension,
là, où la gourmandise est loi et le plaisir respiration.
Jules-Edouard, mon gros nounours, y vivait. Il sentait bon la guimauve.
Allongée, les yeux
mi-clos, je me voyais princesse d’un royaume de douceurs. Jules-Edouard
montait la garde à l’entrée de mon château de pain
d’épices armé d’un sucre d’orge. Des elfes en forme de
berlingot de toutes les couleurs et la fée Pomme-Cannelle
protégeaient mon royaume. Rien ne pouvait m’arriver, confiante,
je pouvais laisser mes papilles découvrir toutes les nuances du
chocolat noir qui fondait tout doucement sur ma langue. Petit à
petit ces arômes m’envahissaient, je ne vivais plus que par le
plaisir… La petite fille qui existe toujours en moi pouvait exister
pleinement.
Le téléphone a
sonné, le monde de l’enfance s’est envolé. Mais toujours
dans mes rêves, la princesse Gourmandise s’endort le soir, son
nounours dans les bras et ça sent bon la guimauve.
L’Amour avec
gourmandise !!!
Jean-Louis Carrière
Ces yeux pleins de gourmandise,
Mon fils, je les ai bien vus,
Pour cette jolie
métisse,
Envoûtante avec son
ventre nu,
Tu sais garçon, les
femmes,
Sont toutes, par Amour,
exquises,
Un jour tu trouveras cette
âme,
Avec qui tu partageras cette
gourmandise,
À ce moment-là
tu seras heureux,
De l’avoir dans ton coeur,
comme une friandise,
Tu croqueras la vie,
bienheureux,
Avec envie et gourmandise,
Profitez de vos corps
langoureux,
Laissez-les parler sans
couardise,
Les années les rendront
noueux,
Gardez alors vos yeux pleins
de gourmandise,
Avant que cela soit apathique,
Par balourdise ou flemmardise,
Faites de cette relation
poétique,
Un Amour qu’on croque avec
gourmandise.
Il était une fois quatre enfants sages… Hum hum ! Bon d’accord,
reprenons :
Il était une fois dans
un petit immeuble, quatre enfants aussi sages qu’on peut l’être
quand on a huit ou neuf ans, une imagination fertile et
l’énergie infinie des êtres sans soucis.
Caché derrière
la bâtisse, un espace, une cour herbue, pas vraiment un jardin et
plus tout à fait une cour ; entourée de hauts murs
d’où débordaient les branches touffues d’arbres exotiques
plantés dans des jardins sauvages et extraordinaires, mal
entretenus par des propriétaires absents. Le mur ne nous
empêchait en rien de visiter ces jardins, ils étaient
plutôt une invitation aux escalades : nous gravissions l’Everest,
l’Annapurna ou le mont Fuji. Les jours de grand vent, ils
étaient la mâture des navires de pirates
célèbres, Barbe Rouge et Barbe Noire réunis pour
vaincre le monde !
Une de ces
propriétés était habitée et nous
évitions d’y entrer, simplement nous contournions l’endroit en
jouant les funambules sur le faîte de la muraille, assez
rapidement toutefois pour éviter de nous faire surprendre par
les habitants du lieu.
Un jour pourtant, nous nous
arrêtâmes justement à cet endroit précis ; il
y avait en contrebas et au milieu de la pelouse, un tout petit arbre.
Accroché à une
de ses branchettes, un fruit, un seul et unique fruit : une poire
déjà grosse mais encore verte. Pas un de nous ne dit un
mot ou ne fit une quelconque réflexion ; mais à partir de
ce jour, mûs par une sorte de pouvoir télépathique,
nous nous retrouvions quotidiennement là, pour guetter la
croissance du fruit fantastique. Il enflait démesurément
et prenait une belle couleur jaune des plus appétissante.
Un jour enfin, il nous parut
prêt ; le plus agile d’entre nous descendit, rampant et se
cachant d’arbre en arbre, parvint au petit poirier. Il tâta
doucement le fruit, le cueillit puis le tenant dans ses deux mains,
revint en courant.
Nous l’aidâmes à
remonter le mur et vite, nous allâmes dans un de nos repaires le
plus secret.
Assis en rond, nous
admirâmes cette formidable poire ; elle était
énorme et odorante. Je salivai tant, cela me faisait mal aux
mâchoires. Je pris le fruit magnifique, regardai mes amis qui me
regardaient aussi et mordis doucement la bouche grande ouverte. Un jus
généreux, goûteux et sucré jaillit, en
quelques secondes, mes joues, mon cou et mes vêtements furent
trempés.
Je laissai fondre lentement le
morceau dans ma bouche, quel plaisir, quelle joie, quelle satisfaction
totale !
Jamais depuis, aucun fruit ne
m’a rendue aussi joyeuse que ce jour-là.
Nous partageâmes
équitablement, une gorgée chacun, jusqu’au dernier
pépin.
L’année suivante nous
trouva ensemble de nouveau, prêts au même larcin ;
hélas la maison avait été vendue, les nouveaux
propriétaires avaient rasé le jardin pour bâtir un
garage. Nous fûmes déçus bien sûr, mais
finalement pas trop, le souvenir du fruit « magique »
était si vif ! Aujourd’hui, quarante ans ont passé, et
alors que j’écris cette histoire, j’en salive encore…
À l’ombre d’un pommier tapissé de trognons,
Se pavanait un homme
égayé à sa guise
Par l’asile artificieux d’un
doux lumignon
Et la fraîcheur intense
de ses friandises.
Cueillant à tour de
bras cette sphère cynique
Et ses virtualités
pendues comme l’arôme,
Il avait engouffré sans
mesure extatique
Les délices même
du goût dans son estome ;
D’une saveur inconfortablement
abstraite
Sa faim insoluble et
dénuée de sensation
Trouva dans ses quartiers
(folle compensation)
Une voracité
passionnément concrète.
En proie à son essence
alambiquée et chaude
L’affamé s’enhardit en
flattant comme un chantre
Le cidre et l’eau de vie qu’il
trouva plus commode
Dans l’ivresse entière
qu’ils offraient à son ventre ;
Distillant à
l’excès sa décomposition
Il prit le vieux fruitier
vacillant dans le vent
Pour un danseur
zélé et un bon compagnon
Qui jouait de ses fruits comme
d’un olifant.
Serpentant à l’heure
sombre et psychédélique
Dans une pommeraie où
égrainer son corps,
Il se coucha enfin, presque
cadavérique
Promenant dans sa bouche le
goût de sa mort.
La Gourmandise est,
en premier lieu,
un plat
qui se savoure des yeux ;
pas
à pas,
il
s’appréhende par l’odorat ;
et enfin,
il dévore
tous les
êtres omnivores.
Ludicrous
Climax of the Devil
Essais sur
les Pensées Saugrenues, V, 15, « De la servitude
volontaire »
Seruitute Voluntaria
Quand je serai un ange, je
regretterai
Toutes les choses qui vivent
dans nos forêts
Et nos campagnes ; me passer
je ne saurai
De salades à toutes
sauces, de poulets,
De galettes bretonnes et d’un
bon rôti.
Oh ! mais j’allais oublier les
desserts aux fruits !
Végétarienne ?
Jamais ! Immortell’ ? C’est pis !
Se lasser des saveurs...
autant être bannie
Du monde des vivants ! Car
j’aime à souffrir
Pour avoir mangé trop
exotique ; à frire
En mon enfer où tout le
monde se pique
Les fourchettes pour
goûter au nouveau mets
À la mode. Cependant, y
aurait-il un « mais » :
Cette servitude est-elle
bénéfique ?
FLASH : J’observe ses courbes voluptueuses.
Sa rondeur parfaite me
surprend, rêveuse.
Elle sublime ses couleurs
estivales :
Jaune feu et rouge sang,
lueurs vitales.
ARÔME : Sa
délicieuse senteur, pure,
Bondée de
fraîcheur, secret de sa nature,
Ce bouquet fruité,
parfum sucré et embaumant,
J’en inspire chaque essence,
de longs moments.
CONTACT : J’effleure alors sa
peau duveteuse.
Mêlant à sa force
sa tiédeur moelleuse,
Elle est incroyablement douce
et si ferme,
Et cache son vrai cœur tendre
sous ce derme.
SAVEUR : Je la porte à
ma bouche impatiente
Gorgée d’acidité
sucrée, insouciante.
Et la croque avec ferveur pour
y découvrir
Tout ce qu’elle semblait
promettre de m’offrir.
J’ENTENDS, tout en la
croquant, au creux de mes dents
Cet étonnant son d’un
choc sec et tonifiant,
Ce petit silence qui suit,
insignifiant,
Savourant ces instants comme
mon fruit fondant.
Gourmande j’étais, je suis et je resterai
De pain, d’amour et
d’amitié !
J’étais gourmande de
bonbons de carambars,
Réglisses, guimauves,
mistrals et malabars !
Jamais rassasiée puis
un peu écœurée
Je me suis enfin
contentée de riz complet !
On s’est rencontré dans
cette vaste forêt,
Grâce à Dieu et
à Pierre, Paul, Jacques et au hasard.
On s’est perdu et
retrouvé, il était tard.
Oh quelle joie, pour un
instant, seuls tous les deux ;
Puis vient l’enfant ; une
maison là-haut perchée
Vers les sommets, le
créateur et le torrent ;
Un feu de bois, et toi et moi
et les enfants !
De roses et de fleurs des
champs et de chants d’oiseaux
Jamais, jamais, jamais je ne
me lasserai !
De ton amour, de ta patience
et ta constance
Toujours, toujours, toujours,
toujours j’en revoudrai !
Gourmande de paroles mais
aussi de silence
Du jour et de la nuit, du
soleil, de la pluie,
Des cloches du troupeau dans
la montagne immense !
Gourmande de musique lorsque
tes doigts magiques
Caressent la guitare, la
flûte, le piano
Et quand les yeux
rêveurs tu chantes une chanson,
Ou que joyeux tu joues un air
d’accordéon,
Mon ange, mon joyau, mon
âme, mon enfant !
Gourmande j’étais, je
suis et je resterai,
Si Dieu le veut, me
prête vie, amour, santé
Et amitié !
C’est lorsque le nouveau-né pose délicatement sa petite
main sur le sein de sa mère !
LA GOURMANDISE ?
C’est le petit enfant, le nez
collé sur la vitrine du magasin contemplant le jouet qu’il
désire ardemment !
LA GOURMANDISE ?
C’est l’adolescente qui
brûle d’amour pour son premier béguin, elle tombe en
adoration, tout est beau en lui, ses yeux, sa bouche, et lorsqu’il lui
prend la main, elle tremble, elle a chaud, elle a froid, elle ne sait
plus !
LA GOURMANDISE ?
C’est lorsqu’on a vingt ans,
avoir toute la vie devant soi pour
réaliser tous ses
rêves !
LA GOURMANDISE ?
C’est rencontrer l’amour avec
un grand A, celui ou celle à qui on se donne tout entier, corps
et âme.
On construit sa vie, en
prenant le même chemin à deux, vers les joies et parfois
les peines en se jurant fidélité et amour pour toujours
avec le meilleur et le pire.
LA GOURMANDISE ?
C’est ce petit être si
pur qui vient au monde pour notre plus grand bonheur et à qui
nous venons de transmettre une partie de nous-même, notre chair,
notre sang, notre vie !
Et c’est la roue de la vie qui
reprend ses droits et recommence à tourner pour le meilleur avec
ses joies, ses bonheurs mais hélas aussi pour ses peines.
C‘est ça, la
GOURMANDISE, avoir le grand désir de vivre pleinement sa vie de
la naissance jusqu’à la mort en profitant de tous les instants…
« Accepteriez-vous d’être membre du jury de notre prochain
concours vidéo ? » demandai-je un jour à un
cinéphile averti, de surcroît réalisateur
confirmé.
« Avec gourmandise
» me fut-il répondu.
La formule m’enchanta. Quoi,
de la gourmandise ? Ce n’était pourtant pas le festival de
Cannes que je lui proposais ! Quelques travaux d’amateurs, modestes le
plus souvent, et même parfois bien maladroits, qui demandaient
surtout indulgence et effort de sympathie. Mais voilà : loin de
faire la fine bouche, il était prêt à aborder
« avec gourmandise » ce qui aurait pu apparaître
comme une corvée inintéressante.
Gourmandise…
Sa « gourmandise
», c’était d’abord bienveillance, écoute, regard,
accueil, et même indulgence.
Et pourquoi pas tout
simplement « curiosité » ?
Je suis curieux, et tout m’est
objet de curiosité. Rien de pire, rien de plus triste que le
« blasé », le « revenu de tout »…
Tant pis pour lui. Regardez-le
: il s’ennuie !
Gourmandise…
Un filon à exploiter
tous les jours.
Ainsi devrions-nous agir,
devant tout travail d’ « artiste », fût-il « en
herbe ». Respect pour l’autre, pour son travail, car il y a mis
tout son cœur. Attention à son propos, peut-être plus
riche qu’il n’y paraît. Et au-delà : ne pas manquer une
occasion, même infime, d’engranger du nouveau.
Gourmandise…
Secret de la joie de vivre :
extraire de chaque moment vécu le meilleur, le trésor
enfoui, le suc, la « substantifique moelle ».
Gourmandise, sans qui les
choses « ne seraient que ce qu’elles sont », ou ne seraient
peut-être pas…
Gourmandise : l’art
d’être en éveil devant les saveurs du monde. Mais aussi,
et surtout, goût de connaître. Du « goûteur
d’eau » à « l’éleveur de vin », du
jardinier avec ses roses à l’archéologue avec ses
tessons, du mathématicien et ses équations au physicien
et ses quarks, ils sont tous précieux, eux dont les recherches,
— leur « gourmandise », nous éclairent sur le vaste
monde, sa beauté, son évolution… et son mystère.
Gourmandise : élan
vital ?
Gourmandise : moteur du monde ?
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L’abominable
vengeance du croissant au jambon maudit
(Âmes sensibles s’abstenir !)
Michel Dupeyre
Ce soir-là,
après une dure journée de travail, je m’arrêtais
comme tous les jours à la boulangerie en bas de la rue pour y
acheter ma ficelle rituelle. Dans la vitrine-comptoir doucement
éclairée, il restait un seul croissant au jambon. Petit,
rabougri, l’air déjà pas très frais… j’aurais
dû me méfier. Mais comme je n’avais pas grand-chose
à dîner, je décidais de le prendre. Est-ce mon
hésitation qui ne lui a pas plu ? Était-il maudit
dès sa fabrication ? Avait-t-il reçu un sort ? Je ne le
saurais jamais. Toujours est-il que cette gourmandise me coûta
fort cher.
Alors que j’étais en
train de le manger, une de mes molaires s’effondra d’un coup, la
mollesse du croissant au jambon ayant eu raison de ma dent pourrie. La
douleur fut des plus violente. Je recrachai tant bien que mal le bout
de croissant à demi-mâché et des morceaux de ma
dent. Celle-ci ressemblait maintenant à un petit volcan ; la
cheminée intérieure me faisant épouvantablement
mal. Je ne pus continuer à manger. Le dîner était
terminé. Il était trop tard pour tenter de trouver un
dentiste ouvert. La nuit s’annonçait longue. Elle ne me
déçut pas. Impossible de fermer l’œil. Je comptais les
heures. J’essayais à plusieurs reprises diverses techniques pour
faire passer la douleur : le froid, le chaud, rien n’y fit… C’est
très long une nuit quand vous avez une rage de dent !
Au matin, après avoir
somnolé quelques minutes, du moins c’est l’impression que
j’avais, je m’aperçus que ma mâchoire était
bloquée. Ma joue droite avait le double de son volume normal et
mon œil au-dessus était à moitié fermé…
L’ensemble n’était pas beau à voir… Après quelques
ablutions – il n’était pas question de petit-déjeuner –
je m’habillai et je sortis pour téléphoner à mon
bureau et me rendre chez un dentiste, non loin d’ailleurs de la
boulangerie où j’avais pris ce fameux croissant au jambon.
Je n’étais jamais
allé chez ce médecin. Mais devant ma tête, la
secrétaire comprit l’urgence de la situation. Je fus reçu
après le premier rendez-vous. Vu mon état, le praticien
ne m’examina même pas. Il me fit une ordonnance pour que je
puisse d’abord rouvrir la bouche et ensuite soulager ma douleur. Il
m’expliqua qu’il y en avait à peu près pour dix jours et
nous prîmes rendez-vous. Je me rendis à la pharmacie la
plus proche, remontai chez moi prendre mes médicaments, puis je
repartis tant bien que mal au travail.
Dix jours à manger avec
une paille… Pas terrible, surtout au début quand la moindre
bouchée relève de l’exploit… mais petit à petit,
je récupérai ma mâchoire. Impossible par contre de
manger du côté du cratère… Celui-ci se rappelait
régulièrement à mon bon souvenir…
Je retournai chez le dentiste
au jour convenu. Je pensai que la vengeance du croissant au jambon
touchait à sa fin. Hélas ! Ce dernier n’avait pas dit son
dernier mot.
Après un examen
approfondi cette fois, le dentiste prit un instrument nickelé
pointu et l’introduisit dans ma dent effondrée. Et là, du
premier coup, il toucha le nerf bien à vif. J’ai vu un
éclair blanc jaillir de ma joue et illuminer l’intérieur
de mon crâne. Sous l’effet de la douleur intolérable, je
suis persuadé que j’ai décollé du siège, je
ne sais pas comment, mais j’en suis sûr, j’ai
décollé. Mais ce n’est malheureusement pas tout !
Dans mon réflexe de
défense, un de mes poings est parti et a salement touché
le nez du dentiste. C’est toujours pareil. Vous voudriez le faire, vous
n’y arriveriez pas mais quand c’est comme cela, sans y penser (hop !),
vous pouvez être sûr de jouer gagnant et du premier coup en
plus ! Le pif du docteur ressemblait maintenant à une tomate
trop mûre en été, quand elles éclatent. Il
était rouge vif et fendu sur deux centimètres. C’est
incroyable aussi, comme il peut y avoir de sang dans un nez. Le
dentiste pissait littéralement le raisiné… qu’il essayait
tant bien que mal d’arrêter… (Plutôt mal d’ailleurs, car
à mon avis, il était un peu sonné…).
C’est à ce
moment-là que la secrétaire est entrée… Est-ce que
j’avais crié sous la douleur ? Je ne m’en souviens pas. Elle a
juste dit d’une voix chevrotante : « Oh mon Dieu ! » et
s’est affalée sur la moquette, évanouie. Devant mon
interrogation muette, le toubib m’expliqua d’une voix modifiée
par une compresse : « C’est dingue ! Elle ne peut pas supporter
la vue du sang ».
Il faut dire à sa
décharge que la malheureuse avait été servie. Du
sang, il y en avait partout. Au plafond et sur les murs, normal !
À l’impact, il avait giclé ! (Je vous ai dit que je n’y
étais pas allé de main morte !) Il y en avait sur le sol,
le temps que le dentiste attrape son paquet de compresses sur une
desserte. Il y en avait aussi sur les compresses que le docteur se
maintenait sur le visage, tentant désespérément
d’arrêter l’inondation. Et comble de l’horreur, il en avait aussi
plein sa blouse, ce qui le faisait ressembler de plus en plus à
un garçon boucher et de moins en moins à un dentiste…
Pour ma part, je
m’étais recroquevillé sur le siège. Anéanti
par la douleur, mouillé d’une méchante sueur froide.
J’étais pourvu désormais d’un deuxième cœur
situé dans ma dent ouverte, dont j’entendais les battements
distinctement (bing bing – bing bing) et qui rythmait ma douleur. Et il
battait bien, le bougre, je peux vous l’assurer !
J’étais salement
partagé : d’un côté, j’étais confus d’avoir
fichu un tel coup au dentiste qui m’avait tout de même secouru et
de l’autre, je lui en voulais pour la douleur. Des fois, les dentistes
vous préviennent : « Je risque de vous faire un peu mal
». Vous serrez alors les accoudoirs du fauteuil en pensant que ce
n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais là, rien ! Il
m’avait vraiment eu par surprise. En plus, si c’était un mauvais
sire et s’il portait plainte pour coups et blessures, vu son
état, j’étais mal ! Mais après tout d’un autre
côté, c’était lui qui avait commencé ! Je
m’en suis tiré par une pirouette . Je lui ai dit : « je
vous préviens, si vous le prenez comme cela, cela va être
la guerre ! » Il a rigolé… jaune. Moi aussi…
Impossible d’aller plus loin
ce jour-là ! J’ai eu droit à une nouvelle nuit blanche et
une nouvelle semaine délicate. Le dentiste lui, a gagné
deux points de suture. La secrétaire s’est remise de l’incident.
Elle m’accueille toujours avec un drôle de sourire.
Mais allez donc savoir
pourquoi, je n’ai jamais racheté de croissant au jambon… et je
tiens à déclarer ici, par écrit, solennellement,
devant vous, que moi vivant je n’en rachèterai pas !
Na ! Non mais !
C’est fou comme nos
goûts peuvent parfois évoluer rapidement, non ?
Et comme un geste anodin peut
quelquefois entraîner votre vie dans l’horreur… Pensez-y avant
d’acheter votre prochaine gourmandise…
Proposition d’adopter le bidon comme symbole
de la gourmandise et de la
république
aux motifs que :
Le bidon, c’est la
liberté,
- la liberté du
pèlerin à la poursuite du Saint Graal
- celle de l’alpiniste
accrochée à sa gourde de rhum,
- celle de l’explorateur qui
cherche la source dans le désert
- et c’est la liberté
des eaux courantes dans les bidonvilles
Le bidon, c’est
l’égalité
- de l’homme et de la femme
qui se partagent la fiole de crème
solaire
- des clercs et des laïcs
autour de la burette des saintes huiles
- des égoïstes et
des riches qui dansent autour du baril de pétrole
- et c’est
l’égalité des pauvres et des miséreux dans les
bidonvilles
Le bidon, c’est la
fraternité
- la fraternité des
clochards autour de la bouteille de bibine,
- la fraternité des
banlieues autour des cocktails Molotov
- et celle des cyclistes qui
se partagent le pot belge,
- et c’est la
fraternité des enfants et des rats dans les bidonvilles
Vive le bidon et tous les
bidonneurs bedonnants
Vive la république
bidonnière
L’odeur s’immisce dans ce concentré de silence, d’abord petite.
C’est un fumet léger,
un peu aigre, une odeur… de lait…
Des bribes de souvenirs
affectent ma mémoire…
Tant de baisers volés
au temps, temps des bébés pendus aux mamelles des
mères, gorgées de lait sucré…
J’étais petite alors,
toute fondue en lui et buvant à sa source, quand il était
ma vie.
Je le retrouve là et
c’est un bloc soudain, posé dans la lumière,
enveloppé des parfums du dehors, de la poussière du
plancher.
L’homme l’a fermenté.
Il commence à suer ses laitances barbares dans un rai de
lumière, tout baigné de soleil.
J’ai la narine ouverte, la
papille en alerte, et mon œil dilaté. Le temps est suspendu dans
l’or de ces arêtes. L’idée : avancer vers lui, m’en
emparer, l’engloutir. Écouter jusqu’au ventre glisser sa
pâte onctueuse, et se laisser couler, soumise à l’abandon.
Tous les pores comblés par la chaleur de la digestion.
Être grosse de ce plaisir-là.
Allons, il n’y a plus
qu’à le prendre : j’y vais !
NOOOON !
Dans un éclair
électrique, j’ai vu ma mort, tout près.
Toute à mon
désir, je l’avais oublié celui-là.
Il est là, à un
mètre, peut-être deux : paquet de muscles tendus comme une
corde d’arc.
L’air s’est soudain
chargé de musc, d’avidité bestiale.
Surtout ne pas bouger. Fuir
dans l’ombre du trou.
Mais alors, ce fromage
là, si tendre, si près…
Voilà que l’odeur du
lait suinte de ma peau dans ce temps renversé : j’en peux plus,
je ruisselle…
Je ne peux pas l’abandonner.
Il m’attend, il est à moi !
Tous mes sens se tendent vers
lui. Si ça continue comme ça,
mon œil lui-même va
tomber à terre, hors de son orbite. Une flèche
figée en plein vol, tétanisée soudain, au risque
de se briser l’épine dorsale. Ce fromage est un aimant. Comme le
goût d’aimer peut-être parfois amer !
Je ne peux même pas
faire le moindre pas dans sa direction : l’autre se jetterait
aussitôt sur moi. Il n’y a qu’à voir ses yeux tout
dégoulinants de gourmandise ! Berck !
Frères dans le ressenti
mais ennemis à la vie à la mort, le grand poème de
la Vie…
Reprends-toi, ma vieille, ce
n’est vraiment pas le moment de philosopher.
L’air est chargé de
musc, d’avidité bestiale.
Retour en force des neurones :
calculer, vite, vite, le meilleur moyen pour être la plus rapide.
Prendre à droite, vite,
zigzaguer à gauche, puis tout droit, vite, vite, m’en emparer,
et si pas possible tout, en mordre au moins un bout, vite, emporter une
miette, grosse, la miette, prendre tout droit, courir, à gauche,
non trop risqué, trop long, et si le morceau pèse plus
que prévu, l’abandonner ? Jamais ! Mais alors ? C’est sûr,
j’ai le cœur qui va exploser, juste après le cerveau.
L’apoplexie me guette.
Je ne vois plus que lui :
posé dans la lumière, enveloppé des parfums du
dehors, de la poussière du plancher.
M’en emparer, l’engloutir :
c’est ça l’idée. Le temps est suspendu dans l’or de ces
arêtes. Que m’importe mourir… C’est un fumet léger, un peu
aigre, une odeur… de lait…
« Stop ! ça
suffit ! »
Le maître a
frappé dans ses mains. L’auditoire reprend son souffle, l’air
soulagé. Gêné devant elle et pour elle, l’apprentie
comédienne qui avait pour consigne de se mettre dans la peau
d’une souris sans faire le moindre geste ni émettre le moindre
son. Toutes tensions relâchées, elle se vide et c’est
comme une statue intérieure qui fond en elle par ses yeux.
Alors, sans la lâcher,
le maître interroge aussitôt ses élèves sur
ce qu’ils ont ressenti durant ces interminables minutes de silence.
Et je le vois soudain, ce gros
chat gourmand, se délecter déjà de nos
émois intimes.
Ce texte est
dédié à Monsieur Paul BERGER, de la part de
« la glace à la vanille, que l’on lèche et qui fond
(ou l’inverse) », en remerciement pour sa
générosité pédagogique et ces instants de
grâce théâtrale partagée à Seix en
mars 1985.
Faim de ballades partagées,
Faim de toi.
Un beau sentier forestier,
Avec des fraises que tu
ne vois pas.
Je t’en cueille.
Un si doux baiser aux fraises
des bois !
Belles femmes indiennes
Chargées de jarres…
épices
Parfum oriental
Coriandre
Cardamome
Essences, arômes et
saveurs osent,
S’amalgament
Cannelle
Gingembre
Badiane
Une subtile composition
Émerveille nos sens
Délicates senteurs
fruitées
Des mille et une nuits
Un zeste de citron…
Flattent nos palais.
Sensation gustative
Plaisirs fruits confits.
Se mélangent
Les souvenirs gourmands,
La mémoire,
Et nos regards d’enfants sucre
d’orge
Rhubarbe enrubannée
Marmelade
Chocolat Poulain brûlant,
Bergamote, berlingot
acidulé
Confiture de caramel
La bassine en cuivre exhale
Un parfum capiteux
Frémissement des fruits
rouges
De la passion
L’étamine flamboyante
Perle un coulis rouge
groseille…
Papillotes, sucre de pommes
Nuances, magie
Délices aux couleurs du
fruit défendu.
Sirop de grenadine… lie de
vin… eau de vie…
Regards croisés…
Reflets du temps qui passe…
Des gerbes de recettes
Bouquets d’arômes
Ouvrent les frontières…
Voyage
Art culinaire partagé
Effleurent nos papilles
polyglottes.
Minestrone, moussaka,
Bacalhau, harira…
Pouding…
Mosaïque saveurs de
couleurs panachées
Enivrent,
Imaginaire aux plaisirs des
sens
Magique voyage…
Émotions, rencontres…
Le poète écrit,
Un cordon bleu rêve
L’artiste peint,
Autour d’une même table
Les HOMMES partagent.
L’enfant avait été
conçu dans un parfum de citronnelle.
C’était un soir
d’été. Ses parents, partis en vacances quelques
jours. S’étaient retrouvés sur la plage, bougies
allumées. Les vagues, le sable, la chaleur.
Ce soir-là, CannAile
avait été créée.
L’enfant était
né avec l’odeur des roses.
C’était un matin de
mai. Elle avait accouché à la maison, fenêtres
ouvertes. Ç’avait été un accouchement fabuleux,
elle avait adoré cette impression de mettre au monde en pleine
nature.
Ce matin-là, CannAile
était née.
L’enfant grandit avec les pins.
Ce fut toute son enfance.
L’enfant adorait ces arbres si majestueux qui ne se
déshabillaient jamais, restaient élégants
même sous la neige. Il aimait l’odeur de la sève, et le
piquant des aiguilles.
Ces années-là,
CannAile grandit.
L’enfant mourut dans un
cerisier.
CannAile voulut attraper un
quatuor de cerises, là, juste sur la
branche au-dessus. Elle se
pencha, un peu trop peut-être. Elle eut tout juste le temps de
mettre une cerise à la bouche avant que la branche ne
cède.
Elle est à terre. Ils
sont autour. Ils ne pleurent pas, n’appellent pas les secours, rien,
c’est trop tard de toute manière. Étendue sur le dos,
CannAile sourit. Elle avait pris le temps de vivre la gourmandise, elle
avait pris le temps des cerises.
Elle avait pris le temps de
vivre.
Le temps de rire aux
assassins
Le temps
d’atteindre l’autre rive
Le temps
de courir vers la femme
Il avait
eu le temps de vivre
Boris Vian
Gare au péché de gourmandise ? Qui dit cela ?
Peu importe, certainement
celui qui y succombe en disant « jamais ça » !
Celui qui n’a aucune
sensation, cela arrive par accident.
Celui qui a des caries et qui
souffre atrocement du mal de dent.
Celui qui oublie ses six sens
pour ne pas y croire.
Celui qui trouve que ce mot
est trop long à prononcer, qui n’aime pas l’énoncé
: Celui qui ne sait pas ce que c’est.
Petits et grands, initions-le…
Odeur de friandise qui
titille mon épiphyse, en toute franchise, quelle
marchandise martyrise ainsi ma flemmardise alors que ma chemise se
frise sous la brise ?
Une mignardise à la
cerise dont la goguenardise m’a prise alors qu’indécise sur le
cours de Guise, ma musardise enfin se dégrise.
Mes sens se gaillardisent et
frisent sans vantardise l’exquise gourmandise.
Un jour, vous écouterez
le sucre se transformer :
Filet, petit boulé,
moyen boulé, petit cassé, grand cassé, caramel.
Un jour vous verrez le sucre
se colorer :
Blanc, opaque, transparent,
miel, brun, carbonisé !
Un jour vous goûterez le
sucre tiré :
Le sucre chauffé en
sirop épais est travaillé ; l’étirer, le plier, le
torsader à plusieurs reprises pour qu’il se charge de minuscules
bulles d’air. Il devient opaque, satiné même à
l’extrême.
Étiré en cordon,
vous le couperez avec des ciseaux huilés pour obtenir des sortes
de berlingots. Un jour.
Remarque
Définition du mot
confiserie :
C’est mettre le bonbon dans la
bouche en formant le son « on », puis laisser fondre en
suçant en formulant le son « fise » lentement ;
fermez les yeux, votre cerveau et votre palais sont en phase. Faites
connaissance avec la forme, le goût et la consistance de la
bouchée, puis vous dégustez satisfait et salivant cette
gâterie.
Recommencez.
MMH !!! Écoutez voir
Bonbons, berlingots,
eugénies, candies, nougats, grands opéras, pastilles,
pralines, marrons glacés, cerises déguisées,
crottes, croquantes, truffes, fondants, grains d’anis, dragibus,
sucettes, calissons, réglisses, bêtises, dragées,
graviers, sucre d’orge, chewing-gum, papillotes, bergamotes, cachous,
cotignacs, chamoisettes, fraisettes, cailloux, caramels, grisettes,
croquettes, délices, négus, meringues, guimauves,
chiques, angéliques, bouchons, étriers normands,
coussins, sarments……
À l’abri, sous le
feuillage de la treille, goûtant la fraîcheur de ce parasol
naturel, plantureuse, pulpeuse, vrillée la grappe a de la
visite. Elle attire la convoitise, les antennes frétillent, les
trompes se déroulent, les becs s’entrouvrent. Quel délice
! Le suc s’écoule de grain en grain, une odeur de miel et de
muscat s’échappe. Enivrés les convives repus se laissent
bercer.
Non vous ne rêvez pas,
là devant vous, fraîches, rondes, mûres, pures,
propres ! Disposées en pyramide sur une table parée d’une
nappe blanche. On peut les sentir, fruits dorés, voir leur
arrondi en touches prononcées traçant les reflets de
leurs couleurs gorgées de soleil. On pourrait presque les faire
basculer en essayant d’en prendre une sur le compotier. Cela romprait
le mystérieux équilibre dans lequel on les a
posées. Sans doute, alors, ne nous tenteraient-elles plus. Qui
penserait qu’elles sont là sans flétrissure depuis plus
d’un siècle ? non, ce ne peut être une nature morte.
Prendrez-vous une pomme, cher
Monsieur Cézanne ?
DIS-moi ce que tu aimes et je
te dirai qui tu es ! Proverbe ou expression commune. Que dira-t-on du
Gourmand ? bien sûr, il aime voir ces merveilles qui font briller
ses yeux. Il aime aussi les sentir pour mieux s’en souvenir. Il les
effleure ou les soupèse. Il les goûte goulûment ou
en faisant durer le plaisir suave. Son oreille comme son palais sont
sollicités joyeux experts es gourmandise.
Enfin, ce septième ciel
sensuel nous laisse ressentir le plaisir du désir, soupirs et
petits rires. Sentir, jouir et lire dans l’iris chéri l’exquis
charivari.
Saluons-nous Gourmands de
tous horizons ! Faisons des adeptes, partageons ce bonheur !
La gourmandise était le péché mignon d’Amandine
(quoique nullement joli il était). Le sucré surtout avait
la faveur de la jeune fille ; tartes, madeleines, beignets, flans, elle
dévorait le tout avec application et de façon
délectable.
Le lundi était le jour
des commissions, allées et venues dans les rayons à la
quête du Graal sucré, toujours plus sucré.
Ce fut un vendredi que tout
bouscula ; en effet, c’était ce jour-là qu’Amandine avait
élu (à juste titre) pour dévorer un poisson (en
chocolat bien entendu). Le poisson était tout de chocolat blanc
vêtu, gros, gras, il ressemblait comme deux gouttes d’eau
à sa propriétaire. Aucun mot ne put décrire la
joie qu’Amandine trouva à engloutir l’invertébré.
Aucun mot non plus ne put décrire le visage de la pauvre
Amandine lorsqu’elle s’égosilla. Une arête de poisson
(tout en sucre) avait fait exploser la teneur calorifique du petit
corps impotent de la demoiselle.
Le docteur fut tout à
fait formel : « Le sucre vous est interdit à tout jamais
».
La sentence du docteur
n’obtint aucune réponse si ce n’est celle d’un gros gargouillis.
Amandine allait devoir désormais se consacrer au salé.
Ala bon li bon
bagay sa-a bon
Bagay sa-a bon
anpil anpil anpil
Li bon tankou rapadou
kou akasan ak siwo
Li cho kou piman zwazo
Li fré kou nannan
kokoyé
Ala bon libon
Bagay sa-a bon
Li koulé nan bouch mwen
Kou yon ji
kòròsol
Li glisé nan gòj
mwen
kou kalalou gombo
Bagay sa-a dous
Li pi dous ké siwomiyel
Li pi sicré ké
rézenbwa
M’ta sousé ‘l kou yon
pirouli
Ala bon libon
Bagay sa-a bon
Li bon Li bon
M’ta mandé
Bam pam ankò
Ankò ankò
ankò
Li télman bon
Lò mwen fèmen
gé’m
Sé zétwal tout
koulè mwen wè
Tout koulè nan
sièl lavi mwen
Bagay sa-a bon
Li bon li bon li bon
Mwen priyé bondié
Pou’l pa jam fini
Li bon li bon
Li pa do jam gangnen
Insiswatil…
Ah ! qu’il est bon
ce bagay1 qu’il est bon !
Il est bon et même
très bon
Il est bon comme un rapado2
Comme un akassan au sirop3
Il est chaud comme un
piment-oiseau
Il est frais comme le nanan de
la noix de coco
Ah ! qu’il est bon
ce bagay qu’il est bon !
Il coule dans ma bouche
comme un jus de corossol4
Il glisse dans ma gorge
comme un calalou-gombo5
Ce bagay est sucré
Plus sucré que le
sirop-miel
plus sucré que le
raisin-des-bois
Je l’aurais suçé
comme un pirouli6
Ah ! qu’il est bon
ce bagay qu’il est bon !
Il est bon si bon
J’en redemanderais encore
Encore encore !
Il est si bon
que je vois des étoiles
de toutes les couleurs
quand je ferme mes yeux
De toutes les couleurs dans le
ciel de ma vie
Ah ! qu’il est bon
ce bagay qu’il est bon !
Je prie le Bon Dieu
qu’il n’en finisse jamais
Il est bon il est bon
Et ne devrait pas se terminer
en
Ainsi-soit-il !
J’ouvre les yeux. Je suis dans une chambre d’hôpital. Il n’y a
rien, elle est complètement vide. Je m’assois sur ce lit. J’y
vois flou. J’ai quatre fils insérés dans chacun de mes
avant-bras, et d’énormes bandages autour des poignets. Je ne
sens pas de douleur. Je cherche un calendrier qui pourrait m’indiquer
quel jour nous sommes. Mais je trouve juste un réveil. Il est
exactement 19 heures et 32 minutes. Avant cette heure-ci, je devais
être en train de préparer à manger. Je devais
fouiller dans chaque placard, chaque recoin à la recherche de la
moindre nourriture. Et ensuite, je regroupais tout dans le salon,
devant la télévision. Sur la table basse où
siégeaient des magazines de mode, avec des mannequins. Ces
jeunes filles qui avaient tout pour elles. Un corps superbe, des jambes
fines, des bras bien dessinés et un visage désirable.
Alors j’allumais une chaîne au hasard, et je mangeais. Non je ne
mangeais pas. Je bourrais mon corps de ces saletés. Je ne les
mâchais presque pas, il fallait juste que je sente un peu le
goût. Je ne faisais même pas ça pour le plaisir des
aliments, juste parce que mon corps avait l’emprise sur mon esprit
durant ces sortes de crise. Lorsque j’avais tout ingurgité, je
voyais sur ces magazines ces jeunes filles qui avaient réussi
leur rêve, et que tant d’hommes désiraient. Et je me
revois quelques mois plus tôt. Dans ce long couloir où une
file interminable de filles attendait pour ce grand casting. Et c’est
en voyant cette concurrence que j’ai compris pourquoi je voulais faire
dans le mannequinat. Pour qu’on me désire. Je venais d’entrer
dans la pièce où se trouvait le jury. Ils m’ont
mesurée de partout, ils m’ont pesée, ils m’ont
questionnée. Ils avaient tous un grand sourire. Mais quand ils
se sont consultés, j’ai compris qu’il se passait quelque chose
de mauvais pour moi. Et c’est là que cette vieille femme s’est
permis de me dire sur ce ton méprisant qui résonne depuis
dans ma tête : « Désolé, mais nous ne voulons
pas d’anorexique dans notre casting ». Et j’ai pris la porte sans
broncher. Ils savaient, c’était leur métier après
tout. Cela faisait trois ans que je ne mangeais plus pour
réussir un de ces castings. Avant, j’avais toujours
été recalée pour trop de rondeurs, deux
centimètres en trop sur les hanches, quatre pour le ventre. Mais
là, me faire recaler parce que je suis une brindille à
leurs yeux, cela me paraît vraiment injuste. J’ai tout perdu pour
en arriver là. Je ne travaillais plus depuis quelques mois pour
ne plus avoir d’argent, pour ne rien acheter. Je n’avais plus de
famille, elle me considérait comme folle à chaque fois
que l’on se voyait et que je maigrissais. Je ne peux pas dire que j’ai
perdu un fiancé, je n’en ai jamais eu. Aucun garçon ne
veut d’une fille aussi mal dans sa peau. Dans les magazines, ça
ne se voit pas, ils la désirent en pensant qu’elle assume son
corps. Mais ce qui donne vraiment la force de résister dans ce
métier, ce sont les photos qui nous montrent comme des
déesses de la perfection. On n’a aucun soutien à
l’extérieur. Juste des vieux pervers qui sont persuadés
qu’avec leur fric, ils vont pouvoir passer le restant de leur vie avec
nous. Ce qui marche pour certains. Mais cette vision-là ne
m’intéresse pas. Moi, je voulais être en haut de
l’affiche. Être montrée comme une fille qui avait tout
pour elle. Même si ce n’est pas le cas, ça m’aurait
donné l’illusion d’avoir une vie magnifique. Apparemment, une
brindille n’a pas sa place comme star. Pourtant à la
télévision, dans les magazines, ils donnaient les
mensurations exactes. J’avais même perdu plus de
centimètres que ce qu’ils demandaient, ils auraient dû
être heureux d’avoir trouvé une fille avec ces
mensurations si rares. 80.55.70. Mais qui ne voudrait pas faire de la
fille à ces mensurations-là, l’égérie de sa
maison de couture ? Je mesurais 1,76 mètre pour 40 kilos. Avec
ce que venait de me dire le jury, j’étais bien
décidée à ne plus m’arrêter de manger, plus
jamais. Et c’est ainsi que je dépensais des sommes incroyables
que j’avais mises de côté, dans la nourriture, la
gourmandise, les gâteaux… tout ce qui fait grossir. Et au bout de
quelques mois je ne sortais plus, je ne bougeais plus. On m’avait
licenciée de mon nouveau travail. Un jour, je me suis
levée et, en allant dans la salle de bain, je me suis vue dans
la glace. Ce jour-là j’aurais préféré
mourir. J’étais ignoble, une peau sale, de la cellulite sur tout
mon corps. Je me suis pesée, je faisais 75 kilos. Comment
j’avais pu prendre autant de poids ? Alors j’ai essayé des
régimes draconiens, seule. Je perdais 5 kilos par semaine. Au
bout de trois semaines, je me suis mise à rechercher du travail.
Et j’en ai trouvé. C’était un nouveau départ pour
moi. Lorsque le soir je rentrais, je ne savais pas quoi faire. Alors
pour m’occuper je mangeais et par peur de grossir je me faisais vomir.
Je mangeais une quantité incroyable de choses et ensuite pendant
deux heures, je me retrouvais la tête dans la cuvette. Regardant
mes cuisses avec cette impression qu’elles s’affinaient. Cela a
duré quatre mois, pendant lesquels à chaque repas, je
m’empiffrais et je pensais à mon corps horrible alors je courais
en direction des WC. Un jour, j’ai compris que cela ne servait à
rien. Qu’aucun homme n’avait voulu de moi avec des formes ou
étant une brindille.
Alors j’ai regardé
autour de moi, je voulais me punir de manger, d’être cette fille
ignoble que tant de monde rejetait. La seule chose à faire
était que je ne puisse plus jamais manger. Alors j’ai ouvert ce
petit meuble, et brusquement j’ai avalé trois lames de rasoirs.
Je n’ai jamais autant souffert. Du sang me sortait de la gorge,
c’était horrible. Je voyais que je ne mourrais pas alors dans un
geste vif, je me suis tranchée les veines aux deux poignets. Je
me suis évanouie. Et je me réveille dans cette chambre.
Vivante. Un jeune homme entre, il me sourit avec un brin de gêne,
il m’annonce qu’il est mon voisin et que c’est lui qui a appelé
les secours en entrant dans mon appartement. Il m’a pris par la main et
m’a dit : « souviens-toi juste de ceci : si tu as l’impression de
n’être rien en ce monde, ne fais jamais plus l’erreur de te
donner la mort, car il y a sur cette Terre une personne pour qui tu
représentes tout… »
1.
Bibliothécaire :
« Lecteur, as-tu du
goût ?…
… Choisis donc ce roman,
Et quoi que l’on t’en dise,
Préfère à
tout gâteau
Cette humble gourmandise
»
2.
Chanteur - Furieux - :
Que le Grand Gourmand dise
Qui a volé l’orange du
marchand !
3.
Fabuliste proustien :
Rho et Gour sont amoureux :
Madeleine est si belle !
Blonde, douce, à
croquer,
Et elle sent si bon…
A M’an qui s’inquiète
Que ses deux fils aiment
La même belle,
Chacun affirme qu’il est
LE bien-aimé.
Lequel des deux ment ?
Rho ? Gour ?
J’aimerais bien que
M’an dise ce qu’elle en pense.
… Et que dirait Marcel ?
4.
Nostalgique du Front Populaire (1939-2006)
GOûtons les acquis des
luttes
OUvrières ; nos
bulletins dans l’
Urne ne doivent pas oublier les
Revendications d’un monde
Meilleur pour les plus
humbles, plus
Aisé pour chacun-e.
Nous devons
Demander, exiger,
Inlassablement, que ne
Soient pas bafoués les
droits élémentaires
Et que tou-te-s
désormais puissent manger du PAIN
5. Vendeur
de bonbons moralisateur :
Quand Pierrot-Gourmand
Mendie
Qu’il le dise,
S’il ment, il se goure !
Et alors,…
Finies les gourmandises
La première est amère,
pourtant recouverte de sucre, mais glacée, figée. Morale
et retenue, raisonnable, elle range tout plaisir au rang des
défauts. La vie, c’est apprendre la douleur, s’entraîner
pour le dernier des jours. Même si tu ne profites que de l’odeur
de cuisson du bon pain ou du poulet de grain un soir d’hiver, ta
rôtisserie sera l’enfer, mon frère. Tourne les talons
à mes mots tentateurs. Ou passe à la feuille suivante, si
vivre ne te fait pas peur.
La suivante est enfance :
guimauve rose et sucrée du sein maternel, dont l’éternel
nourrisson n’arrive plus à décoller son nez, de peur de
se tourner vers l’âpreté du monde. Ne compte que
l’instant, vite, prendre tout de suite tout ce qui est bon,
jusqu’à l’écœurement, car on ne sait rien du temps, du
cycle des saisons qui régulièrement ramèneront,
joies des fêtes et bonbons des anniversaires.
Ensuite en succession
incontrôlée, alternent des pages sombres, des jours
dorés, où douleurs et bonheurs se disputent la
tonalité. Des jours où l’on patauge dans une douce
mélasse, d’autres où l’on brasse dans le beurre
salé pour s’en sortir. On vit.
À
l’avant-dernière feuille, on découvre des plaisirs
mesurés par la conscience qu’ils reviendront, pincées de
soleil exhausteur du goût des jours sans risque de
brûlures, bonheur intense des petits riens, sagement
acceptés, lentement savourés, longtemps
évoqués.
La dernière est
secrète. Bonheur d’exception, croquer dans un plaisir interdit,
sans honte, sans remord, sentir qu’il croustille sous la dent, et
qu’elles craquent sous les pas les feuilles d’automne invitant à
voler sur l’arbre l’appétissante pomme.
Une fois, de haut, tranquillement assise
dans un fauteuil inconfortable, j’ai vu une île. Une toute petite
île, au milieu d’un océan couleur nacre. De son sommet
jaillissait une lave brunâtre. Curieusement, de temps à
autre, elle semblait se déplacer. Sans doute était-ce un
mirage dû à la chaleur qui régnait autour de moi.
Comme dans un désert lorsqu’on croit apercevoir une oasis ou une
caravane de nomades. Au bout d’un moment, elle s’est rapprochée,
doucement, lentement ; et d’un seul coup, elle s’est retrouvée
dans ma cuillère. Qu’elle était belle et
appétissante mon île flottante !
« L’odeur des draps
en cassolette
d’été
pulpe adorablement à
vos doigts
de fée.
Et vos pieds nus, coquelets en
cocotte,
déploient sous les
regards torchonnés
les immondices bleues de leurs
tentacules,
étreinte boueuse servis
au guéridon,
jusque dans la lumière
qui flambe. »
« Finesse de la fine
très fine, jubilatoire,
entachée de
lumière ;
peau, poissons nageant au
plafond,
ruisselante lumière
au récif de corail,
coquillages ouverts
dans des remugles de
marées,
parfums
mélangés, servis au rebord
de l’âme. »
« Fidélité
accrue
à cru orange
amère
évasée de
soieries épiques.
Et l’amertume cachée,
fâchée,
froissée,
matière dure,
gagnant du terrain à
l’arrache salée ;
longue langue-épine
fine en bouche. »
« Enjambée
fâcheuse,
chemin du goût
torréfié,
sauce pure
déglacée dans mon café,
noir.
Sauce pure,
déglacée
d’étoiles, de doigts aux anses,
tâtonnant
l’infidèle liqueur
échappée vive,
comme du sang de suce
doux. »
J’ai toujours été un peu gourd, paralysé devant
les belles choses de la vie, transi devant les filles. Je mentirai de
dire le contraire.
Et je mendie souvent
malgré moi un peu d’attention pour compenser mon manque de
présence aux gourmandises du temps qui passe, celles qui nous
font vibrer tout le corps ; fermant les yeux, je ressens en moi, lors
d’un concert toute la douceur d’une voix de femme et je sais que cela
va passer comme fond un calisson dans la gorge.
Cela me plaît,
l’impermanence de la gourmandise.
Récemment, je me suis
rappelé combien, étant petits, nous retournions ma sœur
et moi, les mots, les expressions, les phrases dans notre bouche comme
des bonbons acidulés, surpris par le sens et l’absurdité
du son des mots. Chaque enfant le fait, agaçant parfois les
« grands » en répétant inlassablement deux ou
trois syllabes. C’est en retrouvant ce plaisir du mâchage du son
des mots que je me suis pris d’amitié pour le « gouris
». Peut-être que ce mot résonnait en moi en
écho à mon côté gourde.
Un jour, dans la salle
d’attente d’un dentiste, je me le mâchais espérant qu’il
me calmerait ma rage :
« Gou rit, gouris,
gougou, guegue, rigou, gouris »
« Gourmande si !
»
Je sursautais en entendant la
voix d’une petite vieille assise à côté de moi.
Comment avais-je pu engourdir mon ouïe au point de ne pas entendre
que quelqu’un était entré dans la salle, s’était
assis juste à côté de moi ! Je regardais tout
à l’entour, nous étions seuls, la vieille et moi dans
cette petite salle, je me mis à rougir de la tête aux
pieds, pris en flagrant délit de gourmandise… Je me tus.
Alors la vieille
commença à parler toute seule elle aussi.
« Gourmande si ! Le
gouris est le plat le plus merveilleux qu’il m’ait été
permis de savourer en ce monde… Je me rappelle ce goût si
délicieux, ça fond si agréablement en vous que
jamais vous ne pourrez plus l’oublier. Jamais plus ! »
insista-t-elle en me montrant son large sourire édenté.
« J’avais à peine dix-huit ans, et c’était la
première fois que je sortais seule à la découverte
des rues de la ville. Attirée par l’odeur d’une glycine en
fleur, je m’aventurai dans une étroite ruelle. En face de
l’arbre, il y avait une petite porte où des jeunes en toque
blanche s’affairaient dans une cuisine, j’avais dû m’attarder un
peu trop longtemps et quelqu’un m’attrapa doucement le bras ; un bel
apprenti m’invitait à entrer, le sourire si avenant. Ils
étaient plusieurs autour des casseroles observant la spirale
d’une cuillère plongée dans un jus bouillonnant. Mais je
ne regardais que le visage de mon hôte espérant que son
regard croiserait le mien. Il porta la cuillère à ses
lèvres d’où filait un coulis onctueux et chaud de la
couleur des framboises les plus mûres, mais il ne goûtait
pas, il me souriait en attendant que je lève mes yeux de la
cuillère, j’en rougis encore aujourd’hui.
Voilà, ça, c’est
le cœur du gouris, il se durcit en se refroidissant lentement au centre
de la pâte moelleuse. »
« Monsieur, c’est
à vous »
Ce « Monsieur » me
fit l’effet d’une lame tranchante sur la fine pâtisserie, et je
dus à regret prendre congé de cette merveilleuse petite
vieille.
Charcuté au plus
profond de mes racines, je ne sentis pas la douleur, j’imaginais les
mille et une façons de préparer le gouris, et je me
demandais ce qu’avait fait la jeune femme ce jour-là,
après s’être aventurée dans cette cuisine.
En sortant j’étais
prêt à entendre la suite, mais nous nous sommes
croisés ; c’était à son tour. Alors je me suis
assis en feuilletant « Marianne-Cuisine »…
« Monsieur, je vais
fermer, s’il vous plaît »
« Mais j’attendais la
dame qui est passée après moi… »
« Je ne vois pas
Monsieur, allez, je vous souhaite une bonne soirée. »
Cet après-midi, il fait très chaud. Les gens sont
à la sieste, surtout les paysans qui se sont levés
tôt pour le bétail et le travail journalier. Dans toutes
les fermes, les volets sont croisés, les animaux somnolent
à l’ombre, l’horizon flotte.
Je m’ennuie à en mourir
et je rôde, la desœuvrance dans l’âme. Le silence est aussi
écrasant que l’atmosphère. Je marche, errant sur le
bitume herbeux. J’espère que Christine, mon amie, m’apercevra et
que nous pourrons aller faire quelques nouvelles bêtises. Mais
rien ni personne ne bouge. Je suis seule au monde.
Une vache appelle depuis
l’étable, je la connais, tous les deux soirs, j’achète un
peu de son lait. J’entrouvre le battant de la grande porte grise et
l’odeur âcre pince mon nez. Elle demande à sortir et moi
j’entre. Il fait sombre. Un veau me lorgne de ses yeux globuleux et
risque une plainte caverneuse. Je m’approche des deux Gasconnes, leur
sueur stagne dans l’air surchauffé. J’ose ma main sur une cuisse
plate, sur le dos, sous son ventre. Celle que je touche semble
apprécier, l’autre gigote. Malgré le nuage incessant de
mouches, je gratte et je frotte la peau qui tremble sous mes doigts. Je
palpe le pis soyeux, attrape le trayon et serre l’énorme
tétine. Si souvent j’ai vu traire, souvent j’ai eu envie
d’essayer. À force de masser, pétrir, tirer, enfin sort
un jet du précieux liquide nourricier. Je me sens faire des
grimaces tant la concentration est sérieuse, mais preuve et
résultat, sur la paille jaune, des perles blanches se
promènent.
C’est bien dommage, on ne m’a
pas appris à jeter et je cherche du regard un seau. Ce sera la
gamelle cabossée du chien à bétail. Je peux ainsi
continuer à exercer mon nouveau talent. Le niveau crémeux
monte doucement au rythme du chant du lait, j’apprécie le
passage du liquide qui vibre au creux de ma main. Les coups de plumeaux
excédés fouettent ma figure, mais rien ne me perturbe et
l’écuelle se remplit d’une mousse écrue et sale. Le temps
s’est arrêté. Il me faut filer. Je quitte l’étable,
rasant les murs, la gamelle au bout des doigts.
Derrière la
bâtisse, les poules chantent la victoire de leur ponte. Je me
sens tout à coup l’instinct d’un prédateur. J’entre dans
le palais de ces dames. De beaux œufs encore tièdes ont
été déposés docilement dans les corbeilles
pondoir. Il est bien tentant d’en prélever quelques-uns. Ce ne
serait pas du vol, personne ne sait combien il y en a. Le
ponctionnement effectué, je quitte les lieux tout aussi
discrètement, la conscience de moins en moins
légère, du haut de mes dix ans.
Entre le poulailler et le
jardin, il y a l’enclos de Cartouche. Chien de chasse sans gibier qui
passe ses journées à aboyer à son écho. Ses
yeux tirés par les oreilles et ses os saillants lui donnent un
côté famélique. Je ne peux comprendre pourquoi cet
animal triste est attaché dans un enclos. Intrigué mais
heureux, il fouette l’air de sa queue à mon
arrivée. Quelle pitié ! C’est sûrement
l’ennui, peut-être l’âge ou bien le malheur qui lui donne
cette allure. C’est à en pleurer. Toutes ses écuelles
sont vides, en plus de la soif, la faim lui tient compagnie. Voici qui
tombe à point. Repas royal, tout destiné. Joignant le
geste à la pensée, je casse les coquilles au bord de la
casserole et remue l’omelette devenue saumâtre avec un
bâton. Je tire le verrou du chenil, entrebâille le
portillon et glisse le plat de fête vers le Bruno.
Je ne peux que me
féliciter intérieurement de ce superbe élan de
générosité. J’observe ce brave chasseur engloutir
mon offrande tout en me jetant de furtifs coups d’œil de gratitude.
Le vieux cultivateur,
levé de sa sieste, vient pisser au coin de son jardin, le tabac
de tous ses poumons me rappelant à la réalité. En
quelques enjambées, je traverse la grange, saute le fossé
et ses orties, retombe sur la route et prends le chemin du retour au
foyer, l’air débonnaire, saluant l’homme retourné de sa
vidange.
La fin de la journée
s’annonce. Le moment d’aller chercher le lait aussi. Je retarde
l’échéance pour finalement refuser formellement
d’exécuter ma corvée. Ma mère suspicieuse, car me
connaissant, va donc, à ma place, chez nos charmants voisins.
Quand je la vis revenir
à grandes enjambées, je compris que l’orage la suivait.
En grande habituée, sans attendre, je détalai.
À l’heure du souper, il
a bien fallu que je réapparaisse. Je tairai les détails
de la récompense qui me fut allouée. Le matin, un superbe
bouquet d’épines diverses, orties, chardons, ronces, encore
frais, gisait au coint de la porte. Pendant quelques jours, le lait que
je bus avait tout de même un drôle de goût amer.
Le septième jour, Dieu qui entendait se reposer de ses efforts,
organisa un dîner auquel il convia l’homme, sa plus belle
réussite, dans le secret dessein de s’assurer que les cinq sens
dont il venait de le doter étaient bien opérationnels.
Attablé sous la
voûte étoilée, le Maître des lieux prit place
tandis qu’à sa droite se tenait l’invité. Dieu le pria de
fermer les yeux avant de faire apparaître, d’un claquement de
doigts, une magnifique coupe de porcelaine d’où dépassait
un dôme blanc de crème fouettée qui s’enroulait en
spirales finement striées.
Criblé de vermicelles
colorés, le sommet en était agrémenté d’un
petit parasol de papier bariolé planté d’une mini-pique
de bois d’olivier.
À la vue du dessert, le
convive écarquilla les yeux, trouva l’aspect prometteur, puis
manifesta une fruste impatience motivée par un appétit
aiguisé.
Dieu esquissa un sourire
satisfait et tendit avec bienveillance une cuillère à
l’affamé.
L’homme planta l’objet dans la
mousse sucrée, mais suspendit son geste.
Son oreille venait de
surprendre le bruit feutré de la cuillère qui entamait la
crème en douceur. Son étonnement passé, il ouvrit
les lèvres pour goûter la bouchée qu’il avait
prélevée. Ses papilles excitées en
apprécièrent tant la saveur délicate et le
délicieux fondant, qu’il renouvela l’expérience avec
avidité.
Trois cuillerées plus
tard, il s’interrompit à nouveau.
Après avoir
creusé un cratère dans la crème fouettée,
son couvert avait atteint un liquide noir et luisant qui exhalait une
odeur de cacao, d’épices et de miel.
Méfiant l’homme renifla
sa coupe et adressa à Dieu un regard interrogateur.
C’est du Chocolat !
répondit celui-ci, en l’encourageant à poursuivre.
Rassuré, le
dégustateur se remit à l’ouvrage jusqu’à ce que la
coupe, à demi-vide, livre deux autres délices. Une
demi-poire dodue, à la chair ivoirine et craquante qui couvrait
une boule ambrée de glace vanillée.
L’homme redoubla d’ardeur et
lorsque sa cuillère heurta en tintant, les flancs de la coupe
vide, il ressentit l’immense regret d’en avoir fini.
Alors, pour prolonger un
instant encore l’ivresse de ses sens, il promena d’un mouvement
circulaire, son index tendu sur les parois de porcelaine humides.
Après avoir recueilli
les restes d’élixir fondu qu’il lécha jusqu’à la
dernière goutte, l’homme se soulagea en éructant d’un rot
sonore et parfumé.
Parfait ! s’écria Dieu.
La vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher, tout y est !
Disant cela, il s’avisa que
son invité affichait une posture qu’il ne lui connaissait pas.
Détendu, les yeux clos, la mine béate, il semblait
incroyablement heureux.
À le voir ainsi, Dieu
comprit qu’il assistait à la genèse d’un sixième
sens : le plaisir.
Perplexe, il fronça les
sourcils, caressa sa barbe d’un geste songeur et s’empara des tablettes
d’argile sur lesquelles il inscrivait sa loi.
À la liste des
péchés capitaux, il rajouta prestement une
septième ligne et il y nota :
« La Gourmandise ».
Elle commençait à se lasser
de ce lèche-vitrine exhaustif où défilaient tous
ces objets tentateurs qui dévastaient inexorablement son
portefeuille. Elle souhaitait maintenant calmer cette course folle
à l’achat et s’offrir un moment de répit, certes
superflu, mais tellement exquis. Elle voyait au loin l’enseigne
alléchante du salon de thé « Sucre, Plaisir et
Gourmandise ». Elle hâta son pas comme attirée
précipitamment vers ce lieu de délice. Sa main poussait
déjà la porte vitrée qui ne résista pas
à la pression affirmée de la dégustatrice. Elle
pénétrait dans l’antre magique où ses sens
s’éveillaient au fur et à mesure de son avancée.
Elle humait d’abord les senteurs sucrées des pâtisseries
et des friandises diverses. Elle reconnaissait le parfum du chocolat de
la forêt-noire qui happe le client et le perd dans ses
profondeurs obscures pour éveiller plus merveilleusement ses
papilles si longtemps endormies. Mais son odorat revenait toujours vers
la même source de plaisir : la tarte Tatin. Elle savourait cette
odeur si familière de la pomme mêlée au caramel
juste doré qui prend corps avec les fruits rendus si moelleux
par la cuisson. Rapidement, elle pouvait ajouter à ces
sensations olfactives la vision d’un étalage soigneusement
ordonné de petits gâteaux parés de leurs plus beaux
atours, séducteurs des chalands gourmands. Elle prit place face
à cette armée de soldats à savourer. Elle commanda
sans hésiter un thé à la bergamote et une part de
tarte Tatin qui suscitait toute sa convoitise.
Sur la petite table ronde,
trônait un soldat déserteur, fuyant le camp rigoureux de
la vitrine réfrigérée pour finir une belle
carrière, dans un dernier parcours du combattant : la
tombée dans la gorge de la gourmande. Il se sentait
délicatement saisi par de longs doigts et avancé
précautionneusement vers la bouche fatale. La herse dentaire se
referma sans provoquer de déchirement douloureux. Et alors,
commença une bousculade effrénée et le soldat en
déroute se trouva malaxé, retourné, enduit d’une
substance translucide qui le transformait peu à peu en une
pâte informe.
La gourmande, elle, se
régalait de cette fraîcheur acidulée dont elle ne
pouvait se rassasier.
Notre petit soldat, qui
déjà avait jeté les armes, résistait mal
à un appel irrésistible qui l’invitait à faire
intrusion plus encore dans cet inconnu qui ne l’effrayait pas. Il
voulut tout d’abord retenir cet instant doux et chaleureux dans cet
âtre de confiance en s’agrippant aux murailles qui l’entouraient,
mais l’attrait vers d’autres lieux excitait sa curiosité. Il
fallait donc quitter ce palais et se jeter dans ce ravin à la
fois vertigineux mais saisissant de douceur. Une muqueuse
veloutée édulcorait la chute finale dans un bain
bouillonnant qui apaisait après toutes les turpitudes les sens
du guerrier.
L’envie sucrée et
frivole de la gourmande était maintenant assouvie. Elle baignait
dans un état de délectation et d’euphorie que seul le
plaisir voluptueux de la gourmandise peut produire.
Trop, c’est
trop gros, plein d’soupe
cuillères d’argent
timballe de sang
étouffe chrétien
obèse américain
qui baise le monde
écrase les fourmilliards
de ses santiagu’
vert dollars
éperons sanglants
blancs becs effrayés
débordés
dégueulés
du vieux monde barbare
œuvre d’art perle rare
indiens si terriens
si humains
si divins
massacrés par ces
puritains
au cœur sec
à la conscience sale
abyssale
industrieux esclavagistes
affairistes
abrutissants de pauvres
hères
pour leur faire extraire
à la gloire de Dieu
de l’huile de roche
des minerais enfouis
pour tisser leur toile
de coton
de plastoc, d’électron,
des hoquets d’octets
pour niker capter
nos proies avachies au nombril
sorti
pantalon ballant
à la traîne
essoufflés déboussolés
les yeux plus grands que le
ventre mou
bientôt à genou
le cœur qui lâche
crève ou grève
massage à jeun
énergie d’Asie vent
d’Orient
dans nos voiles
sans les voiles
visages ouverts et sages
avoir de nouveau faim
juste un peu de pain, un peu
de vin
de l’eau, de l’air
juste sur terre
ensemble
c’est tout
« Attends !… Deux minutes ! »
Charlotte a besoin de ces
quelques minutes… Elle garde toujours un petit morceau de pain
près de son assiette. Sa dernière bouchée. Celle
qui doit caresser les contours du plat.
Et alors là ! Alors
là… Elle l’imbibe soigneusement mais avidement aussi de la sauce
restante, tout juste tiède. L’aspire une fois. Repasse encore
une autre fois. L’aspire encore. Et la petite bouchée ramollie
va se promener une dernière fois avant de venir se poser,
dégoulinante dans sa bouche déjà rassasiée.
C’est toujours son petit plus
à Charlotte. Un délice auquel elle ne résiste
jamais. Justement parce qu’elle sait qu’elle ne devrait pas… Son foie,
paraît-il ! Tu parles !
Et c’est la bouche encore
pleine de plaisir qu’elle se dévoue pour débarrasser la
table et apporter le dessert !
De l’autre côté
de l’envie, petite rigolote, bonne fourchette, Amandine est
intarissable quand il s’agit de commenter les tenues vestimentaires de
ses « presque » copines de collège. Aujourd’hui, la
bouche pleine d’éclats de rires et d’appétit, elle pioche
dans l’assiette ses pommes de terre rissolées,
saupoudrées d’ail grillé et de persil avec un sourire
tartiné de satisfaction !
Depuis toute petite, elle
adore les jours des pommes de terre rissolées !
Mais personne ne remarque
jamais qu’elle vide son assiette très méthodiquement.
Elle… Elle sait
déjà ! Ce petit morceau qu’elle a gardé pour la
fin. Le tout dernier. Le pas trop grillé, tout bien doré,
aillé et persillé, ni trop, ni pas assez. Et elle le
regarde, en évidence, au milieu de son assiette maintenant vide.
Elle patiente un peu. Pas trop longtemps, pour n’éveiller aucun
soupçon !
Qu’il est bon ce moment ! Ce
moment juste avant… Ce désir gourmand juste avant le plaisir !
Et c’est ce petit plus, rien
qu’à elle, qui lui laisse la langue tout sourire !
Un peu plus loin, dans un
parfum de thym, il y a Lison. Perchée sur sa murette de pierre,
la tête à l’ombre du pommier et les pieds dans le soleil.
Lison s’en va. Lison n’est
plus là. Elle a les yeux qui dansent avec les lettres, qui
jouent avec les points et les virgules, qui dégustent les mots :
Lison lit.
Elle lit comme on
dévore un gros paquet de « Batna ». Chaque chapitre
est son bonbon de réglisse : englouti, sucé,
croqué, fondu, savouré et avalé. Chaque page
qu’elle tourne, c’est un bonbon qu’elle dépouille, qu’elle
engouffre machinalement dans sa bouche en attente. Elle sait qu’elle ne
pourra s’arrêter que lorsque le paquet sera vide !
Et quand elle froissera ce
paquet trop vite terminé, elle râlera… Comme elle le fait
à chaque fois !
Trop vite ! Toujours trop vite
!
Avoir envie de recommencer, de
savoir attendre, de saliver, de savourer, de digérer tous les
mots… D’imaginer, de désirer à nouveau… Et de regrimper
sur la murette.
Mais elle sait qu’elle avalera
son prochain bouquin au caramel-réglisse aussi goulûment
que les autres !
Et la nouvelle page s’est
ouverte sur une nuit douce et chaude. Tu as voulu
déménager notre sommeil sur la pelouse d’un jardin.
Nos regards se perdent dans
l’infini. S’arrêtent sur une étoile. Voyagent
d’étoile en étoile, de lueur en lueur, de rêve en
possible…
Mes yeux se ferment sur un
possible. Je rêve un peu. Pas trop longtemps.
Qu’il est doux ce moment ! Ce
moment juste avant… Ce désir gourmand juste avant le plaisir !
Ma bouche a retrouvé le
petit creux secret caché entre ton épaule et ton cou.
Elle se promène sur la peau pleine des odeurs de ta
journée. La goûte, la croque, salive et sourit de ces
délices.
Ton corps répond par un
frisson… Ton corps seulement.
Tes yeux ont
déjà englouti tous les possibles en rejoignant les
étoiles. Et déjà tes rêves voyagent avec toi.
Peut-être avec moi aussi…
Moi… Lison, Amandine et
Charlotte à la fois.
Pourquoi tous ces voyages et tous ces
rêves étranges
Pourquoi toutes ces
conquêtes, cette interminable quête
Alors que c’était
toujours là
Que c’est là dans le
creux de soi
Sous cette pierre sous ce
caillou
Dans les pétales de
cette fleur naissante
Dans les nervures de cette
feuille
Dans les racines de cet arbre
Alors que c’était
toujours là
Que c’est là dans le
creux de soi
Au bout des doigts de celle
qui me tient compagnie
Dans les yeux de cet enfant
qui m’a vraiment choisi
À cette multitude de
question
La réponse est venue
par la sensation
Se glissant entre la caresse
de la main
Et le pelage de ce chat
Dans cet instant de tendresse
sans lendemain
Sur ce visage qui est là
Dans la musique des mots
soufflée par cette présence
Dans la saveur de cet instant
Dans cette jolie mélodie
Le son d’ici et maintenant
À cette multitude de
question
La réponse est venue
par la sensation
En goûtant le moment
présent
Dans l’odeur de ce paysage
Dans le toucher de ce regard
Dans la lumière de ce
frôlement
Dans l’éclat de ce
sourire
À cette multitude de
question
La réponse est venue
par la sensation
Dans l’ivresse du mouvement de
ces millions de cellules
Qu’on appelle le corps humain
Dans ces étincelles
d’or, qui dansent et tourbillonnent
Autour d’une flamme, d’une
bougie,
Qui ne demandent qu’à
se déposer au creux, la paume, le vase
de la main
Dans ce souffle de vie
circulant autour et à l’intérieur de nous
Dans ce bouillonnement de
notre sang
Qui traversent nos veines, nos
artères, nos vaisseaux
Dans la chaleur du soleil, le
bleu du ciel
La clarté de la lune,
le brillant des étoiles !
Que vous avons-nous apporté, nous
qui sommes entrés chez vous les mains vides, par vagues
écumantes de colère mourant sur la plage du temps ?
Nous, les perdants de l’histoire, les victimes de dictatures
politiques et économiques, aux valises pleines de
désillusions et de rêves déchirés. Nous qui
sommes, comme me le disait avec amertume un étonnant voyageur,
de plus en plus jeunes puisque ce sont les mêmes images, les
mêmes mots, les mêmes mensonges qui sont utilisés
pour qualifier nos foules de femmes, d’enfants, de frères, qu’on
pousse vers les frontières de la mort ou de la soumission ?
Nous qui, de la première, la seconde ou la énième
génération, sommes en exil en nous-mêmes et n’avons
d’autre orgueil que le nom que nous portons, d’autre richesse que des
souvenirs en lambeaux rouges et noirs, d’autre force que celle du rire
aux dents blanches et des larmes rentrées ?
Que vous avons-nous
apporté, hormis notre humanité, notre honte bue et
l’honneur d’avoir résisté et survécu ? Rien.
Arrachez les pages, brûlez les photos, Pinochets et Papons,
tronquez les mémoires. Les derniers combattants des guerres
justes sont morts assassinés il y a si longtemps. Les dictateurs
sont dans le même camp. Les chômeurs sont étrangers
dans leur propre pays, les moins de vingt-cinq ans en exil dans une
planète appelée jeunesse, les plus de vingt-cinq ans en
transit vers le rebut, les femmes bien plus étrangères
encore dont le corps ne parle pas la langue des maîtres des
images et des mots. Les non-vivants sont légion, qui n’ont pas
de travail, vivent trop loin, sont malades, excentrés,
banlieusards, divorcés ou fragiles. Réduits à des
statistiques, concentrés dans des dossiers, des noms sur des
portes de prisons. Bons ou mauvais citoyens, bons ou mauvais
consommateurs. Une guerre efface l’autre.
Toi « l’Espingouin
» qui es venu « manger le pain des Français »,
qu’as-tu apporté ? Qu’ont apporté les
Méditerranéens ensoleillés, les Orientaux
safranés, les Noirs hiératiques, les Briseurs de mur,
à vous, Français que vous n’aviez pas
déjà ? Hormis les emmerdements ? La
réponse est simple. Nous vous avons apporté la France,
telle que nous la rêvions, la France libre, solidaire, amicale,
généreuse, celle de Hugo et de Zola, celle de
Jaurès ou de Camus, une France faite tout entière de bons
hommes, de grandes femmes, de révoltés, de syndicalistes,
d’utopistes qui couraient le monde entier de livre en livre, de livres
en journaux, de poèmes en chansons, de films en inventions.
Nous vous avons apporté
la République et ses idées sur le bonheur universel
bricolées sur l’établi, ses valeurs cousues au petit
point pour camoufler votre embonpoint, la République telle que
nous y croyions, en mourions, en perdions nos maisons, nos vies, en
pleurions nos femmes, nos amis. Jusque dans les heures les plus noires
de nos dictatures, dans l’ombre des camps, nous discutions Danton ou
Robespierre, Proudhon ou Tocqueville, Sartre ou Camus, Barthes ou
Foucault.
Nous vous avons apporté
la table à laquelle nous nous sommes invités, le
goût du bon vin, de la bonne chère, des fêtes
fraternelles et des repas conviviaux dans des maisons faites pour
vivre. Avez-vous oublié qu’avant que nous vous mendiions
l’hospitalité, on buvait chez vous surtout de la piquette dans
des bouteilles à étoiles, du ragoût et des plats si
lourds qu’on ne pouvait plus se lever après. Adieu crises de
foie, cholestérol et cirrhoses, nous vous avons inventé
une France abondante et variée, saine et raffinée, d’une
cuisine pleine d’herbes, d’olives, d’épices, de riz blanc, de
semoule et de pâtes fraîches, de salades exotiques,
d’agneaux et de poissons parfumés. Nous sommes le sel et le
tanin.
Nous vous avons apporté
la liberté, l’indépendance et l’insolence, le
désir de tout faire, tout dire et tout créer. Vous
souvenez-vous comme vous aviez l’air ridicule avant notre venue, avec
vos bérets, vos blouses, vos costumes raides, vos habitudes
étriquées et vos accents caillouteux ? Nous vous
avions rêvés dans nos camisoles élégantes,
à l’aise dans vos basques, ironiques et légers. Nous vous
avons donné nos foulards, nos soies, nos cotonnades, nos robes
et nos chemises larges, nos boucles sur les épaules, nos
transparences, nos sandales et nos culottes larges. Nous vous avons
obligés à parler un français aussi clair et
musical que celui que nous avions lu dans vos livres, à le
chanter au rythme de nos mains et nos corps désenchantés.
Ah oui, nous vous avons
apporté cela : la sensualité des peaux dorées
et des embrassades latines, des rires à gorge
déployée et des fêtes intimes, le temps
retrouvé, les jours heureux. La France que nous avions
inventée dans nos geôles, nos déserts et nos
chemins barbelés. Nous vous avons donné des mythologies
insensées, des histoires baroques, d’épouvantables
légendes, et la folle musique, l’art irrationnel, l’impossible
architecture du tout est possible. Faisant de nos rêves la
réalité, nous les avons mariés de gré ou de
force au chaos de vos villages, vos paysages, vos maisons sages.
Oh, les beaux enfants que nous
vous avons faits, la France ! Oh, les beaux pays que nous vous
avons accouché ! Nous ne sommes pas encore sortis de
l’enfance de l’exil, nos pères viennent à peine de
mourir, nos mères sont assises sur une chaise devant la maison,
le cœur chiffonné par la nostalgie, mais nous sommes si fiers de
la France que nous avons libérée,
réveillée, rajeunie, révoltée,
secouée, baisée sur la bouche. Allons, je vais même
vous faire un aveu : c’est nous les immigrés qui vous avons
sauvés du fascisme. Si, si ! De gauche ou de droite, vous
croupissiez jadis dans l’antisémitisme, la xénophobie, la
peur de l’étranger, le conservatisme, l’étroitesse
d’esprit. Eh bien ! Ce pays-là n’existe quasiment plus,
hors quelques taches de peste brune sur la carte. Aujourd’hui, à
peine un Français sur dix est faschopositif. Demain, nous le
savons, l’Europe fera crever les dernières baudruches
élevées pour effrayer et diviser les peuples.
Reste une bataille à
mener, nous les hors de tous les pays, avec vous les gens d’ici,
victimes, déportés, anciens et futurs combattants de la
guerre économique. Celle de la paix. Sortez de la mine,
descendez des collines, camarades. Les lobbies militaires, les lobbies
économiques veulent nous condamner au silence et à la
mort en vie sous un tapis de bombes, de lois iniques et de
licenciements. Résistez. Étrangers à votre pays,
unissez-vous.
Certaines font du bouche à bouche, moi, je préfère
le bouche à oreille, surtout quand je suis seule, c’est plus
intime.
Je vais vous raconter comment
: d’abord, je tire un peu mes lèvres sur le côté,
cela crée une faille dans ma joue et, plus je tire plus, la
faille s’agrandit.
Puis, je murmure pour ne pas
l’effaroucher :
« Oreille es-tu
là ? Oreille m’entends-tu ? »
Elle ne répond pas,
mais elle commence à se tendre imperceptiblement vers moi.
J’avance encore un peu lui
susurrant des mots doux, elle s’approche elle aussi, je la flatte
:« Oh quel joli lobe tu as... ». Elle se cambre de joie, je
sors ma langue pour le lui chatouiller, mais je ne peux que
l’effleurer, cela fait son effet, le lobe frétille et se met
à gonfler légèrement.
Le pavillon de l’oreille se
plie pour essayer d’en profiter mais il est encore un peu loin, alors
je commence doucement à lui chanter une mélodie pour le
détendre, il s’assouplit et se rapproche.
De mon côté, je
fais également un effort et je creuse de plus en plus à
l’intérieur de ma joue, où mes dents s’activent et la
rongent afin de gagner du terrain.
Enfin, ma langue peut se
glisser dans le trou de l’oreille, elle gémit, elle est aux
anges et se laisse totalement faire.
C’est à ce moment
là que mes mâchoires surgissent et s’emparent du lobe
qu’elles croquent à pleines dents, l’oreille essaie de se
dégager mais il est déjà trop tard.
Je tire sur le lobe tout en le
mastiquant, l’oreille résiste encore un peu mais elle sait
qu’elle ne peut plus m’échapper.
Le lobe engloutit, je remonte
vers le pavillon que j’engouffre à son tour, puis, je recrache
le cartilage et satisfaite, je reviens à ma position initale.
Mmmh quelle saveur cette
oreille, je crois que je ne m’en lasserais jamais...
Demain, une autre aura
poussé et je pourrai recommencer.
Juste par goût
pour la chose
L’ivresse
du bouton qu’on appelle rose
je te croque
je te mordille
c’est étrange !
tu me becquettes
tu me grignottes
je suis aux anges !
tes yeux amandes
ma bouche groseille
la belle vendange !
crédo des sens
quand on s’aime, on se mange !
Mes doigts sont des baguettes magiques de
velours,
Lorsque je fouille les
profondeurs de son écrin d’amour
Comme pour y chercher un
diamant ou une topaze
J’y découvre
l’existence d’un filon d’extase
Alors ma bouche vient se
souder à son intimité,
Je lui insuffle de mon amour
toute la sublimité,
Mes lèvres et ma langue
sont à ses ordres câlins
Et je me délecte de son
suc, de ce plaisir coquin.
Car je sais d’où lui
vient toute cette douceur
Celle de son beau visage et
celle de son cœur,
Elle s’applique une
crème secrète, une crème de jour
Et parce qu’aussi elle avale
ma crème d’amour
Ô que j’aime notre
jouissance épicurienne,
Sa toison est ma friandise
quotidienne,
Ses formes sont un
délice pour ma bouche,
Surtout quand pour la
gourmandise, on se couche.
Goût intime de l’être. Du môme pour les bonbons
défendus, les nacres sucrées qu’il apprécie sans
manière. Du jouvenceau pour les chastes douceurs qui
dérivent en plaisirs défendus. Des uns qui mordent
à pleines dents le pain noir quotidien. Des autres, vieillis,
qui suçotent une marmelade orangée mais amère.
Arômes corsés ou douçâtres selon l’heure
vouée à cette désirade qui ne nous quitte que pour
la raison, la déprime ou l’ascèse… Et encore !
Système absolument
volatil de la gourmandise… Du pouvoir masticatoire qui se mue d’abord
en gouttes ruisselantes sur les papilles, entre les seins, sous les
aisselles, dans le sillon des narines où se nichent de riches
senteurs enivrantes puis s’apaise et meurt dans le souffle caressant
d’une satiété éphémère.
Avertie du danger du manque
possible, je dis adieu à cette flopée de sensations
agglutinées sur mes papilles cérébrales, bugnes
lyonnaises, cannelés bordelais, berlingot montagnard,
coucougnette béarnaise, framboiserie et chocolat mariés
en un fondant délicieux.
Ces douceurs
intolérables de n’être pas présentes mais
passées ou à venir, s’estompent… Mon esprit affolé
par tant d’attraits signifiés se calme, se pose simplement sur
le mot et cherche une rêverie positivement salutaire sans perdre
le fil ténu du sens de l’envol.
Il est une autre gourmandise,
celle de la pensée qui commet un délire verbal pour
endiguer sa faim, f.a.i.m. du monde, et, bien qu’insatiable, elle est
légère et s’amuse d’un rien. Tente de reproduire des
instants intimes fugaces.
Son goût pour les
lettres, voyelles et consonnes, l’entraîne à se jouer de
mots, sons, images.
Ce mot même de
gourmandise m’évoque alors le plaisir incongru de mon oisive
inspiration. Je le ressasse, le mâchouille et m’interroge sur ces
quelques lettres qui, assemblées dans l’ordre, font saliver les
mômes et rêvasser les aînés.
« g » ou « r
» m’en dise un balancement entre les deux… Pourquoi choisir une
lettre plutôt qu’une autre ?
Ici le « g » au
son dur, consonne gutturale, teutonne, initiale au service du
goût ; la langue revêche s’éloigne des dents,
coquine se rapproche du palais, se contracte, se recroqueville pour
autoriser un écho sonore au souffle… Attention. Vigilance. Ne
pas se tromper de son. Si le « k » sort à la place
du « g » le mot n’est plus le même.
Sortira un « cou »
d’enfant endormi, un coup de canif d’un paysan en maraude, un
coût outrancier d’un bijou de rupture, un «
qu’où-tu-vas ? », un couac…
Le « g » au son
dur, proche du couac peut s’amollir en son « j »
accompagné de certaines voyelles, comme la riante « i
» ou le sérieux « e ».
« gi-ge, je gis »…
Tout fait sens… Ce son chuinte dans le suave élan d’exprimer son
je, jeu de l’ego. Plus loin dans le mot, le « r » de rien,
le « r » d’heureux, le roucoulement de la tourterelle, doux
roulement de tambour martèle la cadence de mes mots d’amour qui
assourdissent.
Reste le « ou »,
peut-être à changer en « et », alors le mot
devient « guère m’en dise » de choisir entre le
« gueux » et l’ « air ». S’envoler contre l’un
ou dans l’autre, le point commun est bon, je ne balance plus, la
gourmandise s’annonce…
J’ai pêcher mon père, et pommier aussi
Et un peu bananier
De l’air et des pollens, ai
tout brassé
Aux fonds des sources, me suis
penchée
Qu’on me sermonne si
Du miel d’un jour en nuit de
fiel
Je me confis aux zestes de vie
J’ai pêcher mon
père, et noyer aussi
Et follement cacaoyer
Par mots et par vignes, ai
vendangé
Des champs d’amour, tout
bouturé
Qu’on me raisonne si
Du marc d’un ciel en mers de
sel
Je m’enivre aux eaux de vie
J’ai verger mon père,
potager aussi
Et tant fourrager
De la couleur des hommes, ai
tout irisé
À leurs brasiers,
beaucoup salivé
Qu’on me pardonne si
D’une pâte à pain
en pâte de fruits
De l’avoir croquée,
Eve, je bénis
« Tu as un nez gourmand, charnu,
qui frise selon tes humeurs… Il est très expressif, tu sais !
Tu as le nez de ceux qui
aiment la vie, qui en savourent le suc, papilles en alerte… »
C’est ce que me disait ma
mère en réponse aux complexes de mes quinze ans.
Ce soir de février,
nous sommes autour de la table, mon père, mes sœurs et moi.
Nous l’avons dressée de
jolie façon, comme « avant »…
Une belle nappe
provençale, des assiettes en grès et un petit vase de
fleurs.
Nous avons même mis un
fond musical, comme « avant ».
Mon père apporte le
dessert, dans un saladier coloré : « J’ai pensé que
ce serait bien de partager avec vous cette compote, faite par votre
mère l’été dernier avec des pommes et des
pêches sauvages de vignes récoltées lors d’une
balade. Je l’ai dénichée dans le congélateur.
»
La gorge soudain nouée,
nous gardons le silence.
Papa nous apporte
l’étiquette de la boîte. Oui, c’est bien l’écriture
de maman, souple et joyeuse, déliée et fleurie : «
compote de la garrigue ».
Nous observons longuement le
contenu de nos assiettes, sans oser plonger notre cuillère dans
cette purée dorée.
Je sens mon nez friser…
La première
bouchée.
Les saveurs éclatent
sous ma langue. Miel, pêche sauvage un peu âpre, pomme
acidulée…
Derrière le rideau
humide de mes paupières baissées, je vois surgir des
images, des saveurs et des sensations de mon enfance… que je pensais
oubliées.
… Douceur sucrée de la
perle de lait maternel déposée au creux de ma main peu
après la naissance de ma sœur.
Le goût des pommes
maraudées au jardin.
Carottes terreuses et
croquantes grignotées avec délice, assise dans la caisse
en bois, seule dans la pénombre moisie de la cave.
Tartines grillées du
dimanche matin, dégustées dans le grand lit tiède
des parents.
Goût du lait encore
chaud du pis de la vache.
Exquise acidité du lait
caillé.
Odeur du beurre dans la
baratte. Mon doigt glisse sur le bol de beurre. Ça fond et c’est
très doux.
Grains de blé qui
glissent entre les doigts, pour finir en « chouinguegomme »
dans ma bouche par la magie de la salive mêlée aux grains
longuement mâchouillés.
Goût des mûres
écrasées.
Grandes nappes blanches
éclaboussées de fleurs fraîches.
Verre de vin rouge
dérobé qui brûle le gosier. Je bois très
vite, passe ma langue sur les lèvres, retourne le verre, lis le
chiffre inscrit au fond et murmure : « 22 ans ! »
Souvenir douloureux d’une
indigestion de grains de sureau.
Saveur sucrée
salée des réglisses hollandais.
Parfum de la soupe qui cuit
durant des heures dans le ventre noir du chaudron léché
par les flammes du feu de bois…
Mon assiette est finie.
Un rapide échange de
regards complices et malicieux avec mes sœurs, puis nous plongeons le
nez vers le fond de notre assiette que nous léchons avec
application… comme « avant ».
Dans un éclat de rire,
les lèvres bordées de compote, ma sœur aînée
rompt enfin le silence :
« Maman détestait
nous voir faire ça, mais c’est si bon ! »
La gourmandise est un vilain
défaut, un péché, je le commets avec
délectation, sans complexe et, plus je vais dans l’âge,
plus je cultive avec ferveur, ce péché — mortel ? non
diaboliquement immortel.
Pour nous mettre en bouche,
titiller nos papilles, susurrons à gogo les mots, les mets
exquis de quelques douceurs inégalées. Et ce, juste avant
de passer à l’acte sottement interdit de nos jours (ligne
oblige), de la dégustation.
Marquise au chocolat noir,
amer, divin, gâteau Esmeralda, tartes par centaines aux mille
fruits, éclairs et millefeuilles, crêpes fines,
sucrées, fourrées, beignets.
Bugnes, babas, mousses aux
doux parfums.
Crèmes : chantilly,
chocolat, caramel, anglaise, glacée, belle et bonne,
jamaïque, péruvienne ou pompadour, ganache, frangipane.
Miel : acacia, tilleul, flans,
compotes et marmelades, entremets, sorbets.
Bonbons fondants, croquants,
acidulés, collants, fruités, menthe et réglisse,
bouchées, caramels mous. Ah ! l’extase en bouche, à
l’infini, renouvelée au gré de ces folles envies,
à humer, goûter, mâcher, sucer, lécher,
croquer, dans un extraordinaire plaisir, égoïste, solitaire
ou partager, comme un acte d’amour.
Jusqu’à l’extrême
pâmoison. Régalons-nous de ces succulentes et
délectables sucreries, cultivons tout au long de notre existence
ce péché de gourmandise ; ce péché est un
plaisir de vie.
J’avouerais mon goût
immodéré pour d’autres mets, d’autres saveurs, d’autres
arômes, riches et variés, épicés,
colorés, forts, acides, violents, doux, fins, parfumés,
grossiers, cinglants, charmants : Les MOTS, à l’infini de mon
envie inassouvie, de mon désir abyssal de les lire, les
entendre, encore, encore une bouchée, une goulée, une
pincée, un florilège, une gamme, un éventail de
ces délices déclamés, lus, entendus. Des mots sans
fin, jusqu’à plus soif, mais faim toujours.
En ce temps formidable de
communications, de « tchatche », de « chats »,
en ces machines infernales ; ordinateurs, sots ; mon miel, ma joie, mes
bonheurs, mes mots sont mis en pièces syllabiques,
égratignés, tronqués, déchiquetés,
mis en lambeaux, lacérés, écorchés,
éraflés, détournés, arrachés,
broyés, ânonnés, phonétisés.
Par chance, quelques
irréductibles : Bernard, Alain, Claude, Jacqueline, Henri et les
autres, épris, atteints du fameux virus de l’amour des mots, de
la phrase, de la tournure, de l’écriture, de la lecture et de la
poésie.
Là sont les guetteurs,
les veilleurs, les sauveurs.
Existe-t-il plus grande
délectation, jouissance, de lire au détour de tel livre,
telle page, un mot, un inconnu de vous, jamais lu, jamais vu ? Joie,
volupté, un nouvel ami !
Vite, se saisir du Larousse,
Robert, Littré, Quillet ou encyclopédie. Et là,
chercher, fouiller, feuilleter. Bonheur suprême : trouver, lire,
comprendre, relire.
Surprise, contentement,
satisfaction. Vivre, grandir, vieillir, apprendre et apprendre encore,
aller à la rencontre de cette ivresse, de ces mots, de ces mets,
savourer, des douceurs, un livre, quel festin, deux merveilleuses
gourmandises, ébouriffantes saveurs, eaux-de-vie, à
consommer sans modération aucune.
Es totjorn ora
De passar a taula
E que se fague la
multiplicacion dels plats :
Mangi ma man e gardi l’autra
per deman
Manja ta sopa se vòls
venir grand
Manja e calha-te
Val mai l’aver en fotografia
que per manjar
Mangem primièr e
apuèi, veirem plan !
Manjatz, manjatz : ne
demorarà totjorn quicòm
Manjan cada jorn al restaurant
A la grépia de la vida,
La mangiscla nos santifica
De la sopa a las doçors
Dels afogassets als fogassets :
« Qual sap se quand
manjan
Se’n trapa pas qu’an fam ?
»
Lo sopar es l’antecambra
Del ressopet
Quand tota la taula te crida :
manja-me !
Seriá un drame de pas
èsser golut
Lipet, gormandàs
Quand lo solelh manja lo vent
De tot biais, qual non manja
ni bèu
Es mai mòrt que viu
E abans que siague tròp
tard
Vendrà lo temps de
manja-lard
Serà pas dit
Que non serai manja-farcit
E qu’al temps de manja-bacon
farem ripalha
Amb totes los manja-perdigals
E los manja-patanas,
manja-caçolets, manja-mongetas,
manja-canards, manja-carns,
manja-caulets,
manja-cebas,
manja-codèrlas,
manja-fricassa,
manja-galavards,
manja-fardèls,
manja-tripas, manja-tripons,
manja-meletas,
manja-mèls,
manja-pastissons,
manja-piòts,
manja-pomas coma un Adam al
Paradís perdut,
manja-sepias,
manja-trochas
Que se voldràn plan
sèire
A la nòstra taula
Que sèm pas brica de
l’òrre mena dels manja-solets
E , de segur, las cantinas de
bon vin
Acompanharàn la
mangiscla
Que lo beure es lo fraire del
manjar
Per dire de viure
E d?aver bona codena lusenta :
Nòstre aujòl se
ditz Gargantuà !
Brian souffla lourdement quand il arriva enfin en haut des petites
ruelles de Saint-Bertrand-de-Comminges. Il s’arrêta un moment,
tira un grand mouchoir à carreaux de la poche de son bermuda,
s’essuya le front. Qu’est-ce que cela lui avait coûté,
déjà, d’être seulement arrivé jusqu’à
ici… car Brian était un pèlerin spécial. En plus
de la marche – pas tout à fait de son Angleterre natale, mais
quand même, de la Bourgogne, jusqu’ici avec destination finale :
Santiago de Compostela ! –, le jeune homme s’était imposé
le régime. Adieu les fish’n’chips, adieu les bonnes
pâtisseries françaises qu’il aimait tant – et surtout :
pas un gramme de chocolat. C’était une sorte de vœu de
chasteté devant, il ne savait pas trop quelle divinité,
que Brian avait fait. Enfin, il était quand même
arrivé ! Et devant lui se dressait, hautaine, la
cathédrale de Saint Bertrand avec sa tour courte et
carrée en bois. De ses dernières forces, le
pèlerin moderne gravit les marches, très ascendantes, qui
le séparaient de l’intérieur de ce lieu sacré.
Deux heures plus tard – un
moine bruyant avec un trousseau de clés digne de Saint Pierre
lui-même avait fini par le balayer le dernier et fermer
derrière lui le grand portail –, un Brian mortellement
épuisé trébucha à nouveau sur ces
pavés. À vrai dire, il ne savait pas où il allait
poser sa tête bourdonnante et ses membres douloureux. À
force de trottiner à travers deux, trois ruelles, Brian atterrit
collé contre une vitrine judicieusement décorée de
blanc et de brun. Du chocolat, oui, que du chocolat. Une voix
féminine le tira de son ébahissement : « Vous ne
voulez pas entrer, Monsieur ? » Un petit accent
délicieusement basque tinta agréablement dans ses
oreilles, et Brian se retrouva à l’intérieur sans savoir
comment. « Rochers de l’Inca » lut-il sur une pancarte
noire devant lui, d’ailleurs tout était plein de jolis
arrangements noirs, bruns, pistache… et quand il leva la tête, il
vit le col de dentelles de son interlocutrice tout aussi
délicatement posé sur le haut de sa poitrine
enrobé de noir, que les petites serviettes et les
étiquettes sur ses étals.
Au-dessus bougeait une petite
tête aux cheveux châtains bouclés et aux yeux
plissés malicieusement quand la commerçante lâcha :
« N’est-ce pas que vous avez besoin d’un remontant, je vous ai vu
déjà tout à l’heure. Je suis sûre que vous
venez de bien loin et que vous avez pris énormément sur
vous pour aller d’abord prier. » Brian la regarda de plus
près : elle l’observait depuis des heures, alors ? En même
temps un frisson s’empara de lui : en plein milieu d’une chocolaterie,
il se faisait embobiner par une… chocolatière ! Tout cet
étalage, délicieux au plus haut point, commença
à l’oppresser. La sueur ruissela sur son front. « Ces
petites croquettes de chocolat au lait et aux amandes fourrées
de crème café, Monsieur, mais ouh là, ouh
là ! Vous êtes tout blanc tout d’un coup. Oh ! Venez vous
poser un moment là ! » gazouilla la petite voix tout d’un
coup toute proche de son oreille et Brian sentit même un bras nu,
un brin dodu, se glisser autour de son épaule, pendant qu’il
laissa flancher son corps en direction d’un tabouret que la
chocolatière avait approché au plus vite. Ses yeux
étaient maintenant à hauteur des vitrines, ils
s’écarquillèrent devant tant de noirceur et de plaisirs
doux-amers devinés. Sa salive remplit sa bouche, ses
pensées essayèrent de s’accrocher à la
barrière de l’interdit qu’il s’était posé – quand
la main de la femme passa dans la vitrine en y retirant un exemplaire
mignonnement pointu des « Tétons de Vénus ».
En s’accroupissant à côté de lui, sa jolie dentelle
glissa un peu sur le côté et pendant que la
chocolatière lui souriait, le praliné sur la main tendue,
Brian eut le vertige de deviner triplement la forme du petit monticule
couronné. Les yeux noisette de la commerçante
l’invitèrent à goûter… Et après tout,
n’avait-il pas vraiment besoin d’un remontant ?
L’apparition d’un client en
grand froc à corde ventrale interrompit le dilemme de Brian. La
clochette s’actionna, sa bienfaitrice se leva en tirant sur sa jupe
noire et en ajustant la dentelle de son chemisier ; Brian avala le
monticule chocolaté qu’elle lui avait enfoncé dans la
bouche, n’en pouvant plus, apparemment, de ses hésitations. Le
moine le regarda d’un air étonné : un grand homme blond
à la peau cramée, assis sur un tabouret au milieu d’une
chocolaterie en train de mastiquer ?… Puis il commanda ses trois kilos
de « Tétons de Vénus », paya et s’en alla.
Brian écouta la porte
se refermer et se dit : « Si lui, dont la vie entière est
vouée à Dieu, se permet une telle passion pour les
« Tétons de Vénus », comment cela pourrait-il
porter tort à mon vœu à moi ? » Toujours assis sur
son tabouret, il ouvrit les bras vers la chocolatière qui le
regardait avec une expression soucieuse. « Cela va mieux ? Vous
avez apprécié ? » bavarda-t-elle, en rougissant
légèrement. « Donnez-moi deux cents grammes, et
puis trois cents de ces Rochers de l’Inca, s’il vous plaît
» enchaîna Brian alors en se levant. Mais il ne put
s’empêcher de caresser la dentelle sur son épaule en
disant au revoir, après avoir payé, pour reprendre son
chemin de Saint Jacques.
Pour une joie à reconquérir
dans une société à visage humain : gourmandise
à préparer pour 4 personnes pour échanger un
moment simple de convivialité citoyenne, comme par exemple, pour
fêter la victoire du Non au Référendum du 29 mai
2005, avec beaucoup d’espoir pour que la voix de chacun compte et soit
entendue par nos élites.
Nous pouvons ajouter pour
rendre le repas agréable, beaucoup de rires pour oublier la
pauvreté du débat démocratique en France, beaucoup
de propositions citoyennes pour créer les vraies conditions
d’une vraie démocratie horizontale et non verticale.
Prévoir en plus, de la
bonne humeur, pour accompagner le repas, sans excès de boisson ;
1l de Valdepenas rouge Sangre de Toro « peut »
améliorer l’ambiance du repas.
Alchimie culinaire de l’Andaluz
Essai d’un Ragoût de la
Mer (Andalousie)
Ingrédients pour la
préparation culinaire traditionnelle :
(si vous aimez l’Andalousie et
la poésie de Federico Garcia Lorca)
Légumes
2 navets (éplucher,
laver, couper en dés) ; 1 branche de céleri (laver) ; 2
carottes (éplucher, laver, faire des rondelles fines) ; 2
oignons (éplucher, émincer finement) ; 4 gousses d’ail
(peler, enlever le germe) ; 1 piment rouge espagnol piquant long
(laver, épépiner, couper en tranches longues fines
après avoir retiré le blanc) ; 1 poivron vert (laver,
retirer le blanc, couper en lamelles fines) ; 2 citrons fermes ; 200 gr
de riz long non étuvé.
Assaisonnement
1 bouquet garni (thym,
laurier) ; feuilles laurier-sauce, basilic, herbes de Provence, piment
de Cayenne ; 2 gr de safran ; 1 Kub bouillon viande ; 1 Kub bouillon
crustacé-poisson ; 3 cuillers à soupe de concentré
de tomates ; 3 dl d’huile d’olive ; 2 verres de vin blanc de cuisine
ordinaire.
Poissons et crustacés
Fruits de mer surgelés
; 2 rougets évidés et écaillés frais
entiers ; 2 blancs de seiche préalablement pelés et sans
l’os ; 100 gr de moules de bouchot.
Viande
400 gr de chair à
saucisse (en cas d’invité musulman, non consommateur de porc, ne
pas en mettre)
Préparation du
court-bouillon : prévoir un faitout et une casserole
Mode opératoire
Partager en 2 parts
égales les oignons, ails, piments, poivrons, céleri,
bouquet garni, herbes de Provence, basilic.
Dans le faitout, faites
rissoler dans l’huile d’olive à feu vif en remuant
jusqu’à dorer les ingrédients. Simultanément, dans
une casserole, vous porterez 2 l d’eau froide à
ébullition avec 2 cuillers à soupe de concentré de
tomates plus sel et poivre. Dès que l’eau boue, jetez-la dans le
faitout en remuant énergiquement. Ajoutez un verre de vin blanc
de cuisine et couvrir à feu doux pendant 10 minutes Salez,
poivrez. Puis, dans le bouillon, rajoutez le reste des
ingrédients : safran, piment de Cayenne, persil.
Rajoutez dans le bouillon la
moitié des légumes que vous avez préparée
antérieurement : navets, branche de céleri, carottes plus
les ingrédients restants ; kub viande et kub
crustacé-poisson. Laisser cuire le bouillon à feu doux
jusqu’à obtenir une cuisson des légumes « al dente
». Au besoin, resalez et poivrez pour obtenir la couleur
andalouse et son goût.
Cuisson des poissons et
crustacés
Farcir les 2 deux blancs de
seiche avec la chair à saucisse. Séparer les tentacules
des seiches en les gardant entiers et déposer l’ensemble dans le
court-bouillon. Puis rajoutez les 2 rougets en gardant un feu doux de
cuisson. Au besoin couvrir en réduisant le feu de cuisson. Puis,
ajoutez le cocktail de fruits de mer surgelé et les moules dans
le bouillon.
Dès que rougets,
moules, crustacés sont cuits (5 minutes), les retirer à
l’aide d’une passoire, les dresser sur un plat et les mettre en
attente. Pour les seiches farcies, prévoir un plus long temps de
cuisson (15 à 20 minutes) puis les dresser à leur tour
sur le plat ovale prévu en attente. Gardez toujours le feu doux
pour le bouillon.
Cuisson du riz (recette
à l’Espagnole)
Dans une grande poêle :
dans 2 cl d’huile d’olive, faites rissoler à feu vif en remuant
la 2e part réservée d’ingrédients et de
légumes citée plus haut dans la préparation du
bouillon.
Dès qu’ils sont
dorés à point, les retirer de la poêle avec une
écumoire et les réserver dans un plat prévu
à cet usage.
Reversez 1 cl d’huile d’olive
dans la poêle, portez à feu vif et versez les 200 gr de
riz jusqu’à ce que les grains deviennent translucides.
L’opération consiste à ne pas roussir le riz.
Prévoir 1 à 2 minutes pour l’opération. Dès
l’aspect voulu obtenu, saisir le riz avec 1 verre de vin blanc de
cuisine, ajoutez du safran au besoin et autres ingrédients,
laissez le feu vif en couvrant le riz avec une louche du bouillon en
répétant l’opération autant de fois qu’il est
nécessaire pour avoir une cuisson al dente du riz. Ajoutez le
jus de citron, les légumes, laissez le feu doux puis
éteindre le feu sous la poêle jusqu’à ce que le riz
absorbe le bouillon restant dans la poêle.
Servir chaud et consommer de
suite
Puis, dans le plat en attente
ovale, à côté des rougets, seiches farcies, fruits
de mer, disposez le riz andaluz. Au besoin, arrosez avec le bouillon,
ou pour plus de piquant, vous pouvez assaisonner avec du tabasco et
davantage de citron.
Si vous aimez la
poésie, la couleur et le goût de la culture de l’Andaluz,
vous pouvez toujours citer un poème du poète populaire du
Guadalquivir, Federico Garcia Lorca.
Poema de la Feria
Bajo el
sol de la tuba
Pasa la
Feria
Suspirando
a los viejos
Pegasos
cautivos
La feria
Es una
rueda
Es una
rueda de luces
Sobre la
noche
Los
circulos concentricos
Del
« tio vivo » llegan,
Ondulando
la atmosfera
Hasta la
luna.
Y hay un
niño que pierden
Todos los
poetas
Y una caja
de mùsica
Sobre la
brisa.
Bon appétit.
J’ai la bouche pleine de mots,
Je voudrais les dire,
Mais je ne peux que les
écrire pour vous les faire lire.
Mes joues rebondies en sont
pleines,
J’essaye d’avaler, de
déglutir mais en vain.
Je noircis ma feuille de mots,
de phrases, de rimes.
Je me délecte de cette
avalanche de lais, d’odes, de virelais.
Enfin j’arrive à
rédiger un sonnet,
Et sur mon feuillet, j’allonge
le menu d’un festin régalien,
Pour le plaisir de l’esprit,
pour le plaisir de lire, d’écouter, de dire.
Ô gourmandise
poétique quand tu nous tiens !
Parfois, comme aujourd’hui, elle a comme
un goût de réglisse au fond de la bouche. Un goût
dont elle n’a jamais su si elle aimait ou pas, en fait. C’est un peu
fort, un peu envahissant, un peu sucré, c’est un peu fade. Un
goût indéterminé, comme si elle était en
équilibre sur un pied et qu’elle hésitait à poser
le second. Un goût d’attente inquiète.
Elle préférerait
retrouver les saveurs aux arômes de l’enfance.
Aux arômes de l’enfance,
oui : un goût de malabar, de riz au lait, d’amour et de
câlins. Et aussi de goudron, de ferraille, de poussière,
d’essence. Tout ça mélangé en un pot-pourri de
souvenirs odorants, un goût de nostalgie à l’odeur de
figuier.
C’est après que
ça s’est gâté : d’un coup, c’était limaille
de fer et âcreté de la bile, amande amère ou
vomissure au bord des lèvres, lèvres craquelées,
craquelures de l’âme. D’un coup, elle en a oublié les
parfums du passé, pensé que jusqu’au bout, la vie aurait
ces remugles-là.
Une fétidité
d’eau saumâtre, un fumet de bête morte.
Toute une partie de sa vie
entre parenthèses, une apnée de plusieurs années,
durant lesquelles elle avait tenté de s’empêcher de
respirer, de goûter, par peur que les relents nauséabonds
du passé n’envahissent son corps tout entier. Une bataille sans
relâche, jour après jour, mois après mois. Et se
nourrir était devenu une épreuve.
Et puis, alors que,
malgré ses efforts, ses papilles ne connaissaient plus que ce
brouet-là, subrepticement, au fil des années, de
nouvelles odeurs ont flatté ses narines, se sont
insinuées dans sa tête, ont flirté avec sa bouche :
l’amande amère s’est muée en frangipane, et un parfum
miellé s’est emparé de son palais, cannelle et pain
d’épices, mais aussi curry, cumin ou bien alors coriandre, toute
une panoplie de goûts nouveaux, sucrés ou
épicés, laissant sur sa langue un désir d’aller
encore plus loin, de découvrir d’autres parfums, de se
mêler à d’autres saveurs.
Elle est passée par
bien des stades : elle a goûté à tout, enfin pas
vraiment, mais toujours, tournant et retournant sa langue dans sa
bouche, jusqu’à la fusion absolue, pour bien s’imprégner
de la saveur bien particulière de chaque moment, pour ne plus
oublier, au cas, où, un jour, il ne faudrait plus vivre que de
souvenirs…
Maintenant, après
toutes ses années, elle n’a plus qu’à fermer les yeux
pour que s’exhalent dans son cœur et dans sa bouche les parfums
salés-sucrés de chacun des moments de sa vie. Elle peut
même ressusciter l’amertume de la bile au goût de fer,
juste pour le plaisir de la noyer ensuite sous un flot de miel.
Aujourd’hui, elle a comme un
goût de réglisse dans la bouche. Un goût dont elle
n’a jamais su si elle aimait ou pas, en fait. C’est un peu fort, un peu
envahissant, un peu sucré, c’est un peu fade….
Mais les temps changent, enfin
: et elle attend, dubitative et tranquille, que revienne la saveur du
riz au lait.
Pourquoi pas
Tomas Vénacio
Assis sur l’herbe, appuyé contre un gros chêne, je ne
pouvais mieux être et comme il va de soi, je me suis endormi.
Comme je n’avais pas de montre ni tout autre moyen de savoir l’heure,
je ne sais pas si je me suis endormi longtemps ou pas. Ce fut un bruit
bizarre qui me réveilla. Quelque chose que je n’avais jamais
entendu, je tendais mon oreille pour pouvoir décrypter ce bruit
étrange, mais je n’entendais plus rien, ce bruit avait
cessé. Au bout d’un moment, je repris la délicieuse
position que j’avais au préalable, et là, voilà
que cela recommence ! et de plus belle ! Intrigué, je me levai
et je me suis dirigé vers ce bruit étrange. Au bout de
deux ou trois kilomètres, je suis arrivé dans une
clairière et là, je ne savais pas s’il fallait que je
prenne les jambes à mon cou ou s’il fallait que j’en sache
davantage. Ce fut ma curiosité qui eut le dernier mot. Mes
jambes tremblaient comme des feuilles mortes, je respirais presque pas
de peur que ma présence fût découverte.
Devant moi, il y avait douze
personnes ou douze animaux, je ne sais pas, j’avais du mal à
situer ces êtres-là, d’une couleur verdâtre, avec
des gros yeux tout rouge et des grands trous à la place des
oreilles. Ils mesuraient à peine trente centimètres et
devaient peser une vingtaine de kilos. Leurs voix ou ce qui paraissait
en être étaient comme une note de musique très
aiguë et perçante. Il y avait, à côté
d’eux, une drôle de machine. C’était le bruit qu’elle
émettait qui m’avait fait arriver jusqu’à eux.
Un treizième individu
descendit de cette machine étrange, il portait dans ce qui
semblait être une main, une sorte de casserole. Il la posa par
terre et tous les êtres arrivèrent et se mirent autour de
cette dite marmite. Des sortes de membranes visqueuses et très
longues sortirent des trous, que je supposais être l’endroit par
lequel ils devaient entendre, et se plongèrent dans ce
récipient. Berg ! Ce mot m’échappa et là, tous se
retournèrent vers ma direction. J’étais terrifié,
je n’osais pas bouger, même pas le petit doigt, je me disais,
avec un peu de chance, ils ne vont pas me voir, mais j’étais
loin du compte. L’un d’entre eux leva l’énorme bras et il
m’arriva une sorte d’éclair. Je voulus m’enfuir mais impossible.
Mes jambes ne répondaient plus et eux arrivaient tout
tranquillement. Ils se mirent à tournoyer tout autour de moi, je
suis moi-même pas très grand, mais mon mètre
soixante-quatre avait l’air de les intriguer énormément.
L’un d’entre eux avait l’air
de vouloir dire quelque chose. Je ne savais pas s’il fallait sourire ou
continuer à avoir une tête de statue de plâtre. Mon
comportement n’avait pas l’air de leur convenir et celui qui paraissait
le plus énervé, d’une main, enfin si on peut appeler cela
une main, attrapa mes vêtements au niveau de mon ventre, et mes
soixante-douze kilos ne lui pesèrent pas du tout.
Me voilà à
l’intérieur de cette machine infernale, tout ce qu’il y avait
à l’intérieur m’était complètement inconnu,
les couleurs, les formes, les ordinateurs, enfin tout
entièrement, tout apeuré certes, mais fasciné tout
de même. Je me disais : tu réalises la chance que tu as.
Si tu arrives à leur faire comprendre que tu es très
heureux de faire leur connaissance, ils te relâcheront et on
pourrait avoir de bonnes relations avec ces êtres qui ont
beaucoup de choses à nous apprendre. Mais plongé dans ces
pensées, voilà que cette machine, à une vitesse
volumineuse, quitta la clairière et je me retrouvais tout d’un
coup au milieu des étoiles. Une porte s’ouvre, curieux je
regarde et je vois l’immensité de la galaxie et, d’un coup
porté dans mon dos, je me retrouve dans le vide. C’est la fin,
je me dis. Et un cri de peur retentit.
Je me réveillai
appuyé sur le gros chêne. La tête me faisait mal et
je voyais un peu trouble. Dans ma main gauche, je tenais un champignon.
Un vieillard se tenait devant moi, sa main droite tapotait ma joue
gauche en me chuchotant :
Ah ! tout de même ! Tu
as fini par te réveiller.
Je dormais ?
Et comment tu dormais ! As-tu
vu ce que tu tiens dans ta main ?
Oui, un champignon !
Un champignon, certes ! mais
c’est un hallucinogène !
Ah oui, je me souviens… Son
odeur était irrésistible et je n’ai pas pu y
résister. J’en ai croqué un morceau, je me suis dit, un
tout petit morceau ne va pas te faire de mal et comme je ne l’avais pas
vu sur les livres en tant que mortel, ma gourmandise a
été la plus forte.
La plus forte, oui ! mais
heureusement que tu en as mangé qu’un tout petit bout, sinon tu
allais dormir deux jours durant !
Il avait bien raison, ce brave
vieillard, qui repartit aussitôt sans même me dire son nom.
Je regardais une dernière fois ce champignon et ce
n’était qu’un cèpe que je tenais, un vulgaire
cèpe. Vite je me levai, et appelai cet homme. Je le cherchai
partout mais tous les efforts que je pus faire furent vains. Je ne pus
le retrouver.
Et si j’avais
réellement vécu cette histoire ? Je ne le saurai jamais
mais une chose est sûre. Sur mes vêtements au niveau du
ventre et du dos, il y avait une tâche de couleur verdâtre
qui ne partit jamais au lavage. Peut-être l’herbe ? Mais jusque
là, ma femme me les a toujours fait partir, les tâches
causées par la chlorophylle et en réfléchissant
mieux, il n’y avait que mes fesses qui étaient sur l’herbe.
Bizarre non ? et pourquoi pas ?
G comme
Gourmandises…
Jackie Villenave-Pailhas
à Germain,
Gaudens, 4 G. et Gilbert
Cette Garden-party…
dans une Gargote
ou plutôt une Guinguette
!
Germain, assis autour d’un
guéridon
qui grignote des griottes
grenat
dans son Guignolet.
Une gouttelette
à sa lèvre
gourmande
et ce regard grivois
sur la guipure de ma jupe
et aussi mes gambettes…
Gare !
voilà que ce gredin
grappille maintenant
le granité glacé
gorgée, goulée
givrée et,
galbe de ma gorge,
glissade sur mon grain de
beauté.
Ce grappilleur
gradue quelque peu son grappin.
Répartie goguenarde ?
ou galipette, garce et
garçonnière ?
à ce glouton gouailleur,
gourmand, goulu, gourmet,
guilledou,
qui, par son grappillage a,
à sa guise,
gravé son désir
comme une gustation
sur moi,
gourgandine.
Je grelotte,
la guitare joue un air grave,
le voilà qui gravite
insensiblement :
« Tiens ! »
il porte à ma bouche
une groseille-gourmandise
et moi, goulue,
j’accepte en gémissant,
cette gerçure de mon
geôlier.
GLORIS VICTIS !
(gloire aux vaincus)
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