| |
Le Discret
Pierre Abbès
Arrivé bon dernier d’une longue
fratrie, il ne s’en plaint jamais.
Ni ne s’en réjouit.
Il ne tenta guère de rejoindre le peloton de tête, la
solitude lui convenant assez.
Il traversa la vie sans s’en apercevoir, ni sans être
aperçu.
Il vécut à crédit, sans accrocs et sans cris,
empruntant çà et là des chemins déjà
faits.
Un jour il oublia qu’il existait encore et disparut enfin.
Nul ne chercha son ombre. Encore moins sa trace.
Il en fut soulagé.
Il n’aurait pas aimé qu’on dérangeât la terre pour
y cacher son corps.
J’ai besoin pour mes premiers pas dans la vie
De tendresse, d’attention, de soins
Parents qui m’entourez
Pensez à ma fragilité
Apprenez-moi à marcher.
Voici subitement que j’aperçois un tournant
Ma raison se brouille
Mes connaissances sont encore floues,
Que vais-je trouver comme route,
Vais-je voir un carrefour ?
Je ne veux plus marcher seul
Familles, amis, faites partie de cette promenade.
Nous travaillerons, nous rirons, nous nous amuserons.
Nous nous entendrons fraternellement.
Ensemble, le chemin sera moins fatiguant
Ensemble, il paraîtra moins long.
Hélas, le soir est arrivé, chacun est rentré.
Je me trouve seul admirant la nuit étoilée.
La mère n’est plus là pour me consoler.
Le père n’est plus là pour m’orienter
Les amis ont fui devant l’adversité.
Je sens que mon chemin n’est pas terminé
J’ai encore besoin de rire avec les clowns.
J’ai encore besoin de m’amuser avec les enfants.
J’ai encore besoin de discuter avec les miens.
J’ai encore besoin d’entendre les musiques de la vie.
Je veux revoir des printemps en fleurs
Des étés d’arbres chargés de fruits
Des hivers devant la cheminée.
Nous connaissons tous le départ du chemin.
Intérieurement nous nous sentons fort
Face aux embûches, aux détours, aux herbes folles
Qui l’envahissent
Mais nous avons tous besoin d’être entouré
Dès que la nuit arrive
Dès que nos pas sont incertains
Dès que notre regard s’éteint.
Ami, qui me lit
Sur ton chemin
Regarde à gauche
Regarde à droite
Un être a certainement besoin
D’un regard, d’un sourire, d’une main.
Va vers lui. Pour toi, ce ne sera rien
Mais serein tu poursuivras ton chemin.
Le visage dans ses mains, il se souvient.
Un matin, l’évidence s’était emparée de lui.
Depuis, aucune trace d’amertume n’avait entaillé les plis de son
visage. Aucun regret n’avait importuné les sillons
creusés par les ans. Seul, un regard empreint de
sérénité l’illuminait. Une énergie
nouvelle, lumineuse l’éclairait vers des chemins
insoupçonnés.
Enfant, son esprit l’invitait au voyage. Ses pensées le
conduisaient au carrefour de nombreuses rencontres humaines. Des
élans d’amour lui suggéraient de se mettre au service de
la communauté mais la flamme de la certitude vacillait encore un
tantinet.
Des ondes mystérieuses le happaient vers cette part de
lui-même, qui parlait encore plus vraie, sans
contrefaçons. Malgré ces emportements, il n’en discernait
pas le véritable sens. Était-ce trop tôt ?
C’est ainsi qu’il est entré dans la vie, qu’il a grandi, qu’il
s’est frayé un chemin, tout en conservant au plus profond de son
cœur ce tressaillement pour un ailleurs. Cependant, la destinée,
à votre insu, déroule son tapis, dénoue les fils,
offre ses délicatesses, pose ses impudences et se charge
d’anoblir les espérances. C’est ce moment que choisit la
Révélation pour jaillir dans son cœur et dans sa
tête. Elle se fait ouïr à un rythme si lancinant que
le seul bonheur possible est d’embrasser cette profonde conviction.
Gravée en sa mémoire, en aucun moment, depuis, il n’a
remis en doute la décision de ce périple, qui n’a eu de
cesse que de l’animer de promesses et de joies, en dépit de
nombreuses souffrances.
Enfin libre, il a laissé choir ses oripeaux, ses faux
désirs, a abandonné ses préjugés pour se
glisser en quête de son être intérieur, et se fondre
dans de nouvelles aventures humaines.
Sans illusion, il est parti…
Et,
C’est en chemin, qu’il s’est enrichi de destins croisés,
mêlés, enchevêtrés, inachevés,
C’est en chemin, qu’il a délié les liens de la confiance,
C’est en chemin, qu’il a découvert le vrai sens des mots amour,
partage, solidarité,
C’est aussi en chemin, qu’il a donné son cœur, offert sa main,
à tous ses frères et sœurs, pour de nouveaux lendemains,
Lui, le pèlerin !
Elle est lointaine cette histoire…
Les contes transmettent pourtant,
Bien des repères, des mémoires.
Leurs idées traversent le temps,
Éclairant nos chemins présents.
Je ne sèmerai pas, sur le chemin, mes mots !
Le bon grain et l’ivraie ; où serait le repos ?
Je prendrai le chemin, c’est une certitude
La mer, en solitaire ; la montagne altitude.
Et partout où j’irai, je garderai en moi,
Les éclats de mes peurs ; le rire de mes joies.
Le parfum de mes vies et l’impression étrange
Que sur chaque chemin veille l’aile d’un ange.
Je ne sèmerai pas, sur le chemin, des miettes !
Les oiseaux en feraient un festin, une fête.
Et mon ami perdu ne retrouverait pas
Son lieu sûr, sa maison, sa protection, son toit.
Traversant la forêt, haut lieu de son errance
Il connaîtrait la peur, de toute âme en partance.
Le sage me dirait :
« Regarde le Petit Poucet,
Vois le courage qui l’anime
Apprends de lui le grand secret
C’est le prix à payer ; la
dîme.
Imagine sur ton chemin
Des petits cailloux, magnifiques
Des points de suspension… sans
fin.
Des passantes qui te font signe
As-tu reconnu le Divin ?
Le pain et le vin de la vigne ?
Iras-tu rejoindre, plus loin,
Au-delà de cet ogre hybride
Les valeurs sacrées de l’humain,
Dans la profondeur de tes rides ? »
Ce que je sèmerai, ce sont mes habitudes.
Le vent emportera mes bonheurs, mes secrets,
Ma foi, ma solitude
Et sur ce long chemin,
À chaque carrefour,
Mes rencontres d’amour.
Pères, qui quelquefois accompagnez vos fils
Vers ces lieux inquiétants, où nous allions jadis,
Refaites avec moi ce doux pèlerinage.
Redevenez l’enfant pleurnicheur et peu sage.
Souvenez-vous !
Au détour du chemin, une allée rectiligne.
Au loin, très loin là-bas, un mur qui se profile,
C’est là.
L’enfant l’a bien compris ; la petite cloche tinte,
Les marronniers en fleurs et la porte qui grince,
S’ouvrant sur un préau au ciment bien poli.
La cour ensoleillée où la Vierge sourit ;
La porte refermée, et ma mère partie.
Je revois tout cela, je le sens, je le pleure,
Trente ans ont passé sur la vieille demeure,
Trente ans encore, et ne serai plus là
J’accompagne mon fils !
Mais mon fils, n’est plus moi.
Nadja ou l’espérance
Nadège Auriel
Le chemin de la vie
Est parsemé d’envies
De joies, de peines et d’ennuis.
On croit s’y arrêter un moment,
Mais le temps passe indéniablement !
On avance,
Sur le chemin de la raison,
Ou celui de la déraison,
Parfois de la folie ou de l’inconscience ;
Le chemin de la vie
Est aussi parsemé,
De jalousie
Et de méchanceté,
Mais « rien ne vaut la vie »…
Disait Malraux quelque part dans Paris ;
Et Nadja dit aujourd’hui
Que le chemin de l’amour
Bien qu’étant plus court,
Avec ses doutes et ses détours
Le vaut tout autant…
À parcourir sans modération ;
Ensemble irrésistiblement,
À travers vents et complications…
Alors quand le chemin de la vie
Rencontre celui de l’amour,
Au carrefour du bonheur
Comme par magie
Tout semble moins lourd
Quand on aime la vie
À bras le cœur !
Regarde le chemin qui m’accompagne au ciel,
Il coule doucement comme un fleuve de miel,
Bordé de fleurs sauvages et de platanes fous,
Parsemé ça et là de quelques gros cailloux.
De loin en loin, derrière, les souvenirs s’animent
Des souvenirs lointains qui refusent l’abîme
De ce gouffre effrayant qu’est devenu l’oubli.
Ils galopent, agiles, pour sortir de la nuit.
Quant à mes derniers jours, de grisaille couverts,
Ils sculptent dans mon ciel un nouvel univers,
Ils te semblent englués dans la boue du grand âge,
Mais croire à tout cela ne serait pas bien sage.
À quelques kilos mois, brillent mes deux soleils,
Sans gagner de terrain, Maman avance avec son rire.
Pour apaiser mes peurs, sur mon sommeil elle veille…
Et bien plus loin encore, au bord de mon Cagire,
Le pilier resplendit, mon père, ce héros !…
Qui fut pour moi toujours et de loin le plus beau.
Au fond de l’horizon, court la jolie fillette
Que je fus, un beau jour, en quête de violettes
Et près de la fillette, marche une vieille dame,
Elle sent le bonheur et son regard m’enflamme,
Au fond de ce regard, l’amour a fait son nid…
Regarde ce chemin, il foisonne d’amis,
Il serpente, il rayonne, il dessine ma vie…
L’homme marche sur la route enneigée. Quelque rare
réverbère jette sur son visage absent une pâle
lueur. Les événements du jour se brouillent dans sa
pensée égarée.
L’homme marche. Les épaules rentrées, la respiration
avare, les doigts crispés sur sa serviette noire. Trop de
charges portées par sa silhouette voûtée, trop de
peines étouffées dans son âme cassée.
L’homme imprime son pas dans la neige, trace d’un hypothétique
chemin de vie.
Sa vie ?
Il n’a rien créé, sinon le vide autour de lui.
Il n’a rien produit, sinon l’amertume au fond de lui.
Il n’a rien espéré, sinon la mort devant lui.
Et la vie le porte à pas feutrés sur le sol glacé,
Et la vie le pousse à pas vacillants sur le chemin trop lent.
La froide pâleur de la nuit l’oppresse comme un étau
glacé. Cesser de marcher, dormir enfin. S’évader dans un
rêve-lumière, flotter, léger, hors d’un corps trop
faible et d’une pensée trop lourde.
Mais la pensée martèle l’obsession.
Créer, laisser une trace, un écrit, une œuvre. Marquer de
son sceau son passage dans la vie comme son pas dans la neige.
L’imaginaire afflue et tourbillonne mais l’homme n’entend pas.
Mots et idées se bousculent mais l’homme se mure dans son pas
mécanique.
Ses doigts se recroquevillent sur sa serviette. Il voudrait les
délier, il voudrait s’asseoir sous le réverbère,
noter le mot, saisir l’idée.
Mais il marche. Les épaules rentrées, les doigts
crispés.
Son esprit reste sourd à la pensée qui l’invite.
Sa pensée s’étanche à l’esprit qui l’habite.
L’homme vient à tituber. Son pas suit l’égarement de sa
raison. Il chancelle avec elle.
Au fond de sa serviette, son carnet de notes est blanc.
Comme la neige sous ses pas.
Au fond de son être, l’oppression est sombre.
Comme le monde alentour.
Il appelle en silence un éclat de lumière.
Créer, laisser une trace.
Soudain c’est l’éblouissement.
Deux lumières blanches sur son chemin.
Le silence étouffe son cri.
De la serviette éventrée, jaillit le carnet blanc.
Sur la neige, le livre ouvert porte une trace.
Celle de sa vie.
En chemin vers sa baguette de pain quotidienne,
Maggy s’arrêta brusquement. Féroce en profita pour tirer
sur sa laisse.
– Regarde comme il est beau, ça alors, c’est vraiment une bonne
idée !
Jeannine venait d’arriver, son cabas à la
main, ce qui évita à Maggy de parler à son chien.
Les deux vieilles dames décidèrent d’un commun accord de
prendre un droit d’usage sur ce nouveau territoire et
s’installèrent sur le banc en tendant leurs joues au soleil de
printemps. Le tilleul avait déjà des petites feuilles.
L’été prochain, le banc sera bien ombragé.
L’après-midi de ce même jour, Momo s’entraînait
à quelques cascades sur sa nouvelle moto quand il repéra
à son tour le banc. Il informa les copains de sa trouvaille.
Depuis quelques temps, le gardien de l’immeuble prenait prétexte
des nouvelles lois pour leur interdire de discuter dans la cage
d’escalier, puisqu’on les expulsait, ils établiraient leur camp
de réfugiés ici.
Pour ma part, j’habite là, juste après le banc, sur la
gauche. Durant quelques jours, je remarquais une nouvelle animation
à côté de mon portail. Je me contentais de saluer
les occupants des lieux d’un vigoureux « bonjour » – Maggy
n’avait plus l’ouïe très fine – ou d’un «
bonsoir » un peu distant que Momo et compagnie me renvoyaient.
C’était la coexistence pacifique.
Mais la semaine suivante, je crevais à trois reprises, ce qui
compliqua sérieusement ma vie. La troisième fois, le
garagiste me montra triomphalement un clou de tapissier qu’il venait
d’extirper de mon pneu. Ma paranoïa assoupie se réveilla
d’un coup, j’étais sur le pied de guerre, persuadée
d’être agressée par les sauvageons du quartier.
Ils hurlèrent en cœur quand, furieuse, je les apostrophais en
rentrant ce soir-là.
– C’est pas nous Madame, pourquoi voulez-vous qu’on jette des clous,
pour crever nous aussi ? Nous, au contraire, on les ramasse, tenez !
– Alors, qui est-ce ?
– C’est le vieux d’en face, il nous déteste !
Je demeurai sceptique… Ne voyant pas Robert Bichon dans le rôle
du terroriste, je leur demandai s’ils avaient des preuves de leurs
affirmations.
– Alors, pour nous Madame, il ne vous faut pas de preuves, mais pour le
vieux, oui ! Vous regardez trop la télé madame, c’est TF1
ou CNN ?
Momo n’était pas vraiment fâché, plutôt
goguenard. J’essayai de cacher ma gêne en concluant rapidement
avec lui une alliance offensive, je pris quelques clous, traversai le
chemin et carillonnai chez les Bichon. Monsieur Bichon entrouvrit le
portillon et jeta un regard effrayé sur les jeunes. Je ne pris
même pas la peine de le saluer et je lui demandai d’un ton
irrité pourquoi il s’amusait à semer des clous devant
chez moi.
– C’est pas moi ! cria-t-il, et il ajouta plus bas à mon
intention , je sais qui c’est, mais je vous le dirai pas, dans le genre
« inutile de me torturer, je ne parlerai pas ».
Mais j’avais compris. Mes voisins immédiats étant partis
en vacance, le coupable ne pouvait être que le facho qui habite
au bout du chemin, j’aurais dû y penser plus tôt. Sa maison
est à l’angle de la rue, il ne passe jamais par ici en voiture
et ne risque pas de crever ! Je rédigeai vite fait un ultimatum
le menaçant d’une plainte devant la Cour Pénale
Municipale, ajoutai dans l’enveloppe quelques éléments de
sa bombe à fragmentation destinée à tuer les
enfants dans un accident de cyclo et enfournai le tout dans sa
boîte à lettres. Fin d’une rude journée.
Mes voisins rentrèrent de vacances. Un matin, je croisai
Gérard dans la cour commune que nous partagions sans litige de
frontière. Il était furieux :
– Tu as vu comme c’est pourri devant chez nous maintenant ?
Il avait raison. Les détritus commençaient à
s’amonceler, et même Maggy ne pensait jamais à ramasser
les crottes de son chien qui avait vite compris l’intérêt
de la pause. J’abondai donc dans son sens :
– Oui, la municipalité a fait installer un banc, mais elle a
oublié la poubelle…
Sa fureur redoubla :
– Et qu’est ce que ça changerait, tu sais bien que la benne ne
passe pas, même nous, il faut qu’on porte les ordures au coin de
la rue ! En plus ce chemin, il n’est presque jamais nettoyé,
peut-être une fois par an !
J’eus envie de détendre un peu l’atmosphère :
– Peut-être que ce sera aujourd’hui, ça me fait penser
à la blague du gars qui…
Gérard m’interrompit et haussa les épaules :
– Pas moyen de parler sérieusement avec toi, au fond, tu n’es
pas concernée parce que tes fenêtres donnent sur le
jardin, les bruits et les odeurs, c’est pour nous. Hier, j’ai
même trouvé une bouteille sur ma terrasse.
Stéphanie a peur maintenant de rentrer avant moi.
Je faillis lui répondre que Stéphanie regardait
peut-être un peu trop la télé, mais pour
éviter un incident diplomatique je me contentai de lui souhaiter
une bonne journée.
D’ailleurs, ce fut une bonne journée. Les cantonniers
passèrent dans l’après-midi, et cela me mit d’excellente
humeur, rien qu’à imaginer la tête de Gérard quand
il rentrerait. Du coup, je pris une résolution, comme à
l’ONU : à la fin de la semaine, ce serait le « Jour des
Voisins », je mettrai une table devant le banc, et inviterai tout
le monde à partager le pot de l’amitié. J’étais
très contente de mon idée, il suffirait de se parler, on
trouverait une solution pour garder l’endroit propre.
Le lendemain, en ouvrant mon portail, je tombai nez à nez avec
Jeannine qui m’interpella avec virulence :
– Pourquoi vous avez fait ça ? Pourquoi vous avez
démonté le banc ?
En effet, il ne restait plus que deux moignons de fonte,
dépourvus de toute planche. Je protestai de mon innocence.
– On m’a pourtant dit que c’était quelqu’un de chez vous,
répliqua-t-elle.
– Ce n’est pas moi, je vous assure, affirmai-je encore, en me retenant
d’ajouter : je sais qui c’est, mais je ne le dirai pas.
Jeannine s’éloigna en bougonnant, victime de dommages
collatéraux…
Le Jour des Voisins, un vent glacial soufflait et personne n’avait
envie de traîner dehors. Gérard et Stéphanie
m’invitèrent à boire un coup sur leur terrasse, à
l’abri.
Empêtré, l’impétrant rêve de rives vives ;
vivre de voilà là, d’au-delàs hermétiques,
l’autan du temps privé d’ivraie ; tempêtes ivres
d’estampes ; livet, bordé des nefs folâtres d’astres noirs
et sévères.
Lux, luxe, luxuriance, lumière, luciole, luciférine,
luciférase pour d’étranges savants s’affairant follement.
Le cap passé des voyages errants, l’affriolant tissu des
marées bondissantes s’érige en raides indolences.
L’important tisserand du monde des obstacles fustige les fulminations
idoines des princes ottomans. Preux automates arpentant des
musées d’évidences, les visites d’absences du mercredi
midi s’invitent sans partage au crédit dudit vit. L’innocent
inconscient lévite en dansant, sourit aux nuées
brèves, glyphes célestes bordés d’épures
sûres. Lestes approbations grotesques. Douze limaces grimacent
sur un divan spacieux, duveteux et gracieux. Les navires interlopes
sillonnent les futiles utilités et les vigueurs citadines
ourdissent mille plans ineptes. Fiole vivante d’espoir ludique, le
casque militant interpose sa loi sans souci des lendemains qui
chantent. Les raisons diagonales s’ébattent fièrement au
diapason des leurres. L’ultime cri versé inonde de fanatiques
frénésies les idoles de chair naissantes au son des
épouvantes. Au bistrot de quartier les liqueurs fortes et le
tiercé esquivent de fréquentes palinodies. Le populo
opine et Ré opine du chef ou du chapeau, râle, puis se
soumet adossé au zinc, papier maïs et pastis cirrhotique
bringuebalent leurs toxiques vides existentiels. Les intellos du bar
d’en face bon chic bon genre font de même avec des rituels tout
autres. « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse
». Les turpitudes de l’excellence ou du médiocre croisent
le fer à repasser les huîtres. Déclamations
mondaines, au pays des précieuses hétaïres du bal
des Saint-Cyriens. Zut, zut et re zut, na !!! Le flambeau que l’on
passe pour diverses raisons s’éteint au bout du compte et le
vain amoncellement des âges, des lignées de droit divin,
de droit républicain, de droit inique ou canonique, engorgent
les tours de Babel modernes vomissant moult tendres égoutiers ;
les parcelles du rire révolté se gaussent à
l’envie.
(d’après
le tableau de VV : un chemin pour Rina)
Chemin même !
Voyez-en les grains ballottés scintillant des Afriques, ou
posés là,
grain sur grain, à la pyramide des dunes…
Le vent le roule, le grain,
Et le grain s’use
Le brin d’herbe à jonc d’un profond arrimage courbe souple
sur plage lisse…
Voyez sans le voir,
Sentez le chemin, même sous le pied des marches claires
Chaque sable met à la place des roses à ses vents
Autant porter le pas à la trace des déserts sous le creux
Au fond, des bleus en étendard se dressent
Autant porter le pas…
Marcher au grain d’un chemin, sable émouvant à vous
retourner l’âme,
à l’autre bout du monde
Partez-y !
Pan de plage à la portée des bateaux, à la course
des pattes entrelacées des goélands…
Ça vous tient de peu la mer au chemin !
L’eau y dessine son parchemin des écritures au bord des vagues
bandes,
en télégramme des profondeurs…
Chemin même…
Chemin de nous quand…
loin vient si près… caresser nos châteaux
Nuit noire, ne pas faire de bruit, ne réveiller personne, ni ma
compagne lovée dans les draps entortillés, ni sa
mère qui ronfle doucement dans la chambre à
côté mais dont la porte entrouverte laisse voir la
lumière bleue de la veilleuse. Le petit réveil indique
une heure et demie.
Tout est prêt sur le lit du bureau : vêtements, sac, carte,
petits objets utiles ; j’ai bien tout. Dans la salle de bain où
je me débarbouille car me laver vraiment ne servirait à
rien vu ce que je vais faire, je m’occupe surtout de mes pieds que je
talque abondamment avant d’enfiler les superchaussettes très
chères que le vendeur m’a chaudement recommandées. Je
recouvre la peau entre mes jambes, à l’aine, avec une
émulsion grasse, car c’est souvent là que je me
brûle avec les frottements et je noue sur le thorax le capteur du
cardio-fréquence-mètre. Puis je m’habille dans la cuisine
: short, maillot, petite veste polaire, l’affreux gilet de
sécurité jaune fluo… tout en faisant couler le
café dans la machine. Je mange un peu, bois un grand bol de noir
puis je remplis la poche d’eau du sac à dos et bourre l’espace
restant d’une pomme, d’un casse-croûte, de fruits secs.
Doucement, sans que l’on puisse m’entendre, je sors de la maison, je
referme la porte à clé et je jette le trousseau trop
lourd et trop bruyant dans la boîte aux lettres. Après
avoir chaussé les baskets et placé sur le lacet du pied
droit le podomètre qui comptera les pas et donc les
kilomètres parcourus, je me force à faire les quelques
mouvements d’étirement pour chauffer la machine. Je tire et
tends les muscles en m’appuyant à la grille du portail. Je n’ai
plus qu’à appuyer sur le petit bouton en haut du
chronomètre et je m’enfonce dans la nuit noire.
Quand je marche, je suis une machine
et ce n’est pas une métaphore,
je sais que c’est réalité !
j’en suis le premier étonné
mais j’écoute seulement mon corps
et il me dit « on va gagner ! »
Je vais dans des rues silencieuses
Les gens qui dorment dans les lits
n’ont que faire du fou qui s’enfuit.
La lampe frontale comme une ouvreuse
dans la nuit m’ouvre le chemin.
Le claquement de mes pas sonne
et réveille parfois quelques chiens.
Je fais tourner des bielles huilées
et des pistons et des turbines
et des rouages millimétrés.
Quand j’ai la jambe qui s’avance
alors je pose le talon
je pars bien droit et je déplie
la plante du pied marquant le sol
et quand les orteils se lèvent
l’autre pied est déjà posé.
Mes bras qui marchent en cadence
toujours du côté opposé
me font bouger comme une danse.
Je suis un peu lourd mais j’avance.
Je mets en marche un art moderne
un futurisme du mouvement.
Mon rythme est devenu essentiel
c’est un moteur qui respire
un battement que met en place
l’aspiration ample et rapide
l’expiration en trois bouffées.
Même le cœur se met à compter
Et je crois marcher dans le monde
alors que je marche en moi-même
guettant le petit grincement
de l’incident ou de la crampe.
Et je crois marcher dans le monde
alors qu’il tourne sous mes pas.
Pendant quelques moments peut-être
j’avoue que c’est dur aux tibias,
aux cuisses dures comme du bois
ma première heure est un combat
Mais il faut forcer pour faire naître
Quelque chose comme de la joie.
Et c’est l’instant d’éveil au monde
quand la douleur ne compte plus.
Que je suis léger sur ma route !
Comme une flèche lorsqu’elle s’en va.
Quittant mon corps je regarde
la nature autour de moi.
C’est l’heure de l’aube qui se lève.
J’étais seul et ne le suis plus.
Les oiseaux chantent dans les arbres.
La route est grise. Droit devant moi
la rosée luit dans l’herbe fraîche
des champs tout gris que je devine
de chaque côté du chemin.
Maintenant j’ai quitté les villes
les chiens, les hommes et les bagnoles
et leurs vitesses imbéciles.
Je bois, je bois, à leurs santés.
Qu’ils crèvent s’ils ne veulent pas vivre
Je ne m’arrête que pour pisser.
Sûr de moi, de ce que j’avance
que la vitesse est meurtrière,
qu’aller trop vite dans ce qu’on fait
c’est tout transformer en passage
en un raccourci vers la mort.
C’est le matin et c’est splendeur.
Le jour se lève et les couleurs
qui envahissent le paysage
me rendent fou et non pas sage.
Si je l’étais je ne bougerais plus
et je contemplerais le monde,
mais moi je marche et je suis gai.
C’est le chemin qui n’est plus plat
mais qui monte dans les coteaux,
qui me ramène à mon combat
et qui me dit qu’il fait moins froid,
Et même qu’il commence à faire chaud.
Tout en haut il y a des chevaux
heureux dans les prés bourdonnants.
Quand je passe devant les barrières
ils me suivent de l’œil, des oreilles.
Je suis le fou qui marche à pied
pendant des heures et en été.
Le soleil est monté si haut
et les ombres sont bien petites.
Il cogne fort, je suis les arbres
pour m’abriter encore un peu.
Il y a bien sûr quelques voitures
Qui roulent pour aller quelque part.
Elles doivent être climatisées
mais moi je marche pour marcher
et je me fous qu’ils se marrent
tous ces gros types avinés.
Qu’ils cherchent le chemin des cimetières !
Mon tempo s’est fait bien plus lent,
maintenant c’est une promenade.
Je ne peux plus être rapide.
De toute façon j’ai mal aux pieds.
Et quand je m’assois sur une borne,
je m’aperçois qu’une belle ampoule
me brûle un peu sous un orteil.
Je me remets de la Biafine,
je serres les dents et je repars,
mais huit kilomètres plus loin,
après trois longues routes droites,
bordées de maïs arrosés,
sans un peu d’ombre et mal aux pieds,
je suis obligé d’arrêter.
Pari raté
À midi et demi j’avais fait soixante-deux kilomètres. En
dix heures et ce n’est pas beaucoup, j’étais loin de mon pari
stupide mais j’en avais appris encore un peu plus sur moi-même,
sur la capacité que j’ai et que nous avons tous de nous
dépasser, de gagner sur nous-mêmes. De gagner sur la
facilité du monde. Marcher c’est ne plus vouloir croire que tout
est facile et à portée de main. Marcher c’est rentrer en
soi-même pour mieux regarder l’univers.
Je mets deux jours à m’en remettre.
Mais bientôt j’y arriverai
Et je ferai cent kilomètres
Je me jure que je gagnerai !
La bonne volonté raccourcit le chemin,
Diantre, vous n’y allez pas par quatre chemins, vous !
Jamais ! un seul, c’est plus court,
Pourtant, je pensais que
Le plus court chemin est la ligne droite.
Comme en amour, le plus court chemin d’un cœur à un autre c’est
la ligne droite,
En vérité, le chemin importe peu, la volonté
d’arriver suffit à tout,
Vouloir arriver, c’est avoir déjà fait la moitié
du chemin,
Quand nous parvenons au but, nous croyons que le chemin a
été le bon.
La nuit aveuglait les chemins, l’amour, les hommes,
Juliette, les chemins mènent à Roméo,
Les vices ne sont que des vertus à mi-chemin,
Nul chemin n’est mauvais qui touche à sa fin, sauf celui qui
mène au gibet.
Quand un homme se trompe de chemin, la vie se charge de le remettre
à sa place,
Je ne veux pas du chemin où se traînent les pas de la
foule,
L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires,
Pourtant, sur les petits chemins de terre, on a souvent vécu
l’enfer.
Chaque homme doit inventer son chemin,
Tu ne peux pas voyager sur un chemin sans être toi-même le
chemin,
Le fou est celui qui perd son chemin sans pouvoir le retrouver,
Et le fleuve fait des détours parce que personne ne lui montre
le chemin.
Qui sait garder son secret, connaît le chemin du succès,
Une réponse, c’est forcément le chemin qu’on a
déjà parcouru,
Seules les questions peuvent montrer le chemin qu’il reste à
faire,
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
Il est temps ; concluons chemin faisant,
Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas
ferme,
Et le chien a beau avoir quatre pattes,
Il ne peut emprunter deux chemins à la fois.
Tu parlais de partir vivre ailleurs, mais
C’est en chemin que je t’ai rencontrée.
Tu dis : « Venir avec moi tu devrais… » ;
Avec ta faux tu m’as hypnotisée.
Pareille à un ange démoniaque ,
À l’instar d’un cadavre ambulant,
Tu apportes le repos en souffrant ;
Tu disparais comme les œufs de Pâques –
Aussi vite que ma fulgurante peine,
Aussi rapidement que ma haine.
Cependant, tu n’es pas si différente
De nous autres les vivants, les mortels.
Tu cherches désespérément la fente
À la monotonie de ton bordel.
***
C’est en chemin que j’ai saisi ta main.
Elle est aussi douce que le matin –
Telle le rougeoiement de mon âme ;
Telle l’illumination infâme
Qui bousille ma vue et mes forces
Et m’oblige à dormir comme une écorce.
Car c’est toi qui as volé mon esprit.
Tu m’as privée des miens, de leurs cris.
Lorsque la voiture m’a percutée
Alors que j’allais des clopes acheter.
C’est en chemin que tu m’es apparue
Pour me dire que je devais te suivre.
C’est en chantant que tu es survenue
Tandis que j’oubliais de te fuir.
Ta robe m’a quasiment éblouie
Telle des phares dans l’atroce nuit…
***
C’est en chemin que j’ai bien décidé
De parcourir l’Au-delà sans gaieté ;
De te joindre dans ton travail sordide.
Et j’ai quitté l’existentiel vide…
Ludicrous Climax of the Devil
Clic, bip, bip, bip… Je – n’y – crois – pas !
Il ne comprend vraiment pas le type ; encore un crâne d’obtus et
c’est pour moi ! Respire trois fois et arrête l’incendie de
colère. Ce n’est pas toi qui dois être atomisé.
Recherche d’air, les chaussures et le lacet qui me reste dans les
mains, je rêve. Il me faut de l’eau, le sac et le bâton
puis attaquer une pente bien raide : le col et la « falaise des
douleurs ».
Les pierres du sentier portent l’écho d’un rythme nerveux. Le
regard rivé à un mètre cinquante ne perçoit
plus qu’un ruban sinueux. Une heure de marche apporte son quota de
fatigue, de sueur et de soif. La pause est vite expédiée,
mal assis, sous un regard froid, dur, la forêt est lugubre.
N’ayant plus rien à faire ici, les jambes arpentent à
nouveau la sente encombrée d’épines de ronces,
d’églantiers, de tiques au revers des fougères. Il n’est
pas inutile de jouer du bâton au rythme cadencé des pas.
Le col est tristou, l’herbe rase supporte quatre fleurs qui pleurent
leur solitude. Le chemin de crête menace de déchiqueter
les passagers du ciel de crocs minéraux. La brume prend
possession des lieux.
Enfin la falaise fantomatique érige sa masse calcaire. Bien en
face, je hurle ma colère, mes douleurs, mon hypothétique
revanche. L’écho venu de tous côtés me nargue
aigrement de mots qui me paraissent creux. La colère tombe dans
le vide, l’espace, une ravine de conscience…
Quand les larmes de l’âme remontent avec la brume, le soleil et
le sourire percent timidement. Pourquoi taper dans un mur gris,
apparemment uniforme alors que deux rayons de lumière
révèlent les failles de la falaise ? Face à
l’impasse, de guerre lasse, je découvre un passage, une voie,
une conciliation. Attention, les prises sont humides, fuyantes, les
idées floues. Écarte-toi du rocher, trouve le chemin pas
à pas ! La pierre propose un passage vers la sortie ; les
idées portent des moyens vers l’objectif.
Au sommet, la lumière est là ! Je suis las aussi : une
pause, la vraie. Ce panorama dans un contexte de haute lutte ressemble
de près à la cerise sur le gâteau. Les arêtes
sont nettes, la profondeur attire mais l’idée reste floue…
Oups, j’ai dû m’endormir – le soleil aussi. Éclat de rire
: on fait dans les grandes largeurs ces temps-ci ! Je n’ai pas envie de
redescendre, la vie devrait s’arrêter mais… s’arrêter juste
sur une nuit en montagne, passe encore ; une nuit de l’esprit, que
nenni.
Bien sûr, demain je redescendrai. Le petit jour sera frais,
humide, idéal pour marcher. Il y a la source, un pin à
proximité et l’assurance d’une nuit par étapes,
jalonnée de regards vers le ciel. La brume sera-t-elle assez
dense pour libérer la bruine ? Quelques lumineuses idées
perceront-elles mes ténèbres ? Au cœur de la nuit, les
braises tapies entre les pierres de l’incompréhension, des
divergences de points de vue, des obligations, des formalités
administratives se feront discrètes. Et enfin, comme d’habitude,
une solution informelle émergera avec la danse des
étoiles, en une représentation bifide d’une nouvelle
constellation baptisée : « miroir de l’humanité
».
À l’aube, la forme et les détails prendront corps, en
chemin…
Je me remémore souvent les moments que j’ai vécus chez ma
grand-mère maternelle. Ceux qui m’ont le plus marqué sont
ces longues vacances d’été, où l’on se charge de
souvenirs, de moments uniques mais aussi de désillusions !
Même si le passé appartient au passé, il m’aide
à avancer.
Parmi ces souvenirs, l’un des plus marquants, reste celui de la route
que l’on prend pour aller dans le Var ; elle revêt avec
l’émotion, un caractère particulier.
« Bonne nouvelle »
L’école enfin terminée a laissé place à
deux longs mois d’été.
Depuis toujours, le mois de juillet est pour moi synonyme de vacances
en Provence.
Bientôt je partirai enfin dans le Var, chez ma grand-mère,
et tout en moi se réjouit de cette bonne nouvelle.
Deux jours avant de prendre la route, tout est fin prêt !
Veille du départ
Arrive enfin la nuit précédent cette fameuse aventure, je
me mets au lit tout habillé par souci de rapidité… Et ce
sommeil qui ne vient pas, il ne prend d’ailleurs jamais le pas sur
l’impatience que peut ressentir un jeune enfant dans ces
moments-là.
En chemin vers les vacances
Soudain le réveil sonne, je m’étais endormi, il est cinq
heures !
Le moment tant attendu est arrivé et je suis gagné par un
bonheur immense mais vite ! vite ! il faut charger la voiture.
Mes parents eux, ne sont pas autant enthousiastes que moi, on appelle
cela : l’inquiétude ; se disant que la route est longue des
Pyrénées à la Côte d’Azur.
Un petit-déjeuner pris rapidement m’aidera à tenir le
choc, puis nous nous en allons enfin. La voiture démarre au
quart de tour et c’est parti pour quinze jours de vacances en famille ;
quelle chance !
Une fois la région toulousaine passée, nous nous trouvons
rapidement à Carcassonne, transitions entre influences
atlantiques et méditerranéennes.
Quelle richesse cette région, avec ses beaux vestiges
historiques, ses mosaïques de vignoble, ses
spécialités culinaires et j’en passe…
Le passage à Narbonne me rend joyeux car l’on aperçoit
enfin la mer, belle, d’un puissant bleu turquoise.
L’Aude a depuis toujours été à la croisée
des chemins et la Via Domitia (antique Voie Romaine) a désormais
laissé place à une autoroute bien moderne et tout son
cortège de désagréments. Des files de voitures
interminables, des stations services semblables les unes aux autres.
Rien de très passionnant et pourtant, elles sont encore
très bien présentes dans ma mémoire.
Mes parents ont prévu de s’arrêter en chemin pour manger,
d’habitude, nous faisons une halte dans le Gard à Saint-Gilles.
Arrêt, repas, puis c’est reparti… Direction les Arcs sur Argens
dans le Var. Environ deux heures de route plus tard, nous arrivons
enfin, les cigales, l’odeur des pins accentuée par une chaleur
accablante, pas de doute, nous y sommes, c’est bien là ! Je
sonne et ma mémé ouvre enfin. Quelle chance ! une forte
odeur de ratatouille emplie la maison, tant de choses
réjouissantes ! Ça promet !
Aujourd’hui le temps est passé et l’insouciance avec, mais sur
les chemins que j’emprunte, je n’oublierai pas le passé ainsi
que les moments qui m’ont structuré.
Nous sommes avant tout des enfants et beaucoup d’entre nous ont
tendance à l’oublier.
Salut l’artiste
Pierre Daunes
Bonhomie, rire, dérision
Pour mieux faire prendre conscience de la condition humaine
Un clin d’œil des travers de notre humanité de tout un chacun,
Oublier, chasser la tristesse et les malheurs.
Non restrictif une palette large de Talent mais aussi de l’observation
fut-t-elle ironique même si le comique et le burlesque sont
présents
Belles rigolades, belles tirades sans fin
Qui laissent sur notre faim mais il y a toujours une fin.
Salut l’artiste, bon repos après avoir servi ce brave public
chéri
Le rire, l’émouvant, le poignant
Ne soyons pas triste
Le roi du rire du délire de la satire
Toujours actif dans le communicatif
Du pire pour rire
Toujours avec finesse et justesse
Mais parfois aussi un sale bonhomme dans ses rôles
Des types à la mine pathétique pas toujours si
drôles ;
Le revoilà définitivement à Honfleur
Dans le Calvados avec un bouquet de fleurs
Le bonheur est dans le pré.
Rejoindre ses compères de scène c’est pour le rire
éternel
Devant les applaudissements de reconnaissance du talent,
Du service rendu en guise d’hommage
Il n’y a pas à faire un fromage
Normand de surcroît
Du Calvados de surcroît
Avec du calvados de surcroît
De Honfleur de surcroît
Maintenant on tire sa révérence sur la pointe des pieds
On baisse le rideau, la représentation est bien terminée
Mais une étoile de plus brille au paradis des artistes
De la débandade de la rigolade des pitres.
Naître, Vivre et puis Mourir
La route est parfois longue
Avant de retourner pour toujours
À l’Orient Éternel
Aimer n’est qu’une ombre
De mot qui disparaît
Quand le soleil de la vie s’éteint
Aller à la recherche de son destin
Et voir la clepsydre se casser
Une nuit noire de solitude installée
Sur un cœur iceberg où ne pousse aucun lien
Des traces de mots sur une feuille froissée
Des lettres entremêlées et l’horreur d’un cri
Dans le silence du drame d’un râle d’éternité
Un espoir dans tant de rêves brisés.
Lettres d’un temps et mots pour demain
Instants magiques d’une mémoire
Oubliant le fruit amer et son venin
Rêves de tendresses arc-en-ciel d’espoir
Aimer devient alors libre de temps
Sur un visage d’amour aux larmes
Que le temps a pourtant gelées.
Certains vont à pied, d’autres à vélo, sinon en
moto mais le plus souvent on s’y rend en voiture. En effet pour aller
à la gare le chemin est plus ou moins long, ou l’on est plus ou
moins pressé et puis il y a les habitudes. Le train rassemble le
plus grand nombre de personnes de catégories différentes,
mais il est regrettable que les gens ne se parlent pas beaucoup dans
les wagons. Sur le quai tous les bagages sont étiquetés
au cas où ils seraient perdus en chemin, les gens attendent
sagement que le train arrive à l’heure indiquée par les
panneaux.
Certains lisent leurs journaux préférés, d’autres
écoutent de la musique, écouteurs vissés dans
leurs oreilles jusqu’à destination, le chemin sera
différent pour chacun d’entre eux. Soudain une sonnerie
retentit, le chef de gare annonce l’arrivée imminente du train,
alors tous les passagers, bagages en mains, s’approchent du quai dans
un léger brouhaha, des au revoir commencent à s’entendre,
les regards tristes se croisent et le train entre en gare dans un
vacarme assourdissant.
En voiture, en voiture, le chef de gare annonce le départ,
certaines personnes se dirigent alors d’un pas pressé vers
le train, le train-train de la vie sans doute, le chemin qui efface le
doute, on s’embrasse, derniers bisous sur le bord du wagon, le voyage
va être long…
L’on dirait toutes ces personnes parties pour la même destination.
Et pourtant leurs routes vont se séparer, dès le premier
arrêt pour certains, et ainsi tout au long de ce voyage, ils
descendent, ils montent, tant de personnes se croisent, sans se
regarder, sans se parler. Ils ne se rendent pas compte mais ils se
sentent, se frôlent, se touchent « les hanches et les mains
» (en chemin), et ceci tout au long du chemin.
Juste une chose est essentielle : connaître son chemin.
Parmi ces voyageurs, un chercheur en pierres précieuses et
porcelaines anciennes se rend vers nos Pyrénées si
chères à nos cœurs. Lui seul sait où il se rend !
Après quelques heures, debout dans le sas, sacs à
dos en bandoulières, moyen sac et petit sac à chaque
main, il descend en gare de Lannemezan. Orné d’un beau chapeau,
il prend le chemin d’un petit village.
Arrivé à Saint-Laurent de Neste, le taxi le
dépose devant la Mairie où il demande où se passe
la rencontre des passionnés des mots (d’émaux), la
secrétaire lui indique le chemin de la salle du cinéma
non loin de là.
À l’approche du lieu de séance, notre «
spécialiste d’Émaux » regardant une ou deux
affiches présentant la manifestation se rend compte qu’il s’est
bel et bien trompé : ils ne cherchaient pas des
spécialistes « d’émaux » mais des «
mots ». Mais en bon chercheur qu’il est, il entre et participe au
concours d’écriture qui lui a été
présenté. Il se met donc à chercher non pas des
pierres précieuses mais des mots précieux.
Saura-il par des mots, transcrire à travers les sillons de sa
peau des sensations inconnues enfouies dans un coin de son être
de toute une vie à courir les chemins pour de précieux
émaux.
Seul un jury de connaisseurs, de lecteurs avertis pourrait le dire,
à eux d’en juger, à vous d’en juger…
Par une belle nuit d’avril, je décidai
De montrer le bout de mon nez.
Quelle joie pour mes parents
Ainsi que pour mes grands parents.
Je fus de suite très entourée et
Tout le monde m’adorait.
De mon enfance, je ne garde que des souvenirs heureux,
Lorsque je dansais devant les voisins curieux.
Alors que j’avais seulement trois ans, en pyjama,
Sur le palier de notre immeuble, dans mon pays là-bas.
C’était l’Algérie, la vie était encore paisible
Ces souvenirs sont dans un coin de mon cœur, indestructibles.
J’étais choyée par ma famille, gâtée par
tous.
Même si à l’époque, nous ne possédions pas
tout,
Je n’ai jamais manqué de rien.
Je vivais bercée par l’amour des miens.
Puis c’était le temps de l’adolescence, j’étais
sérieuse et rêveuse,
J’avais des amies fidèles et gentilles j’en étais
très heureuse
En chemin, j’ai rencontré le bonheur,
Il emplit pleinement mon cœur,
Bien sûr la vie ne fut pas toujours tendre,
Mais ne sommes-nous pas là pour apprendre ?
Pas à pas, nous avançons, à chaque instant
Nous rencontrons le petit bonheur du moment :
Qui un rayon de soleil dans un ciel bleu, sans nuage,
Les vacances à la mer avec les jeux sur la plage,
Une belle journée…
Puis vint le grand amour, le mariage, la naissance des enfants,
Toutes ces joies entre mes mains.
De quoi sera fait demain ?
À l’aube de mes soixante années, je sais que je ne saurai
jamais.
Mais s’il y a une chose que je sais, c’est que la vie m’a
gâtée
Et chaque jour qui passe,
Je remercie le ciel et je rends grâce
Pour tous ces bienfaits
Qui restent dans mon cœur à jamais !
A C.
qui me donne si souvent les
clés de ses inépuisables trésors,
Avancer droit, la tête haute,
D’un large pas solide et fier,
Pour faire face à l’incertain,
Aux lourds traquenards du destin.
Avancer droit, la tête haute,
Debout contre vents et marées,
Exigeant et déterminé,
Vers le but que l’on s’est fixé.
Avancer droit, la tête haute,
Faible force dans l’univers,
Et savoir aller dignement
Vers l’insaisissable au-delà.
Dans sa démarche rectiligne,
Tel un « squelette dans l’espace »
« L’homme traversant une place »
Nous clame avec Giacometti :
« AVANTI ! »
Étrange histoire vraie que celle que je vais vous conter.
Rarement un destin aura été aussi brutalement et
rapidement brisé.
15 août 1785. Château de Versailles. 9 h 50. Beau temps
chaud au sommet…
Dans ses somptueux appartements le cardinal Louis de Rohan, qui porte
aussi le titre de grand aumônier de France s’apprête
à célébrer la messe, devant le couple royal et la
cour réunis en ce double jour de fête. Double fête,
car le calendrier de l’église célèbre l’assomption
de la Vierge en ce 15 août, mais aussi la Sainte Marie, or la
reine se prénomme Marie-Antoinette. Marie l’emportant sur
Antoinette, c’est donc aussi la fête de la reine…
Deux mots sur notre cardinal. Ancien ambassadeur du royaume à
Vienne, c’est lui qui a accueilli la future reine à son
arrivée en France. Il était alors archevêque de
Strasbourg.
Fin bibliophile, il possède une collection de livres
remarquables dans son palais de Saverne. Possédant à fond
l’art de l’intrigue, il n’y est pas resté très longtemps
et a réussi à se faire nommer à la cour. Il faut
dire que le cardinal est un des héritiers d’une des plus
anciennes familles nobles de Bretagne. Quatorze rangs de noblesse, cela
aide. Il dispose en outre des revenus de deux importantes abbayes :
Saint-Vaast et la Chaise-Dieu. Il est aussi proviseur à la
Sorbonne, administrateur de l’hôpital parisien des Quinze-Vingt.
Bref, il est au sommet ou tout près et pour le moins à
l’abri du besoin. Il mène d’ailleurs grand train : quatorze
maîtres d’hôtel, vingt-cinq valets de chambre, un
secrétaire, (passons sur les cuisines et les écuries) se
côtoient dans ses appartements où il donne des fêtes
réputées, libertines et attendues. Deux cents personnes
parmi les grands du royaume y sont fréquemment invitées.
Ses bons mots sont célèbres et redoutés. On parle
d’ailleurs de lui à la cour comme d’un futur premier ministre…
Tout semble donc aller pour le mieux pour notre prélat.
Cependant…
Il y a juste une petite tâche qui va devenir énorme dans
ce tableau idyllique : Marie-Antoinette le déteste depuis le
jour où le cardinal a fait un mot cruel au sujet de sa
mère. Ce bon mot a fait les délices de la cour de
Versailles mais a froissé la maison d’Autriche. Et on sait que
Louis XVI écoute la reine qu’il aime tendrement. Un bon mot de
trop, un seul et un destin bascule… et même l’histoire de France
et à l’époque celle du monde avec lui. Louis de Rohan
connaît et redoute cette aversion. Il ferait depuis lors
n’importe quoi, pour retrouver les faveurs de celle que le peuple
appelle « l’Autrichienne ». Il a d’ailleurs
déjà fait n’importe quoi…
9 h 52 – Foudre. Première pente descendante.
Au moment où trois valets de chambre aident le cardinal à
passer sa chasuble de cérémonie, une petite merveille de
finesse en dentelle de Calais (pourquoi se priver ?), on frappe
à la porte. C’est un capitaine de la garde rapprochée du
roi qui mande le prélat de se présenter
immédiatement au cabinet de travail de celui-ci. La
requête est exceptionnelle. Le roi ne convoque habituellement pas
un grand de la cour ou un prince de l’église. Or Louis de Rohan
est et l’un et l’autre ! Surpris, le cardinal suit donc l’officier
à travers couloirs, corridors, salons, escaliers, galeries du
château de Versailles. En chemin à quoi peut-il penser,
lui qui entame ainsi sa descente aux enfers… ?
9 h 58 – Cabinet du roi. Mauvais temps. Éperons rocheux et
gouffres abrupts.
La porte s’ouvre et se referme sur Louis de Rohan. Quatre personnes
à l’intérieur. Louis XVI, blanc de rage. La reine, qui a
visiblement pleuré (une misère en ce jour de fête
!). Le garde des sceaux et le grand intendant de la maison du roi (on
dirait aujourd’hui le premier ministre).
C’est le roi qui prend la parole. Il a reçu ce matin une lettre
de deux joailliers qui l’informe que le cardinal de Rohan se serait
porté acquéreur – au nom de la reine – d’une
rivière de trois cents diamants pour la somme d’un million six
cent mille livres tournois, somme exorbitante dont Louis de Rohan n’a
pas payé un sol à ce jour. Louis XVI, dont la voix
tremble d’énervement, somme le cardinal de s’expliquer sur cet
achat insensé, démesuré, qui met les finances du
royaume de France déjà malmenées en péril
et dont la reine vient de lui certifier qu’elle en ignorait tout.
Le cardinal ne va pouvoir bredouiller que quelques excuses
inconsistantes… car coupable il est. Il s’est commis imprudemment pour
tenter de retrouver les faveurs de la reine.
10 h 00 – La messe ne sera pas célébrée à
l’heure ce jour-là… Orage et tempête.
En fait, c’est l’histoire du collier de la reine qui vient
d’éclater au grand jour. J’aurais dû écrire la
véritable histoire du collier de la reine. Car depuis, Alexandre
Dumas est passé par là et a tout embrouillé avec
talent. Dans son fameux roman « Les trois mousquetaires »,
il a remplacé Louis XVI par Louis XIII, la garde
rapprochée par les mousquetaires, et la véritable
instigatrice de cette affaire par Milady, espionne à la solde de
l’Angleterre.
Cependant dans notre histoire, la vraie, il s’agit d’une escroquerie
dont le cardinal n’est (soi-disant) que le dindon de la farce. Mais le
plus grave c’est que cette affaire va gravement
déconsidérer la monarchie et la reine, aux yeux du peuple
qui crève la faim et qui ne comprendra jamais un tel achat. Ceci
au point que quelques historiens pensent aujourd’hui que la famille
royale aurait pu sauver sa tête à la révolution,
sans cette terrible affaire.
10 h 38 – Suite de la descente vertigineuse. Brouillard.
À la sortie du cabinet de travail du roi, sans explications
crédibles fournies par Louis, alors qu’il traverse la galerie
des glaces où toute la cour s’est groupée en attendant
l’office et en se demandant ce qui se passe depuis plus d’une
demi-heure, Louis entend une voix forte l’interpeller dans son dos :
« Monsieur le cardinal de Rohan, par ordre du roi, je vous
arrête ». Les gardes l’entourent déjà. La
foule des courtisans lâche un cri de stupéfaction. Comment
un prélat aux arrêts ? Et quel prélat ? Un des plus
grands ! Dans cette cour où un bon mot occupe une semaine, le
scandale est immédiat et immense. Les bruits les plus fous vont
d’ailleurs courir et pas seulement à Versailles, mais dans tout
le royaume et dans l’Europe entière.
Notre cardinal sera embastillé le soir même. Il sera
jugé par le parlement. Ainsi en a décidé Louis
XVI. L’affaire du collier sera bouclée après instruction
un an plus tard. Vues les conditions de l’enquête à
l’époque, on ne connaîtra jamais le fin mot de cette
sombre histoire. Les historiens se disputent encore à son sujet.
L’église et les grandes familles se ligueront pour soutenir l’un
des leurs contre la volonté et le pouvoir du roi. Le cardinal
sera finalement innocenté et relâché. À
l’énoncé du verdict, qui a lieu à dix heures du
soir, pour soi-disant calmer les esprits, devant le parlement à
Paris, il y a encore une foule de dix mille personnes qui attendent.
Signe s’il en est, que cette affaire souleva à l’époque
les passions les plus folles.
Furieux de la clémence du jugement, Louis XVI ne pardonnera
jamais au cardinal d’avoir sali sa femme. Il le bannira
définitivement. Louis de Rohan ne reverra pas Versailles.
Sur le chemin de votre vie, faites donc très attention à
ne jamais blesser personne. Car rien n’est jamais acquis
définitivement… Un seul bon mot de trop et tout peut basculer.
Et c’est connu et reconnu : plus on est près du sommet, plus la
foudre peut tomber et vous terrasser.
J’ai parcouru un très long chemin et j’ai croisé toutes
sortes de gens
Avec qui j’ai fait un petit bout de chemin la main dans la main
Caminando
La maison familiale était au bord d’un petit chemin rural
À l’école communale, mon impatience me conduisait au
piquet
Le maître n’y allait pas par quatre chemins
Tu n’iras pas loin, tu finiras chemineau, ou pire
Car tous les chemins ne sont pas sûrs
Le chemin de fer conduisait à la ville illuminée
J’ai fini par me perdre en chemin, loin de Rome et de ses tentations
Les voies du seigneur sont impénétrables comme un maquis
Les chemins buissonniers promettaient l’ombre, la fraîcheur,
l’eau claire
Et la compagnie des voleurs de grand chemin
À la croisée des chemins, je n’ai pas
hésité. Les oiseaux volaient vers le Sud
Un camino ferrat traversait les montagnes. La piste distribuait des
nids-de-poule
L’Auberge du Chemin Vert offrait des nids d’hirondelle et des lits
profonds
Dans le mitan du lit, la rivière est profonde, tous les chemins
s’y
perdent
La Route de la Soie, les Chemins de Saint-Jacques, la Voie Lactée
Sur la petite île, les chemins creux allaient tous vers la Fonda
Pepe
Là s’arrêtait la route des âmes perdues. Un gourou
leur disait
Je suis la Sagesse Je suis la Force. Quitte cette Vallée de
Larmes
Prend la Voie Royale Suis-moi Je suis le Chemin Voici le Livre
Où il est dit que La Vie est un long chemin tranquille
Tu parles !
Passe ton chemin et ramone ta cheminée
Un cheminot assis au milieu du chemin m’a dit courtoisement
El duro camino que llevo al socialismo
El pugno del pueblo lo construira
Il ajouta hors du chemin, point de salut
Chemin faisant, j’ai trouvé tant de poussière, tant de
parchemins
Tant d’imposture, tant de chemins de traverses, tant de raccourcis
J’ai pris à travers champs et vallons, vers les horizons sombres
En suivant les nuages qui continuaient leur petit bonhomme de
chemin
Et puis vinrent les routes, les rocades, les
périphériques, les
transiliennes
Et j’ai perdu le petit chemin forestier qui allait de la maison
à l’école
Mais je retrouverai bien un jour le bout du chemin
Qui passe par Saint-Bertrand de Comminges
Le chemin est si long pour venir jusqu’à toi ! Comme
amusée serais à y creuser mes pas…
À l'instar du poète suivre le fil des mots, des sons, des
rythmes et des images. Ouvrir grand les yeux et l’oreille. Tout compte
fait, le Graal n’est pas si loin de chez soi, appelant le bâton
du pèlerin à marteler le chemin.
Serpent de vie mué en un petit sentier, ruelle, boulevard ou
avenue, ce dernier déchire et relie et toujours nous
entraîne. Il s’inscrit même, à force, sur le corps
des humains.
Pas seulement comme un tracé figurant dans leur paume.
Chaque corps conte l’histoire d’un unique voyage, comme un livre soumis
à mon regard discret.
Ami lecteur, à toi j’offre ces pierres trouvées sur mon
chemin…
En face de moi, elle.
La fatigue creuse ses joues et la rue a mis des rides à sa
jeunesse. Elle a usé son âge au hasard de dures
rencontres, semant quelques enfants en route. Deux d’entre eux lui ont
été ôtés et ce sont ces
épines-là dans son cœur qui l’essoufflent aujourd’hui
tandis qu’elle continue de marcher, accrochée à son
dernier fils, son espoir, sa lumière.
Ce petit enfant, dans son grand sourire, dévore sa vie, soleil
sur son chemin.
Je regarde.
Lui, il a déjà mis son manteau. Il passe la main dans ses
cheveux, longuement. Et, tandis que j’attends sur le pas de sa porte,
il mesure discrètement dans le miroir situé en face de
lui ma patience.
Ainsi vont les hommes frileux, guetteur des buées futures, ne
voyant que la tombe des rêves abattus par leurs soins.
Je regarde.
En très peu de mois, elle est passée toute
allégée des rondeurs de l’enfance aux lourdeurs de
l’adolescence. Elle est belle de l’intérieur et elle ne le sait
pas. Elle vient de poser son pas sur le chemin des femmes.
Je regarde.
Dans quinze ans, elle aura cent ans. Sa vie est une pièce
montée de culture. Et si son corps la lâche aujourd’hui,
son esprit a pris la forme du vent s’insinuant partout, avide de
directions diverses. Héritière d’anciennes vestales, elle
garde l’émerveillement intact derrière le reflet de ses
lunettes grises. Écoutez bien : ceci est un trésor qui
n’a pas de prix. Une oasis.
Une source que j’utilise, de temps à autre, comme pause sur le
chemin, où m’abreuver.
Je regarde.
En chemin, j’en trouve plein. Tous chasseurs de l’amour.
Des tordus, des brûlés, des rêveurs utopistes. Des
porteurs de regrets et de mémoires vives. Des prédateurs
ingrats, des héros qui s’ignorent.
Quelques anges obligés de contenir leurs ailes dans l’habit
étriqué des carapaces humaines.
En chemin…
Ces enfants magnifiques… Empreintes de vieux monstres où je pose
mes pas.
Ivresse crépusculaire,
Je titube entre broussailles et bosquets.
Vers l’horizon… déclin du jour
À l’infini
Voie sans issue… croisée de nos chemins.
Les lumières frôlent la terre cuirassée,
La poussière incisive plane,
Messages…
Je tourbillonne
Errante silhouette…
Je glisse
glisse glisse encore
Dans les méandres énigmatiques.
Des ombres traversent mes sentiers,
Des ombres vacillent,
Elles tracent ma route anachronique.
Images d’ailleurs,
Je souris à l’oubli…
Havre de mon enfance.
Je défriche les cailloux blancs
Semés…
Le silence borde mes chemins
Réveille mes crevasses.
Comme tout pèlerin, il se mit en route ; il avait longtemps
réfléchi et sûr de ne pas se fourvoyer, il avait
décidé de se rendre à Satu Mare.
C’était un long parcours mais sa route était
tracée et marcher vers le levant lui ouvrirait de nouveaux
horizons.
Lors de ce long cheminement, il savait qu’il devrait tout d’abord
suivre une grande route passante puis prendre par le Grand Chemin,
bifurquer avant d’arriver au premier village fortifié. À
ce niveau, il décida de le contourner et prenant le chemin de
ronde, il passa sans se faire remarquer jusqu’à aboutir à
l’embranchement de deux routes en forme de fourche.
Il allait choisir la voie qui lui paraissait la moins pratiquée
plus propice à préserver son désir de solitude et
de méditation. Prenant le chemin couvert qui pourtant
déviait quelque peu de sa direction initiale, il compta sur son
endurance physique confirmée pour arpenter sans peine cette
distance supplémentaire.
Il avait fait le mauvais choix : lui qui voulait être seul, il
devinait devant lui la silhouette mouvante qui l’avait devancé
sur le chemin tortueux.
Que faire ? Ralentir, s’arrêter pour se laisser distancer ou bien…
Il regarda rapidement autour de lui et vit sur sa droite une
trouée dans la végétation. Il se fraya un passage
à travers les herbes hautes et les broussailles et
déboula au bord d’un champ qui apparemment longeait la route.
Pour ne pas trop dévier de son itinéraire, il marcha le
long de l’accotement. Cette chaussée de fortune peu praticable
était parsemée d’ornières, de nids-de-poule et de
gros cailloux : sa course en était fort ralentie. Un caniveau
lui barra la route, il le franchit en un saut, voulant couper au plus
court pour ne pas s’égarer.
Le sentier devenait de plus en plus étroit et raviné,
mais il avançait d’un pas décidé. Finalement en
quelques pas, il le parcourut et vit qu’il aboutissait dans une
clairière, il sourit, soulagé. Il aimait marcher, libre,
et son désir de solitude lui avait fait découvrir cet
espace protégé où il ferait bon se reposer.
Poser son sac, boire une bonne gorgée d’eau fraîche,
s’adosser à un arbre et écouter la brise dans les
feuilles, respirer le parfum des sous-bois environnants. Il
accéléra le pas, déboula à l’orée de
son jardin secret et se figea :
Un homme avait posé son sac et une gourde près de ses
lèvres entrouvertes s’apprêtait à goûter une
halte providentielle.
Le pèlerin sentit en lui monter la colère faite de
contrariétés, de frustration et de fatigue.
L’homme de la clairière auréolé par un rayon de
soleil se retourna et agita sa main en signe de bienvenue.
Était-ce la première des épreuves ?
L’Oracle de Makii avait annoncé à Camminus jeune gaulois
de 17 ans :
« Vers ta vingt troisième année, pèlerinage
tu feras à Satu Mare.
Des épreuves tu traverseras, des obstacles tu surmonteras,
Ce que tu cherches, tu le trouveras peut-être en chemin. »
J’ai rencontré
sept elfes ailés,
sept petites fées au pied léger,
au regard saphir.
La première m’a dit : « Respire,
le souffle t’est donné
pour que tu n’oublies pas d’exister »
La deuxième a murmuré :
« L’eau est un bien précieux.
Chaque jour, bois à petites gorgées
Ses perles de clarté…
Ainsi tu approcheras les cieux »
La troisième a déposé dans la paume
de ma main une poignée de terre
et trois pépins : « Du matin au soir,
semer est un devoir ;
accomplis cela sans déchoir »
La quatrième m’a accordé le « la »
à son diapason d’ivoire :
« La vie est faite pour danser.
Désormais tu as en toi le feu sacré »
La cinquième a ri,
c’était comme une cascade,
un feu de joie
qui jaillissait en moi.
La sixième a déposé sur mon cœur
un soleil vert, pour que jamais
je ne désespère.
La septième m’a offert
un coin de ciel
pour que je sache où m’envoler
lorsque mon heure aura sonné.
Assise tout au fond d’un des bas-côtés de la basilique
Saint-Just de Valcabrère, juste derrière un pilier, je ne
profitais pas du spectacle. J’écoutais d’une oreille distraite
le concertiste qui jouait des pièces de Chopin, Beethoven ou
Chostakovitch, sur un piano Steinway placé tout exprès
dans le chœur, devant l’autel. Ma chaise boitait
légèrement, émettant, chaque fois que je tentais
de changer de position pour soulager mon dos ou tromper ma lassitude,
un bruit semblable à la canne d’un vieillard claudiquant sur le
sol en pierre inégal, ce qui est des plus malvenu au sein d’une
assemblée de mélomanes.
Tout à coup, comme un souffle venu on ne sait d’où,
planant adroitement sous les voûtes en pleins cintres avec une
élégance inouïe, jaillit un oiseau blanc. Je crus
une seconde à une apparition : le saint-esprit en personne nous
visitait-il ?
Quelques têtes dans le public se levèrent
brièvement pour constater la présence incongrue d’un
oiseau de nuit dans l’église, mais elles se rabaissèrent
aussitôt pour converger à nouveau vers le jeune prodige
qui faisait retentir des cascades de notes sous ses doigts experts.
Elles dégringolaient depuis les nuances les plus aiguës,
à grands renforts de coups de pédales pour en augmenter
les effets. Mais je n’entendis soudain plus rien. Le concert
déserta mes oreilles pour se confondre avec le vol de l’oiseau,
sans doute une jeune chouette, prise au piège des murs
épais de la basilique romane, comme si les notes glissaient
directement des voûtes pour flotter dans son sillage.
Le spectacle aérien dura longtemps. Je ne voyais que lui. Je le
suivais des yeux avec une précision de naturaliste. L’oiseau
prenait son élan depuis une petite baie située au-dessus
de la fenêtre d’axe pour effectuer un merveilleux vol
plané jusqu’au fond de l’édifice, survolant toute la
noble assemblée dont rien ne semblait pouvoir distraire le
recueillement. Il revenait d’un même élan, ailes
déployées, porté par une grâce
quasi-religieuse, frôlant presque le pianiste qui ne se laissait
pas troubler lui non plus, puis survolait le petit édicule
gothique situé derrière l’autel, encadré des
statues de Saint Just et de Saint Pasteur en bois polychrome que je
n’avais pas manqué admirer lors de l’entracte.
L’oiseau prisonnier revenait toujours exactement à la même
petite baie d’où il était parti, se cognant
systématiquement contre la vitre, probablement ébloui par
l’éclairage surabondant. Il se retournait alors vers la nef et
scrutait de son œil rond si particulier les auditeurs silencieux.
J’aurais juré qu’il me visait, ou peut-être
était-ce mon voisin ? Je ne connaissais pas le vieux monsieur
assis un rang devant le mien, mais j’aimais ses cheveux d’un blanc
lumineux et son visage, que j’apercevais de trois-quarts, me paraissait
particulièrement doux. Il observait lui aussi le ballet
inattendu avec plus d’intérêt que la prestation musicale.
La soirée avançant, la petite chouette prit quelques
libertés dans ses trajets, sans doute pour tenter de nouvelles
issues, sans plus de succès. Je suivais ses évolutions
avec une inquiétude grandissante. Il me semblait qu’elle se
cognait de plus en plus fort contre la vitre qui réceptionnait
ses longs vols planés. Je craignis qu’elle ne finisse par s’y
assommer. Ou bien par briser la paroi de verre et gagner sa
liberté, me laissant, seule, prisonnière à mon
tour d’une lassitude ou d’une sorte d’ennui d’où elle m’avait
involontairement et provisoirement tirée.
Je maudissais intérieurement la gente humaine qui
préférait écouter avec un respect
inébranlable une prestation musicale qui, somme toute, pouvait
tout à fait être suspendue un instant pour reprendre
ensuite, plutôt que d’aider un oiseau de nuit prisonnier à
recouvrer sa liberté. J’étais convaincue que le vieux
monsieur pensait comme moi et cette certitude me rassurait.
J’hésitais à provoquer un peu de bruit avec ma chaise
pour attirer l’attention et demander de l’aide, à me rapprocher
du vieil homme, ou bien à jaillir littéralement de cette
assemblée à laquelle je ne voulais plus appartenir pour
porter secours à une chouette qui, vraisemblablement, aurait
encore plus peur de moi que moi d’elle.
Et puis soudain, comme elle était venue, elle disparut. Je la
vis emprunter d’un trait d’aile l’escalier qui mène au clocher
et dont la porte pourtant semblait condamnée.
Trouva-t-elle un trou par lequel se glisser au-dehors ? Une cachette
où s’abriter ?
Les notes se remirent à vibrer sous la voûte dans le vide
laissé par l’oiseau de nuit envolé. Je fermai les yeux
pour me souvenir de son vol.
Le claquement des applaudissements interrompit mes rêveries. Il y
eut des gens debout, des Bravos, des Bis et un dernier Nocturne pour
clore le concert. Je me frottai les yeux en me tortillant sur ma chaise
dont les craquements sonores ne gênaient plus personne pour
tenter d’apercevoir le jeune pianiste qui saluait l’auditoire,
vêtu d’une inévitable queue-de-pie noire.
Je pensai à la petite chouette blanche et la cherchai une
dernière fois des yeux en me laissant entraîner par la
foule vers la porte de sortie latérale sans la revoir.
Enfin parvenue dans l’enclos, parmi la masse sombre des connaisseurs
qui commentaient la prestation, je reconnus et suivis la silhouette du
vieux monsieur qui disparut bientôt dans la nuit. Comme l’oiseau.
Comme mon ennui…
Dix directions,
Dix chemins pour mieux se perdre,
Dix par être pour
Mieux disparaître.
Du facile à arpenter
Au plus périlleux,
Aller jusqu’au bout pour
Périr mieux.
Chacun sa voix
Pour ne jamais s’avouer
Vaincu.
Dix directions…
Dis, on dirait qu’si on
L’voulait, on pourrait
Bouger pour ne pas pourrir
Ici, et juste pour rire
Faire face au pire,
Croire que c’est Dieu qu’on imite
Et trouver nos limites.
Je vais, en nomade, le long d’un sentier caillouteux
qui erre, sinueux, dans la colline, et m’invite
à monter, le pied léger, vers une forêt
or-émeraude,
promesse de découvertes et de rêves.
Prés verdoyants, fleurs et fougères, arbustes et bosquets
respirent et s’animent en harmonie.
Mon cœur vibre au diapason des fées et des couleurs
et s’enivre de vie…
À l’écoute de mon paysage intérieur,
je m’abandonne à ce rayonnement.
Une douce lumière cristalline vagabonde.
Des parfums s’évadent dans un vol suave ;
Généreux, un souffle coton m’habite ;
Je voyage au gré de chaque rencontre.
Amour et Vie me sourient. Je suis.
A Rina Delgado Galéon
Mwen pa moun isi
Mwen sé moun Jakmèl
Jakmèl la bèl
Jakmèl bèbèl nanpéyi dayiti
Poum’ rivé jiskisi
Mwen pran chimen zwazo
Lontan , lontan , mwen volé
Mwen travèsé syèl la
Ti branj zèb nan bèk mwen
Youn apré youn
M’alé bati nij mwen
Nan fétay kay la.
Lôt bô d’lo
Ganyen lapli, ganyen la nèj
Men nan péyi blan
Moun pa jam mouri grangou.
Mézanmi, mézanmi
Si ou renkontré Rina
Sou rout Isacayachi nan Bolivi
Bal youn ti koud men
Prété li zèl ou
Pou li ka pran élan
Pou li volé nan syèl la
Bay ti fanm sà youn chans
Pou li découvri zétwal
Nan chimen zwazo.
A Rina Delgado
Galéon
Je ne suis pas d’ici
Je suis de Jacmel
De Jacmel la belle
La ville la plus belle du pays d’Haiti
Pour venir jusqu’ici
J’ai emprunté le chemin des oiseaux
Longtemps longtemps j’ai volé
et traversé le ciel
des brindilles d’herbe dans mon bec
une à une pour édifier ma niche
au faîte de la maison
De l’autre côté de l’océan
Il y a de la pluie il y a de la neige
Mais au pays des blancs
On ne meurt jamais de faim
Mes amis mes amis
Si vous rencontrez Rina
Sur la route d’Isacayachi en Bolivie
Donnez-lui la main
Prêtez-lui vos ailes
Pour qu’elle prenne son essor
Et s’envole à travers ciel
Donnez-lui sa chance
À ce petit bout de femme
Pour qu’elle découvre enfin les étoiles
Sur le chemin des oiseaux.
(petit guide à l’attention de celles-ceux qui s’acheminent vers
les élections) : marcher avec Alexandre1
( 1 peut servir de refrain ; peut être rappé ; non
daté)
Si tu veux prendre le pouvoir, il faut tout faire pour l’avoir !
Bien sûr, tu dois mentir ; tu peux même trahir.
Pas besoin de programme, des slogans suffiront.
En chemin, t’apprendras à noyer les poissons.
(2 : flash-back ; le ci-dessous nommé peut servir de
modèle emblématique)
Un cheveu sur la langue, et un poil dans la main,
Il était auvergnat et habitait Estaing.
Rastignac trop chanceux, poussé par le Destin,
Il monta à Paris et prit la France en main.
(3 : In memoriam)
Errant sur les chemins, devenus de vrais mythes,
Silhouettes tutélaires pour futurs candidats
Jouant de droite à gauche, ou bien vice-versa,
Mitterrand et de Gaulle s’éloignent à grands pas.
(4 : citations tous horizons)
« Oui, je vous ai compris ! », « Je suis un homme
prude »,
« le Sauveur de la France », « Je vous prends par la
main »,
« Jaurès est avec nous », « Tous, avec
bravitude
Au Paradis Perdu, arriverons DEMAIN »
(5 : suite naturelle de 4)
Lançant sur les écrans – bardés de certitudes -,
Des slogans et des mots qui n’engagent à rien,
Ils veulent entraîner sur les chemins des urnes
Des citoyens bernés sur ce que s’ra demain
(6 : en chemin)
Un scrutin chasse l’autre ; 8 mois pour se placer.
Et tout d’abord, bien sûr, le concurrent moquer ;
Piéger devant ses pas ses chemins de campagne
Demain, oui les copains, on boira le champagne !
(7 : 2007)
« J’y vais, ou j’y vais pas ? » se demande José.
« Non c’est moi qui m’y coll’, dit Marie Georg’Buffet »
Les antilibéraux monteront au créneau,
Sur un chemin étroit, écrasés par les GROS.
(8 : Hélas) (ou : en chemin !)
Quand saurons-nous enfin, en quittant les troupeaux,
Retrouver les chemins sans honneurs et sans gloire,
… « utopies illusoires », dirait Pança
(Sancho)…
Don Quichottes éveillant les moulins de l’Histoire…
Janvier-février 2007 (suite en avril-mai-Juin 2007)
(9 : 22 avril 2007)
Au premier tour, bien sûr, les petits sont tombés,
C’est la règle du jeu dont les dés sont pipés,
Royal et Sarkozy croiseront leurs chemins,
Cibler les indécis, tel est leur clair dessein
(10 : 6-7 mai 2007)
Et voilà qu’Nicolas se cachant au Fouquet’s
Piétinant avec morgue le vote des Français
S’enfuyant sur les flots, au lieu de travailler,
Révéla sa nature de « vrai faux cob »
(maltais)2
(11 : Les jours suivants)
« Travaillez davantag’… sans être plus payé ! »
« Fait pas bon être acteur, chômeur ou
immigré… »
Un seul homme décide, pour tous, à l’Elysée,
Est-c’ la démocratie dont on pourrait rêver ?
(12 : En chemin)
Louchant sur Matignon, mendiant les privilèges,
En bataillons serrés, s’bousculent les requins…
Faut-il se résigner à ces coups de tocsin ?
Non ! Nous repartirons sur de nouveaux chemins…
1 d’Alexandros : qui protège les hommes : cf
dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey)
2 le jeu de mots n’est pas de moi !
(1,2,3,5,6,7,8,9,12 : chemin-en 2, che/main)
(4,7,8,9,10,11,12 : 2007)
C’était un soir d’été, nous étions sortis,
le Vieux Victor et moi, pour une dernière promenade avant que ne
se couche son soleil. Je n’étais plus enfant depuis bien
longtemps, mais la beauté de la lumière m’avait
donné envie de glisser ma main dans la sienne et de lui dire,
comme avant :
– Grand-père, raconte-moi une histoire comme les autrefois.
C’est par ces mots, il y a presque cinquante ans de cela, que je lui
demandais de me lire un conte à la lumière de la lampe
à pétrole pour calmer ma peur de la nuit naissante. Voici
ce que Victor me répondit ce soir-là, lors de ce qui fut
sa dernière balade sur cette terre :
– J’ai longtemps attendu une main secourable, même aux
temps où le chemin était bien droit, prévisible,
facile et qu’il semblait tracé comme des rails jusqu’à
l’horizon. Je rêvais d’une présence pour guider mes pas,
apaiser mon angoisse et me donner un peu de tendresse.
L’âge et l’altitude venant, lorsque le sentier se mit
à flirter avec l’abîme, vinrent par moments les secours de
mains amicales, réconfortantes, qui m’empêchèrent
de sombrer. Pourtant je mettais mon poing d’honneur à m’agripper
le plus possible tout seul à la paroi rocheuse.
Puis ce fut temps de tourments dont j’ignorais la fin, des
étapes aux bifurcations inconnues, du brouillard dans lequel je
naviguais à vue, proche du précipice. Et la prise de
conscience douloureuse que maintenant mes pas n’iraient plus
forcément vers une amélioration. J’étais à
mi-parcours, il me fallait accepter que les lendemains ne soient plus
toujours chantants, ne serait-ce qu’en raison de la fatigue de mon
corps. Mais j’espérais toujours la complice qui saurait partager
ma vie, même moins riante qu’avant.
C’est à la croisée des chemins, un jour, que j’ai compris
que toute route finissant pouvait mener à une autre, et que la
solitude était un choix possible. Alors j’ai fini par
l’accepter, par l’apprivoiser cette silencieuse compagne. À y
regarder de plus près, elle n’avait pas que des défauts,
la liberté était même sa plus grande qualité
!
Bien longtemps après, en me retournant sur mes pas, j’ai
découvert que de grandes portions des chemins que j’avais
empruntés avaient été étayées,
empierrées, fruit d’un travail collectif. Puis ces voies
communes avaient ensuite été entretenues, dans la
volonté, la détermination de permettre à chacun de
pouvoir avancer.
J’ai enfin su que je n’avais jamais été seul un
instant. Comme ce soir, tu vois, où en plus de ta
présence je ressens celle de tous ceux qui de près ou de
loin ont croisé mes chemins.
Dis-moi, ajouta Victor en dégageant sa main de la mienne et en
me poussant légèrement vers l’avant, pourrais-tu me
rendre un service ? J’aimerais que tu ailles au petit bois là
bas, me cueillir quelques fleurs d’ancolies. Je suis fatigué ce
soir, je n’ai plus la force d’aller jusque-là, je rentre, mais
toi va…
Fabrice Lacroix
Je suis votre cheminant d’Amour
Ô sainte colombe élue et adorée
Entre toutes et toutes les femmes,
Car vous êtes
Celle qui a tracé tous les chemins,
Visité tous les vallons,
Exploré la moindre goutte, le moindre ravin.
Celle qui l’été, pieds nus a traversé
Toutes les hautes prairies du désir
Mouillées de menthe.
Celle qui chaque fois qu’elle a pu, a lutté
Contre les vents, la pluie noire,
La neige qui tue.
Celle qui s’est guidée aux étoiles, qui a couru.
Celle qui s’est éprouvée à tous les remparts,
Celle qui a combattu le Centaure,
Celle qui a parcouru les collines.
Car vous êtes
Celle qui, l’hiver, a dormi
Dans la forêt perdue et au printemps
Celle qui de tout son corps
A forcé la rage des torrents.
Enfin, celle qui l’été franchissant
La barre des montagnes a touché le ciel.
Et je suis votre cheminant d’amour,
Ô sainte colombe
Car vous êtes mon règne.
En chemin, je n’ai rencontré que des mensonges et je me suis
aperçu que les vérités étaient finalement
rares :
Cela a commencé avec la soupe. Il parait qu’il fallait que j’en
mange beaucoup, pour que je devienne grand et costaud. Tu parles !
Malgré un nombre incalculable d’assiettes péniblement
avalées, j’ai jamais pu dépasser le mètre
soixante-dix…
Cela a continué avec le père Noël, qui n’allait pas
venir, si je n’étais pas sage. Et qui en fait n’existait pas,
n’avait même jamais existé. Alors qu’en plus, il y en
avait des ribambelles à chaque coin de rues à la
même époque de l’année. Tout cela pour me dire plus
tard, que c’était une « superbe tradition ». Je
cite. Les cons ! Ils m’ont brisé mon enfance. Ce mensonge, je ne
l’ai jamais pardonné à mes vieux. Déjà
là, j’aurais dû commencer à me méfier…
Cela a duré avec des contes, tous plus ou moins abominables
d’ailleurs. Celui de la grand-mère mangée par le loup,
celui de la petite marchande d’allumettes qui meurt de froid, alors que
tout le monde s’en fout ! Ce qui est vrai d’ailleurs. Qui se soucie
aujourd’hui des gosses du Darfour qui crèvent de soif ? Tiens
une première vérité ! Rien que des
joyeusetés, je vous dis. Raconter de telles horreurs même
pas vraies à des gamins !
À l’école ce fut pire ! Pas une oreille ne devait
dépasser. Pas un pied, pas une tête. Il fallait marcher
droit. Les notes devaient être excellentes, friser le 20 maximum.
Sinon les colles allaient tomber, les punitions pleuvoir, la
télé être supprimée, l’argent de poche
coupé, les pensions rigoureuses s’abattre sur moi, comme la
misère tombe sur ce pauvre monde. Des menaces, toujours des
menaces… et des mensonges toujours des mensonges.
Pendant mes études, cela a continué dans tous les
domaines. Pas une matière n’y a échappé !
Tenez par exemple, en histoire mes ancêtres étaient les
Gaulois, mais mon petit voisin noir ? Tous les rois et dictateurs
étaient gentils et avaient à cœur les affaires de leur
royaume et le bonheur de leurs peuples. Amusant, non ?
L’homosexualité est un phénomène récent,
qui s’est déclaré brusquement dans les années 1960
avec la libération des mœurs.
En sciences naturelles, il y avait des animaux sympathiques et d’autres
qui eux l’étaient moins et que l’on rangeait dans la
catégorie des nuisibles. Des saletés à
éliminer absolument. Tous les moyens modernes étaient
bons : gaz, insecticides, pesticides, mort aux rats…
En géographie : le Ruanda était un pays paisible. Les
révolutions russe et chinoise étaient
intéressantes à suivre et prometteuses pour l’avenir. Il
y avait bien quelques morts… mais bah si peu ! Pas la peine de
s’attarder sur ces quelques détails.
Une seule exception à la règle : il semble bien que 2+2
fassent bien 4. Incroyable, non ? Un autre éclair de
vérité dans une nuit de mensonges imbriqués. Cela
pèse forcément sur l’ensemble. Et cela m’a
dégoûté à jamais des mathématiques.
Mes menteries préférées d’ailleurs, c’était
au catéchisme : les histoires de miracles étaient
vraiment merveilleuses. Et du reste la religion catholique a
joué un rôle essentiel et déterminant dans la
marche du monde vers le progrès. Tous les catholiques en sont
profondément convaincus. Allez comprendre pourquoi les autres
confessions en sont un peu moins persuadées ? Et je ne vous
parle pas des Indiens d’Amérique Centrale ou du Sud. Qui eux,
s’ils ne voulaient pas y croire étaient proprement
trucidés. Véritable éponge, j’avalais tout cela,
j’apprenais tout fort goulûment. J’y croyais presque avec
gourmandise et délectation.
Le summum fut atteint quand on me raconta aussi que j’habitais un grand
pays, moderne, où tout était sensationnel. Où
j’allais mener une vie merveilleuse. Où je serais beaucoup plus
riche et heureux que mes parents. D’ailleurs en l’an 2000, normalement,
je ne devais plus me déplacer qu’en voiture volante, non
polluante bien sûr. Cela va de soi. Les week-ends, nous irions
faire un tour dans l’espace, histoire de s’oxygéner un peu.
J’habiterais une maison où tout serait automatique. La science
et les techniques étant formidables et résolvant tous les
problèmes, comme vous le savez.
Voulez-vous que je m’arrête un instant sur les bienfaits de notre
système politique : la démocratie ? Le « moins pire
» des gouvernements. Où chaque candidat fait des
promesses, qu’il sait qu’il ne tiendra pas, auprès
d’électeurs qui savent eux aussi ce qui les attend, mais qui
votent forcément pour lui en l’assurant de leur confiance
indéfectible. Les candidats élus oublieront leurs
promesses. Les électeurs déçus seront
mécontents et attendront impatiemment de nouvelles
élections pour pouvoir élire d’autres candidats, qui leur
feront encore de nouvelles promesses que naturellement, ils ne
tiendront toujours pas. Mais enfin l’essentiel de tout mensonge, c’est
d’y croire ! Tout notre système est basé sur cette
troisième vérité. Beaucoup d’industries sont aussi
menteries : littérature, cinéma, météo,
courses de vélo…
Et bien sûr, si je continue sur mon avenir radieux et promis,
j’allais me marier forcément, après avoir connu le grand
Amour, avec un grand A, le seul, le vrai, l’unique, celui qui vous
remplit une vie et après lequel il ne vous reste plus
qu’à vous laisser mourir, exsangue d’avoir connu tant de bonheur
d’un seul coup. J’allais un jour arriver sur mon fidèle
destroyer blanc et enlever ma promise dans un nuage de poussière
et de soleil. Conneries !!! Et pourtant là, mes parents s’y sont
tous mis. Sans exception aucune. Et ils ont mis le paquet, les vaches !
Le divorce, la belle-mère pas forcément très
rigolote, les gamins déchaînés et
épouvantables, les lessives, les changements de couches puantes,
les repas rengaines moroses, les jours gris, les douleurs de
l’accouchement, les disputes, les bouderies, les tromperies, les
scènes de ménages, et les dépressions de la femme
au foyer, celles qui boivent ou qui jouent en cachette. Pas un mot.
Cela n’existe pas. Voyons ! Comment expliquer qu’encore aujourd’hui
tant de jeunes filles (et des moins jeunes aussi !) attendent toujours
le prince charmant et associent le mariage au bonheur et le jour de
leurs noces au plus beau jour de leur vie ? Il y aurait de quoi en rire
si ce n’était triste à pleurer !
D’ailleurs, il n’y a pas qu’à moi qu’on a menti. C’est un
complot mondial que je dénonce ici aujourd’hui. Je ne me fais du
reste aucune illusion sur la suite du combat, ils auront raison de
toute façon. Ils sont trop nombreux et je ne suis que seul
à dénoncer cet état de fait inquiétant et
redoutable : le mensonge est partout (autre vérité
essentielle !). Ils me feront passer pour fou. Ils m’enfermeront en
prétendant que j’ai besoin de me reposer au calme. Ils me
piqueront pour que j’oublie, pour que je ne sois plus déviant,
que je pense comme tout le monde. J’allais dire pour que je mente comme
tout le monde. Excusez-moi, cela m’a échappé ! Car un
type seul qui dit la vérité dans un monde de mensonge
doit forcément être éliminé (autre
vérité !).
Étonnez-vous qu’ensuite il m’ait d’ailleurs fallu un nombre
incroyable d’années pour décrypter le vrai du faux, de ce
qu’on m’avait dit, conté, compté, raconté,
narré, enjolivé, embellifié, emberlificoté,
de la réalité brute, bête et méchante,
décevante forcément, qui m’entoure. Étonnez-vous
que je sois passé à côté de ma vie avec
toutes ces menteries dans ma tête ! Et je ne suis sans doute pas
le seul. Et si on arrêtait le bourrage de crâne, non ?
Les jours qui précèdent les élections apportent
souvent leur dose de fièvre. Ils sont à la politique ce
que l’incubation est à la varicelle. Ils annoncent la future
éruption de pustules urticantes qu’il ne faudra surtout pas
gratter sous peine d’en garder de profondes cicatrices.
J., fidèle adhérent d’un parti politique,
possédait un sens du devoir et des valeurs morales si
affûté qu’il déployait sans cesse de
méritoires efforts, pour imposer ses vérités. Il
ignorait qu’en période électorale, les civilités
ne sont que façade. Peu à peu les rivalités se
dévoilent. Parce qu’en chacun de nous un prédateur
sommeille, il faut pour survivre à cette jungle ne se tromper ni
de chemin ni de compagnons de route.
Le chemin de la démocratie :
Le bourgmestre était mort d’une maladie qui l’avait
terrassé si vite que la plupart de ses administrés
ignorant qu’il était malade, reçurent la nouvelle avec
stupéfaction.
Comme il était impossible de gérer la mairie avec un
fauteuil vide, des élections furent organisées. La crise
naquit de ce qu’il y avait deux candidats pour une fonction qui ne
réclamait qu’un remplaçant. Il y avait J. et il y avait
l’Autre.
Le mandat n’étant pas achevé, seuls les conseillers
municipaux étaient autorisés à voter pour
élire le successeur tandis que le village assistait au duel, en
spectateur impuissant.
Le chemin de l’ambition et des responsabilités de choix :
Ils étaient donc quinze autour d’une table*.
Deux petites termites étaient subtilement tenues par un chantage
à l’emploi. Elles n’avaient de ce fait, pas grand
intérêt à exprimer leur préférence et
tant pis si leur liberté d’opinion s’en trouvait
écornée. Les deux autres étaient de redoutables
guêpes à l’aiguillon acéré. Un tandem
à l’humeur belliqueuse qui s’enivrait dans les bistrots du coin.
Parce que la soudaine mouvance de cette hiérarchie leur avait
fait entrevoir les avantages du pouvoir et de la domination, ils
s’agitaient plus que jamais.
Il y en avait un cinquième, divorcé d’une épouse
ambitieuse mi-luciole, mi-mante religieuse, qui, pour gravir les
marches de l’escalier, avait dévoré le cerveau de son
encombrant conjoint. Il braillait depuis, plus qu’il ne causait, pour
persuader son entourage que le personnel communal était un
ramassis de paresseux, auquel il entendait mettre bon ordre.
La suivante, dont l’autorité morale aurait pu être
fondée, était une fille du disparu et avait à ce
titre hérité d’une montagne de secrets.
À sa suite, venait l’Autre. Celui qui prétendait aussi au
statut de chef. C’était une vieille chenille qui avait beaucoup
rampé. Sans charisme et sans autorité, il n’attendait de
cette élection que la gloire de s’asseoir dans un fauteuil que
le prédécesseur avait rendu prestigieux. Tel la
chrysalide devenue papillon, il ambitionnait de se brûler les
ailes aux lumières des néons.
Le chemin de la polémique :
Cette fourmilière politique dissimulait également une
reine qui œuvrait pour que la mémoire de son défunt mari
ne souffre aucun scandale – ce qui, en soi, était une noble
croisade – mais qui aspirait plus encore à conserver les
ficelles d’un pouvoir qu’elle avait toujours eu.
Le panorama de cet insectarium serait bien incomplet sans quelques
rajouts essentiels. Une punaise à la patte invalide,
comptabilisait l’argent de la communauté. Cette bestiole bancale
était passée maîtresse dans l’art des
dissimulations. Parce que l’enjeu passionna même ceux qui
n’étaient en rien concernés, apparurent quelques
boursiers consciencieux qui roulèrent leurs crottes avec
beaucoup d’application.
Faisant face, il y avait deux indécis et six autres qui
rêvaient de changement. Eux, avaient des convictions et la force
de les défendre. Ce qui était déjà beaucoup.
Le chemin des amitiés et des désillusions :
Jésus avait son Judas. Pour la petite histoire, on en
dénicha deux. Le premier, que J. considérait comme un ami
de toujours, céda à la pression de ceux qui avaient le
pouvoir de faire aboutir leurs desseins. Il changea de camp, le regard
chargé de culpabilité.
L’autre, en revanche, n’eut aucun repentir. N’ayant pas l’habitude de
se mirer dans une glace, il s’évita la mauvaise conscience qui
révèle aux félons la laideur de leurs actes.
Sur les chemins de l’amitié, le respect à l’autre,
souffre parfois de quelques faux-semblants.
Le chemin de la défaite :
Bien que la bataille fût rude, la reine de la fourmilière
eut confirmation de sa toute puissance. J., qui s’était
tourné vers quelques figures politiques notoirement connues, ne
rencontra que des phasmes (insectes ayant l’apparence d’une branche
morte) qui déployèrent des trésors de camouflage
pour éviter d’être sollicités.
Les élections passées, le vaincu, n’eut plus qu’à
ployer l’échine pour recueillir sa volée de bois vert. Il
reçut des lettres anonymes envoyées par quelques
cloportes peureux qui l’insultaient avec éloquence mais
manquaient de courage pour signer leurs torchons. Des experts vinrent
contrôler ses comptes pour s’assurer qu’il était un
honnête contribuable. Étant donné qu’il affichait
encore une tranquille sérénité et que tel un
Noé sur son navire, il affrontait les éléments
avec courage, il commença sérieusement à
déranger.
Souhaitant sa mise à l’écart, le collectif
fraîchement élu tenta d’effacer quinze années de
bons et loyaux services en lui retirant ses dossiers et ses
indemnités. Il fut même sommé de rapporter ses
clefs. Fini la résistance.
Fort heureusement, le pays était en paix. Que serait-il advenu
s’il y avait eu la guerre ?
Le chemin des certitudes :
Que lui reprochait-on au juste ?
Son ambition. C’est la clef des rêves qui ouvre de nombreuses
portes. Sans elle, on reste sur le seuil. Son autoritarisme.
Autoritarisme n’est pas forcément tyrannie, il va juste de pair
avec crédibilité. Son envie de tout changer. À
bousculer la montagne, autant qu’elle accouche d’un gros rocher. Son
entêtement. La résistance à l’oppression est non
seulement un droit, mais aussi un devoir. Certes, on lui reprochait
tout cela, mais ce qu’on lui reprochait plus encore, c’était son
besoin de transparence et de vérité. La politique,
hypocrite jeu de chaises musicales, ne peut en aucun cas être
sincère. C’est un savant cocktail de trahisons, de mensonges, de
vanités et d’ambitions.
Le chemin de la liberté :
Las, J. jeta l’éponge. Il s’exila vers des contrées moins
hostiles qui garantissaient de convenables distances.
Le jour de son départ, il fit le tour de sa maison et tourna la
clef dans la serrure une dernière fois. Il se souvint alors
qu’au fond du jardin, une fourmilière avait élu domicile
depuis déjà longtemps. Il ouvrit le coffre de sa voiture
et chaussa ses bottes en caoutchouc malgré les protestations de
son épouse.
« Mais enfin que fais-tu ? » lui dit-elle avec humeur.
Sans répondre, il se dirigea vers la fourmilière qui
n’avait de coupable que le fait de lui rappeler de mauvais souvenirs.
Il décapita le dôme d’un coup de pied rageur et
piétina furieusement les minuscules soldats venus à la
rescousse.
« Chéri, tu es ridicule, ces fourmis ne t’avaient rien
fait. »
« Ne t’inquiète pas. Elles survivront. Elles seront juste
obligées de reconstruire. »
Soulagé, il grimpa dans sa voiture dont le moteur ronronnait.
Lorsqu’il alluma son auto radio, Sinsemilia chantait : « On vous
souhaite tout le bonheur du monde, et que quelqu’un vous tende la main,
que votre chemin évite les bombes, qu’il mène vers de
calmes jardins. Tout le bonheur du monde, pour aujourd’hui et pour
demain. »
* Avertissement : Toute ressemblance avec des
personnes existantes ou ayant existé ne serait, bien
évidemment que hasard fortuit ou pure coïncidence.
L’horloge affichait 12 h 45. Elle avait fini sa crème caramel.
Après avoir soigneusement essuyé sa bouche, elle se leva
de table et se dirigea vers la salle de bain où elle brossa
consciencieusement ses dents. Les mains bien lavées et les
cheveux rebelles bien coincés entre de belles barrettes
dorées, elle était fin prête pour repartir à
l’école. Sa mère se félicitait de tant de sagesse
et d’obéissance. Elle mettait du cœur à faire de sa
progéniture un être respectueux des règles
sociales. Aussi, sa fille flexible et maniable à souhait faisait
sa grande fierté. Son enfant modèle l’auréolait de
gloire dans son entreprise d’éducation parentale. Mais
c’était sans compter une
individualité étouffée qui ne demandait
qu’à s’épanouir. La chrysalide allait rompre sous une
force contenue et réprimée. Une force vitale, une
énergie trop longtemps canalisée qui devait se
libérer et dépasser toutes les barrières
restrictives qui entravaient son cours.
À l’appel de sa mère, la fillette était
aussitôt à la porte d’entrée. C’était
l’heure de l’école. Elle devrait faire attention à la
circulation, être bien sage et écouter la maîtresse.
La journée serait bonne et sa mère l’attendrait à
17 h 00 ! Tous les jours, les mêmes recommandations se
répétaient de façon immuable. La petite fille
descendrait les escaliers, ouvrirait la lourde porte de fer rouge et se
dirigerait vers le monde du savoir. Mais aujourd’hui était un
autre jour. Elle ne savait pas pourquoi mais une envie
irrépressible de se couper de ce quotidien terne et morose la
tiraillait. La banalité de sa vie jaillissait de ses pores
à gros bouillons. Elle connaissait toutes les portes, tous les
recoins même dissimulés de ces rues si familières.
Elle saluait toujours les mêmes personnes, la
dame-épicière aux boucles blondes, le buraliste
calé derrière sa pipe, la boulangère
affairée à organiser la vitrine des viennoiseries. Elle
les connaissait tous, leurs voix, leurs habitudes, les phrases
psalmodiées presque de façon mécanique : «
Bonjour jeune fille, on va à l’école ? », «
Ça va aujourd’hui ? » ou encore le cordonnier, certes plus
joueur, qui demandait tous les matins des nouvelles de sa mère.
Chaque jour, le film se déroulait à l’identique.
D’ailleurs, elle l’avait si bien inscrit dans sa mémoire,
qu’elle le visionnait par anticipation, dans sa tête, dans
l’espoir toujours déçu d’une fantaisie oratoire.
Elle arrivait au croisement de la boulangerie. Elle devait traverser et
prendre la rue des Aubépines qui menait directement à
l’école. Elle s’arrêta net au carrefour et scruta d’un œil
vif et intéressé la rue perpendiculaire au nom si
mystérieux « Caminade du val d’Orée ». Cette
plaque vissée sur un grand immeuble l’avait toujours
fascinée. Elle appréciait l’originalité de
l’appellation même si son sens lui était quelque peu
énigmatique. À la croisée des chemins, elle se
questionna. Elle sentait son âme entamer un duel acharné.
Emprunter cette voie pleine de charme ou affronter une fois de plus les
aubépines qui n’avaient, pour elle, plus de parfum si subtil
pourtant, et dont elle ne voyait que les épines
acérées, hostiles qu’elle s’imaginait dirigées
contre elle pour un farouche assaut. Le « Val » aux
tonalités rondes et souples la tentait avidement. Elle vit, face
à elle, l’ombre de sa mère dressée magistralement
qui lui scandait une fois encore les ultimes conseils qui martelaient
sa patience. C’est alors, qu’elle osa changer le cours de sa route,
qu’elle voulut cheminer sur une voie encore inconnue et pleine de
sollicitations nouvelles. Une autre vision la tarauda : celle de la
maîtresse s’inquiétant de l’absence surprenante de son
élève. Elle chassa rapidement cette image, qui
malgré tout l’amusait terriblement. Cette aventure
commençait à la griser. Elle jouissait de son audace
inédite. Elle sentait son corps se déployer, sa
volonté s’affirmer et l’ampleur de son âme soudain la
ravit.
Sa marche s’arrêta au frontispice d’un établissement qui
attira son attention. Ce bâtiment de pierres solides
s’élevait très haut devant elle. Une inscription
travaillée en lettres magnifiquement calligraphiées
indiquait qu’elle faisait face à la bibliothèque
municipale. Une grande entrée en ogive de briques rouges donnait
à l’ensemble une respectueuse solennité. La fillette se
trouvait stoppée à cet endroit et comme appelée
par une force qu’elle sentait à l’intérieur de la
bâtisse. Entrer, ne pas entrer ! Son intérêt
augmentait vivement. Elle devinait des mondes
insoupçonnés qui se côtoyaient et l’invitaient
à se fondre en eux. Elle saisit la poignée de la porte
à double battant et se retrouva dans la magie livresque. Des
étagères regorgeant d’ouvrages serrés les uns
contre les autres dans une proximité parfaite malgré une
diversité manifeste. Des fauteuils aux couleurs vives
accueillaient les lecteurs en partance vers une nouvelle aventure. Elle
suivait les alignements de livres sans oser les toucher. Comment
choisir ? La tâche s’avérait difficile. Elle prenait le
risque d’emprunter un chemin sinueux et tortueux. Comment distinguer
celui sans cahots, le chemin de l’insouciance et des chimères ?
Le hasard la guida vers un livre dont la tranche titrait : La mouette
et le goéland. Elle saisit l’ouvrage et se perdit brusquement
dans la première de couverture où une illustration
enchanteresse la plongea dans un océan aux couleurs chatoyantes.
Elle n’appartenait plus au monde réel, elle bravait l’onde
mouvante et facétieuse et suivait les oiseaux marins, compagnons
de route, vers un univers de suavité aqueuse. Elle
frémissait de bonheur, ses sens étaient tous en
éveil. Les pages se tournaient avec promptitude pendant que son
périple en des milieux singuliers se perpétrait au fil
des chapitres. L’eau cristalline coulait sur sa peau dans une douceur
enveloppante. Une légère fraîcheur la maintenait en
mouvement. L’horizon se perdait aux limites de son regard. Elle
s’étonna que sa fragilité ne s’exprimât pas au
milieu de cette immensité débordante. Elle transcendait
tout son être. Son corps se révélait, dans une
folle frénésie, elle ressentait tout ce qui la
constituait, elle se sentait vivre.
Soudain, une voix stridente l’arracha à cette contrée
lointaine et la ramena violemment sur le fauteuil rose fuchsia dans
lequel elle s’était lovée.
La bibliothécaire appelait les visiteurs à quitter les
lieux.
La jeune fille n’avait pas été à l’école.
Elle se souvenait, qu’EN CHEMIN, elle avait grandi.
Il était 18 h 30.
Le chemin est si long pour qui aime et attend.
Le chemin est si court de raison à passion.
Reviendras-tu à moi ?
Le chemin est si long des jours après les nuits
Le chemin est si court de l’instant à l’envie.
Reviendras-tu pour moi ?
Le chemin est si long de l’espoir au réel.
Le chemin est si court de la joie à l’ivresse,
Reviendras-tu un jour ?
Le chemin est si long des promesses aux attentes.
Le chemin est si court du silence à l’angoisse,
Reviendras-tu vraiment ?
Le chemin est si long de mes yeux à ton corps.
Le chemin est si court de ma bouche à ta peau,
Reviendras-tu bientôt ?
Le chemin est si long jusqu’aux creux de tes reins.
Le chemin est si court de ma bouche à la tienne.
Quand reviendras-tu mienne ?
Faut-il toujours la vérité ?
Toujours ! Sauf erreur ou calcul.
Mais dans ces cas pourtant qui ne sont que reculs,
Rattraper le retard reste priorité.
Extrait de Le secret
de Jane, esseditions
Lui avait-elle seulement écrit son manque ? Lui avait-elle
raconté son vide ? De vive voix peut-être : « Je
suis revenue pour oublier ma peine et mon ennui. Ah !!! Si mon cœur
pouvait parler… » Mais quand est-elle revenue ? Pourquoi est-elle
partie ? Peut-être lui savait, peut-être connaissait-il son
parcours, ses avancées, ses rebours. Peut-être aussi ne
comprend-t-il rien au vide. Peut-être ne sait-il pas dans quel
sens le regarder. Au mieux sait-il être là aux
rendez-vous, à l’attendre à l’endroit convenu.
Peut-être était-il simplement planté là, ne
sachant trop si elle viendra, non plus si elle descend ou si elle
s’apprête à monter. Elle. Mais qui elle ?
Dans le grenier de Jane c’était elle. Près du lit, sous
la table de nuit, du fil à broder la lettre J. Aussi une
aiguille à tricoter et un chat de porcelaine. Par terre,
quelques dentelles et des factures de soies. Dans l’armoire un manteau,
coupe de charme et col de fourrure, de l’agneau des Indes et gaine
grand luxe sous les robes du soir. C’était bien elle : une image
peinte à la main, frous frous, chapeaux et plumes. Elle, belle
et dessous chics en crêpe de chine. Une publicité de
magazine soigneusement découpée : « Because you
like nice things ». Je pense bien que c’est elle : Nuit
romantique au Moulin de la Galette, l’écho du Gar, une liste de
courses, des papiers officiels et une invitation : « avril 1925,
nous vous serions obligés d’assister au vin d’honneur… »
Elle ? Malgré les regards, malgré les autres, Jane a
traversé son temps, belle à se perdre en son vide de
dentelles.
Jane est revenue pour oublier son tourment. On le sait. Elle en avait
décidé ainsi. Et peu importe si elle ne lui a rien dit.
D’ailleurs elle ne peut plus dire ou même penser « mon vide
». Seulement depuis son retour, elle comble son mal de vivre
d’amour, de soies et de dentelles. C’était bien Jane, cette Dame
Jane vivante aux souvenirs du garçon de café, celle qui
montait et descendait la colline, toute de soie et de dentelles
brodées, un chapeau insolent posé de travers.
L’étrangère.
Marignac Le 3. 11. 38 16 h.
Je viens te prévenir que je monterai à Luchon samedi par
le car de 14 h. S’il ne pleut pas.
Je ne sais si maman viendra, elle ne s’est pas encore
décidée enfin nous le verrons bien.
Si tu peux venir ne te mets pas en retard, soit au Pont-de-Guran
à 13 h 30. Si tu ne viens pas j’irai te voir chez toi, le samedi
en revenant ou le dimanche.
Ne te tourmente pas au sujet de mes escapades, cela est sans
importance, nous restons quand même bons amis, n’est-ce pas ?
Surtout n’aie pas de rancune, ne m’en tiens pas rigueur.
À samedi donc, je serai dans le car. Je t’embrasse bien fort
comme je t’aime.
Ton ami qui pense toujours à toi
Luc
C’est presque rien.
Un caillou au bord du chemin.
Si je le ramasse tout va bien
Regarde.
Rien n’a changé. Les enfants avancent.
Ils ouvrent à la vie un cœur qui danse.
Sur la route trop étroite, dans la boue trop lourde
ils crient à tue-tête leurs espoirs qui sourdent.
Dans l’ornière devant eux, ils voient un volcan
– laissez-moi encore m’y brûler.
Dans le fossé qui les suit, ils creusent un berceau
– laissez-moi encore m’y coucher.
La trajectoire est indécise, le tournant hasardeux.
Mais la route est heureuse – je m’en souviens un peu.
Le miel dans leurs veines coule à flots houleux,
je goûte la sève qui goutte de leurs yeux.
Regarde.
Ils rêvent de Bagdad
mais ce n’est plus un rêve pour personne.
Prochain arrêt à Babylone, c’est la vie qui résonne.
Rien n’a changé. Les enfants avancent.
Ils ouvrent leur cœur à la vie qui danse.
Je les vois passer.
Ils sont tellement beaux.
C'est presque rien.
Un caillou au creux de ma main.
J’ai connu un monde,
Par l’aptitude au péché
J’en connais maintenant un autre.
Mes journées y sont éteintes
Et mes nuits bien sombres,
Mon cœur bat par habitude,
Mes veines se refroidissent,
Mon abîme sentimental
Toujours plus vif et béant
Rend mystérieuse ma vie
Par la maîtrise de la mort,
Amie de l’homme avec l’amour.
J’ai pleuré sur une mer vide
Et aujourd’hui le vent de colère
Y soulève des vagues,
À la tristesse et à l’humide saveur
De ce que peut être mon âme.
Je vis sans espace
Dans une cage robuste
Où à force de force
Mes cris aphones et sans écho
Déchirent un bout de jour obscur
Pour entrevoir l’astre soleil
Aux rayons courts et sans chaleur,
Au visage pâle et déclinant.
Alors mes yeux sans lumière,
Sourds aux souvenirs,
Aveugles dans l’oubli,
L’oubli de ce que j’aime,
Se ferment pour mieux s’ouvrir
Sur peut-être un autre monde
Où liberté, amour et famille
Seraient l’essence même de la vie
Prendre la route comme on prend la mer,
Mettre les voiles et les bouts aussi,
La tracer au fil du temps et se tailler à la mesure
Prendre la route comme on emprunte un chemin
Tout empreint de l’autre, de tous ces autres,
Funambules aux ornières de la mémoire
S’empresser de la prendre, la route
Se sentir vivant au tournant de la terre
Et dans son indicible mouvement, approcher l’immobile
Prendre la route comme on prendrait la main
D’un qui serait du voyage
Et se perdre, surtout se perdre, jusque l’horizon lointain
La jeune guide nous colle sur la poitrine, à l’emplacement du
cœur, un autocollant blanc sur lequel trône « Carmen
».
« Bon maintenant, vous vous souviendrez de mon prénom, et
si jamais vous vous perdez, vous demandez Carmen, c’est simple ! Mais
le mieux, c’est de ne pas vous éloigner du groupe…
Nous sommes tous là ? Bien.
Nous allons quitter la place de Mayo et nous nous dirigerons vers le
célèbre quartier de la Boca qui a vu grandir Quinquela
Martin (1890-1977) peintre réputé qui a laissé son
empreinte dans ces lieux. Bébé abandonné, il est
adopté et élevé par une famille très
pauvre. Adulte et désormais célèbre, il fait
construire une école dans ce quartier insalubre. Pour rendre le
bâtiment plus gai, il demande aux habitants du quartier
d’apporter des pots de peinture et de se charger de la
décoration. Chacun ayant apporté un fond de pot
différent, les murs de l’école en bois et tôles
sont peints de toutes les couleurs.
Le résultat a tant plu aux habitants que depuis, tous ont
gardé ce style pour décorer leur maison. »
Nous contournons le stade « la Bombonera » et entrons dans
la Boca. Nous nous alignons entre deux bus de touristes. Les doigts
carminés de notre dynamique guide empoignent une dernière
fois le micro :
« Et surtout, n’oubliez pas : NE VOUS ELOIGNEZ PAS du Caminito,
la rue principale. Je vous rappelle que la Boca est un quartier
populaire. Vous ne risquez rien, mais c’est plus prudent de ne pas
s’éloigner de la rue principale.
Regardez, je vous laisse devant cette boutique, qui vend par ailleurs
de très beaux bijoux réalisés avec la fameuse
pierre rose porte-bonheur des Argentins, que vous pourrez admirer et
même acheter, et je vous donne rendez-vous dans vingt minutes
pour la suite du tour, au même endroit. Ok ? »
Le bus vomit sa cargaison de touristes sur le trottoir…
Entraînés par le flot, nous déboulons directement
dans le Caminito. Les façades colorées se dressent
fièrement sous les flashs des appareils photos. Rouge, jaune,
bleu, vert, orange se disputent la vedette. C’est magnifique. Des
artistes étalent leurs œuvres au fil d’étalages pimpants,
des danseurs de tango offrent la pose aux caméras avides. Nous
croisons même Maradona (un sosie, diront les mauvaises langues…)
qui propose, pour quelques pesos, de se laisser photographier avec le
passant !
Une faille sombre entre deux murs vernis attire mon regard… Je NE DOIS
PAS m’éloigner du Caminito… Allez, juste un petit coup d’œil,
rien de plus…
C’est sombre, crasseux… Une ruelle si étroite que le jour n’ose
pas s’y aventurer. Un gamin en guenilles qui se glisse entre les
poubelles comme un rat. Le linge gris étendu entre les parois ne
parvient pas à égayer le tableau.
Je n’ai rien vu, ce n’est qu’une mauvaise vision… une cicatrice sur un
beau visage.
Le son d’un bandonéon m’attire dans une jolie cour fleurie et
très colorée. Assis dans un décor ancien typique
du style de la Boca début xxe siècle un homme joue des
airs nostalgiques. C’est beau. Pourtant, les murs en tôles
colorées n’ont plus le même éclat.
Qui es-tu, la Boca ? Une vieille putain qui tente de masquer les
outrages du temps par un masque ripolin ? As-tu si honte de la
réalité que tu en es réduite à vendre du
rêve périmé ?
Je quitte le musicien sans vouloir regarder le chapeau à ses
pieds.
Caminito sous le soleil. Des rires, des chants, du monde. C’est bon…
Je NE DOIS PAS m’éloigner…
Quelques pas tout au plus dans cette minuscule ruelle aux balcons
rouillés. Un chien qui renifle le caniveau, un homme très
vieux, des murs qui s’écaillent. Une porte bâille sur un
fatras inextricable d’objets, d’outils, de poussière. Au bout de
la rue une odeur de cuisine rance. Des enseignes fatiguées
annoncent quelque échoppe où l’on trouve un peu de tout,
en petite quantité. Un oranger aux fruits de poussière
annonce un autre lieu.
Un perron posé au bord de l’ancienne voie ferrée. Une
très grosse femme, assise sur les marches cassées semble
attendre un train qui ne viendra jamais. Elle chauffe ses pieds nus au
soleil. Une petite fille joue à ses côtés dans les
feuilles mêlées de boue. La vie s’étire… Les
« maisons » en tôle ne tiennent debout que par la
volonté… ou la peinture.
Le silence devient presque pesant. Soudain je me souviens… Surtout, NE
PAS s’éloigner !
La rumeur du Caminito me guide vers le lieu du rendez-vous. Retour dans
les rues joyeuses et animées de la Boca.
Un vieil homme déguisé en diable sautille, riant de
façon exagérée, encouragé bruyamment par de
jeunes et gras touristes anglais bien alcoolisés vêtus de
maillots de foot. À grands renforts de billets le diablotin
multiplie grimaces et facéties, sous l’œil unique et
méprisant du luxueux appareil photo des touristes. La
nausée me prend…
Nous remontons dans le bus.
Carmen compte les passagers. « Tout le monde est là ?
Super ! Alors, le Caminito, génial, non ? Et si pittoresque !
Vous avez vu tous les artistes ? C’est un peu comme Montmartre,
à Paris. J’espère que vous avez fait des photos avec les
danseurs de tango et que vous avez eu le temps d’acheter de beaux
souvenirs… Allez, maintenant, si vous voulez, je vais vous chanter le
tango du Caminito ! »
La voix acidulée de Carmen s’élève tandis que le
bus s’ébroue. Le regard tourné vers notre joyeuse guide,
nous ne voyons pas les petites maisons en tôle peinte qui se
dressent dans un dernier effort désespéré.
Tu avais raison, Carmen, il ne faut jamais s’éloigner du chemin,
la réalité est si triste parfois…
La traversée du revers
Anne-Marie Pons
Quand nos chemins se sont croisés, il nous a paru évident
que nous avions à faire route ensemble. Main dans la main, nous
avons arpenté les sentiers de la vie en parcourant les
Pyrénées et les Andes. Nous épanchions nos cœurs
et nous nous tenions chaud. Nous avions dans notre perspective deux
routes qui s’entrelaçaient et s’insinuaient dans l’horizon,
paraissant ne jamais avoir de fin.
C’était compter sans cette chauffarde qui est venue percuter
notre amour de plein fouet. Nous n’avions même pas fini de le
rôder. Je me suis retrouvée éjectée sur le
bas-côté, blessée, meurtrie, humiliée, me
débattant dans le fossé. Paralysé, tu as
continué sur ta lancée, la mémoire hagarde et le
regard désorienté. Par un maléfice obscur, elle
s’est assise à ma place et ne t’a laissé qu’une seule
voie : la prendre comme passagère de tes lendemains pour faire
de moi une union passagère de la veille. Elle a usé de
son permis à poings et tu as obtempéré. Sans autre
forme de procès. Tu as glissé de muet à complice
puis acquis un véhicule plus grand et plus fort pour que ta
conscience puisse se blinder derrière ses vitres opaques.
À moi le code de la déroute.
À la manière des chars israéliens qui laminent
tout sur leur passage, cette convoyeuse d’affronts a broyé ma
vie, occupé mes territoires et agencé la négation
de mon existence. Quand on nie la victime, il n’y a pas de bourreau.
Elle a tracé une autoroute où la seule bretelle
d’entrée est son check point et la sortie visée par un
imprimatur électronique. Pour que tu n’aies plus d’arrêt
où m’apercevoir dans ton rétroviseur ! Pour que ta
vitesse de croisière fasse défiler un paysage en
trompe-l’œil, tenant lieu d’œillères.
Depuis lors j’envoie chaque jour mon ectoplasme vivre à ma
place. Le soir venu, il me rejoint dans les égouts où
l’on se débarrasse des humains souillés et nous reprenons
le même corps pour ramper ensemble jusqu’au matin, à la
recherche d’une indiscernable issue.
Se hisser… transiter par le caniveau… étouffer sous les gaz
d’échappements… endurer les éclaboussures…
éprouver la brûlure de l’asphalte… vaciller à la
lumière du jour… trébucher… se redresser…
Les accidentés de l’amour n’ont droit à aucune
réparation, même si le chemin qu’ils avaient
emprunté à deux les a conduits dans l’impasse de la
félonie. Ils n’avaient pas prêté attention à
la signalétique : passage convoité, ne pas s’engager ! Il
ne leur reste plus qu’à être heurté en toute
impunité : pas de règle, pas de respect ; pas de
délit, pas de justice !
Circulez, il n’y a rien à voir.
Il faut tenter d’être.
Des quais de grues, mécanos de milliardaires
C’est l’huile et la pluie qui arrosent les départs
Grincements
acidulés
Crissements
téléguidés
Port and sea
hérissé
Des quais de treuils, la décharge de l’ordinaire
C’est la sueur et le temps qui luttent à l’écart
Travellings
métalliques
Aller-retour
aquatiques
Port and sea
maléfique
C’est le grand élévateur de la finance en plein
délire
Qui danse
Qui pense
C’est le petit docker moitié sur terre, un peu sur mer
Qui respire
Qui transpire
C’est l’hiver et l’été qui grondent
Dos courbés et reins brisés
Les cargos ont des sillages de sanglots
L’horizon devant et le ciel tout blanc
Dans toutes les rades à matelots
On entre et on sort
Comme dans tous les bars à la ronde
On boit et on se noie
Des quais de caisses, les stocks de l’imaginaire
C’est la rouille et le bruit qui colmatent les retards
Élingues cinglantes
Énergie
délirante
Port and sea trafiquante
Des quais de questions, destination le cercle polaire
C’est le froid et la brume qui protègent les dollars
Triages manuels
Rituel
éternel
Port and sea spirituel
On va vous faire des palettes de couleurs internationales
Qui chargent
Qui
déchargent
On va vous empiler des containers de gens du désert
Qui entassent
Qui amassent
C’est l’hiver et l’été qui grondent
Dos courbés et reins brisés
Les cargos ont des sillages de sanglots
L’horizon devant et le ciel tout blanc
Dans toutes les rades à matelots
On entre et on sort
Comme dans tous les bars à la ronde
On boit et on se noie
Port and sea qui navigue, Port and sea qui divague
C’est la chaîne d’amarrage, on n’est plus au même
étage
Port and sea,
je t’attends
Je t’attends,
fille du vent
Port and sea
Mon amour
Ma perle à rebours
Pour que l’oubli ne vienne un jour altérer le passé, il
me vint à l’esprit de renouer le fil, de revenir sur le chemin
de la jeunesse et de laisser aller la plume pour faire entendre comment
une amitié se meurt.
Juste des mots d’hier, sur un chemin de joies, de bonheurs et de
peines, un chemin fait d’hommes et de femmes, d’enfants. Seize ans que
les voix se sont tues ; ni amertume, ni regrets, des mots contre l’exil
et l’oubli.
Tard dans la journée de samedi, nous nous étions
téléphonés, toujours nos discussions, nos
railleries, nos silences, un jeu ? une joute serait plus
appropriée, je t’ai sottement raccroché au nez,
agacé de nos propos futiles, je n’ai pas osé rappeler,
j’ai préféré t’écrire. Quelle erreur !
Ma lettre était bien trop longue, excessive, elle t’a
heurté, confirmé dans ta décision de rompre toute
relation ; par orgueil, j’ai songé que c’était
dirigé contre moi, quels griefs pouvais-tu invoquer envers les
miens ? J’ai souvenance qu’à cette époque, tu paraissais
un peu « paumé », inquiet et désabusé,
tu venais de lâcher un travail étouffant mais bien
rémunéré, pour une remise en question totale ; tu
voulais changer, évoluer, réaliser tes envies et tes
rêves, rien n’était facile et tu ne te décidais
à rien.
Tu nous as associés à cette situation d’échec ; de
plus nos préoccupations, les difficultés qui
étaient nôtres en ce temps, tu as voulu les fuir, tirer un
trait, mettre un terme, repartir sur du neuf !
Chez nous, tu étais toujours venu pour te détendre, te
ressourcer, les derniers jours, nous étions tendus, dans une
ambiance lourde et conflictuelle, c’était une période
douloureuse de la vie, on « craquait »
littéralement, t’imposant cette image négative de
violences et de brutalité verbale. As-tu pensé qu’elles
étaient en partie dirigées contre toi ? Je ne sais. Dans
la vie au quotidien, « on n’est pas tous les jours sublime
». Que te disais-je dans cette lettre, que nous t’aimions, que tu
étais une personne importante dans notre vie, qu’il
n’était point envisageable de ne plus partager et mêler
nos existences respectives. Mais c’est péjoratif,
déplacé, politiquement incorrect de se dire qu’on s’aime.
Que faut-il dire alors aux amis, aux hommes, aux femmes, aux enfants,
à ces êtres qui jalonnent votre vie, qui sont chers
à votre cœur ? La langue française ne possède
qu’un seul verbe pour dire ces sentiments d’affection, de tendresse, de
plaisir, de bonheur, de présence, de partage. Ne peut-on dire,
écrire, ces mots d’amitié, d’amour sincère, ouvrir
son cœur ? Sans que derrière, il y ait en filigrane,
l’hypocrisie, le faux ?
La sympathie, l’attirance, l’empathie, ne s’expliquent pas, elles sont.
Pourquoi faudrait-il masquer ses sentiments, ne point dire son
amitié, son amour, bienséance ?
Où est le mal, qui n’est pas net ? Où l’agression ?
Était-ce nécessaire ces paroles dures et blessantes,
renier ainsi treize ans d’amitié, de partages et de
complicité, des mots de haine, pour détruire.
Tu n’as jamais eu, ni éprouvé les mêmes sentiments
que nous à ton égard, tu avais raison : nous ne te
connaissions pas vraiment, tu avais agi de la même façon
avec tes pseudos-amis voisins, du jour au lendemain : lui était
un sale con, bourreau de son petit chien, elle une « petite garce
» qui te collait que de trop, tu es resté plus de deux ans
à les ignorer, et après, tu as reçu et
hébergé leur fils pendant des mois.
Rien n’a été dit, nous sommes lâches,
indécis. L’âge venant, il nous fallut comprendre que tu ne
vivais que de chimères, de faux-semblants, d’arrangements avec
toi-même, d’inconstances.
Nous avions eu envie de te faire débarquer de ta planète
nombriliste, mais l’expérience de la vie, chacun doit conduire
la sienne, espérer te parler, déblayer le chemin ne sert
à rien. Nous nous étions éloignés.
Quelle peine et quel désarroi avons-nous éprouvés,
longtemps. Quand la mort t’enlève un être cher, c’est
douloureux, si tu n’oublies jamais la personne disparue, si tu en
souffres, qu’elle te manque terriblement, le temps se charge d’estomper
la souffrance, parce que la mort, c’est du définitif, le chagrin
se transforme peu à peu pour faire place aux doux souvenirs.
Quand une personne décide de te rayer de sa vie, sans rien dire,
sans explications, c’est une vraie rupture, la « punition »
est bien trop sévère ; quand un ami est mort, tu pleures
l’ami, quand celui-ci te quitte, fâché, haineux : jamais
tu ne pourras te résoudre à l’accepter, tu garderas
toujours au fond de toi, un espoir si infime soit-il de
réconciliation, de pardon.
L’individualisme est à son zénith, la solidarité
programmée audio visuellement, deux ou trois fois par an, c’est
un réel spectacle ; l’état, la société
(dont nous sommes), font la pute pour combler leurs
incompétences, le public enthousiaste et sincère,
s’achète là, pas vrai ? une conscience pour conjurer la
maladie, la pauvreté, la souffrance, comme par le passé,
les grands de ce monde, peu ou prou corrompus, s’achetaient des «
indulgences », une place réservée, au paradis,
évidemment.
Seule aurait donc existé notre amitié, dont
Cicéron disait : « Ils me semblent arracher le monde du
soleil, ceux qui écartent de la vie l’amitié, alors que
les Dieux immortels ne nous ont rien donné de meilleur, de plus
doux ». Tu as affecté notre vie : trois définitions
du verbe « affecter », celle dont je parle est du latin
« affectus » : causer une douleur morale à, toucher
en affligeant. Toi, il semblerait que tu as affecté
(d’être) celui que tu n’étais point, du latin «
affectare » : feindre. Chemin faisant, si mes lectures ont
influencé mes sentiments, si j’en garde un esprit romantique,
qu’importe, c’est une maladie incurable, extrêmement contagieuse
et je caresse l’espoir que jamais tu puisses en être
immunisé, si cela était, je me ferais une indicible joie
de te contaminer encore.
Il est des maux nécessaires aux humains, comme d’aimer, de
s’aimer d’abord et aimer les autres ensuite. Nous te souhaitons
d’être à ton tour, terrassé d’amour à en
crever, tu verras, c’est délicieusement douloureux. Ne
résiste pas.
Vois, des pensées cheminent encore vers toi.
J’ai pris mon âme par la main,
Ma plume encrée de pacifisme,
Et sur l’air du positivisme,
J’ai griffonné des parchemins.
J’ai trouvé mille et un chemins
Au travers de mon scepticisme,
À la merci des exorcismes,
Pour adoucir mes lendemains.
J’ai gambergé avec entrain,
J’ai fait rimer des syllogismes,
Et d’euphémismes en euphémismes,
Je suis tombée sur un écrin.
C’était mon cœur, l’était chagrin.
Je l’ai sauvé du vampirisme
D’un bienveillant paternalisme,
Et, libérée, je l’ai étreint.
Je précise, avant d’écrire mon texte, que je fais partie
d’un foyer A.P.A.J.H.1
Dans ce foyer, certains week-ends, des sorties sont organisées.
Ce samedi 9 juin, des résidents et moi avec un accompagnateur
chauffeur, nous nous inscrivons pour une sortie à Caldéa2.
À neuf heures trente, nous partons avec l’éducateur
chauffeur, contents, tous, d’aller se rafraîchir un peu. La
musique du poste de radio ajoute à l’ambiance… mais en chemin…,
au col del Bouich, on entend un bruit pas ordinaire, un peu de
fumée, une odeur…
Nous nous arrêtons dès qu’on peut. Un pneu crevé ?…
apparemment non… Alors, nous repartons…
Le bruit bizarre continue et en plus, la voiture a moins de puissance…
mais plus de fumée. Bizarre, bizarre…
Nous nous arrêtons dans un garage… Nous attendons…
Le garagiste regarde et s’aperçoit un petit moment après
que la durite3 est percée.
Pas de Caldéa ! Tant pis !
Heureusement que cela ne s’est pas produit le vendredi 15 juin car
là… une grosse partie d’entre nous s’en va dans les Landes pour
cinq jours ! et puis tout est réservé !
Pour Caldéa, et bien, nous y reviendrons une autre fois. Alors,
nous avons décidé d’aller manger et de se détendre
au bord du lac de Mondély4. Là, nous mangeons à
l’ombre notre pique-nique, tranquilles, accompagnés du chant des
oiseaux. Puis, ce fut le jeu d’arroser son partenaire… La joie
était cependant au rendez-vous. Un peu de sieste et l’on repart
à Saint-Girons.
Pour Caldéa, ce fut raté mais la journée fut bonne
cependant…
1 A.P.A.J.H.
: Association Pour Jeunes et Adultes Handicapées
2
Caldéa : Immense piscine entre Andorre et Andorre-la-Vieille
3 Durite ou
durit : (nom déposé) Tube de caoutchouc armé,
utilisé pour raccorder les canalisations des moteurs à
explosion (Dictionnaire Larousse)
4 Lac de
Mondély : C’est un lac qui se situe près de La Bastide de
Sérou, village ariégeois.
En chemin, j’ai rencontré
Une vraie chouette chevêche
Avec des clous dedans la tête
Qui mandait l’hospitalité !
Elle a raconté en chemin,
Comment la nuit elle a fui
Les pesticides et les fusils
Et les pierres des gais gamins !
En chemin, elle a dit avec pitié
La coupe sauvage des forêts
Où elle aurait pu s’abriter
Et les étables hostiles à ses nuitées !
En chemin, j’ai rencontré
Une chouette chevêche crevée,
Qui cherchait un nid douillet
Par les ronciers et les noirs troncs !
Son masque, elle a secoué
Faisant son chemin, j’ai proposé
D’arrêter sa fugue de nuit
Pour un moment de juste répit !
En chemin, elle a bien mangé
La viande tendue par ma main
Avec appétit, j’ai apprivoisé
Ses paroles et elle a un peu soufflé !
Il est des histoires chouettes
Qui disent que sur le chemin,
Des chouettes trouvent des cachettes
Sûres pour s’endormir la nuit !
Sur les chemins du printemps,
J’ai rencontré le vent s’essoufflant dans les arbres
bourgeonnants,
La jonquille se pliant sous ses rafales insoumises,
L’hirondelle volant à tire-d’aile,
L’arc-en-ciel jetant ses arcs irisés sur la nature
émerveillée,
Le tic-tac de la pluie sur mon parapluie,
Le soleil éclairant ce beau sentier odorant.
Sur les chemins de l’été,
J’ai rencontré les blonds blés dorés par l’astre
au ciel paré,
L’herbe sèche des prés prête à être
engrangée,
La cerise, l’abricot, la pêche, bons à croquer,
La rivière dormant entre ses galets pour rafraîchir nos
longues journées empoussiérées.
Sur les chemins de l’automne,
J’ai ramassé une pomme, un champignon, une châtaigne dans
un buisson,
J’ai rencontré un chasseur, un écolier,
Un vendangeur dans sa vigne pourprée,
J’ai vu l’hirondelle s’éclipser vers de chaudes contrées,
Des feuilles dorées prêtes à s’envoler au vent
glacé.
Sur les chemins de l’hiver,
J’ai vu la bise dans les grands arbres dénudés peints de
givre et de blanc immaculé,
La neige recouvrant de son blanc bonnet la nature ensommeillée,
Des flocons virevoltant ça et là se posant sur le bout de
mon nez gelé,
J’ai rencontré sur son traîneau ailé
Le vieil homme de rouge habillé qui m’a gaiement salué.
Sur le chemin des quatre saisons
J’ai rencontré mille chansons,
Mélodies d’amour, comptines enfantines,
Airs à boire ou refrains festifs,
Elles ont rempli mon cœur de bonheur.
À chaque saison son chemin qui mène vers demain…
L’homme était un nomade.
C’est ce qu’en avaient conclu
ses compagnons, aux rares mots qu’il avait prononcés, quelques
indications évasives, avant qu’il ne se taise
définitivement. Encore qu’il leur aurait fallu un peu de
curiosité pour se poser la question, et il y avait longtemps que
leur curiosité s’était émoussée, comme tout
le reste.
En tout cas, il était
vraisemblablement du mauvais côté de la frontière,
ou bien ne possédait pas la langue ou la couleur ou la religion
des vainqueurs. Et qu’importe, après tout. Nul ne
s’intéressait plus à autrui de façon
réellement durable, et c’était des impressions fugitives
plutôt que des conclusions qui traversaient l’esprit chaotique de
ces hommes brisés.
L’homme était un nomade.
Au rythme lent de ses pas, il
avait arpenté le monde en tous sens, de façon
complètement aléatoire, allant là où le
vent le poussait. Le vent, son compagnon de voyage.
Mais quand la tempête
s’était levée, mugissant sa haine, elle avait
heurté l’homme de plein fouet, comme des millions d’autres, et
celui-ci s’était retrouvé avec ses compagnons de
souffrance dans ce baraquement oublié du monde.
À priori, il comprenait
plusieurs langues, mais n’en parlait aucune vraiment correctement,
entremêlant les idiomes. Et d’ailleurs, désormais, ne
parlait plus du tout.
Depuis ce jour où il
avait choisi de se taire, plus rien. Il gardait obstinément les
yeux baissés, et dès qu’il le pouvait, assis en tailleur,
il les fermait complètement et se retirait en lui-même.
Plus tard, quand son poids fut devenu si léger que tous ses os
en étaient douloureux, il s’allongeait sur sa couchette et
paraissait ainsi être un mourant, mais un mourant qui se relevait
pourtant le lendemain, incroyable fétu de paille
résistant au fléau.
Cela s’était fait petit
à petit. Il avait d’abord commencé par essayer de
communiquer, de comprendre, de réagir. Mais son esprit avait
fini par refuser de voir l’inacceptable, de dire l’indicible,
d’admettre l’horreur.
Il s’était
replié peu à peu sur lui-même, comme certaines
fleurs replient leurs pétales imperceptiblement, au
crépuscule, pour protéger leur cœur, sans savoir que
cette nuit-là allait durer des années.
Il en était
arrivé à ne plus rien voir, ni le camp, ni ses compagnons
de souffrance, ni ses geôliers. Seuls semblaient lui parvenir les
ordres aboyés dans la langue des bourreaux, auxquels il
obéissait mécaniquement.
Il s’était
absenté du monde pour une durée
indéterminée.
Autour de lui, les hommes
changeaient de visage, des figures émaciées, des corps
squelettiques disparaissaient peu à peu, remplacés par
d’autres hommes qui à leur tour s’évanouiraient. Et les
nouveaux venus regardaient avec étonnement cet homme devenu
fantôme.
Sous ses paupières
baissées, l’homme, lui, était toujours un nomade.
Cloîtré dans le baraquement, reclus entre les
barbelés du camp, enchaîné à sa propre
souffrance, confiné dans sa misère, il n’en continuait
pas moins à cheminer encore et encore dans sa tête,
remettant ses pas dans ses propres traces, revivant indéfiniment
son interminable transhumance.
Il avait instinctivement,
vitalement, écarté les souvenirs douloureux : les chiens
lâchés sur lui, les regards malveillants, les nuits de gel
passées au creux d’une porte cochère ou d’un
fossé, les injures, les journées de disette, les vertiges
de la solitude, les moments de doute.
Mais il revivait
inlassablement les instants heureux. Toute une panoplie d’images, de
sons, d’odeurs, de sensations défilaient dans sa tête et
irriguaient son corps : les senteurs du foin émanant des fenils,
les orages d’été qui font fumer les chemins, la morsure
glacée des torrents de montagne, et la soumission des vagues de
l’océan à ses pieds, le murmure du vent dans les ramures
des grandes forêts de sapins, les blés sous le vent, les
prés sous la pluie… Et puis aussi, le chant des alouettes,
l’envol d’un milan, le crissement éphémère d’une
souris sur la neige, la langue râpeuse d’un chien sur sa main.
Et pour ne pas oublier qu’il
existait encore une humanité, il se remémorait à
l’infini les sourires des gens de rencontre, les portes ouvertes, les
granges offertes, les assiettes fumantes servies juste pour lui, les
regards complices, le travail proposé pour laisser passer
l’hiver, les rires partagés, le corps brûlant d’une
amoureuse de hasard.
Tout cela s’enchevêtrait
dans la tête de l’homme nomade, toutes ces images du passé
entremêlées de mots chantants, mots inconnus,
écorchés mais complices, toute une langue universelle qui
roulait dans sa bouche, désormais close sur son trésor.
Ainsi, absent du
présent, il niait la faim, le froid, la souffrance, la peur, et
malgré le voile noir jeté sur le monde, continuait
inlassablement à marcher dans sa tête.
Nul ne peut dire combien de
temps dura cette barbarie, car les journées semblaient des
années, et les années duraient des siècles.
Mais un jour, ivre de sang
versé, de carnage, d’horreur, ivre d’inhumanité tout
simplement, la civilisation barbare s’effondra dans le caniveau.
Et dans le camp des
suppliciés, des bruits nouveaux se firent entendre,
l’atmosphère se modifia, l’air sembla plus léger à
respirer, un souffle d’espoir souleva les cendres, les portes du
baraquement furent jetées à terre.
Alors l’homme nomade se leva
sur ses jambes de paille, sortit dans le soleil, releva le voile de ses
paupières, et par-delà la grille béante du camp,
ses yeux grand ouverts se posèrent, dans le lointain, sur un
arbre fleuri.
Le rêve est
le propre de l’homme
Thomas
Aujourd’hui, nous sommes le vendredi 13 juillet 2007, il est huit
heures du matin, je prends mon petit-déjeuner et je me dis que
je pourrais aller gratter le petit ticket de la chance. Comme une
grande majorité de personnes ce jour-là, on s’imagine que
c’est sur nous que la chance va sourire et que l’on va être le
grand élu, celui qui va gagner le gros lot. Et l’on commence
à rêver d’une superbe maison au bord de la mer, d’une
belle voiture pour s’y rendre et de tout ce que l’on pourrait faire
avec tous ces millions d’euros. C’est décidé, je vais
faire l’Euro Million.
Je prends un jeu de loto et
aveuglement je retire des numéros. Je prends un bout de papier,
je les inscris dessus pour ne pas les oublier. Je termine de
déjeuner et j’y vais, me dis-je tout en mettant le papier dans
ma poche. Une fois le nez dehors, voyant la belle journée qui
vient de commencer, je me dis que tout compte fait, je vais y aller
à pied – il n’y a que quatre kilomètres, cela m’en fera
huit aller et retour – Je vais me faire une bonne petite promenade,
pensé-je en me frottant les mains, un petit sourire accompagnant
mon geste, j’enfile mes baskets, je prends ma casquette, sans oublier
le bâton pyrénéen, bien sûr.
J’entreprends ma balade par le
petit sentier qui longe le bois de Marinette, il n’est pas
goudronné mais il est très bien entretenu par tous les
marcheurs et surtout par les chasseurs du village. Il est
ombragé, un léger petit vent caresse mon visage, c’est
une magnifique journée que je ne suis pas près d’oublier.
Je profite de cette balade
pour respirer à pleins poumons les essences qui se
dégagent des fleurs sauvages et surtout celles du lilas espagnol
qui se mélangent à l’odeur du foin coupé. Je me
dis : « tu es un veinard, combien de personnes, en ce moment,
souhaiteraient être à ta place ? ». Plus j’avance,
plus je me fais des châteaux, concernant les millions que je vais
gagner, tellement, que d’après mes calculs, et avant de jouer,
j’avais déjà dépensé les deux tiers du gros
lot. Me voici arrivé au bureau de tabac qui détient tous
ces gratouillis de la Française des Jeux. « Bonjour
Monsieur » et mon sourire fond au fur et à mesure que je
cherche dans mes poches. Je ne trouve pas le papier sur lequel j’avais
inscrit les fameux numéros. J’ai beau faire des efforts, je ne
peux pas me souvenir d’un seul numéro – l’énervement sans
doute. Que faire ? Je reviens en arrière, voir si je le trouve,
ou j’en fais un autre ? Ah, si seulement j’avais pris la voiture, je ne
serais pas là à me poser toutes ces questions. Tant pis,
j’en fais un autre.
Le retour est plus bien
hâtif que l’aller. Mes yeux ne regardent plus toute cette belle
flore qui charme notre petite vallée, mais ils cherchent
à apercevoir ce petit bout de papier qui est sûrement
tombé de ma poche et qui a dû être emporté
par le léger vent. Je ne le retrouverai jamais, je me dis. Adieu
veaux, vaches, cochons, et papier. Le monde s’écroule à
mes pieds, tous mes beaux rêves disparaissent : plus de belle
maison au bord de la mer, plus de belle voiture, et
désolé pour ceux que j’avais prévu d’aider.
Je raconte mon histoire
à Mari Lou, mon épouse, qui me dit : « Mais tout
n’est pas fichu puisque tu en as fait un autre… Peut-être que tu
vas gagner… ».
Elle est bien gentille de
vouloir me remonter le moral mais je n’y crois pas. Je suis tellement
persuadé de gagner avec les autres numéros que pour moi,
les autres sont évidemment les numéros perdants. Le
lendemain, je regarde le résultat sur le télé
texte. Évidement, je n’en ai pas un. Et tout d’un coup, à
part le numéro des étoiles, j’ai comme un flash. J’en
suis sûr : les numéros gagnants sont ceux inscrits sur le
bout de papier que j’ai perdu et je suis persuadé que si je les
avais fait valider, j’aurais été l’heureux gagnant,
d’autant plus qu’il n’y en avait pas.
Quelques jours après,
en me promenant sur le même sentier je découvre le fameux
papier, un peu sale, certes, mais lisible tout de même, je le
prends, et une fois à la maison, je regarde à nouveau les
résultats. Deux, j’en ai deux, rien du tout quoi, je suis
perdant mais soulagé. Je me décide de ne rien dire, par
orgueil ou par honte mais une chose est sûre, cette histoire fera
son chemin et mes petits fils raconteront à leurs petits enfants
l’histoire de cet arrière arrière arrière
grand-père qui, en allant valider un bulletin de l’Euro Million
gagnant, a perdu toute sa fortune en chemin. « Il était
une fois… » Mais ce qu’ils ignorent encore, c’est que la plus
grande des richesses, c’est la vie et peu importe le chemin sur lequel
on se trouve.
Le chemin de
Pomarède
Jackie Villenave-Pailhas
À Sylvain,
Armandine et Émile, Philippine, sans oublier Camille, ma
complice de naissance
Nous sommes deux
à connaître ce
chemin-là.
Bien sûr d’autres
personnes l’empruntent,
mais pour nous c’est autre
chose…
Cagire passé,
Le Col des Ares au loin,
Le tournant de Cazaunous…
Et après,
la petite route
goudronnée
que partage un long tapis
d’herbe verte.
C’est notre tapis rouge…
Rouge comme nos shorts de
petites filles,
nous arrivons
dans la voiture d’Émile,
ma Camille chante à
tue-tête,
la tête passée
par la portière avant,
comme ces chiens fous.
Et moi,
je savoure silencieuse,
notre arrivée dans ce
cottage.
Le père
accélère, rien à doubler pourtant,
c’est que le dernier tournant
est rude
après la petite
fontaine !
Et là, le chemin qui
n’est plus un chemin :
l’herbe haute qui se couche
sous les roues qui
dérapent,
un autre grand coup
d’accélérateur,
nous sommes un peu groggy par
la rude montée.
Nous voilà notre
Château champêtre !
La porte au beau vitrail,
le clair-obscur du corridor
la statue endormie nous
regarde,
nous animons les lieux.
Ouvre, ouvre les persiennes,
le parquet craque, les
miniatures des vitrines sont là,
la sonnette qui pend du lustre
de cristal aussi.
Les robinets rouillés
crachent une eau vieillie,
les volets grincent et
dévoilent le Parc,
la maisonnette de Pipine est
bien au fond,
Camille crie
Viens voir toutes ces mouches !
(Elles ont péri, dans
la grande véranda du toit)
Émile repart,
Nous restons seules petites
filles sages
dans notre citadelle
imprenable,
comme ces souvenirs de bonheur
pur.
Le disque de Nougaro tourne en
boucle :
« Une petite fille en
pleurs… »
Nous, nous rions et
rêvons !
L’horloge de Sylvain
égrène les heures,
Pourvu qu’elle ne sonne pas
vingt-quatre coups !
Après huit longs jours
de liberté totale
nous reprendrons le chemin
d’Aspet.
En chemin vers…
Saint-Jacques de Compostelle…
Claude Voron
« Marcher
est-ce que cela ne serait pas, en définitive, tourner avec ses
pieds, pas à pas, page après page, le grand livre de la
vie ? »
Jacques
Lanzmann
« Parti le 2 mai de
Montpellier, le 3 juillet je touchai au but. En fait, le but est le
chemin lui-même : se remettre en marche quotidiennement ; se
laisser surprendre par la nouveauté de chaque pas ; faire des
rencontres fabuleuses ; se découvrir soi-même et percevoir
le « Tout Autre » qui fait signe ; prier, chanter,
échanger, partager…
Les cigognes font nids sur les
clochers d’église, les cheminées d’usine, voire sur les
pylônes électriques ! Elles regardent de haut et avec
condescendance ce pauvre pèlerin qui n’a que ses jambes pour
avancer !
La vipère qui se
chauffe au soleil au bord du chemin, se retire paresseusement à
l’approche de mon pied.
Elle est belle la chenille,
colorée et poilue, qui se trémousse et se hâte sur
le chemin blanc. En évitant de l’écraser, je pense
à ce que nous disait Lanza del Vasto pour nous éveiller
au « respect émerveillé et miséricordieux de
tout ce qui vit « : « Tu écrases la chenille. Bien.
Refais-la maintenant ! »…
Hier soir il a plu
abondamment. Le chemin reste humide. Quelques escargots entreprennent
la traversée de ce désert que doit représenter
pour eux cette piste blanche. Ils sont comme les hommes : ils croient
trouver de l’autre côté meilleur que là où
ils se trouvent. Je crains qu’ils soient déçus : c’est
pareil ! Pardon, frères escargots, peut-être
êtes-vous, au contraire, des aventuriers qui tentez cette
traversée pour trouver sens à votre vie !…
Au hasard d’une halte, une
branche fleurie d’églantier, non visible de la petite route,
m’éblouit par sa splendeur. Ces « églantines
», roses de confusion d’avoir été
découvertes, dégagent un discret mais suave parfum. Je
leur fais des déclarations d’amour, vantant leur beauté
simple et offerte. Je les ai bien regardées, elles ne se sont
pas rengorgées sous le compliment, ni rougies outre mesure !
Elles offrent simplement leur beauté et leur parfum à
celui qui sait s’arrêter et les contempler ! Merci petites sœurs
éphémères !…
Ma « touche » de
pèlerin avec bourdon, coquille, chapeau, se remarque. Plusieurs
personnes me sourient ou m’abordent et discutent avec moi. Celui qui me
touche le plus est ce petit garçon qui m’interpelle : «
Vous êtes un pèlerin pour Saint-Jacques de Compostelle ?
» Sa boîte à violon à la main, le regard
franc, il a l’air d’un petit ange. « Au catéchisme on m’a
dit que les pèlerins pour Saint-Jacques ont un bâton et
une coquille ; alors je pense que vous en êtes un ». Merci,
petit bonhomme, de m’avoir abordé aussi simplement…
Bon échange avec Serge
qui est en quête spirituelle. Il a rencontré un
maître taoïste et en même temps il redécouvre
ses racines catholiques sur le Chemin. Il était dans les «
affaires » jusqu’à un grave accident qui l’a laissé
quasiment amnésique pendant trois ans au cours desquels il a
découvert l’univers de la musique et il s’est mis à
peindre avec frénésie. Psychologie, psychiatrie,
psychanalyse se sont révélées inefficaces pour
soigner son amnésie ; et pour cause : l’enfoncement des os qui
comprimait son cerveau gauche n’a été découvert
que tardivement. Une opération lui a rendu la mémoire !
Le merveilleux de cette histoire, c’est que cet accident lui a
réveillé son cerveau droit, la sensibilité
à l’art et à la spiritualité ! Serge m’est un
exemple par son attention bienveillante et efficace vis-à-vis de
tous ceux qu’il rencontre et qui ont besoin d’aide.
Ce soir je partage la chambre
avec trois gais lurons : Magella, de Gaspésie au Québec,
Gérard, l’Aveyronnais, et Walter, l’Allemand. Je les appelle
« les trois mousquetaires », bien qu’ils ne soient pas
quatre ! Le verbe haut, carburant au gros rouge, pétant
généreusement et ronflant d’abondance, ils sont fort
sympathiques. Ils forment un de ces curieux attelages qui se
constituent sur le Chemin…
Je croise Magella. Il a
laissé ses compères. Il souhaite marcher seul car, me
dit-il, le « marcheur fou « qui fait des étapes de
plus de cinquante kilomètres lui a donné ce conseil
: « Si tu marches avec un homme, tu as quatre fois plus d’ennuis
; et si c’est avec une femme, quarante fois plus ! »
Le soleil commence à
taper dur et je prends un temps de repos à l’ombre. Passe devant
moi… Magella en compagnie d’une charmante femme ! Je ne manque pas de
l’apostropher et de lui rappeler ses propos. Avec son accent savoureux,
il a cette réponse-pirouette admirable : « Le marcheur fou
a tort ; marcher avec une femme, raccourcit quarante fois le chemin !
»…
Un grand gaillard me rattrape.
C’est Jean-Louis, un Belge pur sang, responsable d’une brasserie. Par
l’Islam, il est en pleine révolution intérieure. Ce jeune
de trente ans a un beau regard. Je retiens quelques pensées
qu’il m’a données :
« Hier, c’est de
l’histoire. Demain, c’est un mystère. Aujourd’hui c’est un
cadeau «
« Souris à
la vie et la vie te sourira »
« L’amour, c’est
comprendre qu’on vit des autres »…
Une contre culture est en
train de naître au cœur de ce Chemin de Saint-Jacques : entraide,
solidarité, partage, remise en cause de la hâte, du
saccage de la nature, de « l’avoir »…
Francis, Breton râleur,
ancien chef d’escadrille de l’aéronavale, me dit : « Moi
qui ai passé toute ma carrière dans la vitesse, je ne la
supporte plus ; ni la hâte. Je n’aime pas les TGV. Par contre,
j’aime les petits TER qui prennent leur temps ».
Une jeune Hollandaise, belle
plante élancée, s’attable à côté de
moi, engage la conversation en « franglais », m’offre ses
gâteaux. Elle a aussi une grosse tranche de pastèque. Elle
interpelle un Anglais qui passait par là et partage en trois sa
pastèque. C’est cela aussi le Chemin : le partage
spontané et simple…
Ce soir nous partageons le
gîte avec un groupe de randonneurs. Certains ont fait le Chemin
de Saint-Jacques. Ils en parlent avec enthousiasme. Une d’entre eux
s’avance et me tend un billet de vingt euros : « Ce n’est pas
pour vous ! Vous aiderez quelqu’un en difficulté sur le Chemin.
Moi-même j’ai été aidée. Prenez le relais !
»…
Aux carrefours des chemins,
d’humbles croix de bois (deux branches sommairement assemblées
par des ficelles) me touchent par leur modestie. Elles me rappellent
que je suis vraiment sur un chemin de pèlerinage, œuvre d’un
pèlerin qui, pressentant que j’en doutais, me fait signe. Chaque
fois que j’en croise une, je réponds par un geste – une
inclinaison, un signe de croix, un petit caillou déposé –
pour montrer que j’ai compris la leçon : des milliers de
pèlerins m’ont précédé sur ce chemin et je
mets mes pas dans les leurs…
À Santiago, Paco, le
jeune franciscain en bure, nous reçoit en souriant et nous
explique dans quel esprit ils font cet accueil : simplicité,
respect des croyances de chacun et proposition d’un temps de
prière le soir.
Nous montons, dans un silence
encore troublé par les conversations, vers la chapelle. Une
musique religieuse apaise l’ambiance. Après la lecture, en
différentes langues, des « Béatitudes », Paco
offre à chacun un petit galet sur lequel est peinte la
flèche jaune qui nous a guidés tout au long du Chemin en
Espagne. Nous faisons une chaîne de fraternité autour de
l’autel sur lequel nous avons déposé nos galets : les
flèches jaunes vont dans toutes les directions ! Dans ce
pèlerinage, nous avons tous suivi le même chemin.
Maintenant, il est temps de poursuivre cette quête de sens,
chacun sur sa route personnelle, mais en gardant l’esprit de rencontre,
de fraternité, de paix, vécu pendant le pèlerinage…
« Nous sommes tous
passants et pèlerins !… »
Pantin de soir
Magali Zaragoza
Profond coma ou hallucination
? Je suis allongé, nu comme un ver, dans un Éden
ténébreux. La terre humide me chatouille les narines et
mes bras repoussent le sol. Quel est cet étrange endroit ? Me
voilà perdu en terre inconnue. Ai-je plongé dans un
mystérieux sommeil ? Non, le sang au coin de ma tempe et la
douleur due à la chute attestent cette déconcertante
réalité. Assis sur un tapis mousseux d’un vert parfait,
je contemple l’endroit. Le ciel est d’un rouge pâle où
s’entremêlent quelques nuages mordorés, de nombreux saules
pleureurs encadrent un chemin sinueux, dont la destinée est
dissimulée par une brume argentée.
Je prends conscience de ma
nudité, me lève et dans un mouvement de panique
trébuche sur une racine d’arbre. En heurtant le sol, je ressens
de nouveau la nausée s’immiscer au fond de ma gorge. Je me
relève difficilement puis tente de trouver un quelconque abri
à mes attributs. Fait étrange, voire cocasse : mon
sous-vêtement, suspendu à une branche de l’arbre taquin.
Une petite séance d’escalade et me voici de nouveau couvert d’un
bout de tissu. Comment est-il arrivé là ? Peu importe. Je
sens le vent qui susurre à mes oreilles ; sous mes pieds la
terre gronde, mon corps chancelle. Dominé par le ciel
d’ambroisie, je me dirige vers la mystérieuse brume. Je ne sais
où je vais, je n’en connais la raison mais la seule certitude
qui m’habite en cet instant est qu’il faut avancer. Tout faire, tout
ressentir mais ne penser qu’à avancer.
Me voici donc engagé
dans une exploration inconnue, à la recherche d’une Eurydice
dont le visage m’est devenu étranger. Sous mes pieds les petites
pierres se frayent un chemin, je commence à boiter et m’assieds
sur un rocher afin de me reposer.
Une odeur fétide
m’enveloppe soudainement, je lève les yeux pour apercevoir de
grands monts de détritus. Que vient donc faire cette
décharge au milieu de ce paysage ? Sans même m’en rendre
compte je pénètre dans l’endroit. La puanteur me saisit
la gorge. Un chien dort au pied d’un tas de vieux vêtements, les
yeux grands ouverts, à l’affût.
Tout en fixant ses deux
orbites brunâtres je m’éloigne de l’endroit putride. Je
retrouve enfin le chemin poussiéreux et respire
profondément. Les yeux levés vers le ciel je constate que
la nuit approche à grands pas. Je décide alors
d’accélérer les miens, afin de ne pas être pris de
court une fois le royaume de Morphée étendu.
Sous les premiers rayons
lunaires, je découvre une vaste praire où trône un
majestueux saule pleureur d’argent. Usé par le petit
périple de la journée et par mon avènement en ce
lieu inconnu, je décide de prendre un peu de repos. La nuit
porte conseil à ce que l’on dit… Je me réveille
difficilement, le poids de la nuit pèse sur mes
paupières. Aujourd’hui le ciel adopte une étrange couleur
violacée, aucun nuage ne vient le tacher, il me fait penser
à un doux drap de velours. Le soleil semble orgueilleux
aujourd’hui. À force de rêvasser me voici qui tombe dans
une crevasse, la chute n’est pas si violente que l’on pourrait le
penser. Où suis-je donc ? Je lève la tête… Sous
terre, dans une galerie. Je pénètre dans les boyaux de
cet endroit mystérieux pour arriver dans une grotte où un
lac se dresse en son milieu. Une ouverture dans la roche en hauteur
laisse les rayons du soleil se refléter sur cette étendue
d’eau rouge. Ce lac est rouge sang, comme si Moïse lui-même
était venu le baptiser. Je m’approche prudemment du liquide qui
aussitôt se met à frémir et, en le touchant du bout
des doigts, il m’apparaît qu’il est d’un froid glacial. Ce froid
envahit ma moelle épinière lorsque je constate que cela
s’avère être du sang. Horrifié, je tente de
reculer, de fuir, mais il est impossible de retrouver l’entrée
qui m’a mené en ce lieu. Dans un dernier mouvement de panique,
je cours de l’autre côté de cette grotte, aussitôt
un puissant faisceau lumineux jaillit du plafond de pierre et m’inonde
d’une lumière bleutée. L’eau bout de plus en plus, en
émerge un monument, femme de pierre et la peur me fait
défaillir…
Splendide apparition
vaporeuse, fontaine inattendue aux allures féminines. À
genoux, je récolte le liquide frais de cette cascade, m’en
délecte et en asperge mon corps échaudé. Soudain
surgit une étrange créature, sœur reniée des
nymphes ou des sirènes. Son corps fait d’eau arbore une
silhouette indécise mais ses yeux ainsi que sa bouche sont tout
aussi pénétrants que le reflet de l’émeraude. Je
prends sa main, la suis dans ce chemin liquide…
En sueur je m’éveille,
les draps collent à la peau. Que m’est-il donc arrivé ?
Par où mon esprit s’est-il baladé ? Elle, à mes
côtés, s’éveille doucement ses yeux bleu
océan entrouverts. J’ai parcouru tant d’immondices pour la
retrouver. Ce chemin que j’ai tant de fois redouté, je l’ai
parcouru cette nuit, sur ton corps et dans ton esprit. Toutes ces
peurs, ces mensonges sont d’autant de pierres qui me barrent la route
vers le soupir. Comme un cerbère au milieu de l’enfer incompris,
j’ai tant de fois hasardé des mots vers ta voie mais la puanteur
de mon être me renvoie une fois de plus à la
majesté de tes reins. Sous ta chevelure s’endort ma
fierté et c’est en ton sein que je cherche un indice. Qui
suis-je moi, à tes côtés ? Je pense que le chemin
vers la vérité n’est qu’à ses prémisses…
Reste avec moi, ne me laisse pas recommencer ce voyage seul. La
voilà qui se rendort et moi, craintif, qui l’accompagne.
Retour
en haut de page
--------------------
|