Pierre Abbès
Avril 2001 à Marignac
Les bleus sont arrivés avant que l’aube naisse.
Seul le Gar a jeté un regard dédaigneux sur la tenue trop sombre de ces fils d’ouvriers obéissant aux ordres des puissants de ce monde.
Ils ont chassé les autres, bleus plus clair du travail qu’on va leur retirer.
Ceux-là n’ont que leurs mains qu’ils tiennent en poings serrés.
Leur Potemkine est loin dans la brume utopique.
Justice n’est pas faite.
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Bleu
Jacqueline Amiel-Lesling
Bleu était le ciel d’Alger
Lorsque tu es né.
Bleus étaient tes yeux
Mon petit, à la clinique des orangers.
Bleu était l’espoir que tu m’as donné.
Bleus étaient les habits que je t’offrais.
Avec le temps
Bleu nuit étaient certaines années
Bleu sombre était mon regard
Lorsque je te grondais.
Bleu étoilé étaient tes yeux
Tristes de ne pas m’avoir écouté.
À présent tu es un homme.
Mes yeux sont fatigués d’avoir pleuré
Mes yeux s’éteignent de t’avoir trop aimé.
Mais tes yeux bleus sont restés.
C’est le seul souvenir que je veux garder.
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Bleu d’amour, Bleu velours
Lydie Anglade
Dans vos yeux emplis de confiance
S’exhale une profonde souffrance
Votre regard silencieux ourlé de larmes
distille un bleu empreint de charmes
Bleu d’amour, bleu velours
Votre couleur est un aveu fascinant
Pour ceux qui quêtent en tremblant
Un élan venant de vous
Bleu d’amour, bleu velours
Personne ne perce la beauté de votre âme
Seule l’apparence aiguise les ardeurs
qui sont l’apanage de votre cœur
Celui qui aime d’un amour infini et doux
A découvert dans vos yeux de velours
l’éclat heureux d’une lumière bleue
qui le rend généreux.
À cette nouvelle conscience qui jaillit
Je dis merci
Merci, à ce bleu d’amour,
Merci à ce bleu velours
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Goûter… le Bleu !
Geneviève Anne
« Viens avec moi, je vais te donner une poire ! »… le ton de la dame est péremptoire, et du haut de mes quatre ans, je n’ose que jeter un coup d’œil oblique vers mon frère, de trois ans mon aîné, qui joue à escalader notre vieux portail à la peinture verte écaillée.
« Toi toute seule ! » (la dame a surpris mon regard) et, d’une main ferme, je suis entraînée vers le bas de notre rue, à trois ou quatre maisons de chez nous.
Jamais encore je n’ai franchi le haut mur qui encercle la maison bourgeoise, abritée des regards par de hautes frondaisons. Passé le petit portail, (le grand ne s’ouvre que pour les grandes occasions !) une allée, bordée de buis odorants, nous mène à un perron que je grimpe vivement… c’est que la dame marche vite ! insouciante des petites jambes d’une enfant car, de toutes les graines qu’elle et son mari ont plantées dans leur beau jardin, une seule n’a jamais germé : celle d’une petite fille qui aurait comblé leur cœur !.. et je sens dans son regard qui se pose sur moi, beaucoup de tendresse refoulée… dommage que seules les fillettes trouvent grâce à ses yeux ! J’aurais bien aimé que mon frère goûte une poire lui aussi !
Clic, clac, la porte sculptée et ornée de grosses ferrures, s’ouvre sur un long couloir pavé d’un damier noir et blanc…
« Reste là ! » dit la dame… elle n’a aucune crainte à avoir : je suis pétrifiée. Mon regard est hypnotisé par la porte qui, à l’autre bout du couloir, irradie d’une lumière bleu électrique !
Le bas de la porte est identique à celui que nous venons de franchir, mais le haut !
J’ai déjà vu des vitraux dans l’église de mon village, ils m’ont souvent aidée à tromper l’ennui des trop longues messes ! (sans parler des vêpres soporifiques du dimanche après-midi !). Les petits losanges bleus sont mes préférés ! Surtout s’ils voisinent un jaune soleil ! Mais dans ce couloir j’ai droit à d’immenses carreaux, du bleu le plus merveilleux qui soit puisqu’éclairés par le soleil couchant. Ils forment un grand arc de cercle au-dessus de la porte, et le bleu déborde même en reflet sur le mur de gauche, par la grâce d’un rai de soleil oblique.
Tout ce bleu me pénètre en une douceur exquise, il entre en moi, me ravit, je veux le toucher, le boire, le respirer !
« Tu viens ? » la dame s’impatiente ! Je traverse le bleu pour descendre un nouveau perron qui domine un immense verger bruissant d’abeilles… Je me retourne : les carreaux bleus sont toujours là, mais moins féeriques puisque le couloir, dans ce sens, les assombrit un peu… Je les trouve très beaux quand même !
La poire, blonde énorme, tombe dans mes mains ! « Merci Madame ! »
Je la croque sous le poirier puisque mon frère en est privé ! Seules les rigoles de jus sucré, le long de mes bras potelés, et, sans doute, sur mon menton, témoigneront du délicieux goûter du jour.
Un second passage sous l’arc bleuté… Je suis la dame en sens inverse, en me dévissant le cou pour regarder le plus longtemps possible les carreaux bleus inondés de soleil !
Si vous venez chez moi, maintenant que j’ai atteint l’âge de la dame, vous verrez du bleu partout ! Des tas d’objets bleus, glanés dans ces vide-greniers qui, de nos jours, sont devenus les remplaçants des réunions vespérales !
Ma maison est bleue, elle aussi, mais le bleu de « mes-carreaux-du-couloir-de-la-dame », je ne l’ai retrouvé qu’il y a deux ans, quand le soleil Polynésien a fait miroiter l’eau turquoise du lagon de Mooréa… Inlassablement…
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Un choix de bleus pour une histoire à la fin triste
Jacques Arnault
Ni la fleur à la bouche, le 4 août 1914, ni la fleur au fusil, Jules était parti en direction de l’Allemagne, alors que tous les mobilisés euphoriques, sauf lui, criaient à tue-tête : à Berlin, à Berlin. Pour participer à la revanche sur une guerre perdue, Jules Noch s’était trouvé engagé dans une nouvelle bataille, contre l’Allemagne spoliatrice de deux de nos provinces. Elles avaient été soustraites à la terre de France, écornant son image hexagonale presque parfaite. Jules, ayant besoin de souscrire au devoir de reconnaissance envers le pays qui l’avait accueilli sur son sol et lui avait fait don de la nationalité française, avait répondu présent pour être du voyage, appelé à rejoindre une unité sur « la ligne bleue des Vosges », une étape à franchir avant de se lancer vers l’inconnu.
Jules avait revêtu un uniforme « bleu horizon » pour faire corps avec le paysage ambiant, aux fins de le soustraire aux yeux de l’ennemi, le plus naturellement du monde.
Sur le champ, sur sa bonne mine, après avoir rapidement dévisagé les autres, le capitaine, l’ayant pris à part, l’avait nommé au grade de caporal pour assumer, en dehors de sa présence, la permanence du commandement. En réponse à l’invite, surpris de cette nomination, ses lèvres étaient devenues bleues, comme s’il avait reçu un coup-de-poing en pleine figure.
Déjà mort de peur bleue mal maîtrisée à l’idée de guerroyer contre un ennemi sans visage, prêt à l’occire au demeurant, pourquoi l’avoir désigné comme un petit chef alors que jeune marié, il n’avait pas su imposer à son foyer la moindre de ses fantaisies.
– Parce que tu ne gueules pas avec les autres, que tu maîtrises bien tes pulsions. Je dois compter sur toi comme sur les doigts de ma main.
– Alors, ayant repris de l’assurance, que devrais-je faire, mon capitaine ?
– Tu commanderas des gens, avec l’idée en tête, de te porter toujours en avant d’eux, pour le meilleur. Tu seras leur chef, mon fils. Ils te suivront.
Jules avait ainsi appris à commander, tout le long de sa guerre, qui avait duré plus de quatre années. Il était passé au travers la mitraille et pu sauver ses abattis. Il s’en était sorti avec des bleus à l’âme, sans pouvoir toujours décompter tous les autres bleus résurgents de coups reçus, toujours visibles sur son corps tuméfié.
De petits accrochages en grands engagements, il était devenu un capitaine de compagnie, le jour de la victoire, pour rentrer dans le rang dès le lendemain, ayant quitté son uniforme bleu horizon pour revêtir un costume civil bleu sombre, avec chemise bleu clair, cravate bleue nuit.
Les vingt années de paix qui s’étaient ensuivies lui avaient permis de nourrir femme et enfants quand une nouvelle guerre, entrevue de loin, l’avait appelé à reprendre du service avec le grade de commandant. Son issue avait vite tourné court pour l’obliger à s’engager dans la résistance. Il était devenu un chef en son sein, sous des ciels bleutés d’une nouvelle espérance, de civils opprimés, voulant jouer au petit soldat.
La résistance sournoise aux yeux de l’occupant était plutôt le fait de terroristes engagés dans des opérations ponctuelles. En ennemis aguerris, à peu près tous en avaient assez de tuer pour en payer le prix de leur mort, gagnés par la peur toujours bleue, de quelque nationalité que l’on soit, devant un danger récurrent.
Réfractaire aux ordres de l’occupant, Jules, d’origine israélite, s’était toujours refusé à porter l’étoile de David sans se renier, chrétien dans l’âme. Il s’était bêtement laissé surprendre, lors du couvre-feu, par une patrouille. Interrogé, il n’avait pas été maltraité, pas même suspecté, pourtant condamné à servir d’otage sans en être pour autant avisé.
Chaque jour, il vivait l’ineffable calvaire de ceux qui attendent du lendemain le pire ou le meilleur, entretenant à parts égales le désespoir dans l’espérance d’une proche libération.
Un matin, il avait été sorti de sa cellule pour être conduit dans un car au vélodrome d’hiver réquisitionné dans l’attente d’un transfert pour une direction inconnue en compagnie de centaines de gens, certains avec femme et enfants de tous âges. Beaucoup de ses congénères avaient fait l’objet d’une rafle organisée par les Allemands, avec le concours des autorités locales françaises veules et aveugles.
Il se trouvait, au milieu, de tous ces gens subissant le même sort d’autant plus dramatique qu’il leur était inconnu. Voués à être déportés, ils avaient été entassés dans des cars réquisitionnés pour les débarquer sur un quai de gare, entre deux haies de soldats commandés par des sous-ordres abrutis, adeptes de la schlague. Brutalement, sans ménagement, Jules s’était retrouvé coincé dans le même wagon à bestiaux qui l’avait emmené trente années auparavant sur la ligne bleue des Vosges qu’il n’avait d’ailleurs pas franchie. Le wagon conditionné pour loger quarante hommes, ils se trouvaient être confinés, à l’étroit, à plus du double de personnes avec des enfants étouffés dans les bras de parents qui n’en pouvaient plus de les porter. Ce n’étaient que plaintes et cris sortant des bouches déformées par la peur bleue qui allait gagner chaque voyageur proche de suffoquer par manque d’air et de lumière.
C’est alors qu’il eut le pressentiment de sa fin prochaine. Il avait vaguement entendu parler de ces camps allemands dont on ne revenait pas. Dans sa tête, Dieu sait pourquoi, lui apparut l’image du Vésuve en éruption qui avait anéanti la ville de Pompéi visitée quelques années auparavant sous le ciel bleu de Naples. Tous les habitants de la région, dans le cours de son éruption avaient péri, leurs corps brûlés vifs comme l’avaient été les toits et les murs de leurs maisons réduits en cendres…
Dans l’instant, à la minute, dans la vision de sa femme, de ses enfants et de ses petits-enfants devant une photographie de lui, cravatée d’un ruban noir, encadrée de deux bougies allumées, il avait été terrassé par une crise cardiaque, sans que personne ne lui vienne en aide. Il avait été littéralement étouffé dans la fournaise des affligés, pris de fièvre morbide, chacun songeant à sa peau. Son corps avait été évacué du wagon, après bien des péripéties avant le terme du voyage pour être déposé sur le quai d’une gare. Son chef ne sachant que faire d’un cadavre inconnu alerterait le maire de la ville. Ainsi fut-il décidé, en comité restreint de l’enterrer, vite dit, vite fait à la sauvette, dans le cimetière du coin.
Sans papiers, sans objets personnels recueillis permettant de l’identifier, il serait porté disparu comme cela aurait pu lui advenir autrefois sur un des champs de bataille de sa grande guerre dont il était sorti indemne.
Son nom ne figurerait pas sur la liste des victimes de la Shoah pour perpétuer le souvenir gravé dans le marbre d’un homme au courage exemplaire. Sa chance insolente l’avait abandonné sous l’enclume du hasard. Le fantaisiste avait fait le choix de le faire disparaître, décédé de mort naturelle, avant que les gens de son convoi ne franchissent les portes du camp d’Auschwitz pour ne plus en ressortir.
« REQUIEM IN PACE » seraient les seuls mots, à la mode latine, qui figureraient sur sa tombe dans le souvenir des trépassés.
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Comment ?… Bleu ?…
Monique Arragon
1 EUX
Ils s’étaient retrouvés, comme au temps de la Cène, en une communion, attentifs à l’extrême. C’était jour de Sabbat, la lune était bleutée, et ils réfléchissaient…
– Que va-t-on proposer aux écrivains en herbe ? À ceux qui, chaque année, interrogent le verbe ?
Ils ont déjà trouvé l’arbre sur leur chemin, traversé des frontières, ivres de gourmandise, surpris, émerveillés par leur métamorphose…
Ils levèrent les yeux vers le ciel noir, immense ; aperçurent Marie esquissant pas de danse ; un pan de son manteau balayant les étoiles… bleu devint l’évidence !
2 NOUS
Dieu ! Ce n’est pas possible ! qui a trouvé ce thème ? Qui a cru qu’un jour Bleu rimerait avec Aime ? Quelle âme, une nuit, quand le ciel bleu est noir, a pu proposer ce sujet, ce travail ?
3 L’APPEL est donc un TEST ?
Si vous étiez une chanson ? Les mots bleus
Si vous étiez un livre ? Bleu histoire d’une couleur
Si vous étiez un peintre ? Picasso (période Bleu)
Si vous étiez une pierre précieuse ? L’aigue-marine
Si vous étiez une musique ? La mer de Claude Debussy
Si vous étiez une sculpture ? La vague de Camille Claudel
Bon, vous pouvez écrire…
Histoire Vraie d’une vie Bleue
Je suis née dans un berceau bleu. Mes parents voulaient un garçon. Vite, vite, changer le prénom. C’est 13 juillet. Ils m’ont appelée France. Je portais sur mon âme blanche le bleu vif du drapeau français. Le rouge en était prisonnier… sang de la guerre… oublié…
Le Gers en ce temps-là, était région sacrée. Nouvelle liberté, issue de la paix même. Je reçus le baptême, au baptistère bleu de la teinture mère. Les mains de Dieu trempées aux pastels de Fleurance. Je passais ainsi mon enfance dans les vignes bleues de l’été.
Et pendant soixante ans, je restais une enfant…
Jusqu’à ce jour béni où pour accompagner un être très aimé…
Le Jardin des Plantes a un côté fleur bleue. Si, si, il en est ainsi ! J’étais le 20 juin, au cœur du poumon de Paris. J’attendais mon enfant, ma petite fée bleue, partie pour un voyage, au soleil de la vie, avec tambour sacré et voile de l’oubli. Entourée de pigeons, merles, corbeaux croassant… humains courant, suant, assise sur un banc. À l’ombre d’un grand arbre, plusieurs fois centenaire, mon regard tourné vers les pierres.
Granit du Sidobre 310 millions d’années
Une forme arrondie ; calme, sérénité (le poser sur mon ventre et porter – L’enfant Bleu)
Quand mes yeux se posèrent sur le massif des Bleus : Ipoméa, Verbena, Lobélia, Lavandula, Pétunia. Tous les noms finissant par un A ; vite, vite, Amour s’en empare. Ceux qui se tiennent par la main, au souffle court de leur rencontre, ne l’ont pas vu, ne savent pas qu’il y manque la belle Nil Bleue, plantée par erreur au milieu des roses, la pauvre ! Si j’avais ma petite pelle, je ferais le travail moi-même. J’attendrais la Nuit Étoilée, venue droit du musée d’Orsay et je replacerais la fleur en son massif, à la Barbe du jardinier.
Vous l’avez compris, cher lecteur, l’enfant a l’âme jardinière et laisse pousser l’herbe bleue. L’avion eut du retard pour rentrer à Toulouse. La ville avait suspendu le Temps aux ailes des oiseaux de la place Wilson. Et ils volaient, volaient…
Vite, vite, on m’attend à la cure. Aux thermes de Capvern, en juillet, cette fois. Sur la porte embuée de l’étuve locale, on a peint un ciel bleu et des nuages blancs. Dans la chaleur humide, quand l’heure est matinale, je suis l’un deux, c’est sûr, je plane dans l’azur. Et le bleu me poursuit ; arrive dans ma chambre, s’installe en bibliothèque au rayon « rêverie » pour se couler, enfin, sur l’étagère « enfant ». Au livre des couleurs de ma petite fille, le Bleu est un oiseau, tout droit venu des îles ; parfois un papillon, un Morpho en mission.
À bientôt, cher lecteur,
À bientôt, en Guyane… ou chaque dégradé prend naissance, sur le Bleu au cœur de nos frères de couleur… à 3 km en amont du fleuve Kourou… vers le carbet où je faillis perdre la vie… Mais ça, c’est une autre histoire !
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Blues comme bleus
Jacqueline Athiel
Assise au bord du lac, inconnue, mystérieuse, la main caressant l’eau, plongeant, tourbillonnant, mon âme vagabonde, mon âme a le blues du bleu. Mon âme a le bleu gris de quelqu’un qui s’ennuie. Lasse de mon corps de terrienne, les deux pieds bien sur terre, les chaussures aimantées, bien arrimées au tronc, comme le tronc de l’arbre, solide et bien rond. Mon âme se dégage pour rejoindre les cieux, errer dans l’infini d’un univers bleu nuit. Se prend pour un oiseau, est en train de voler, dans un ciel bleu azur, avec facilité. Parfois, elle se surprend à vouloir voyager au fond des océans, plonger dans le bleu marine, au fond d’une piscine, nager dans la pénombre des profondeurs bien sombres, se prend pour un poisson, gai comme un pinson. Mon corps est capricorne, mon ascendant poisson, oserai-je un jour, y aller pour de bon.
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Big-Bang Blues
Josiane Barizza
Quand j’ai un bleu dans l’âme,
Je vire au vert de gris.
Alors un roulis infâme
Me torture la nuit.
Du froid de l’ennui
À l’azur qui se fait jour
Un sang d’encre
Me poursuit.
Embarquée sous les nuages
Du bateau des jours
Je tire des bords
Pastels et aquarelles, tous à tribord !
De ce dessein en vagues
Voguent vagues, les sentiments.
Je navigue sous le firmament,
Au creux de la mélancolie.
Face au chevalet tragique, j’abdique, j’attends.
… Du souffle du vent, me parvient une musique
Pathétique, poétique,
À décrocher les cieux !
Big bang Blues !
Big bang Bleu !
Big bang Blues !
Big bang Bleu !
C’est une musique empirique,
Un tempo organique.
Big bang Blues !
Big bang Bleu !
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Bleu
Camille Barthelemy
Bleu ; c’est le ciel qui, paisible,
Se vautre dans les rayons de l’astre,
C’est le regard serein qui traduit l’indicible,
Et permet d’entrevoir la main de Zoroastre.
C’est la mer qui s’étend jusques à l’infini
pour épouser… je ne sais quelle étoile…
Les Germains sont poètes, eux aussi :
Blau : c’est la vision qu’ils ont du pauvre hère
Qui noie dans de l’alcool ses multiples misères,
Cachant jalousement derrière un épais voile
ses rêves prisonniers, ses souvenirs heureux…
Blues ! c’est la mélancolie qui baigne dans les yeux
De ces noirs enchaînés, seuls et déracinés,
En quête de la joie, du bonheur ineffable,
Qui cherchent en chantant, la note bleue du diable.
Il faudrait, paraît-il, vendre à Satan son âme
Pour avoir le bonheur, d’un jour, la retrouver.
Ce blues-là, c’est le petit enfant de ces hommes et femmes
Qui hurle sa souffrance et fait vibrer nos cœurs.
Pour atteindre, qui sait, le jardin du bonheur.
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Sous la lune bleu
Geneviève Bayle-Labouré
Dans ce pays est une vallée, dans cette vallée est un lac.
On dit que certains soirs de lune bleue on peut y voir défiler, comme sur un écran tous ceux qui, un jour, s’y sont arrêtés.
Ce soir-là, caché derrière les hautes herbes, voilà ce que tu aurais pu voir :
Un drôle de chat perché sur la branche d’un saule
Un homme grand et large d’épaules à la barbe si sombre
Une rose dans la main d’un amoureux
Un joli petit mouchoir
Un hortensia qui perd un à un ses pétales comme un bouquet de larmes
Une pierre au doigt de la jeune princesse
Une voix qui implore: Raiponce, Raiponce, descends-moi tes longs cheveux
Cela et bien d’autres choses encore, tu aurais pu le voir, caché derrière les hautes herbes, sous la lune bleue.
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Bleu
Lily Bilbao Perotto
Bleu, bleu le ciel de Provence, chante en amont un Marcel encore jeune.
Et dans mes yeux mon rêve en bleu.
Bleu, bleu…
Bleu-ciel,
l’oiseau tout là-haut m’emporte sur ses ailes.
S’il te plait, Monsieur le Nuage, dessine-moi un mouton…
Bleu-océan,
bruit des vagues qui berce mes rêves au gré des humeurs de la lune.
Odeur doucereuse du varech.
Bleu-marine,
les grands fonds m’attirent, je suis la raie Manta.
L’étoile de mer m’accueille à branches ouvertes.
Les anémones me caressent de leurs mille doigts émouvants et mouvants
Bleu-outremer,
que c’est loin ! Que c’est beau là-bas !
Paysage de carte postale.
Une guirlande de fleurs en guise de collier, ceinte d’un paréo aux couleurs chatoyantes, je frôle de mes pieds nus le sable éblouissant.
Mon corps se délasse et se prélasse dans le bleu du lagon.
Bleu-nuit
et ses mystères insondables.
Bleu nuit et ses ombres inquiétantes.
Quiétude et douceur d’une nuit d’été,
Liesse d’une nuit de fiesta.
Bleu de Majorelle et bleu de Fez,
si semblables et si différents.
Bleu chaleureux d’un peuple accueillant,
Bleu valeureux des chèches touaregs, hommes bleus du désert dont le regard m’emporte, à dos de dromadaire, vers une oasis de bonheur, à l’abri derrière les dunes ocres.
Période bleue,
Matisse et Picasso, au détour d’un musée, se sont retrouvés.
Bleu de France,
les ridelles de la charrette que tiraient Pompon et Noiraud, obéissants aux « hue » et « dia » de mon grand-père.
Où ma fierté d’enfant n’avait d’égale que le bonheur d’y être transportée.
Bleu-ardoise,
la craie blanche crisse au fil des mots qui s’y inscrivent.
Bleus au cœur,
marques indélébiles des coups et blessures.
Puis-je porter plainte contre la vie, Monsieur l’agent ?
Bleus à l’âme,
bleus à lame tranchante.
Attention, l’abus de bleu peut nuire gravement à la santé !
Bleu, couleur froide ?
Bleu qui rime avec, heureux, joyeux, merveilleux ;
Bleu comme les mots qu’on dit avec les yeux.
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Lettre à DALI
Régine Blancard
Bonjour à Vous,
À Vous et à Votre art.
Une incursion dans votre atelier et je n’étais plus une étrangère.
Le tableau que vous nommez « Idylle atomique et uranique mélancolique » parle mon langage,
votre pinceau et ma plume trahissent la même émotion.
Vous m’invitiez hier dans votre empire de couleurs et de formes,
je vous entraîne aujourd’hui dans mon royaume de sonorités et de rythmes.
Les rythmes battent la vie,
Les sonorités plaquent des accords d’évasion,
C’est ainsi qu’une atmosphère se crée,
Un univers de bleus.
Pas le bleu pastel d’un ciel d’été mais un bleu d’acier. À la fois clair et froid. Un bleu de lune. Et puis des bleus plus profonds, des bleus sombres mais limpides, lumineux, transparents, évoquant une mer de nuages laiteux où s’estompe indéfiniment un flot de montagnes bleutées.
Sur cet azur en effiloche, des personnages évoluent. Une silhouette, une attitude, un sourire, une expression de tristesse, un rictus de colère…
Des êtres flottants, des êtres voguant dans un mouvement ondulatoire, tels les vagues d’une mer toujours évoquée, jamais figurée.
Quelque part, un témoin observe en silence. L’homme se tient à l’écart. Son regard n’observe pas seulement, il imprègne la scène, il donne sens au tableau.
Nous pourrions l’appeler
« Autoportrait »
Eh ! Toi, l’homme !
À quoi penses-tu ? Qu’espères-tu ? Ton regard est à l’infini. Infini au-dehors, infini au-dedans.
Ta pupille est comme une frontière cristalline entre deux mondes, ta pensée suit le regard.
Les mondes sont-ils vraiment deux ?
L’un se mêle à l’autre et la pupille se fait complice.
L’un s’étrange à l’autre et la pupille se fait juge.
Que cherches-tu dans cet univers de bleus ?
Le repos ? La sérénité ?
Que cherches-tu dans ce monde en mouvement ?
Ton image ? Ton action ?
Eh ! Toi, l’homme !
Peins tes traits ! Et si tu sais lire, tu y verras l’univers.
Un univers de bleus.
Un bleu infiniment bleu.
Un univers à l’infini.
« Errance dans un atelier »
N’est-ce pas un beau titre pour l’évocation d’une rencontre ?
Si l’atelier est vôtre, l’errance m’appartient.
Adieu donc !
Bien à Vous,
À Vous et à Notre art.
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Le seigneur aux yeux de turquoise
Sara Blin
Dans un massif d’hortensias bercé par le vent, éclosent deux étranges myosotis. Ils n’ont rien de végétal car ce ne sont que les prunelles inquisitrices d’un chat siamois. D’un bond, ce prince errant du macadam émerge de sa retraite fleurie. Tel un jaguar dans jungle d’émeraude, le félin file à travers les herbes hautes du jardin. S’arrête pour renifler d’un air indifférent la tête courbée d’un bleuet faisant la révérence au passage de sa majesté des chats.
Les iris du prédateur prennent la teinte des glaciers alors que l’animal convoite une imprudente mésange. Le futé volatile finit par rejoindre son refuge céleste d’un battement d’ailes, hors d’atteinte même pour un petit fauve. Ce dernier ne tarde pas à rejoindre le bitume de la jungle urbaine. Son allure altière et son regard singulier lui confèrent le respect et l’admiration des passants. Sa parenthèse parmi les buissons odorants lui a ouvert l’appétit.
Sur le bord d’une fenêtre, un petit bol décoré de délicats motifs japonisants l’attend. Dans la pièce attenante, la radio oubliée joue un air de blues hypnotique. Enveloppé par la mélodie, le siamois lape consciencieusement son lait. Une salutation à la bonne âme qui l’a nourri, quelques ronrons pour la forme, un léger brin de toilette contre la treille aux passiflores et voilà la panthère miniature repartie à la conquête de son territoire.
Sa patrouille dans le dédale des rues accablées de chaleur prend fin sur le toit d’une habitation. Le félin foule sans crainte les ardoises brûlantes de soleil. La vue imprenable depuis la citadelle l’ensorcelle. De ses lointains ancêtres de la Haute Égypte, du temps où les chats régnaient sous le régime de la dévotion et de la fascination, le siamois a hérité du goût de la toute puissance, des offrandes riches et du luxe d’inestimables colliers de lapis-lazuli. Deux perles de labradorite voilée d’or dans une tête sculptée inspiraient à la fois la crainte et l’adoration. Puis, quelque part dans l’obscurité nocturne du fond des âges de son subconscient, un écho de ce Moyen-Âge tant honni résonna. Ces heures sombres où l’ascendance féline était liée au monde de l’occulte. Pourtant, songea le siamois, chacun a sa part de mystère et c’est là tout le secret du charme magnétique.
Solitaire, il tutoie le ciel. Scrute l’horizon. Les yeux du félin gracieux capturent l’azur des cieux. À présent, l’empire céruléen est sien et ce, jusqu’à l’heure bleue où il s’étire et s’alanguit, à la recherche de la liberté dans la volupté du soir.
Sous le ciel de minuit, un écrin bleu de Prusse renferme les diamants froids des étoiles, le siamois clôt ses paupières et s’endort. Entre chien et loup, il rêve à cet Orient d’indigo qu’il n’a jamais connu.
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Les blouses
Martine Boudet
La petite fille se tenait immobile sur le perron qui dominait la cour.
– Regarde, avait ordonné d’une voix imposante la grosse dame aux cheveux gris.
– Regarde bien, avait-elle souligné.
Alors la petite fille regardait, de son mieux, cet univers inconnu, car c’était son premier jour d’école. La lecture, et l’écriture, et même le calcul, elle connaissait déjà, mais pas l’école.
D’un côté le préau, de l’autre les cabinets où elle n’avait pas encore osé se rendre car les portes ne fermaient pas. Entre les deux, trois grands arbres dont l’écorce formait un puzzle gris et jaune qui se soulevait par plaques amusantes. Et plein de petites filles qui sautillaient, car il était strictement interdit de courir, sous peine de punition. À copier cent fois « je ne dois pas courir pendant la récréation ».
Le temps commençait à lui sembler un peu long, elle se tortilla discrètement pour rappeler son existence à cette grosse dame que la maîtresse avait appelée : « la Directrice ».
– Alors, dit brusquement celle-ci, de quelle couleur sont leurs blouses ?
La petite fille aurait bien voulu répondre, mais elle ne pouvait pas nommer cette couleur, qui d’ailleurs n’en était pas une. Plus clair que marron, plus foncé que blanc, elle n’osa pas dire « blanc sale », et pensa plus prudent de rester muette.
– BEIGE, s’impatienta la Directrice, elles sont BEIGES. Et la tienne, tu peux quand même me dire de quelle couleur elle est ?
La petite fille savait, elle cria presque, contente d’avoir la bonne réponse :
– BLEUE !
La Directrice ne sembla pas satisfaite, au contraire ; elle répliqua sur un ton méprisant :
– Et on se demande pourquoi, tu vois bien que tu es la seule…
Mais soudain, au fond du préau, la petite fille remarqua une tâche bleue au milieu du beige ; un bleu un peu plus clair que celui de sa blouse, mais tout de même, c’était bleu ! Alors, elle tendit son doigt victorieusement :
– Là !
La grosse dame grommela :
– Oui, mais elle, elle est Nouvelle. Tu n’es pas Nouvelle, toi ?
Elle ne savait que répondre à cette question qui n’en était pas une. Que signifiait « Nouvelle » ? Peut-être que l’autre petite bleue s’appelait comme ça ? Elle ne voulut pas prendre le risque de mécontenter à nouveau le dragon et secoua doucement la tête. La Directrice lui jeta un regard dubitatif, et la renvoya dans la cour.
Les jours suivants, la petite fille apprit à écrire à l’encre, et glissa même des bancs du cours préparatoire à ceux du cours élémentaire, car à l’époque, cela ne posait pas de problème. Elle sautillait pendant les récréations, et portait bien sûr une blouse beige.
Mais toujours, au milieu des foules, elle sut repérer les bleus.
Bleu clair ou bleu foncé, peu importe.
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Les bleuets de l’aventure intérieure
Patrick Emmanuel Bresson
Perles d’azur immobile en file indienne sur la colline, fixités intemporelles. Ecchymoses du pardon au ciel duquel les ombres s’y disloquent. Ex floraison des radiations lumineuses, onde lumière révélée parce que rejetée. La loi chromatique en témoigne sous sermon. « Bleuités, délires et rythmes lents sous les rutilements du jour. » Hommage au sublime poète, des Gaulois les yeux bleus et le front étroit. Nouilles en quenouilles, des grenouilles s’y mouillent apostoliquement, hoquettent et quêtent aux abords des cités éplorées. Dysruption nécessaire à la beauté du bleu, livides expressions de la langue française. L’oligarchie sacrée de droit démocratique se désagrège congénitalement. Noble couleur des képis policiers, des républiques idoines, des travailleurs en salopettes rougies du sang de leur labeur. Aviateur frisant les boucles de l’hôtesse sous les symboles d’air américano. Ridules des ans, rictus de l’âme, face contre terre et l’on ne bouge plus. Que feulent les lions avant que de rugir, depuis longtemps je sais que les visages d’anges sont des visages de démons. Et comme l’oranger fait écho au bleu, le vert au rouge, le violet au jaune, tout se complète admirablement comme le lien qui unit l’homme à la femme, le juge à l’assassin, la truie au verrat, ou les compagnons d’armes à leur doux régiment. La loi du groupe effraie, elle fait que les cannibales sont des cannibales en toute légitimité.
La peur bleue répand son vent du haut des mandarinats de chaires médicastres, avec des terreurs grippales de gorets enfiévrés. Les banquiers apatrides capitalisent l’effroi avec la bénédiction des saintes institutions et des filiales Apothicaire Agri Alchimiques. Les ‘journableus’, ergoteurs éructant sans scrupules leurs venins ‘médiaboliques’, ne sucent plus depuis longtemps la substantifique moelle de la vie. Discours sur l’hébétude volontaire de La Poésie abandonnée.
Vert bleu d’espérance, jaune vert vif d’autonomie retrouvée. Puissant bleu ciel inaltérable d’autorité intérieure face à l’évidence de l’esprit, à l’esprit d’évidence. Et puis nous sommes devenus civilisés parce que nous avons occis tous les sauvages sous la gradation de tous les bleus. Les paupières m’en tombent de tourment et vogue hardiment la galère vers les aiguilles sous cutanées des missionnaires en goguettes. Le ‘blue lagoon’ coule le long d’un œsophage, impérieusement rafraîchissant et tropical. L’humain s’endort en une impeccable quiétude doucereuse et le bleu du jour se mue en noir céleste.
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Blus coumo l’aigo verdo (glaz dour)
Alan Broc
Avio uèit ons crezi quand lou mounde aprenguè que despuèi l’espàci la terro ero blugo. Acò’s nous espantè bravomen que pensavan que la lutz èro jauno, bessai blancho de cops, mas la vezion pas blugo. D’un aute coustat lou cèu es blu.
Vau pas vous’n beila l’esplicaciou scientifico de l’aire blu, mas aquelo diferéncio de coulour me fai pensa à duoi reglos de la pinturo dis iconos din la Glèisio Ourtoudosso :
« La lutz creado dèu esse represintado coulour d’aur, la lutz increado dèu èsse represintado en blu »
Qu’es acò la lutz increado ? Li rares cops que s’en parlo, s’en dis qu’es « la lutz qu’emano naturalomen del cos de Dieu ».
Lou cos de Dieu ? A cinquanto quatre ons l’èi toujour pas vist. Pamin, li gents que l’aun rescountrat fisicomen dizou qu’aun vist una grondo luzour blugo, qu’acò saio lou celebre Frossard ou un presounier que suplicabo Dieu de lou delibra e una grondo lutz blugo avio escafat duoi parets de la celulo e una voutz li avio dit din soun cap que lou delibrario din soun cor, e n’avio sentit una grondo patz. Frossart, atèu d’ourigino jousivo, ero dintrat dinc una glèisio ount’un de sis amics pregabo, per li dire d’afana un pauc ou per curiousitat, e una lutz blugo èro davalado coumo un rajal d’un veiriau e li avio parlat. Que i ajo un dieu ou que l’ajou soumiat, vezou de blu.
Aquélis afaires me recouciliabou un pauc ammé lou blu. Me chau vous dire qu’èi lis ueis bruns, e touto moun efonço fouguèri carcanhat per un dire dis annados sieissanto : « yeux bleux, yeux d’amoureux, yeux marrons, yeux de cochon ».
Preferabi netomen lou jaune e lou rouje, e mai tard eimèri l’arange ; mas lou blu ?
Cò’s un pouemo en lingo d’oc que coumencè de me faire eima lou blu, amm uno laisso que tournabo coumo dinc una vilanelo : « Verd e blu, moun païs »
Ei toujour eimat lou verd dei mountonhos, e dei sèuvos. Moun amic egipcian Ismaïl quand ve me veire en Franço, me fo segre talèu arribat dinc una sèuvo vezino en esplicant : « En Egipto, vezes un aure tout cop, quand n’i o cinq ensem, acò’s ja eccepciounau. Eici avet de sèuvos. »
Avio ja sentit cò un jour. Aviou moustrat is actualitats un repourtatge loung e penible soubre d’Israelians e de Palestinians que s’entre-tuabou per una terro dessicado : capudario d’un coustat, fanatisme de l’aute.
Puèi daprès i avio un film que se passabo din lou Cantau, acò te refrescabo l’amo de veire tant de verd ! Sèn pas nautres que nous batrion per una terro sico !
(voice off/una voutz deforo) « Ep ! lou sujet es lou blu, pas lou verd ! »
- Paure ! èi aprés lou bretou, e en bretou i o un soul mot per dire « blu » e « verd » : « glaz ». lou verd es counsiderat coumo una variaciou de blu.
Sou las duoi soulos lingos, ammé lou cambrïan, que podes dire : « Lou cèu e la mountonho sou blus » (Glaz eo an neañv hag ar mané)
Per dire verd, li Bretous sou fourçats de dire per eisemple « glaz gwer » = blu coumo lou veire, que lou veire o una coulour verdo. Remembrat-vous lei boutilhos de vi, quand eran pichous, quitomen vouidos, èrou pas coumpletomen trasparentos, èrou verdos. Mas acò, hou faun pas que per d’oubjets, lou verd naturau es un blu : « glaz ». lei fueios dis aures sou blugos, coumo l’èrbo.
Tant i o, sabi desenant que véni d’un païs blu, l’Auvernho, e que demori dinc un païs blu, lou Coumenge. Demori entremié duoi colos blugos, e ma capitalo espiritalo es la clastro enaussado de Sant-Bertrand de Coumenge soubre sa mountonho blugo. Amai, me dirés, lei mountonhos à l’albo, ou à l’asuei, sou blugos coumo lou cèu e la mar.
Lou poueto que dizio en lingo d’oc : « Verd e blu, moun païs » aurio agut un soul mot per hou dire en bretou : « Glaz, ma bro ».
Mas i pensi, èi lis ueis bruns à l’oumbro, e verds al souïlh. Coumo dire acò en bretou ?
per eisemple : en hiaul, ma daoulagad a zo glaz dour = al souïlh, mis ueis sou blus d’aigo
Hou sabio plô, qu’avio d’ueis d’amourous !
Amm acò coumprendet agaro que vous escrigo aquel pichou pouemo :
Blus sou mis ueis coumo la mar salado,
Li piaus frisats del chaine ou la colo amistouso,
Blus coumo lis estanhs, e lei sèuvos oumbrousos,
Blus al souïlh, ou pensant à l’eimado.
Noto : li piaus frisats del chaine = es peus frisats ded casse, en coumengés = les cheveux frisés du chêne.
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Un jour…
Sylvie Brousse-Bournet
Bleu !
Vert !
Non, bleu !
C’est comme la mer, mes jours de gris, tu sais,
Gris bleu, gris vert…
Bleu, la mer,
Vert la mer,
Amère idée
Idée vert,
Vers la lune fin,
Au petit jour
Un jour,
Bleu,
Vert,
Non, bleu !
C’est comme le mont, les nuits de pleine, tu sais,
d’étoiles au pic
de bleu de mine
bleu de mont
Vers demain, le jour
À la nuit d’élan à se retrouver soi
Bleu de soi
Sans sous, au tissu neuf
bleu à nu, d’eux
bleu, bleu,
Tous deux
La mer, le mont,
Bleu, vert, non bleu !
Tout comme au jour, Nous
Au jour Nous
Bleu de jour, comme de nuit
Bleu d’ensemble
Au jour Nous, tu sais,
Ce jour Nous bleu
Vert,
Non, bleu !
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Une petite nouvelle, sur le thème du bleu…
Caillou
Il est venu par le chemin un peu poussiéreux qui monte dans les coteaux. Au loin, il y a la forêt qui devient toute bleue dans l’humidité du matin. Moi je le voyais venir déjà depuis longtemps. Je passe très souvent la matinée derrière la baie du couloir du premier étage, assise dans mon fauteuil, en regardant au loin, par-delà la forêt, vers la plaine, vers la ville. Alors quand cette silhouette est apparue, je m’en suis tout de suite aperçu. Personne ne monte jamais à pied jusqu’à la maison de retraite. Des voitures, des camionnettes de livraison, des visiteurs, souvent le samedi, mais jamais quelqu’un ne vient ici en marchant sur ce chemin qui ne mène nulle part ailleurs. Ici tout est peint en ocre jusqu’à l’épaule, puis, au-dessus, en jaune, un ton pastel. C’est la directrice qui a choisi ces couleurs, moins salissantes, paraît-il…
Il avait une vingtaine d’années, les cheveux longs, une courte barbe, un sac à dos. Rien de particulier mais rien non plus qui ressemblait à un employé susceptible de venir travailler ici. D’ailleurs, en arrivant, il ne s’est pas dirigé vers les portes de l’administration, qui sont un peu plus loin à droite, non, il a ouvert la grande porte, à deux battants, qui permet d’entrer dans le grand hall du rez-de-chaussée.
C’était juste l’heure de la réunion/café du personnel de la maison. Ils disparaissent tous les jours vers l’aile droite. Oh pas très longtemps, une demi-heure peut-être. Une fois les lits faits, les pensionnaires lavées et habillées, ils ont ainsi un petit moment pour faire le point avec la directrice. Je suppose qu’ils parlent de nous ?
Pour nous autres c’est un moment de creux, après la fin des feuilletons télévisés, ceux qui parlent d’amour, de gloire et de beauté et juste avant les jeux, nous pouvons lire un peu, ou tricoter, ou rêvasser ou somnoler…
Mais moi j’étais intriguée. Je voulais savoir quelle personne âgée allait recevoir une visite, car ce jeune homme ne pouvait être qu’un visiteur. J’ai retourné mon fauteuil et me suis dirigée vers l’ascenseur.
Je me suis demandé pourquoi, dans cette heure creuse du milieu de la matinée, Mesdames Sanson et Chanal étaient sorties de leurs chambres et venaient, comme moi, attendre l’ascenseur ? J’entendais un bourdonnement de pas dans les étages, des pantoufles qui raclent un peu sur le lino, des cannes qui se heurtent dans les coins des couloirs, mais tout cela sans bruit de voix, sans palabres inutiles. Quand l’ascenseur est arrivé, avec ce couinement qui se termine en grave, la cabine contenait déjà 6 pensionnaires, dont deux, comme moi, en fauteuil roulant. Il a fallu se pousser pour arriver à rentrer toutes.
Désolée de le dire mais Madame Sanson ne sent pas bon, une vague odeur d’urine, de vieux vomi et de médicaments… Je ne me permettrai pas de le lui faire remarquer. Mais quand on avait, comme moi, le nez à la hauteur de son derrière et que nous étions toutes tassées dans cet espace exigu, juste devant moi, cela sentait très fort. Fort heureusement il n’y avait qu’un étage. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de lui claironner « tu pues du cul » quand nous avons été expulsées par la pression des autres, dans le grand hall de la réception/télé. Elle s’est retournée et m’a soufflé, dans un halètement : « j’t’emmerde vieille peau ». Je ne répondis rien. Car il se passait quelque chose de très étonnant. Inutile de perdre son temps en chamailleries.
Toutes les pensionnaires s’étaient réunies. Quelques retardataires arrivaient encore. Certaines étaient assises dans les fauteuils fatigués poussés face à l’écran de la télévision, d’autres sur les bancs qui font le tour du hall, ou debout s’appuyant sur leurs cannes… Le jeune homme avait posé son sac. Il était là, bien droit, comme on se tient à son âge, juste sous cet écran de télévision suspendu au plafond. Nous n’entendions plus que le bruit d’une émission de télé achat qui vantait un appareil de musculation capable de faire perdre cinq kilos en deux semaines.
Le téléviseur est situé en hauteur, c’est peut-être pour que nous puissions toutes le voir mais c’est aussi pour qu’il n’y ait que les grands qui puissent l’allumer, choisir la chaîne et l’éteindre. Mais cela n’arrive jamais car, des grandes, avec l’ostéoporose, il n’y en a plus parmi nous. Quant à la télécommande, cela nous fait bien rire quand une nouvelle pensionnaire en fait la demande, car nous connaissons tous la réponse de la directrice : « Elles l’ont cassée ! ».
Le doux jésus, comme il nous regardait toutes.
Il a levé le bras, pointé son doigt sur le bouton et d’un coup il a éteint le poste. L’écran est devenu tout bleu. Il y eut enfin le silence.
Puis il a sorti de sa poche une petite flûte et devant nous il l’a portée à ses lèvres. Mon Dieu qu’elles étaient belles ! Et le son qu’il a tiré de son instrument était si aigu mais si délicieusement pur que je sentis toute ma détresse fondre en quelques instants. Plus d’amertume, plus d’ennui, plus de regrets, plus de tristesse, juste une flûte qui s’empare de tout l’espace, celui de ce hall impersonnel bien sûr, mais surtout celui de mon cœur. Je ne sais pas ce qu’il a joué, si c’était un morceau de musique classique ou un air d’un folklore lointain, venu d’une steppe couverte de moutons, mais connu ou inconnu, ce qu’il jouait coulait en moi comme une source d’eau vive et pure. Je dus fermer les yeux.
Et puis j’ai entendu, juste en sourdine, caché derrière la flûte, le bruit de pas retenus, le choc très doux des cannes qui reprenaient leurs marches et, en ouvrant les yeux, j’ai vu que notre petite troupe commençait à marcher cahin-caha en suivant le jeune homme. D’une main, il avait pris son sac et l’avait jeté sur son épaule puis il ouvrit toutes grandes les doubles portes du hall. Alors bien sûr que j’ai suivi le mouvement, avec mon fauteuil, moi aussi, je ne voulais pas rompre cet enchantement. Je voulais en finir avec l’odeur du pipi et des repas à 17 heures, en finir avec les jérémiades de Madame Chanal sur son état de santé, les couches-culottes, les cris des aides-soignantes, le mépris, la honte… En finir avec l’absence de mon fils et de sa femme, qui ne viennent me voir qu’une fois par an, sans leurs enfants, vers la mi-mai.
Ne plus jamais rompre avec le regard du jeune homme, ses lèvres frémissantes et sa musique étrange, alors je suis sortie, comme les autres, et nous sommes toutes parties, sur le chemin, vers les coteaux, vers la forêt toute bleue, vers le néant.
Sur le panneau d’information de la maison de retraite, une note annonçait :
Suite à des restrictions budgétaires, l’institution ne pourra pas, exceptionnellement, organiser la dératisation annuelle de février. La direction a prévenu Monsieur Hamelin. Nous rappelons à chacune des pensionnaires qu’il ne faut surtout pas laisser traîner des restes de repas dans les chambres.
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Bleus à la queue leu leu
Jean-Louis Carrière
Vous dites que je suis fleur bleue,
Mais, je vous réponds : Madame !
Je préfère la vie en bleu,
Que d’avoir du bleu à l’âme.
Je dessine et je peins en bleu,
Un bleu clair, un bleu lumineux,
Regarde, ce rêve en bleu ciel,
Ton cœur prend la couleur du ciel
Bleu pétrole
Bleu cobalt,
Bleu acier,
Les Bleus du pouvoir de l’homme,
Pour une idée monochrome
C’est bleu !
Je tague ce monde fielleux
D’un bleu clair, d’un bleu lumineux,
Regarde, ce rêve en bleu ciel,
Ton cœur prend la couleur du ciel
Bleu lavande,
Bleu turquoise,
Bleu saphir,
Les bleus désirs de la femme,
Ces Présents qu’elle acclame,
Ainsi parée elle est dans le bleu,
J’écris et je te parle d’un bleu,
D’un bleu clair, d’un bleu lumineux,
Avec ce rêve en bleu ciel,
Ton cœur prend la couleur du ciel
Ta vie redevient Bleu azur,
Et ton esprit bleu céleste,
Laisse tomber ce coup de blues,
Ne te comporte pas en bleu !
Lâcher prise et fuir le stress,
C’est le Credo des gens heureux,
Pourquoi vivre dans le rouge ?
Bien d’autres couleurs existent !
Contemple le bleu du ciel,
Seul, assis au bord de la mer.
Doucement, le calme t’envahit,
C’est la douceur d’un bien être,
Les vagues de la grande bleue
Se cassent à la queue leu leu,
Et se changent en bleu de mer.
Belle couleur éphémère,
De cette mer coutumière,
À devenir bleu outremer.
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Le pré d’Océane
Sylvie Cau
Rappelez-vous, c’était il y a cinq ans. Un après-midi de printemps, un dimanche de mai, ou d’avril. La petite fille, qui n’en prenait jamais, avait attrapé une poupée pour aller marcher. Une survivante que la chienne de la maison n’avait pas encore mangée. Nous étions parties toutes les trois, la petite fille, la chienne et moi. Il faisait doux, presque chaud. Nous voulions nous diriger vers Mont-de-Galié, tranquillement, profitant de la douceur du soleil, des oiseaux.
Remontant à pied la Gau, nous avions quitté le village, puis emprunté le premier sentier à travers la forêt. Marchant à la file indienne. La chienne avait rythmé la marche, aboyant après les feuilles mortes, les cailloux courant. Nous étions finalement parvenu jusqu’au pré. Il n’était pas le but initial, mais pourquoi pas lui ? Il était dégagé, les fritillaires le parsemaient de carmin. À la lisière de la forêt, nous avions fait une pause, je m’étais allongée, tandis que la petite fille dans le pré jouait à la poupée. Je somnolais, quand je ne le fais jamais.
La petite fille avait interrompu cette quiétude en s’écriant : « Maman, la poupée, je vais l’appeler Océane ». Elle avait poursuivi ses rêves tandis que j’écoutai le pépiement des oiseaux. Sans doute avais-je intégré la voix de la petite à mes rêveries et j’y entendis : « je l’appellerai Océane Gyrophare ».
Pourquoi une telle émotion ? Les jours qui avaient suivi ne se ressemblèrent plus : désormais le village était riche d’un nouveau lieu, le pré d’Océane Gyrophare, un océan de verdure.
Les années ont passé, le pré est resté.
Il est même resté seul, en friches.
Aujourd’hui, le pré d’Océane n’a plus de lisières.
Il est plus vaste, ouvert.
Il est bleu…
Ninamu
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La déchirure bleue
Irène Picard
Comme chaque matin elle se prépare avec la minutie d’une mariée.
Elle se glisse dans le blanc fragile de sa robe de tulle, se coiffe d’une fleur rouge dans le chignon, prend son cabas et fuit sa maison sans un bruit.
Elle a rendez-vous avec le lagon. Le cabas posé à côté d’elle, confortablement assise sur une mousse elle peut enfin se plonger dans le dégradé de bleus qui s’étale devant ses yeux. Bleu azur intense du ciel, bleu sombre et profond de l’océan au large qui invite au voyage, bleu très clair ourlé de blanc autour de la barrière de corail, bleu cristallin d’une pureté inouïe dans le clapotis des vagues qui meurent sans rage sur le blond rivage… Et là, partout, un ballet insensé de poissons colorés.
Perdue dans l’arc-en-ciel luisant des poissons et des bulles, elle ne pense plus à rien. Elle en oublie même cette déchirure qui ronge son cœur d’une douleur acide. Elle se demande encore pourquoi elle n’a pas eu le courage à ce moment-là d’exprimer sa rage pour faire taire sa peur. Sa bouche comme cousue n’a pas craché les lances de fiel qui auraient pu venger sa terrible blessure. Elle a traversé sa nuit sans étoiles et sans amour, nue et seule, puisant sa force dans le velours de l’immense palette bleue, masquant sa fragilité d’un étrange sourire.
Tiens, le vent s’est calmé… Les cris et les rires des enfants bruissent en un désordre joyeux. Les palmiers inclinent leur ramure vers le tourbillon du lagon. En fermant les yeux, elle goûte mieux à la tiédeur moite de l’air. Elle voudrait se faire sœur des poissons pour se fondre dans l’arc-en-ciel de leur chorégraphie irisée. Ne plus penser, oublier enfin sa vie brisée… Elle tend la main vers l’eau mais suspend son geste.
Le calme se fait progressivement autour d’elle et en elle. La nuit se prépare. Des notes d’ukulélé coulent en gouttes de miel sur son cœur blessé.
Une main se pose délicatement sur son épaule, la tirant de sa douce torpeur.
« Il faut y aller, Madame, c’est l’heure… »
Océane pousse un profond soupir, plie son paréo, rajuste sa robe de tulle, roule sa mousse et quitte le lagon à regret. Elle descend le grand escalier, traverse le nautile, la forêt tropicale et sa cabane d’explorateur dans les arbres, longe les rochers où sont nichés pour la nuit les manchots, frissonne en passant devant les requins et rejoint enfin le gardien de l’aquarium de Montpellier qui lui tient gentiment la porte.
– Bonsoir, Monsieur Louis !
– Bonsoir, Madame Gyrophare. À demain…
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À mon père Bleu
Sylvie Caussarieu
Le saphir de ton regard
Mais la continuelle nuit de tes prunelles
Le palpitant flot lavande de tes veines
Mais l’électrique de ton sang
L’azur volatile de ton souffle
Mais le givre grinçant de tes mots
Le paon de ton allure
Mais l’acier de tes caresses
Les myosotis de ton sourire
Mais le livide de tes joues
Le céleste de tes pensées
Mais le Prusse de tes poses
L’indigo de tes raisins
Mais le safre de ton vin
Les bleuités de ton âme
Et le bleu de nos maux.
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Bleu
Hélène Charvolin
Bleu.
De tout temps, ce fut un bleu.
Bleu, à sa naissance, cyanosé d’un étouffement sévère qu’au cours d’un accouchement cruel et dystocique il avait affronté.
Outre la peur bleue des situations d’enfermement – il se montra toute son enfance particulièrement sensible au conte de « Barbe Bleue » – il en garda une certaine malfaçon durable dont sa vie fut, par la suite, empreinte.
Dès ses premiers mois, on lui découvrit une maladie cardiaque qui, jusqu’à l’intervention chirurgicale, le faisait bleuir de par les problèmes circulatoires qu’elle entraînait.
Opéré, hospitalisé de longs mois, et quand il rentra chez lui, l’acrimonie des uns et des autres à son encontre se révéla intacte.
Sa mère ne l’avait jamais désiré, et, dès lors, il fut passé au bleu, escamoté, par une famille négligente et si peu concernée.
À cette adversité, il répondait par une maladresse inévitable qui marquait de bleus son corps et rendait ses réactions inappropriées.
Il se mettait aussi dans des colères bleues, cruelles et destructrices, ruminant sans fin cette disgrâce affective, et sortait, de ces crises, prostré et abasourdi.
Le plus jeune de la tribu, il se retrouvait, sans cesse, en tout, le dernier, le moins savant, le plus malhabile, le débutant, en proie aux quolibets familiaux les plus raffinés.
C’était un bleu, mais de manière si dissidente – sa famille avait du sang bleu dans les veines – et ses frères, ses sœurs, ses parents le lui rappelaient si souvent que cette bleuitude lui collait à la peau.
Tout était prétexte pour l’en agonir et l’humilier, et la fatalité de ce destin lui laissait des idées sombres et des bleus à l’âme.
À sa majorité, dans une impulsion extravagante, ayant raté tout ce qu’il avait tenté jusqu’alors, y compris et surtout les épreuves scolaires, il décida de s’engager dans les « Casques Bleus ».
« Palsambleu », se disait-il, « nul doute que, dans ce régiment au nom pour moi prédestiné, je puisse, enfin, donner la mesure de mes mérites ».
Bien que, jusque-là, les péripéties et le cours de sa vie n’aient été que malchance et malédiction, il conservait, au fond de lui-même, la foi chimérique en sa propre vaillance.
La fatalité voulut qu’il ne puisse répondre aux exigences du recrutement, tant il avait, de par le passé, raté et sa croissance et son instruction.
C’était égal. Et c’est vers les « Diables Bleus » qu’il se tourna alors, persuadé d’une sélection moins sévère.
Peine perdue, hélas, chez les Chasseurs Alpins !
Malmené, hébété par ces nouveaux échecs, il se réfugia dans une rocambolesque affaire de mœurs, et fut pris, au bout du compte, dans un scandale louche et pernicieux de ballets bleus, un commerce de prostitution masculine dans lequel il fut accusé d’avoir trempé, au même titre que plusieurs torves individus.
Il en prit pour cinq ans fermes qu’il purgea — tant bien que mal — à la prison de Fresnes.
Après une période troublée, il se ressaisit. Isolé dans une cellule (du fait du caractère sexuel de ses méfaits) il reprit les études jusque-là échouées et put même passer son baccalauréat professionnel, section métiers de bouche.
Mais surtout… Surtout… Période bleue parmi les périodes bleues… Il eut, un jour, la visite d’une jeune bénévole de prison, tout à fait fleur bleue, qui tomba instantanément amoureuse, et ce fut réciproque.
Pas de ces bas-bleu pimbêches et prétentieuses ! Mais une ingénue, yeux bleus, cheveux blonds, qui lui écrivait des mots d’amour sur du papier à lettre aux enjolivures improbables, mais certes de couleur bleue.
Il lui répondait sur les feuillets bistre et rugueux de l’administration pénitentiaire.
Quand elle le visitait, au parloir, c’est un bouquet de bleuets à la main, toute souriante, éclatante dans sa robe d’été à petits carreaux bleus et blancs.
Elle l’attendit jusqu’à sa sortie. Elle le guettait devant la porte le jour de sa libération.
Elle avait garé sa voiture en zone bleue, sur le parking, et ils gagnèrent son domicile, devenu leur chez eux.
Ils partirent, en train — période bleue, bien entendu — pour un mémorable voyage de noce sur les rivages de la grande bleue.
Mais quand ils revinrent, que faire ?
Il sortait de prison, elle était visiteuse, rien qui puisse leur permettre de prendre un essor.
C’est en dégustant du bleu — de Sassenage — qu’ils pressentirent le plan qui devait chambouler leur destinée.
Sa grand-mère avait un petit café, où elle avait servi, jour après jour, de nombreux verres de curaçao. Elle le leur céda pour quelques sous, dont ils s’acquittèrent avec leur carte bleue…
Il apprit à cuisiner truites et steaks… au bleu, elle servait dans la salle, accorte sous son petit tablier… blanc.
« Morbleu », se disait-il, sifflotant le « Beau Danube Bleu », dans le ravissement de la prospérité, songeant au restaurant qu’ils avaient baptisé le « Train Bleu », et se contemplant d’un air avantageux dans le clair obscur du matin, « pour un bizuth, un novice, un apprenti, un BLEU, l’apothéose est-elle au terme du chemin, oui ou non?»
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Bleuett
Gisèle Constant
Lorsqu’elle ouvrit les yeux pour la première fois,
Elle ne vit que du bleu.
Les murs et le plafond, la blouse de l’infirmière.
Bleue la mine du père tellement chamboulé
Bleu le regard radieux de la mère éblouie
Bleue aussi la brassière si finement brodée
D’un « B » en arabesque de coton satiné.
« B » pour BRUNO, garçon tellement espéré
« B » alors pour BLEUETTE, par surprise arrivée !
Garçon manqué peut-être et pourtant très fleur bleue.
Petite à bicyclette, zigzague et puis s’arrête
Pour cueillir des violettes, bleuets et pâquerettes…
Son conte préféré, le soir au coin du feu
Patiemment égrené par l’un de ses aïeux
Vous l’avez deviné :
Bien sûr, c’est « Barbe Bleue » !
Maculés d’encre bleue, ses cinq doigts maladroits
Alignent de leur mieux des bataillons de « i »
Des chapelets de « o », des guirlandes de « e ».
Courte jupe plissée, béret bleu sur la tête
« Mademoiselle s’il vous plaît,
au couvent des Oiseaux, l’uniforme est de mise ! »
Pendant le fastidieux office du dimanche
Sur le sol carrelé de froides pierres blanches
Un rayon de soleil projette un paysage :
La robe de Marie sur le vitrail de l’Est
Devient le lac bleui où navigue BLEUETTE
Quand sa gorge rougit, en l’hiver maladie
Reine en l’infirmerie, Sœur Tisane sévit :
Un tampon de coton au bout d’un badigeon,
De bleu de méthylène largement imprégné
De la pauvre BLEUETTE
Peinturlure la gorge jusque-z-à la luette…
(Cette thérapeutique certes soigne l’angine
mais d’un céleste bleu colore les urines…)
Le quatorze Juillet,
Au Grand Bal des Pompiers, Bleuette fut invitée.
Les violons langoureux du « Beau Danube Bleu »
Dans les bras d’un galant la firent chavirer
Hélas pour la pauvrette, son danseur l’oublia
Le Danube ne fut plus aussi bleu que ça…
Et l’idée la gagna, pauvre, pauvre fillette
D’en finir au plus tôt ; elle perdit la tête…
C’est dans la Grande Bleue qu’un jour elle se jeta…
Du pont de « L’oiseau Bleu », le vigie proclama :
« Une fille à la mer ! » et un marin plongea !
Sauvé par un « Col Bleu » qui plus ne la quitta !
Au bout de quelques mois, son ventre s’arrondit
Vers le milieu d’Avril, un gros garçon naquit.
Lorsqu’il ouvrit les yeux pour la première fois,
Il ne vit que du Bleu
Les yeux émerveillés,
Sa mère lui passa
Une brassière bleue
Si finement brodée
D’un « B » en arabesque
De coton satiné…
BRUNO on le nomma
C’était sa destinée !
Il fit ses premiers pas,
Il dit ses premiers mots
Et bientôt il chanta
Comme Nicoletta :
« Ô Mummy,
Ô Mummy, Mummy Blue
Ô Mummy Blue… »
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Voyage B.L.E.U
Michel Cordier
Un ongle bien taillé, une phalange brune maintient un flacon de méthylène pleurant son filet liquide en courtes ondes sur une grande forme oblongue en résine. Nul ne se doute qu’il s’agit d’un baptême, celui d’un bateau insubmersible dénommé : Barque Libre d’Europe Unie.
Le grand départ est prévu pour le début d’après-midi avec pour seul équipage, un ingénieur, jeune retraité, ayant pour objectif de parcourir les voies navigables d’Europe. Tout a été soigneusement planifié : divers parcours, étapes, ressources d’eau potable, points de ravitaillement, résine pour d’hypothétiques coups durs et quelques indispensables trésors.
La barque trouve enfin sa ligne de flottaison, deux rames, un homme aux yeux clos et un temps de silence. Rien ne sera plus comme avant… alors avance ! Un bras pousse le bord du quai, l’autre glisse un arc de rame, la coque cherche sa place au cœur de l’eau. L’une des nombreuses particularités du véhicule est d’être d’une part, à rames télescopiques pour optimiser l’effort et d’autre part, d’être inversées pour regarder vers l’avant.
Souque ferme matelot !
Deux larmes, quatre, puis huit reflètent la lumière au rythme des rames. D’une idée naît un triste sourire : un shadock pleure en proue, son frère rame sur ses larmes. L’après-midi s’étire, noyant la théorie en pratiques de connaissances mutuelles sur une eau glauque, canalisée. Tout fonctionne comme prévu : passage d’écluse, trajectoires, réactivité, stabilité – trop bien même. Comment lutter contre les langueurs d’habitudes de cours de vies linéaires aboutissant à l’aveuglement puis au désastre ?
Au bout de deux jours et demi, la croisée des chemins propose un choix : soit continuer en marin d’eau douce ou sauter le pas sur la rivière puis le fleuve. Questions – dilemme, demi-journée de pause sur un casse-tête : tenir le cap sur un abandon ou se risquer sur de nouveaux rapides de vie ?
Ce fut l’aventureux rapide, les branchages à éviter, les voûtes de cimes puis les limons qui emportèrent B.L.E.U. aux quatre coins de l’Europe pour la nouveauté, avec rien à perdre. Le temps passa au fil de l’eau sur un miroir de vie. Vie qui de fait s’exprimait en interrogations. Là en peine, là-bas en silences d’absences, la voie fut longue. Quels instants critiques passés à la trappe ? Que reste-t-il ? Finalement, quoi faire ? Les haltes, très pragmatiques et tout à fait rassurantes en bordées d’actions, se finissaient par un feu, de ceux qui sont pauvres en bois mais riches en écoute… avec une particularité.
Ayant pris l’étrange tocade de signer ses étapes d’un point d’interrogation aux couleurs de la croisière, il devint aisé de suivre l’intrigante piste d’écorces ou de roches taguées. Il vint un temps où, sur la requête de riverains, les nouvelles locales noircirent quelques colonnes en conjectures. Par un heureux hasard, il fallut une photographie d’amateur pour relancer le débat. Les hypothèses selon les penchants foisonnèrent : marque un problème écologique, écocitoyenneté aux abois, culture de questionnement et de doute, symbole du ciel penché vers la terre, géométrie non-euclidienne et nouvel espace, aire tellurique, etc.
Bref, tout et son contraire !
Un soir comme les autres, le navigateur fut rejoint par une vieille femme aussi fripée qu’une coque de noix, aussi fine et fluette que les banshees sous un regard sombre ne lâchant pas sa proie ; cherchant à partager que le feu, ses vêtements rappelaient la couleur comme le son des flammes. Une présence incertaine, presque dansante.
Enfin une question : qui es-tu ? Je ne sais plus !
Advint un monologue tout en mots de silences, de raisons, de questions, de positions.
Au petit matin, le « pot aux roses » si l’on peut dire, fut finalement éventé. Le guet-apens au bord du Danube permit d’obtenir une phase laconique qui, elle aussi, fit le tour de l’Europe ; projection d’imaginaire.
Qu’en est-il de votre voyage ?
Autant de merveilles que de problèmes… comme toujours !
Étonnamment lors du départ, la courbe du mouvement des rames laissa un point d’exclamation comme sur la borne de pierre de la dernière halte.
Le navigateur ne fut jamais retrouvé !
Bien Lui En Use…
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Sur un ton de ble
Edith Duboscq
Grand est mon désarroi
Il me faudrait du bleu roi
En cueillant quelques bleuets
Redonner un peu de baume à mon cœur
Avec ces jolies fleurs
Que j’accrocherai à mon chemisier
Afin de tout oublier.
Retrouver enfin
Par un beau matin
Mes enfants réconciliés
Au milieu de l’été
Bleu, bleu comme les bleus de mon cœur
Disparaissez enfin
Pour un bleu alcalin
Bleu, comme les jours heureux
Dans un ciel toujours bleu
Bleu ciel couleur de l’innocence
Couleur de l’enfance
Bleu nattier
Quand nous sommes inquiets
Gris bleu ou bleu gris
Et le temps nous sourit
Bleu azur,
Ou bleu pétrole
Quelle belle aventure
Et comme c’est drôle
Toutes ces teintes de bleu
Qui nous rendent heureux.
Mais dans ma famille désunie
Grande est ma souffrance
Je devrai choisir plutôt
Un vert espérance
Pour qu’enfin on soit réunis
Sous un ciel bleu uni
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Marvin Duc
Il était une fois une planète bleue avec plein de martiens bleus.
Tout était bleu.
Les rivières toutes bleues, les phares tous bleus, et le sable de la mer tout bleu.
La Tortue de l’Univers Bleu pondait des œufs sous le sable bleu.
Les œufs aussi étaient tout bleu sauf un multicolore.
Un œuf a donc éclaté, un bébé tortue en est sorti, lui aussi, comme sa coquille, était multicolore.
Le reste des bébés était tout bleu.
Ce bébé tortue multicolore quand il rentrait dans l’eau, l’eau devenait multicolore.
Dès que la petite tortue touchait quelque chose, tout devenait multicolore.
Et les martiens n’en revenaient pas.
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Bleus sur fond bleu
Jeanne Ducos
Gauloises Bleues pour « bleus à l’âme »
« Petites bleues pour les gros bleus,
Et pour les « bleus » qui auraient peur
Ysonka « partir dans le bleu » !
Bleu de Prusse ou céruléen
Indigo ou ultramarin
Bleu de cobalt, de manganèse
Bleu lavande ou bleu nattier
Bleu turquoise des mers du sud
Autour de l’éclat des atolls,
Bleu roi méditerranéen
Ecrin des îlots égéens,
Bleu du royaume d’Amphitrite
Dansant au creux de ses grottes,
Bleu des treilles sur les murs blancs
Bleu des failles au fond des séracs
Bleu de l’effroi, bleu du naïf
Bleu du rêveur, de l’inventif
Bleu de travail et bleu « Denim »
Bleu qui blanchissait nos lessives
Bleu des matins dans la montagne
Bleu de la nuit trouée d’étoiles
Bleu de l’ombre au fond du jardin
Bleu de la neige au soir tombant.
Bleu méprisé pendant des siècles
Ignoré des peintres d’antan
Bleu sur le voile de la Vierge
Et les pages bleues du Coran.
Bleu des rêveurs et des poètes,
« L’Azur, l’Azur » crie Mallarmé.
Après « l’I rouge » et « l’U vert »,
« L’O bleu monte vers l’Oméga !
Bleu céleste couleur du jour,
Chantaient les écoliers de France.
Planète bleue couleur d’amour,
C’est aujourd’hui notre espérance.
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Que du bleu !
Michel Dupeyre
Fin de semaine. Donc, courses à l’hypermarché du coin.
Quand j’écris « courses » c’est au propre et au figuré. Les gens courent en faisant leurs courses et je n’échappe pas à cette règle non écrite mais bel et bien inscrite dans les faits. Finalement « course » est un mot qui porte bien son nom.
Sommes-nous à ce point insatisfaits de nos vies que nous n’apprécions plus rien ? Pas même une promenade à l’hypermarché ? Et d’où nous vient cette précipitation, pour en finir au plus tôt avec ce rythme hebdomadaire infernal, qui nous tue petit à petit ?
Le chariot rempli, je me dirige vers la caisse la moins encombrée. La 17 945e ne me parait pas mal. Mais non je blague ! Vous me connaissez ! La 17e semble bien. Il y a une grand’mère qui est en train de passer et un jeune couple derrière elle. Tout cela devrait s’écouler assez vite vers la sortie.
Quoique ! Je me méfie des grand’mères. Aux caisses, elles sont souvent redoutables, elles discutent avec les caissières, leur demandent des nouvelles des enfants, mettent un temps fou à sortir leur carte, et quand elles se souviennent de leur code, vous avez de la chance. Elles discutent aussi de l’addition, parlementent, argumentent sur le prix des poireaux, donnent leurs recettes et mettent un temps fou pour re-remplir leur chariot. Bref, vous prenez un quart d’heure dans la vue, sans pouvoir y faire grand-chose, si ce n’est en regardant les autres files de clients, qui elles, comme c’est bizarre, s’écoulent toujours à ce moment-là, à toute vitesse. Mais cette mémé-là, elle a presque fini, cela devrait aller. C’est décidé ! Je joue la 17.
Derrière elle, un jeune couple : l’homme est devant avec un téléviseur grand écran dernière génération dans un premier chariot et la dame avec un deuxième chariot bien chargé avec les provisions de la semaine. Ils ont l’air nerveux et pressés, cela ne devrait pas traîner.
Et hop ! Gagné ! La mémé dégage. J’ai bien fait de choisir la 17 ! Le monsieur passe avec le téléviseur. La caissière lui donne la garantie, le mode d’emploi ou je ne sais quoi dûment tamponné avec un sourire, le tout dans un temps record. Brave caissière ! Et en plus elle s’attaque avec vaillance et célérité aux provisions de la semaine désormais sur le tapis roulant.
Aaah ! Il faudrait élever une statue à la caissière vaillante et anonyme. Je la vois en femme tronc avec des épaules de déménageur, une main crochue pour mieux saisir les objets et une aux doigts aplatis pour mieux taper les prix sur le clavier de leurs infernales machines. Quoique maintenant avec les codes barres, deux mains crochues devraient suffire. Et à la réflexion, il lui faut quand même une jambe pour faire avancer le tapis roulant. Tout cela va augmenter le prix de ma statue.
Pendant que je cogite à la souscription que je vais lancer pour l’édification de ce monument moderne amplement mérité, le monsieur de devant après consultation de sa montre dit à la dame qu’ils vont être en retard et qu’il part charger le téléviseur dans la voiture, pour avancer. La dame est d’accord. Moi aussi, pourvu que ce soit bientôt mon tour. J’ai déjà deux autres familles dans la file derrière moi.
Cela y est ! Les provisions du couple ont réintégré le chariot. La dame fouille dans son sac à la recherche de sa carte bancaire, véritable laisser-passer des temps modernes et là catastrophe elle devient toute confuse. C’est son mari qui a la précieuse carte ! Mais elle va la chercher tout de suite ! Elle laisse le deuxième chariot rempli là et part en courant avant que la caissière désemparée n’ait eu le temps de réagir.
Naturellement, nous n’avons jamais revu ni la dame, ni le monsieur, ni surtout le téléviseur grand écran dernière génération à 1 399 € en promotion toute la semaine !
Après 5 minutes d’attente et d’espoirs mal placés décroissants, la caissière a appelé sa chef qui n’a pu que constater les dégâts. Un vol en bonne et due forme. La chef caissière a alors fortement engueulé la malheureuse caissière… (Non, non, il n’y a pas d’autre mot suffisamment fort « qu’engueuler » qui décrit avec assez de réalisme l’explication qui a suivi, sinon pensez bien que je l’aurais employé, vous connaissez l’exactitude de mon vocabulaire !)
Je ne peux que reprendre ici mon argumentaire pour l’édification d’une statue à la caissière anonyme et engueulée, véritable héroïne des temps modernes et incertains que nous vivons.
Je la vois désormais la tête baissée aux bords des larmes devant tant d’injustices, ou implorant le ciel de ses doigts, qui, nous l’avons vu, étaient fortement griffus. Pensez ! Être payée une misère à voir défiler tous les jours des tonnes de produits qui font envie et pouvoir s’en payer qu’une infime partie… et si jamais vous en perdez ne serait-ce qu’une autre infime partie alors les foudres de la hiérarchie s’abattent sur vous comme la misère sur notre pauvre monde, avec menace de licenciement en prime… donc menace de ne plus pouvoir se payer cette infime partie de richesse qui vous permet de vivre ou plus exactement de survivre tout simplement.
Bien évidemment, il a fallu que je donne mon témoignage,
1) à la chef caissière,
2) au chef de la sécurité du magasin,
3) à la patrouille de police déplacée pour l’occasion.
Non ! Je ne vous ferai pas le compte rendu de toutes ces péripéties. Je m’y refuse. Je me souviens être passé par plusieurs états d’âme successifs : la profonde dépression, le fou rire irrépressible, le sentiment d’absurdité totale et le désespoir atroce… d’être pris dans une machine infernale et folle, broyeuse de week-end tranquilles.
Ce n’est qu’environ 1 h 30 plus tard que j’ai réussi à reprendre mon chariot délaissé pour cause d’explications interminables, de cogitations fumeuses et de rapports imbéciles en trois exemplaires dûment signés.
Je dois maintenant le confesser. Ma position sur les mémés aux caisses des supermarchés a profondément évolué. C’est vrai, elles discutent beaucoup, elles blaguent un peu, elles payent lentement, mais elles payent elles… et finalement leur file avance petitement certes mais régulièrement. Et que demander de plus, je vous le demande surtout une veille de week-end ?
J’attends aussi avec impatience l’époque où l’on nous greffera une puce électronique derrière l’oreille ou sur la fesse gauche (ce point reste à déterminer avec précision) et qui nous permettra en fermant les yeux de voir où que nous soyons, notre programme télé favori, nos courriels, notre portable, notre GPS et surtout, surtout, la position exacte de notre compte bancaire. Certaines firmes y travaillent déjà d’arrache pied. Vous verrez, on y va. On va y arriver. On y est presque. Dès lors ces légers incidents qui perturbent l’activité économique et qui font baisser grandement la rentabilité, ne seront désormais plus qu’un lointain souvenir. Ce sera le bonheur ! Que du bleu vous dis-je ! Mais c’est étrange, j’ai déjà lu cela quelque part… et allez savoir pourquoi je n’y crois plus. C’est peut-être cela le début de la vieillerie.
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In memoriam Lou Larzac, ou le blues de vache, été 2009
Christian Durand
Quarante ans après. Après la bataille et la victoire.
À l’époque une bonne centaine de km de barbelés gardait le Camp.
Il y en a maintenant plusieurs milliers. Qui barrent les chemins creux, les sentiers de randonnée, les traversées à la boussole. Qui protégent les sotchs et les lavognes, les bergeries et les corrals repeints de frais, en vert jardin. Oui, corrals : coraux c’est autre chôse.
En ce temps-là, les banderoles Gardarem Lou Larzac vous accueillaient à bras ouverts. Quelques facétieux (pas de nom, svp) avaient rajouté : Gardarem Lou Béret. Maintenant au Caylar la nuit du Causse est illuminée par les néons Expresso, Panini et CocaLight.
Tu ne verras plus ni la Petite ni la Grande Ourse. Et ni la Voie Lactée…
Ô soeur lumineuse des blancs ruisseaux de Canaan et des corps blancs des amoureuses
nageurs morts suivrons-nous d’ahan ton cours vers d’autres nébuleuses ?
Panini, Expresso, CocaLight.
Les barbelés offerts par les Fonds communautaires, c’est pour protéger les vaches subventionnées.
C’est que ça coûte cher un berger – sauf en Ariège où il y a plus de bergers que de moutons.
Pour avoir des subventions, il faut avoir des vaches ou des moutons. Et donc des barbelés. Parfois on suit des Kms de barbelés sans voir la moindre vache. Normal, en été, elles se rassemblent à l’ombre dans les creux. En Corse, il y a quelques étables dans des boîtes de nuit.
On ne voit pas non plus de « paysans » ! Ils étaient pourtant 101, comme les dalmatiens.
Un gyrophare parfois prévient du passage d’un énorme engin, une « batteuse grande », qui prend toute la route puis disparaît dans un immense hangar où l’on pourrait garer un dirigeable.
Çà et là, des bergeries restaurées comme neuves abritent des gîtes ruraux, chambres d’hôte ou ateliers typiques. Tous gérés par Teutons, Bataves et quelques outre-quiévrains.
Que des bons européens. Hospitaliers. Bons commerçants.
À la Couvertoirade, il faut payer le parking et l’entrée dans la Commanderie, puis le chemin de ronde. Attention à 19h : on ferme. Malheur à ceux qui s’aventurent dans la citadelle en dehors des heures ouvrables. Ils seront livrés aux mouches.
Des mouches ? — mais s’il n’y a plus de vaches, il n’y a plus de bouses, et donc plus de mouches. Miladiou.
Malheureux ! Ne sais-tu pas que les mouches et les hirondelles reviennent pendant cinq siècles sur le territoire qu’elles ont colonisé. Et ignorerais-tu qu’une mouche ne reste vierge qu’une demi-heure pour donner trois générations dans la journée… je te parlerai plus loin des fourmis volantes.
La question des heures ouvrables est posée partout. Sur tout le plateau, les piscines municipales ferment entre midi et deux, ainsi que le samedi matin. En plein été. Ne pas se présenter à 13h31 à l’entrée d’une auberge qui ferme à 13h30, même si elle est déserte. Le fusil est sous le comptoir.
Une seule solution, se réfugier à Roqueredonde, dans la descente vers Lodève, après le camping qui n’accepte que des Hollandais, à l’entrée de l’ashram bouddhiste. Un prospère petit Tibet y contrôle quelques centaines d’hectares autour d’un splendide temple à la toiture cuivrée qui abrite la plus grande statue du Bouddha en Europe. Des centaines de tentes, yourtes et bungalows abritent la Grande Méditation qui dure trois ans, trois mois, trois jours. Visite d’amis une fois par an. Elle s’achève en novembre. Des fakirs y circulent à pas légers.
C’est là que l’été dernier chut carla b. et bernard b. chut ont rencontré le dalaï chut lama pour le compte de chouchou. Chut.
Une pyramide de longues oriflammes sacrées rivalise avec l’inquiétant radôme d’une station radar.
La suite sur http ://www.collectifinvisible.info
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Bleu solitude
Michèle Escadafal
Quand elle avait déclaré « c’est la couleur de mon cœur », ça avait fait sourire : on ne la connaissait pas romantique, cette forte grand-mère qui allait toujours à l’essentiel.
On lui avait repeint ses volets de la couleur qu’elle désirait, c’était si rare qu’elle soit exigeante ! Et on n’y avait plus pensé.
Tout le monde l’aimait bien. Dans sa famille, elle était discrète, dynamique, ne se plaignait jamais. Au village, elle avait été appréciée pour ses nombreux talents : elle cousait, fabriquait d’inusables couvertures de laine piquées, savait ressemeler les chaussures, aidait les femmes à accoucher au temps où les bébés naissaient à domicile. Elle en avait eu dix, ça vous donne une certaine autorité en la matière.
Étonnante grand-mère. Un jour, un de ses petits enfants, voulant la taquiner lui dit « vous ne vous embêtiez pas avec grand-père, dix enfants en treize ans de mariage ! » Il s’attendait à une réponse du genre « on n’avait pas la pilule, nous ! »
Elle répondit, sans le moindre embarras : « on s’aimait tant ! » ; ce qui généra un moment de silence, des sourires rêveurs, des regards vaguement jaloux, et quelques interrogations secrètes.
On avait oublié l’épisode des volets quand elle refit une crise couleur ; un fils habitant au village lui proposa de repeindre la grille qui rouillait, au-dessus du caveau de famille, avec le reste de la peinture blanche utilisée pour son portail. C’était traditionnellement ainsi que chacun l’aidait à entretenir sa maison. Elle appréciait toujours, contente de tout.
Cette fois elle déclara que la grille serait repeinte de la même couleur, ou qu’elle resterait rouillée.
C’était trop étrange, il fallut qu’elle s’explique.
Elle remonta bien longtemps en arrière, à l’époque où son dernier fils n’était pas encore né. Son dixième enfant naquit après la mort du père.
Mais avant de tomber gravement malade et de mourir, son homme lui avait construit de ses mains un nid, pour sa nichée. Au-dessus de son atelier, un toit solide, une maison dont il avait tout fait, même les meubles indispensables. La dernière chose qu’il avait pu faire avait été de peindre les volets ; en bleu.
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Le bleu
Gaby Etchebarne
Écrire sur « le bleu », ma couleur préférée, ça donne peur !… Une peur bleue, sacrebleu !
Bleu du ciel qui se reflète au fond de la rivière de mon village, formant un lit sur lequel glisse, joue et court comme une folle, l’eau pure dévalant de la montagne.
Bleu ardoise recouvrant les cabanes des bergers solitaires perdues dans les hauts pâturages, au milieu de prairies en fleurs, parsemés de bleuets, de crocus au bleu électrique, intense et lumineux.
Bleu canard aux reflets verdâtres des volatiles que la tante Marie appelait soir et matin : « pourrahs ! pourrahs ! » criait-elle en lançant une pluie de maïs doré qui rebondissait et glissait sur leurs plumages avant d’être happé par les bêtes affamées.
Bleu de Prusse du pinceau du peintre fixant un paysage sur sa toile.
Bleu de travail de l’ouvrier attisant le foyer du haut-fourneau pendant que la sueur dégouline de son front sur ses joues en feu.
Bleu de chauffe de la combinaison du conducteur, avançant sur la route qu’il surveille de près, du haut de la cabine de son imposant camion.
Bleu pétrole de nos jeans cousus pour rien par des mains d’enfants esclaves, là-bas, très loin, de l’autre côté de l’océan.
Bleus du visage et des bras de la femme battue par son homme et qui se tait, car elle se croit coupable… et puis les gosses sont là qu’elle ne pourra nourrir seule…
Bleu de la lessive de ma mère qui donnait aux draps ce reflet éclatant et qu’elle allait rincer en plein hiver, les pieds dans l’eau glacée de la rivière proche.
Bleu du régiment, perdu dans cette sinistre caserne où les anciens se moquent de lui.
Zone bleue de ma ville où les P.V. se multiplient pendant que le chauffeur oublie le temps qui passe, devant un bock de bière.
Bleu d’Auvergne étalé sur une tranche de pain croquée par une bouche gourmande.
Bleu marine de mon ancien uniforme de pensionnaire, dans ce collège où je m’ennuyais à mourir…
Hommes et femmes au sang bleu, traqués et conduits à l’échafaud par Robespierre et les siens, qui perdirent la tête à leur tour en ce 10 Thermidor de l’an II.
Bleu de tes yeux amoureux, bout de ciel descendu sur terre.
Bleu du pull de mon bien-aimé où je cache mon visage et repose ma tête fatiguée.
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Les bleus cachés
Monique Facchetti
Des bleus j’en ai eu plus que de raison,
On ne peut dans la vie guère les éviter.
C’est ainsi lorsqu’on connaît d’ardentes passions,
L’âme prend des coups et le cœur est blessé.
On déambule l’œil vide un peu hagard,
Sans rien voir de ce qui nous entoure.
À l’intérieur du corps c’est le grand bazar,
On s’en remet un jour à force de bravoure.
Que celui qui n’a jamais eu de bleus à l’âme
Me jette, ce chanceux, un premier regard !
Je le souhaite bleu azur, plein de charme,
Mais seul peut le décider le hasard !
Celui-ci par sa douceur exemplaire,
Pourrait clore ces malheureux chapitres.
Si seulement je pouvais lui plaire,
Les anges, alors, seraient nos seuls arbitres !
J’oublierai de mon passé tous les bleus,
Il n’en restera plus une trace.
Comme mes mots sur un tableau soyeux,
Que d’un coup de chiffon l’enfant efface.
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Bleu
Christophe Ferry
Syllabe pour Méthylène
Fleur de Valentine
Je suis le roi de Prusse
Tout juste bizuth
Mais pas encore barbu
Sur un air de blues
Je chante
La blessure de l’âme
Et la peur abyssale
Ecrites jusqu’au ciel
À l’encre de Cocagne
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Petite chose bleutée…
Elisabeth Fontan
Le Bleu d’une Lumière Emaillée Unique
Enveloppait jadis terre de Valentine…
Enfant, j’imaginais une très jeune femme qui, un jour,
Par mégarde,
Déposant sans savoir un éclat azuré de ses yeux sur le cœur d’un potier
L’avait vu s’enflammer et cuire ce miracle…
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Une poterie bleue à vous faire rêver.
Mathilde François
Je marche dans Palerme sous le soleil de Sicile. Les rues sont presque désertes et les volets sont fermés. Nombreux sont ceux qui se barricadent en espérant échapper à la cruelle morsure du soleil et qui attendent patiemment que les voiles de la nuit apportent un peu de fraîcheur. En longeant le port, j’aperçois là-bas un groupe de personnes qui s’agite autour de quelque chose. Lorsque j’arrive à leur hauteur je découvre les deux cadavres trempés, sans doute sortis de l’eau croupie du port, autour desquels s’agglutinent deux agents et les rares personnes qui passaient par là. Les trépassés sont un homme d’âge mûr et un adolescent. Le visage de ce dernier ne m’est pas inconnu. Peu m’importe, je l’ai certainement rencontré lors d’une de mes nuits d’errance de bar en bar.
Pas plus tard qu’hier, je dérivais dans une artère sombre de la ville grouillante et frémissante comme une fourmilière. J’avais choisi un bar au hasard dans lequel je m’affalai sur une chaise et commandai un gin fizz. Après la première gorgée je m’intéressai enfin à mon entourage. Dans la moiteur enivrante de cette étuve, des hommes délabrés jouaient machinalement aux cartes, d’autres discutaient, sans jamais s’interrompre de boire et de fumer. Au milieu de la salle, un groupe d’hommes jouaient au billard. Cinq exactement, l’un d’entre eux, sûrement le chef, vêtu d’un complet blanc avait un chapeau qui dissimulait en partie ses petits yeux perçants. Il portait des guêtres sur ses chaussures impeccablement cirées et jetait des regards sournois à la ronde. L’alcool et la chaleur faisant leur effet, je sombrai lentement dans un sommeil profond. Les dernières images dont je me souviens sont les mains de l’homme qui, tout en discutant, mettait du bleu sur l’extrémité de sa canne de billard. Je le voyais écraser la craie bleue et, sans s’arrêter, répondre violemment à son interlocuteur. Puis réaliser, énervé, que ses mains étaient entièrement bleues. Jouer, et recommencer à pétrir plus énergiquement encore la craie bleue sur le bout de la canne bleue… avec ses doigts bleus… la craie bleue… bleu…
Lorsque j’émergeai de ma torpeur, le bar était quasiment vide. Il ne restait que les cinq hommes qui s’entretenaient gravement avec le gérant du bar et son fils, que j’avais vu laver les verres et faire le service. Par instinct, je voulus me diriger discrètement vers la sortie mais j’étais encore dans le brouillard pâteux du sommeil et je renversai bruyamment ma chaise. Tous les regards se tournèrent vers moi et lorsque je vis la rage dans les yeux du mafieux je n’eus qu’une idée, m’enfuir. Je détalai comme un lapin, passant de justesse entre les mains des hommes qui me poursuivirent dans quelques ruelles puis renoncèrent. Je rentrai chez moi au radar puis m’écroulai sur mon divan en essayant de ne pas penser à ce qui aurait pu m’arriver si la peur ne m’avait pas donné des ailes.
Maintenant que je vois ces cadavres sur le béton brûlant avec leurs trous dans le ventre, j’ai des sueurs froides à me dire que ça aurait pu être moi… Soudain, une envie irrépressible de m’en aller le plus loin possible de cet endroit me prend au ventre. Avant de m’éloigner, je jette un dernier coup d’œil sur les deux corps et j’aperçois sur leurs chemises des traces. Des traces bleues… faîtes par des doigts bleus… des doigts maculés de craie bleue… bleu…
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Monochrome bleu
Martine Gava-Massias
Longue nuit d’outremer au ciel immense
Invisible horizon azuré
Dans le silence des vents et des marées
Il croque le portrait d’un oiseau bleu
Le géant des mers en papier déchiré
Brasse la toile bleu Majorelle
Ses ailes crinolines ornées de saphir surgissent
Dans la lumière hérissée
D’un archipel fleurs de sel
Pastels, curaçao, et pigments
Osent dans les ténèbres
Rebelle solitaire,
L’artiste tague en monochrome
La symphonie d’une palette cyanosée
Le cœur rocker de l’oiseau flamme
S’embrase en silence sur la toile.
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Amour bleu
Jean-François Granjon
Belles sont les journées
Longues sont les nuits
Eblouis sont les amants
Unique est chaque amour
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Chant
Maguy Grech
Barde loquace, écoute une évidence :
Blessée lâchement, elle, unique énergie,
Brave, lucide, elle use élégance,
Beauté, loyauté, entonnant une élégie ;
Bayadère lisse, étourdissante, ut effronté
Bluffant les ennemis ulcérés, effarés.
Barde, l’entends-tu, argentine,
Béryl lyre ensevelir une armée ?
Gardienne des eaux
Mi-femme, mi-oiseau
Sa victoire bleue donne la couleur
À ceux qui désormais vivent sans peur.
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Blue Code
INECSA : Agusti, Anna, Angela, Imma, Isabel, Marta, Montsé, Nuria, Olga, Xevi
Un nouveau jour se lève et un éblouissant rayon de soleil illumine mon pare-brise.
Sur le bord de la chaussée, planté parmi les herbes folles, un radar m’invite à lever le pied.
« La prudence est mère de sûreté » affirmaient nos aïeux.
Ma contemporaine voiture, qui aurait fait blêmir d’envie mes vénérés ancêtres, avale avec aisance le ruban d’asphalte sinueux comme une longue écharpe brune qui serpente entre deux collines.
Le pays traversé de part en part dévoile enfin ses plages dorées. La monotonie du voyage fait divaguer mes pensées.
Ciel et mer se confondent en un horizon bleu.
Bleu, le képi du gendarme qui guette l’infraction et bleu le regard songeur que reflète mon rétroviseur.
Bleus les panneaux qui m’invitent à pique-niquer, à allumer mes phares ou à stationner au prochain parking.
Serein et paradisiaque est mon voyage en bleu, mais si je rate le virage, mon enfer sera aussi rouge que le panneau triangulaire qui m’avisait de son danger !
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Codigo Azul
Despierta un nuevo día y un deslumbrante rayo de sol ilumina mi parabrisas.
Al borde del arroyo, plantado entre las malas hierbas, un radar me aconseja levantar el pie del acelerador.
“La precaución y la prudencia son buenas consejeras” afirmaban nuestros abuelos.
Mi moderno coche, que habría hecho palidecer de envidia a mis venerados ancestros, engulle con facilidad la cinta de asfalto, sinuosa como una larga bufanda morena que serpentea entre dos colinas.
El país atravesado de punta a punta desvela por fin sus playas doradas.
La monotonía del viaje hace divagar mis pensamientos.
Cielo y mar se confunden en un horizonte azul.
Azul, la gorra del policía que acecha la infracción y azul la mirada pensativa que refleja mi retrovisor.
Azules las señales que invitan a ir de picnic, a encender mis faros o a estacionar en el próximo aparcamiento.
Sereno y paradisíaco es mi viaje en azul, pero si me salgo de la curva, mi infierno estará tan rojo como el triángulo que me avisaba del peligro ¡
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Entre terre et ciel
Marie-Christine Jacob
Un rythme lointain profond résonne
Brumes et fumées bleutées voilent les êtres et les choses
La lueur pâle de la lune danse au rythme des sphères colorées entre air et eau
Danse de lumière illusion de mouvement
Le faisceau du temps s’étire il vient des profondeurs
Un parfum lumineux une note pure transparente monte
Passe comme l’oiseau dans le ciel de l’autre côté du miroir
Entre dans le bleu
Chemin vers le rêve à la lueur des senteurs visuelles
Mystérieux parfum symphonie azurée face à la gravité de l’ombre
Vide accumulé vérité révélée il fait froid
Mon cœur de pierre turquoise résonne à l’intérieur
La mystérieuse danse ralentit s’évanouit se perd à l’infini
Dans les profondeurs de l’éternité tranquille
Le ciel est la limite
Accord parfait solennel
Silence de cristal
Du bleu je ne sais rien de la lumière encore moins
Mais j’ai reconnu l’Oiseau Bleu
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Bleu
Geneviève Lacombe
Le petit soldat
Remarque : dans le texte qui suit (bl) signifie « bleu » et (*) est un télégramme
Quelques emprunts :
À Rimbaud (Voyelles : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu » O bleue ; Le dormeur du val : dernière phrase)
À Rohmer : « La marquise d’O »
À Jean-François Vilar : » Nous cheminons dans le noir comme des fantômes au front troué »
À Olivier Bleys : « Pastel »
C’était un petit matin bleu d’hiver. O, près de la fenêtre ouverte sentait contre sa joue mal rasée la lame (bl) de son Gillette.
Il en avait décidé ainsi, ce 1er janvier, il sacrifierait sa barbe (bl), avant d’aller s’engager dans les Casques (bl). Partout le monde était en feu. Il ne pouvait plus rester dans sa bulle (bl).
Il jeta un coup d’œil mélancolique sur la ligne (bl) des Vosges qui avait été son seul horizon, pendant toute sa jeunesse. Lui avait toujours eu peur du noir et des fantômes, il parlait avec détermination au-devant des coups, sans crainte des bleus, sans vague à l’âme, déjà éclaboussé du sang noir des fantômes troués qu’il voyait danser dans les volutes (bl) du tabac noir de sa Gauloise (bl) qui se figeait dans l’air froid.
Défroissant soigneusement le petit bleu (*) qui le convoquait sous le drapeau (bl) de l’UE – il l’avait roulé hier en boule dans la poche de son jean préféré et dont l’indigo trop lavé le fit rêver un moment au bleu horizon de l’uniforme qu’il allait bientôt endosser – il le rangea entre sa carte bleue et son paquet (bl) de cigarettes, et compléta son sac avec le roman de la bibliothèque (bl) qu’il venait de commencer (« Pastel ») ; au dernier moment, il rajouta – on ne sait jamais, ça peut toujours servir… mais c’est très lourd ! – le guide (bl) des zones (non-bl) des pays en guerre.
Six mois plus tard. Istanbul.
Après de durs combats, inutiles et sanglants – et jamais, on le sait, le sang versé n’est bleu, le bataillon d’O fait une pause au pied de la Mosquée (bl). Repos bien mérité après les jours harassants vécus en Nari, Kari, Azag. Bleus à l’âme, calligrammes de feu derrière les paupières qui se ferment pour échapper aux souvenirs, O n’est plus un bleu. Marqué au fer rouge par son expérience de la guerre, il ne sera plus jamais le même.
Mais soudain, devant la splendeur des mosaïques (bl), sous la marquise où il s’abrite du soleil pour mieux admirer l’ancienne Constantinople, O se reprend à espérer ; les nuages deviennent moins noirs, l’horizon plus bleu. Il se surprend à fredonner un air d’« avant » : « C’est la java bleue, la java la plus belle… » L’harmonica de son ami A reprend les dernières mesures, et enchaîne sur les notes (bl) d’un jazz new-orleans. Il s’assoupit ; ses camarades de combat fêtent ce répit en traînant dans les cafés. Il préfère s’abandonner à ses rêves (bl) ; dans ce décor de carte postale, dans cet instant hors du temps, il nage entre deux eaux, il flotte dans l’azur ; et le bleu de ses yeux, se reflète dans le camaïeu des bleus des mosaïques : cobalt, marine, Prusse. Il n’est plus à l’armée, il est dans son laboratoire, et de ses tubes à essai se déversent d’autres bleus : bleu aigre du sulfate de cuivre, bleu profond de la liqueur au nom magique – la liqueur de Schweitzer !… il pleure d’émotion, plonge son mouchoir immaculé et bien repassé – un mouchoir de temps de paix – dans une décoction d’isatis – et – magie toujours renouvelée – admire maintenant un carré (bl) pastel !
Et brutalement il se réveille. Soudain, l’air n’est plus le même. Finie, la rumeur rassurante qui l’avait bercé ; éteint, le bruit de la vie quotidienne. L’harmonica s’est tu.
Un bruissement d’abord imperceptible ; des craquements dans un haut-parleur ; et l’annonce inouïe ; c’est le candidat du Parti Bleu qui est élu président des États-Désunis ! O sent une joie violente l’envahir : ainsi, pour la première fois, un Président Noir va accéder à la tête de ce pays !
Mais ses yeux ne comprennent pas : la place, noire de monde tout à l’heure, est maintenant vide.
Il est seul.
Deux jeunes femmes voilées (de bl) traversent en criant les derniers mètres qui les séparent des rues voisines ; le dernier cireur de chaussures rassemble ses boîtes ; une brosse et un cirage (bl) lui échappent ; il ne se retourne pas.
A n’est plus là.
O est seul.
Et soudain, c’est – de nouveau – inattendu et brutal, le bruit de la guerre.
Éclair (bl) d’acier sous le soleil.
Du haut des minarets, « justiciers autoproclamés d’un monde de haine et de sang, les « Cousins musulmans » clament leur dictature au monde qui rêve de paix. Galvanisés par l’élection du Président Bleu, ils crachent la terreur et la mort.
O essaie de fuir.
Trop tard.
Il tombe.
Il a un trou rouge au côté droit.
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La maison bleue
Coline Lacroix
J’arrive dans ma nouvelle maison, je ne l’aurais pas imaginée si bleue. Je cherche ma clé, MALHEUR ! La poche dans laquelle je l’avais mise est trouée. Je fais l’inventaire de mon autre poche : un élastique, un dé, aïe ! Je me suis piquée sur un vieux trombone. Deux minutes plus tard, j’essaye d’ouvrir la porte en me servant du trombone en guise de clé. Cinq minutes après, la serrure se casse et j’ouvre la porte sans problème.
Oh ! Non ! Ma mère avait bien dit que ma maison était bleu-foncé, celle-ci est bleu-ciel ! Un vieil homme me regarde avec des yeux ronds, il s’approche de moi et ferme la porte en la claquant si fort qu’elle tombe !
Alors je m’enfuis en courant.
De l’autre coté de la colline, je vois ma mère m’attendant en grommelant.
Oh ! Maman !
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« Homme Sweet Homme »
Nadine Larqué
Un bébé joufflu naquit un jour sur notre belle planète bleue. Comme c’était un petit garçon, la coutume voulait qu’il fût vêtu d’azur. Ainsi, du bonnet aux chaussons, la layette du chérubin était artistiquement tricotée de bleu.
Lorsqu’il quitta le giron familial pour une école primaire, il y expérimenta la violence de ses congénères et supporta avec bravoure les ecchymoses qui bleuissaient après les chutes. Virant du mauve au jaune avant de disparaître, elles imprimaient dans sa mémoire le douloureux souvenir d’un genou couronné.
Au collège, il apprit de son professeur d’histoire, qu’en des temps d’injustice, vivaient en Europe des rois et des aristocrates qui jouissaient de privilèges, de droits, de titres et d’honneurs. Outre le prestige social et la prospérité, ce pouvoir prétendument légitimé par Dieu, n’était que l’apanage d’une élite minoritaire qui affirmait avoir le sang bleu.
Initié aux mystères de la foi, il s’agenouilla aux pieds d’une statue de la Vierge Marie y demandant pardon pour des péchés qu’il n’avait jusque-là pas conscience d’avoir commis. La cape céruléenne qui couvrait les épaules de la madone contrastait avec la nudité du bébé qu’elle portait dans ses bras.
Sa curiosité d’adolescent intrépide le mena ensuite à la conquête de montagnes aux pics imposants et aux grandioses panoramas. La beauté des cimes enneigées et des glaciers aux crevasses bleutées l’animèrent de passion et de respect. Récompense de l’effort et du surpassement de soi, il découvrit la sérénité dans la pureté des sommets.
Bivouaquant aux abords de lacs glacés aux silencieux clapotis, il se pencha maintes fois sur ces profondeurs pour y découvrir sa silhouette découpée sur un ciel azuré.
Il aima aussi les voyages et les rencontres que fomente le hasard. De ses lointaines expéditions, il conserva le souvenir vivace d’une tribu de Berbères touaregs qui teignaient leurs turbans d’indigo, dégusta des mets raffinés concoctés par des cordons bleus et vibra aux accords mélancoliques de gospels qui chantaient le blues.
Il traversa des océans où ciels et mers se confondaient en un horizon infiniment marine et retourna auprès des siens pour y assurer sa subsistance. Vêtu d’un bleu de travail, il obéissait aux ordres d’un contremaître belliqueux qui affirmait sa suprématie en désignant tout novice d’un péjoratif, voire redondant : « le bleu ».
Ainsi se succédèrent les jours et les saisons. Un matin de printemps où tout semblait renaître d’un interminable hiver triste et froid, son regard se posa sur la gracieuse silhouette de sa voisine de palier.
Un corsage ajusté, une jupe frivole, un sourire enjôleur et un regard lagon turquoise auraient dû éveiller son cœur en hibernation.
Dévalant l’escalier jusqu’au hall d’entrée, sa conscience d’homme bien éduqué se figea un instant sur d’amers reproches ressuscitant un indélébile bleu à l’âme.
Abordant la rue, il adressa un large sourire à l’éphèbe blond qui croisait son trottoir.
Prisonnier des conventions et des jugements d’autrui, il cachait qu’il aimait le rose, et tout le monde n’y voyait que du bleu !
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Les nuits bleues
lélio
Au premier jour de l’an 2009
Les enfants de Gaza n’iront pas souhaiter
la bonne année à leurs parents.
Les enfants de Gaza pleurent
Les enfants de Gaza ont peur
Les enfants de Gaza vont mourir.
Ils ont peur de cette lumière bleue
qui tombe du ciel
de ce feu d’artifice
de violence et de haine
qui envahit la nuit.
Les enfants de Gaza ont peur
de l’explosion des bombes
des obus de discorde
anéantissant l’espoir.
Ils ont peur du fracas de la mitraille
des Uzis des kalachnikovs
qui pétaradent
à tous les coins de rue de la ville.
Les enfants de Gaza pleurent
Les enfants de Gaza ont peur de mourir
dans les nuits bleues de Palestine.
Un seul cri jaillit de leur poitrine
dans les nuits de Gaza :
SHALOM ! SHALOM ! SHALOM !
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De Grèce
Corinne Lemarignier
Je suis qu’un bleu
Qui rêve les yeux
Ouverts
D’une maison bleue
Et d’une terrasse
Démocratique
Un lieu d’échange
Un lieu d’accord
Loin des pratiques
Où on s’trahit et on s’allie
gravir l’échelle
S’approcher d’la cour
Tapis rouges
Petits fours
et grand luxe
Il est loin sur l’perchoir
Le projet d’départ
Ceux qui boivent l’assommoir
Tous les soirs
En r’gardant l’écran
qui leur vend des paillettes
pour qu’i’s y voient qu’du bleu
du bleu piscine et curaçao
au bord de l’eau
du bleu drapeau
du bleu cravate
pochette Neuilly
étalé sur un yacht
le bleu lagon
de ces barons
qu’achètent le monde
les îles, les bois, les criques
et le ciel bleu
enfin
tout qu’i’s ont pas sali pillé
feu d’artifice
révolution
tous les barons
à queue leu leu
en bleu
qui cassent les murs d’leurs citadelles
et qui construisent près du lagon
des pavillons
des maisons bleues
ou blanches
et des théâtres
où on se dit
où on se parle
où on se tait
et la spirale
repasse, repart
de Grèce
de ses forums
pour hommes
et femmes
avec leurs bleus
meurtris
et dans les yeux
encore
l’envie
d’la vie
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La mer
Paul Leonetti
Homme libre toujours tu chériras la mer, nous avait dit le poète. Il avait mûri cette réflexion, après avoir observé longuement la mer, en ces moments où la tempête la soulevait avec rage, en ces instants où son calme laissait entrevoir sur la totalité de sa surface, des horizons aussi vastes que ceux que l’on perçoit, parfois, dans la voûte céleste, les soirs où la nuit est étoilée et que la lune brille de toute sa plénitude sphérique. C’est dans les instants où les vagues fouettent, tourmentent, éclaboussent de leurs embruns le ventre des côtes, qu’il avait appréhendé cette puissante essence, elle lui avait ouvert les champs infinis de la liberté, c’était à ces heures où flamboient et se consument les derniers rayons du soleil. La mer, pensait-il, à travers ses ondulations liquides, paraissait donner à l’astre millénaire, une force qu’il ne possédait pas sur la terre. Il avait éprouvé ce sentiment au moment où le soleil était à son apogée, que sur l’horizon, doucement, ses derniers rayons disparaissaient en elle. La mer savait donner en ces instants, la sensation au soleil, qu’il brillait de mille feux. C’était magie, mystères dans la manifestation de ce spectacle, le poète le devinait, le saisissait, il paraissait sous la forme d’un trait d’union entre le passé, le présent et l’avenir, entre la fin d’une espérance et la certitude d’un renoncement. Durant cette Brève pensée, la mer avait irrémédiablement, implacablement avalé le soleil… Il pensa alors, à ses marins perdus dans la profondeur de ces entrailles, croyant la dompter, l’apprivoiser, et qui, à cette heure, comme le soleil, subissaient ses lois immuables et éternelles. Le poète savait que la mer ne veut pas être domptée, il la chérissait pour cela. La mer est versatile, il le savait, qu’il ne fallait jamais se fier à son calme apparent. Toujours elle conserve en elle, une ébullition titanesque, cette même impatience qui fusionne dans la chair des volcans. La mer savait aussi le bercer mais il restait toujours attentif à ses bercements, ils pouvaient parfois se changer en une bête furieuse, prête à vous engloutir, en l’espace d’un instant très bref. Il savait écouter la mer, il était extrêmement attentif avec elle, il connaissait le début de ses fureurs, au moment où la houle devenait forte, et qu’en elle se déchaînait la férocité du Léviathan, elle avait cette furie qui n’épargnait pas même les marins les plus aguerris, la mer est férocement jalouse, elle maintient en ses profondeurs la complexité de ses mystères, elle garde farouchement la douceur de ses secrets, elle les noie dans ses abysses, là où ils sont insondables, en ses lieux, les frontières sont inexistantes, le bleu limpide se mélange naturellement avec la noirceur la plus opaque.
Lorsqu’elle était calme, il l’adorait, la vénérait, elle s’étendait, devenait lascive, langoureuse, à la façon de ces immenses fleuves, qui l’été, lèchent le bas des berges vertes, fleuries, boisées des campagnes, humidifient les vastes espaces végétaux qui, par leur fraîcheur, atténuent la chaleur. La mer, en ces instants, savait se faire câline, déployait des multitudes de douceurs qu’elle enserrait dans la moiteur tentaculaire de ses antres, elle l’aspirait dans l’infini de ses profondeurs, dans ses immenses espaces où les bienfaits de ses charmes liquides étaient composés de couleurs différentes, vertes, turquoises, bleues, enrichies par des reflets scintillants, étincelants, vivifiants, créant des aurores lumineuses, des zéniths cosmiques, des crépuscules envoûtants. Le poète savait sentir dans ces alizés, ses odeurs subtiles, envahissantes, légères, éthérées, insaisissables, parfois salées aussi, aux croisements des vents, qui déferlent de l’orient au ponant. Elle savait lui donner la sensation, dans sa tranquillité, de la plénitude d’une morsure d’un soleil tropical. Elle développait ses embruns salés, les semait, la sensation était agréable ; elle lui laissait sur la peau, de fines couches cristallines, qui donnaient à sa texture un aspect satiné. Lorsque les vents du large l’avaient saisi jusqu’à l’esprit, il se disait que la mer est un sentiment, un sentiment fort mesuré, ardent, une ouverture sur l’infini, la sensation était vertigineuse, insaisissable, et formait un rayon lumineux. Alors qu’il était assis sur ce rocher, que doucement déclinait le soleil, que le souffle puissant du large l’enveloppait, il se disait, à haute voix : « Homme libre toujours, toujours tu chériras la mer ! entends-tu mer ? Toujours, je te chérirai ! ». Il se disait aussi à voix basse, tu l’aimeras dans ses tanguements, à travers ses ressacs, à l’intérieur de ses flux, dans le retrait de ses reflux, dans ses va-et-vient incessants, sur le bord des côtes où son écume lèche le sable, les galets des plages, les polit, les fait briller, leur donne des couleurs irisées. Parfois, quand il voyait de loin la mer, ou de plus près, il se disait : « Regarde comme elle est belle quand elle monte, vois comme elle descend, sens comme elle tangue, perçois son calme, appréhende sa fureur, goûte aux plus intimes de ses mouvements, accapare la plus infime de ses vibrations, emmagasine le moindre de ses souffles, respire, expire, constate qu’il s’accorde parfaitement au tien. Goûte jusqu’à l’infini à ce sentiment enivrant. Ne sens-tu pas son souffle rugir ? Capte la source de son harmonie, tes sens seront, alors, ouverts, à la signification des mystères de ses bercements, à la compréhension de ses rugissements mystérieux et dévastateurs ».
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Laurence Loriot
Bleu indigo, bleu ciel, bleu marine, bleu nuit
Bleu turquoise, bleu saphir, bleu azur, ou encore bleu acier….
La palette du bleu se décline à l’infini sur le tableau de la vie
Tels les abysses d’un monde inexploré.
Parfois arc-en-ciel, quand après l’orage tu reviens vers moi.
Bleu cyan ou bleu outremer couleur de mon enfance
Dans cette île de l’océan indien dont le souvenir réveille l’émoi
D’un passé couleur bleu roi
Bleu,
Couleur de ta layette mon ange,
Quand tu as ouvert tes petits yeux
En ce beau matin de dimanche.
Bleu,
La couleur du ciel ce matin-là
Quand, posé sur mon ventre je caressais tes cheveux
Tout en te découvrant je devenais maman par toi.
Il est des bleus de méthylène qui pansent nos bleus à l’âme
Bleus au cœur qui font plus mal que les bleus au corps
Le bleu devient alors blues, une mélodie au doux charme
Mélodie du passé qui, de mon avenir, le rend plus fort.
Bleu saphir, Aigue-marine, que tu passes à mon doigt
Quand tu veux me dire combien tu m’aimes.
Bleu de tes yeux où j’aime me noyer, sans que je me fourvoie,
Ma vie alors ressemble à un joli poème.
Bleu profond, quand mon heure sera venue de dire Adieu
À la vie, à ceux qui me sont chers. Replier la toile existentielle.
Repos du corps, repos de l’âme, je fermerai alors les yeux.
Dans le bleu des cieux je deviendrai intemporelle.
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Bleu…
Marinette Louge-Soulé
Azur, ciel, lavande
pâle ou grisé
couleur tendre
nouvelle vague
air du large
vent marin
ou doux alizé
les pieds dans l’eau
ou balade au bord de l’eau
une solution naturelle
qui soulage les articulations.
La menthe « Moulin de Valdonne »
se sirote
l’eau de seltz pétille… buzz
le fructis algue style hypnotique
tendance beauté du moment
publie un Solazy Océan
transat « Bleue Beach »
qui se découvre bleu
du bleu… j’en veux !
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Catherine Louise
Toi tu parles du bleu : du ciel, de la mer, de sa pureté, de son immensité. Moi je te dis que c’est affaire de particules et de tromperies de ton œil innocent, de pauvre humain que nous sommes. De bleu, je t’en parlerai, tu verras bien vite de celui dont on cause.
Tu ne sais rien, au détour de ta vie ; quinze ans, tu plonges là par hasard dans ce bleu d’outremer au soir d’une tempête ; fier, hargneux, violent et colérique, avec juste ce petit supplément d’âme… noire.
Toi tu n’as percuté que ce bleu, et tu as sombré illico, pressentant ton double et ton alter ego.
Tu en prends pour 15 ans supplémentaires, toujours ce putain d’espoir, cet amour premier, indestructible ; tu te bats toujours contre et surtout contre toi, tu ne sais rien, aveugle et sourde, enragée, blessée, butée, bouffée par le désespoir, la misère et la solitude : quand tu fais ton malheur c’est que tu aimes en chier, le ménage autour de toi, est vite fait.
Tu en baves et tu t’écrases, d’ailleurs tu n’as jamais dit grand-chose, toi ton kif, c’est d’écouter le bruit des cœurs, surtout celui des autres, t’as même plus idée du tien, les larmes, la rage, c’est pour évacuer, une voie d’écoulement, pour aller encore de l’avant, une guerrière en somme, contre le prince des ténèbres, mais ça, tu n’en sais rien, tu te bats, tu défends, tu excuses, tu espères et t’y crois.
Lui, après l’insouciance et la folie de la jeunesse, l’égoïsme au zénith, et la fureur de vivre, il se croit le maître, le mâle dominant, il est deux, il est double, il assume rien, il étouffe d’orgueil, tu es sa chose, son meuble préféré, il te croit là, soumise, dressée, habituée.
Elle, en un jour funeste elle ouvre enfin les yeux sur l’ultime trahison, celle qui fait voler en éclat son cœur, son amour, sa confiance et son innocence, elle a grandi, elle est une autre, le prince des ténèbres a endeuillé son âme, elle en est abîmée mais toujours combattante, elle découvre la vie, la sienne, celle en devenir, et elle la devine belle, une seconde chance ça se refuse pas. Alors au coin d’une nuit infernale où elle risque tout, sa décision est prise et elle franchit le pas, avec des frères d’infortune, embarque ses enfants, en un matin d’été et elle se planque loin de cet homme complexe de violences et de faiblesses mêlées.
Lui, il s’effondre, il en meurt, et tu le sais déjà, ce choix le sien, pas celui de Sophie, mais un putain de choix dont elle sent déjà qu’il n’y survivra pas.
Elle, oui, c’est une résistante, elle ne cèdera rien, elle ira jusqu’au bout du bleu nuit, et la mort s’en suivra…
Ne dis rien, ne crois rien, ne juge pas, tu n’as même pas idée. Bien avant d’en finir avec cet être incompris, torturé, blessé, seul, si seul, incapable à s’aimer.
Elle, bien à l’abri derrière un téléphone, la taiseuse, aura lâché les mots de vérité, il fallait bien le faire, partir ça ne suffisait pas. Les non- dits, braves gens, c’est une bombe, tu te les ramasses sur la gueule, tu ne t’y attendais pas ; des anges exterminateurs.
Quinze ans de silence, de peurs, d’espoir, de doutes et de désespoir, de solitude, et le regard des autres dont t’as rien à cirer, mais qui te bouffe le moral et réduit tes forces, l’amour trahi, bafoué, brisé, plus rien, tu n’es plus rien ; qu’une guerrière, une tueuse sauvant sa peau et celle de ses mômes. La vie, en rose ou bleu, c’est du pipeau.
Alors, un conseil, beau gosse ! trace ton chemin, le coup des yeux bleus, tu peux repasser, j’ai déjà donné.
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Comme un sillage
Jacqueline Lubin
L’air chaud des dunes blondes
Les pas de l’homme enrubanné
Le premier cri, un regard, une empreinte gardée
Et quelque part comme un mirage
Un espace bleu entre deux voyages
Encres grisées et azurées pour libérer les peurs passées
Deux doigts teintés, pâté sur un cahier
Douceur du buvard rangé dans le protège-cahier de papier
Et le pâté se met à danser
Pour se faire giroflée d’écolier
Jupe plissée, cardigan tricoté, col Claudine immaculé
Uniforme aux couleurs des cahiers
Inlassablement porté
Et quelque part comme un langage
Dans l’espace bleu à la recherche d’un visage
Combinaison de besogneux sur des échelles de fer
Descente dans le cœur obscur de la terre
Ombres casquées entre douceur de l’ocre et pierre de dentelle
Silence, lumières fragiles cheminant dans la nuit éternelle
Eclats de rire, frôlements, effleurements, masque de glaise
Peurs enterrées, colères éloignées, paix retrouvée
Et quelque part comme un partage
Un espace bleu loin des orages
Et vouloir repartir à la recherche de l’empreinte
Retrouver l’espace du haut qui fait relever la tête et briller les yeux
Pieds lacés, bien ancrés sur les sentiers
Le regard sur la terre, les pierres et la rosée
Et la couleur des fleurs
Celle qui rime avec le feu, avec heureux et amoureux
Et quelque part pour tout bagage
La lumière bleue entre les nuages
Le tablier de jardinier
La toile posée sur la table du jardinet
Le foulard en guise de collier
Le contour du carnet secret
L’anneau ramené l’an dernier
Le bol du petit déjeuner
La gentiane tout là-haut cachée
Compagne des pierriers perchés
Et quelque soit le quelque part du rivage
Un ruban bleu pour paysage
Sur les chemins quand vient l’été
Telle une fée sauvage, toute intimidée
Oasis de lumière sur des terres asséchées
Le pied solidement planté
Ignorant la fragilité de son corsage bleuté
Petite fleur venue d’Orient depuis des temps inavoués
Sans le savoir, sans le vouloir
La chicorée poursuit sa route et croise désormais mes sentiers
Complice de mes escapades, de mes pensées
Silencieuse et libre dans un éclat de vérité
Et quelque part tel un ancrage
Son image dans mes bagages
Mon chemin bleu poursuit sa trace…
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Amical Blues
M.C. Solex
Quand S. l’impatiente (j’ai envie de la surnommer ainsi) a proposé le BLEU, je ne sais pas ce qui vous est venu soudain à l’esprit, en tout cas pour moi ce ne fut pas une image heureuse qui est arrivée sur la page blanche. « Classique ! » Vous avez déjà vu un bonheur bleu ?
Pourtant, j’aurais voulu écrire sur le bleu de l’océan dont les embruns me nourrissent chaque année pour survivre jusqu’à l’été suivant. Ou bien, j’aurais aimé vous faire voyager dans le bleu des yeux rieurs qui illuminent son visage d’enfant jusqu’à faire monter les larmes de joie.
Ou trêve de sentimentalisme, vous inviter sous la lumière bleue d’un club de jazz, à se faire bercer par la voix éraillée d’une dame que je ne connaîtrai jamais.
Seulement quand les mots bleus arrivent, ils charrient avec eux les wagons de maux, chargés de ruptures ou simplement de blessures profondes ; c’est ainsi chez moi, je ne peux m’y soustraire. Dernière blessure en date, aucune cicatrice encore en vue tant je baigne dans cette tristesse qui n’en finit pas. Espérons que ces lignes (bleues des Pyrénées) sur la feuille m’aideront à sortir de ce blues où je me complais encore honteusement !
Je la croyais proche, je la voulais amie mais nous n’étions pas des confidentes. Elle était de tous mes moments de joie, présente à mes peines et mes douleurs. Nous gardions nos enfants, nos chiens, partagions nos révoltes. Dès qu’un projet se présentait, nous en parlions ensemble. On se retrouvait dans les causes à défendre. Puis vint la période d’éloignement où elle vécut intensément et je n’en fus pas. Elle recherchait d’autres repères, elle revint mais ce n’était plus le même lien.
La distance existait désormais mais je ne la voyais pas. Nos partages subsistaient comme les Noël ou d’autres fêtes, en joyeuses habitudes dont on ne se soustrait pas.
Un jour, je constatai que je n’avais plus droit à son sourire mais à un visage qui se fermait à mon arrivée. Une hostilité sourde s’installait à mon égard, de mon côté une grande tristesse devant la découverte de la distance.
Exigeant une rencontre avec elle, je suis arrivée à la mise en mots du malaise qui m’occupait depuis plusieurs mois. Notre amitié n’existait plus, et pire, je m’étais trompée depuis longtemps ! Comment ai-je pu être aussi aveugle, devant les signes, me bercer d’illusions sur notre lien : notre amitié était en lambeaux alors que j’avais persévéré dans mes efforts, mes sollicitations. Qui a dit que l’amitié, cela s’entretient ?
Fi de mon expérience des relations humaines ! Je peux remettre mon tablier et rendre les armes ! Ma colère est restée tapie comme elle fait toujours.
Je ressortais de l’échange, sonnée, avec le sentiment d’une imposture. Je rentrai chez moi cacher ma rage et ma douleur intense que je retenais prisonnière.
Je pressai le pas et une douleur aiguë au côté droit me fit regarder ma jambe : un énorme bleu s’était installé inopinément le long du tibia.
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Bleu-Sang
Sophie Mondin-Arragon
En mon nom mais offert à tous les miens
Une bonne fée m’a confié un jour que l’on peut transformer ses blessures. Il faut se donner un moment de calme, se concentrer pour faire revivre en nous des moments douloureux puis progressivement les repeindre en bleu. Comme si ce bleu doux, choisi, pouvait couvrir l’autre bleu, le coup psychologique reçu alors. Il ne faut pas avoir peur, m’a-t-elle dit, je suis là avec toi et tu dois ressentir les choses, les laisser se développer pleinement en toi tout en ayant constamment à l’esprit que tu es autre à présent, que ce n’est plus tout à fait toi.
Et comme j’aime bien la magie et que j’ai un fort potentiel de visualisation, j’ai bien vite revêtu ma combinaison de travail et j’ai préparé ma peinture. Lentement, avec précaution je mélangeais les couleurs jusqu’à obtenir un bleu magique, presque turquoise, tout en pureté comme les lagons dont je rêve parfois.
J’ai retroussé mes manches et affûté mes pinceaux et rouleaux : à nous deux ma souffrance ! Je t’aurai à la peinture à défaut de t’avoir eu à l’usure !
Je me projetais mentalement vers la douleur et soudain tout fut très noir. Très jeune, enfant encore pourrait-on dire, je me recroquevillais dans mon lit la nuit. Déjà le sommeil m’avait fui, avais-je seulement connu cette plénitude, cette paix, cet abandon qu’il faut pour dormir ?
Je veille le cœur battant, j’attends car je sais au fond de moi que le pire va encore revenir et que je n’y peux rien. Je guette, me voilà guetteuse du bruit de ses pas. Ce n’est pas le noir qui me fait peur, ce n’est pas l’isolement de la nuit, non, c’est la présence. La seule chose de bleu c’est la peur, la terreur infinie de savoir et de ne pouvoir rien empêcher. J’attends, je ne peux pas m’enfuir, je le sais depuis longtemps. On m’a dévolu cette place entre ceux qui savent et cautionnent et ceux qui ne veulent pas savoir pour leur propre survie. Et même enfant je sais. Je sais que mon sacrifice tient la famille debout. Je sais que quoi que je dise le silence reste la règle, une règle absolue que rien, même pas la souffrance absolue, n’a pu abolir. J’ai cette certitude interne d’avoir été offerte au mal pour que les autres puissent vivre en paix. Quelque chose au fond d’eux doit bien savoir, sentir, mais ils se doivent de continuer pour ne pas sombrer.
Enfant, je suis déjà le garant de la tenue familiale et je le sais alors je guette. Dans le silence de la nuit, j’essaie de trouver une issue tout en sachant qu’il n’y en a pas, que bientôt j’entendrai ses pas et qu’il va s’asseoir à côté de mon lit pour au mieux me regarder, et au pire… Je vais faire semblant de dormir, des fois ça marche, comme si le mensonge tout à coup se mettait enfin de mon côté. Mais il est là, sa présence remplie tout l’espace, l’air devient plus rare et j’étouffe. J’ai peur, j’ai mal, je crie mais aucun son ne sort de ma bouche.
Mon dieu, pourvu que je meure à l’instant. Je voudrais tant disparaître, ne plus rien ressentir. Je pense que ce seuil de souffrance est inouï, inhumain comme une bombe atomique intérieure : que reste-t-il d’un être qui a vécu cette attente lourde, ce silence bruyant, cet isolement surpeuplé ? J’essaie de toutes mes forces d’adulte de passer une couche de bleu mais même magique, il a l’air de ne rien apaiser. Et les couleurs qui ressortent sont le noir et le rouge du mal et de la douleur.
Et cet étonnement enfantin devant la facilité à tromper les autres, tous les autres, le jour. Le matin je reprends ma vie au-dehors tout comme lui et cela se voit-il un peu ? Porte-t-il les couleurs de la faute et moi celle du deuil de moi-même ? Non je ne le crois pas. Aujourd’hui encore je sais que le sceau du mal n’est jamais imprimé sur leur face. L’apparence est sauve, une apparence de normalité qui arrange tout le monde et qui en fait, est tout un art dans lequel il excelle, il faut bien lui reconnaître ça ! Quel bel homme, fort, grand, beau comme un nazi au meilleur de sa forme. Ils ont de belles couleurs sur leur plumage et souvent ils font chavirer les cœurs ; on leur envie leur aisance, leur prestance, leur présence. Oui, leur présence !!! Et de fait ils se comportent à peu près normalement sous les feux des projecteurs, sous le regard des autres mais derrière leur regard il y a la prédation, le désir absolu de pouvoir, le désir qui emporte tout quoi que l’on fasse… Ils sont d’apparence normale jusqu’à un moment, un apogée du désir où la toute puissance se manifeste, où tout est déréglé, où leur désir peut avoir tous les droits, alors le mal absolu se manifeste, s’incarne au sens brut du terme. Il s’incarne en écrasant la chair, le cœur, l’âme des autres. Ce potentiel de destruction décuple le souffle du désir, rien ne peut l’arrêter. Alors pensez ! Les couleurs pâles d’une enfant ! Sombre fétu de paille dont le rouge intérieur envahit un instant l’espace avant de s’éteindre.
Avec des mots magiques, on devrait pouvoir sauver l’enfant. On ne peut pas laisser faire ça ! On devrait, oui c’est le mot… L’ordre des choses devrait être autre que ce qu’il est. Car on est face à l’inacceptable. Alors au lieu de détourner les yeux je prie intérieurement très fort : faites quelque chose, que quelqu’un fasse quelque chose, cela ne doit, ne peut pas être ! Mais l’enfant est déjà loin, loin de la vie et loin du monde.
Je sens que dans la nuit je me recroqueville à l’intérieur de mon être. Et au fond du désespoir je prie pour me dissoudre. Mon dieu pourvu que je meure à l’instant. Je voudrais tant disparaître, ne plus rien ressentir.
J’ai maigri, je ne mange plus beaucoup, de moins en moins jusqu’à plus du tout, pour dire et n’être plus. J’ai essayé de parler un peu mais à qui et comment ? Je suis tellement consciente de mon rôle, de ma place dans cet équilibre mensonger que je ne me donne pas le droit de le mettre en péril. Plus tard, je parlerai pour ceux que j’aime, pour protéger celui voué peut être à me remplacer. Non, cela je ne l’aurais pas permis mais pour moi, qu’ai-je fait ?
Si je me rebellai, si par miracle je relevai la tête, il y avait les terribles séances de Pardon. J’avais fait de la peine, je devais demander pardon. Sur ses genoux, je devais sourire et m’incliner, reconnaître mon erreur. Demander pardon de me débattre, pardon de ne jamais déposer les armes, pardon d’exister. Je devais paraître désolée, désolée d’avoir sans cesse envie de le pulvériser sans y arriver, désolée de haïr son contact de tout mon être sans pouvoir y échapper, désolée d’avoir le cœur et le corps si serré qu’une nausée permanente pointait au bout de mes lèvres. Je devais baisser la tête, sourire sans vomir, accepter sur ses genoux qu’il me serre contre lui et lui, magnanime m’accordait son Pardon. Cela lui donnait l’occasion de se plaindre au dehors de ma crise d’adolescence, de la rébellion lassante de la caractérielle de la famille dont il était la victime. La vie reprenait son cours contre-nature, son ordre inversé. Je reprenais ma place. Pour moi… que pouvais-je faire ?
J’ai arrêté de dormir un jour, je suis guetteuse à présent. La nuit, je guette dans le noir, les sons, les bruits, les présences. Le jour, je cherche au-delà des masques ; car il y a cela de magique dans la souffrance absolue : d’un côté elle vous tue et d’un autre, elle vous rend réceptive. Comme un développement de sens internes qui se met en alerte mais aussi qui hurle comme une sirène quand on se trouve en présence d’une souffrance ou d’un mauvais plaisant sous un joli masque. Tout dans mon être le sent, comme si mes veines brûlaient, comme si une douleur aiguë et soudaine explosait dans mon ventre, comme un écho, une réminiscence de ma propre douleur. Et toutes ces couleurs vives, tous ces mots non dits sont soudain apparents. Peut-être que ma magie est d’avoir une lasure transparente de prime abord mais capable de débusquer, de faire apparaître les autres couleurs, de les mettre à jour et en valeur. Voir au-delà des masques, au-delà du beau et du mal, au-delà du normal et du coupable ; telle est ma force. Dans cette retraite, ce recoin de mon âme je me suis abritée, recroquevillée et à présent j’y invite les autres pour reprendre force et couleurs.
J’ai dans mon sang celui de cet autre, le mauvais. Dans le bleu de mon sang j’abrite cet autre, le monstre et longtemps j’aurais tout donné pour ne pas en descendre mais cela me permet comme un radar interne de le repérer, de l’affronter en tant qu’adulte et au nom de l’enfant que j’étais. Car l’important n’est pas le bleu, la paix, l’harmonie, non cela peut tuer. Non. Ce qui maintient en vie ce sont les vraies couleurs et je me dis qu’au fond je peux, grâce ou à cause de ma rencontre, de mon incarnation du mal devenir un bon peintre, qui sait ?
Je me suis changée, j’ai posé dans un coin ma combinaison de peintre et mon bleu magique pour plus tard. J’ai serré fort sur mon cœur ce magnifique, ce courageux, cet extraordinaire enfant que je fus, que je suis.
Il est peut-être des bleus à l’âme qui malgré tous nos efforts ne nous mènent jamais au pardon. Et sûrement faut-il nous aimer assez fort pour faire de ces blessures des trésors qui font de nous ce que nous sommes.
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Le bleu pays
Sylvie Morais
Elle est entrée dans sa peinture par le bleu,
Par le bleu pays en ses temps d’hivernage.
Le mot bleu ils comprenaient,
Le mot pays ils comprenaient,
Le bleu pays ils n’y comprenaient rien.
Dans sa peinture l’étrangère est chez elle.
Dans la peinture ils deviendront des étrangers.
C’est la seule façon d’y entrer pensait-elle,
Ce qu’ils reçoivent ainsi, ce qu’ils recueillent
Ce n’est pas la chose éclairée,
Mais la lumière qui éclaire.
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L’enfant au sang bleu
Danielle Nougué Desroches
inspirée par Thibault et Amaury, 8 ans
De bon matin, le chant du coq réveilla le petit prince. Ouvrant la porte-fenêtre donnant sur la terrasse, il constata que le bleu argenté des cimes pyrénéennes se mêlait au bleu très pur de l’azur. Quelques nuages épars flottaient çà et là, au-dessus des troupeaux, surveillés par un berger au grand parapluie bleu traditionnel ; un froissement d’ailes signala la présence d’un aigle royal, qui s’abattit bruyamment sur un champ de bleuets d’où il rapporta en ses serres un mulot effrayé.
L’enfant ferma un instant ses beaux yeux gris bleu. Il pensa aux reflets turquoise du lac Bleu, là-haut dans la montagne, et rêva de pouvoir s’y rendre librement. Mais déjà l’instant fugace de liberté s’estompait : dans sa jolie robe bleu pâle, sa mère aux yeux bleu vert l’appelait. Le précepteur allait arriver, le petit garçon devait se préparer à rédiger sa dictée, à l’encre bleue, dans la bibliothèque. Là, des vases Ming côtoyaient des vases en bleu de Valentine, sous le regard aigu des ancêtres de la famille. Certains portaient l’uniforme Bleu Horizon de la Grande Guerre, d’autres arboraient fièrement l’uniforme bleu marine des marins d’État, tandis que quelques grands navigateurs semblaient guetter le moment d’embarquer.
Aussitôt, l’imagination du petit Prince s’enflamma et l’emporta très loin, là où les mers ont une couleur indéfinissable, le bleu lagon.
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Pauvre Bleu
Lola Peignieux
Amoureux du bleu,
Sachez que c’est une couleur bien triste,
Ah mon pauvre Bleu,
Toi qui signifies pourtant la couleur des yeux des amoureux,
Toi qui es si serviable pour tous les écoliers et amateurs d’écriture,
En formant des chiffres et des lettres sur la feuille de papier,
Corrigeant chacune de tes erreurs par des ratures,
Toi qui te donnes sans contrepartie aux mers et aux océans,
Toi qui colores le ciel pour offrir de la joie,
Toi qui illumines les minéraux de ta seule présence,
Toi qui parfois donnes ta jolie teinte aux jolies fleurs,
Toi qui donnes le plaisir à nos papilles de te déguster,
Que tu sois sous forme de boissons ou de mets délicieux,
Toi qui offres ta couleur aux animaux,
Ah mon pauvre Bleu,
Tu n’es qu’un « bleu » dans la vie,
Mais qui pense à toi ?
Seul face au monde,
Qui ne te répond pas,
Ils retournent tous leur veste le jour de la saint Valentin,
Le rouge passe devant toi,
Et te vole une partie de toi,
Alors tu fais éclater ta colère,
Tu abandonnes le ciel,
Fais un pacte obscur avec le noir et le gris,
Aussi tu n’utilises pas la vengeance qu’à distance,
Tu te prêtes aux corps à corps,
Soit par le froid tu te badigeonnes sur ton ennemi,
Soit ton ennemi reçoit un coup,
Tu lui laisses la marque de la douleur,
Ah mon pauvre Bleu,
Ne souffre plus,
Rejoins les autres couleurs aux cœurs solitaires,
Deviens le bleu mais pas une simple couleur,
Âme bleutée côté fleur bleue,
Bleu de l’espoir.
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Ancre
Silvie Piacenza
Entraperçu mer au polochon de l’hiver,
Grise mine sous rouleaux bigoudis
Fichu de coton enfilé de sardines
Ridules noires barrant bouches amères
Entre verbes et vents,
Entre sirènes et chants
C’est comme entre nous
C’est la mer qui conjugue
Entraperçu mer bâchée d’un ciel d’usure
Cernée de cargos, de titane, de carbure,
Pleurant sextants et à la traîne des marées,
Coraux dérivants, galets endeuillés
Entre coques et vivres
Entre docks et rives
C’est comme entre nous
C’est la mer qui conjugue
Entraperçu mer en promesse de matin
Depuis quais d’adieux, remous et chagrins
Ses allants vers l’ailleurs, ses retours de naufrage
Et la spirale nacrée de ses vieux coquillages
C’est comme entre nous
Mais qu’un temps, nos langues conjuguent
Et, se déchire le ciel et se déclame l’Azur
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Récréation du matin
Association Pycaou*
Atelier d’été d’écriture du français :
Sacha, Anatoly, Tamara, Pacha
D’après la structure de « Déjeuner du matin » de Jacques Prévert
Il a pris son stylo bleu
Dans le tiroir de la table
Sur son grand cahier
Il a dessiné la mer
Il a colorié le ciel
Il s’est mis à jouer
Il a pris
Son ballon bleu
Il a dit à ses amis
« Passez-moi le ballon »
Parce qu’il voulait
Jouer avec eux.
* Pyrénées Comminges Aides aux Orphelinats d’Ukraine : www.pycaou.org
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Premier monde ou le monde se réveille
Association Pycaou
Atelier d’été d’écriture du français :
Yuri, Zarra, Anna, Maria, Oléna, Olha, Tania, Nikita, Vasile
« Tout est noir ici ! » dit le magicien. « Qu’est ce que c’est ce bazar ? »
Après un long voyage, Magilosson le magicien venait d’atterrir sur notre planète.
Quelle différence avec Arkenciel, la planète de Magilosson !
Il regarde. Tout est noir. Ça ne lui plaît pas.
Il prend de la peinture jaune dans un tube accroché à sa ceinture. Avec sa baguette-pinceau, il fait une magnifique tâche lumineuse : le soleil !
« C’est bien, mais… »
Le magicien prend la peinture verte et donne la couleur aux herbes, aux arbres, aux grenouilles, aux mares et aux yeux des chats.
C’est déjà le matin et le soleil se lève. Il aime cette couleur de matin.
« Hum ! J’aime cette couleur ! » dit le magicien en regardant le soleil. Il prend un morceau de soleil et il peint en orange les abricots et les oranges, les carottes, les citrouilles et les soucis.
« Ah ! C’est plus chaud ! »
Ensuite le magicien choisit le rouge.
Il rougit les cerises sur les arbres, les pommes, les tomates et les fraises.
« Je suis seul dans ce monde… Il faut inventer les gens. »
Alors il crée Yuri, Zarra, Olha, Nikita, Vasile, Anna, Maria, Oléna, Tania…
« Mais de quelle couleur pourrais-je les peindre ? En noir, en jaune, en rouge et en blanc, ça ira. »
Magilosson est content parce qu’il peut parler avec eux et ils ne se fâchent jamais.
Une petite grenouille saute sur le magicien et elle fait tomber les tubes rouge et bleu. Les couleurs se mélangent. « Ah ! Je n’ai jamais vu cette couleur. En plus je ne l’ai pas. Elle me plaît bien. »
Il peint alors des violettes, des lavandes, des prunus, des althéas, des aubergines, des figues et des raisins.
Il regarde : ça lui plaît bien… mais il manque quelque chose !
Magilosson prend la couleur qui lui restait. Il lance sa peinture bleue sur le ciel, la mer, les bleuets, les jacinthes et les yeux : tout devient bleu !
Il repartit sur sa planète mais il reste toujours en contact avec ses créatures.
De temps en temps, on composait le numéro 50 26 05 76 26 ou son courriel magilosson@mail.ru et il répondait aussitôt.
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On peut être
Chantal Pitout
On peut être poussière
Paupières fleuries d’étoiles,
On peut être planète,
Hors de la galaxie.
On peut semer du blé,
Comblé par sa beauté,
Ou rechercher la gloire,
Pour finir dans le noir.
On peut tendre les mains
Vers d’autres lendemains,
On peut donner la main
Partager le chemin.
Chacun peut percevoir un regard
Sans chercher à forcer le hasard,
Se noyer dans des yeux
Pour n’en voir que le bleu.
On peut choisir de vivre,
Ou préférer s’enfuir
Se contenter tout juste de survivre,
Ou prendre son envol et jouir.
À vous tous qui marchez
Ne scrutez pas vos pieds,
Levez plutôt les yeux
Pour voir le ciel si bleu.
À vous tous qui aimez,
Rien n’est jamais gagné,
Embrassez, saisissez, profitez
Sans oublier de respirer
Ces petits bouts de rien
Qui font autant de bien,
Ces petites choses sans importance
Mais qui toutes sont riches de sens.
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La petite sœur bleue
Anne-Marie Pons
– Levez-vous ! On va à la clinique.
Quelque chose d’inhabituel devait se passer puisque nous nous sommes retrouvés, mon frère et moi, dans la chambre de mes parents. Ce lieu nous était ordinairement interdit. Ma mère préparait des affaires dans une petite valise.
– C’est la petite sœur ? Elle est née ? On va la chercher ?
– Non, c’est papa !
J’aurai sept ans dans quelques jours, dans une époque où on n’expliquait rien aux enfants. J’avais vaguement compris que c’était ma mère qui aurait dû se trouver à la clinique, mais les adultes sont tellement versatiles ! Et la formule laconique « Non, c’est papa ! » devait-elle être comprise comme « c’est papa qui va la chercher. »
Alors j’osais la question qui ne viendrait même pas à l’esprit du plus naïf des enfants d’aujourd’hui :
– Papa est allé la chercher ?
–…
– Hein, maman ?
Nous devions toujours insister lorsque nous étions enfants pour avoir des réponses à nos questions. J’étais passée sangsue en la matière.
– Hein, maman ?
– Tais-toi ! Ton père a eu un accident !
Pourquoi fallait-il que les réponses soient régulièrement précédées de la formule « Tais-toi » voire « Ferme-la » avant d’éructer une explication des plus énigmatiques qui obligeait la sangsue à se remettre à l’ouvrage ?
Et comme toujours, on verrait bien ! Ça obligeait à se tenir sur ses gardes à tout instant de manière à récolter les morceaux de réalité qu’il faudrait ensuite assembler comme un puzzle. C’était ça la vie. C’était du moins la mienne. Mon frère préférait se réfugier dans le mutisme et attendre que je prenne les baffes qui lui ouvriraient la voie suite à sa méditation flegmatique.
À la clinique, mon père avait un bandage sur la tête. Ça devait correspondre à ce que ma mère avait appelé « l’accident ».
En quittant la métairie, la sangsue avait encore demandé :
– Pourquoi c’est le docteur Albenque qui nous accompagne ? On pourrait prendre la voiture !
–…
Quand ai-je compris que l’accident avait quelque chose à voir avec la voiture ? Peut-être quelques années plus tard lorsqu’il sera raconté en famille. Tiens, voilà les pièces du puzzle qui te manquent : une journée à rentrer la paille, les grands-parents à raccompagner chez eux, le sommeil au volant au retour, des voisins qui passent et qui voient la voiture dans le fossé.
Quelques semaines plus tard, ce sont nos affaires, celles de mon frère et les miennes, qui se retrouvaient dans la valise. Ma grand-mère et mes tantes venaient nous chercher pour passer les vacances chez elles parce que nous étions seuls avec notre père.
Auparavant, il nous fallait accomplir une petite formalité : passer à la clinique voir la petite sœur. Elle avait fini par arriver et cette fois-ci les choses étaient plus conformes à ce que je croyais avoir compris de la vie : c’est ma mère qui avait fait le déplacement. Quand ? Comment ? Ça m’avait totalement échappé. Mais grosso modo, le tableau se dessinait sur le puzzle et peu importe s’il manquait des pièces. On verrait bien.
À la clinique, tout le monde s’extasiait devant le petit truc endormi qui trônait dans le berceau et qu’il ne fallait pas toucher parce que nous, les enfants – c’était bien connu – nous avions les mains sales. Quand il y a un bébé quelque part, les adultes ont nécessairement les mains propres, comme par enchantement.
Mais le clou, ce fut les explications que les adultes se donnaient entre eux à propos de la naissance, en ayant bien soin de parler à voix basse. À ce moment-là, nous, les enfants, nous passions maîtres dans l’art de tendre l’oreille en ayant les expressions de ceux qui n’écoutent pas. En ajoutant, à l’époque, les expressions de ceux qui ne comprennent pas !
– Dès qu’elle est née, ils me l’ont enlevée. Elle était toute bleue.
Ce n’était pas le pire.
Figurez-vous que les adultes pensaient que si la petite sœur était née bleue, c’était à cause de l’accident que notre père avait eu quelques semaines plus tôt. Ce fut un des grands mystères de mon enfance : un bébé bleu était né dans notre famille, à cause d’un accident où il ne se trouvait pas !
Ce que j’en ai retenu, c’est que les petites sœurs tirent toujours partie des situations qui maintiennent leurs aînés dans l’ombre. Et pour finir de se rendre intéressante, alors que mon frère et moi nous avions les yeux marron, la petite sœur, le bleu de sa naissance, elle l’a gardé dans ses yeux !
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Résignations
Claire Prioux
Je vois,
les mains des sans abris, des précaires
transies de froid quand l’énergie
est folie budgétaire.
Mais on ne va surtout pas pleurer
les ANPE sont bien chauffées
Je vois,
la trouille de l’intérimaire
par peur de perdre son salaire
il acceptera de se faire exploiter
et n’ira surtout pas manifester.
Je vois,
les marques sur le corps de cette femme
mais on va pas en faire un drame
avant de l’écouter on lui demandera
ce qu’elle a fait pour agacer ainsi
son homme et le pousser à cogner ?
Je vois,
la nuit du solitaire
seulement morale est sa misère
il ne se plaint pas de ne plus aimer
et de n’avoir aucune étoile pour l’éclairer,
il n’essaye même plus de rêver.
Je vois,
sous son turban le nomade du désert
las de tant d’années de combat et de guerre
contre un peu de répit accepter la « modernité »,
et se laisser sédentariser.
Je vois,
la planète en colère
qui d’une vague meurtrière
d’un seul coup nous emportera
tous égaux devant l’ultime révolte de la terre.
Mais au soleil de ton regard,
je vois s’illuminer tous ces tristes cieux
et nos matins de chaleur, d’amour, d’espoir,
menacent de leurs orages nos résignations.
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Les maux bleus
Clara Retureau
« Je ne pourrai pas amener Léo aujourd’hui en séance de psychomotricité, il est hospitalisé, il s’est cassé le fémur ce week-end, il a « bourriné »* entre les barreaux du parc, c’est comme de cela qu’il se l’est cassé… », me prévient sa mère par téléphone.
« Bien, Madame, je ferai la commission ».
C’est bien plus facile, en ce lundi matin de bonne heure, de me joindre, moi la secrétaire, avant que la thérapeute n’arrive ; il y a moins d’explications à fournir et je me dois de me taire.
Léo, un an et quelques mois, a déjà fait l’objet d’un signalement. Tout bébé, il a souffert d’un décollement de rétine, accident très rare et très suspect, connu dans le syndrome du bébé secoué, et il a fallu le transporter d’urgence au CHU de Toulouse, par hélicoptère. Là-bas, il est resté tout seul, certes avec un personnel dévoué, mais sans la présence et l’affection de ses parents, qui n’ont daigné aller le voir qu’une fois en quinze jours. Malgré le signalement, on le leur a rendu, faute de preuves, sans doute.
Fais ce que tu peux Léo, pour te protéger de la barbarie de ce monde !
Cette fois encore, les explications de la mère ne semblent pas convaincre la collègue. Elle joint le service hospitalier ; Léo aurait la jambe cassée depuis vendredi dernier et ne serait soigné que depuis ce matin, lundi. Évidemment, il était impossible de le mettre chez la nounou aujourd’hui, dans cet état, il fallait bien faire quelque chose, n’est-ce-pas, surtout qu’il pleurait beaucoup depuis deux jours.
Le pédiatre ne croit toujours pas à l’accident et refait un signalement : « Léo sortira du service quand on lui aura trouvé une famille d’accueil », assène-t-il.
Enfin, on va tenir compte des faits, même si papa et maman sont des gens si « comme il faut », ayant tous les deux un bon travail, et pignon sur rue, s’il vous plaît ; ce n’est pas comme dans ces familles pauvres et asociales chez qui tout peut arriver.
Le juge diligente une enquête et des experts, pour savoir si Léo a pu effectivement se casser la jambe tout seul, comme cela, par « bourrinage ».
Eh bien oui, c’est possible, c’est même presque évident ! Et puis des familles d’accueil, il n’y en a pas beaucoup, on ne va pas le garder à l’hôpital ad vitam eternam !
Alors, Léo est retourné chez ses parents.
Fais comme tu peux Léo, ne « bourrine » plus et bonne chance à toi !
Il ne me reste plus qu’à maudire le sort et à trouver les mots pour le dire ; mais les mots peuvent-ils panser les bleus de l’âme et du corps ?
*bourriner : de bourrin avec désinence -er. (Familier)
Travailler, agir sans finesse, sans réflexion.
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Le bleu-nuit du Lunéa
Bernard Salomon
1
Marquise d’Eiffel intacte,
Comme dans mon enfance,
Départs au rouge minium,
Horaire d’été millénium,
Couchette de congé à quai,
Pour rêver de vacances en 36,
De clins d’yeux en fausses paroles,
Colères et silences en claire-voie,
Quand le train arrive en gare,
Qu’une voix, sans billet doux, dit :
« Dans 2 mn, nous serons à Luchon ».
2
Mauve sauvage pour guichet
Ouvert sur fleurs et pétales,
Autocars et autorails rangés,
Traverses, tout serait normal,
Si la France n’avait pas omis,
De financer son réseau ferré,
Et ses voyages aux Portes de la Nuit,
Ses « adieux » en fleurs de corail,
Le Lunéa partira tard ce soir,
Sur une vieille carte postale,
Narrant le dédale des maux,
Publique estocade aux transports,
Ah, si la menthe avait été verte.
3
Salle fraîche des pas perdus,
Le touriste dort sur une banquette,
D’une attente mal étreinte,
Sans avoir à ne rien promettre.
« Parce que l’assassin habite au 21 »,
Les tarifs ne suivent plus le train,
Deux voyageurs louent une chambre
À l’hôtel François 1er, à deux pas
De l’Espagne, sans Hemingway,
Sans la résistance de René Char,
Sans passeurs de mémoires,
L’horaire hante les deux usagers,
Déjà si fleurs bleues à couper,
Sur le banc de la gare de Lunéa
4
Qu’ils se souviennent bien,
Du couchette Paris-Luchon,
De leurs idylles en Pyrénées,
Qu’avec des si, nous pourrions
Mettre tout Paris en bouteille
D’eau minérale de Luchon,
Des fois que, le bleu soit la nuit
Des feux du Lunéa vers Paris,
Ou que la nuit devienne le bleu
Du petit jour de Paris au réveil,
Quand s’aperçoit la Tour Eiffel,
Au Champ-de-Mars de nos espoirs,
Quand à Luchon, la marquise est aussi en fer,
« Au départ, nous desservirons les gares… »
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Les bleuets
Christiane Sarrat Payrau
Le ciel a pleuré sur le grand champ de blé
Des milliers de larmes azurées.
Cette mer dorée ondule au vent léger.
Le soleil darde de ses rayons ces têtes blondes éthérées.
Il est des mois de juillet où des trésors sont cachés dans les blés.
Il pleut çà et là des larmes de ciel entre ces épis providentiels.
Un bleu merveilleux descendu du ciel dont seule cette fleur détient le secret.
Un bleu à nul autre pareil !
Bleuet ! Fleur de l’été, tu reviens chaque année à la fin du printemps,
Fleurir nos douces campagnes.
J’allais, enfant, à travers champs cueillir des brassées aux couleurs d’éternité,
Le ciel a pleuré sur le grand champ de blé des milliers de larmes azurées,
Il pleure çà et là des larmes de ciel entre ces épis providentiels…
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Bleu(s)
Christine Seguin
Elles ont des bleus à l’âme, ces drôles de femmes, moitié enfants, moitié vieilles dames, elles ont des bleus au cœur, des bleus à l’intérieur, des bleus de peur, des braises qui s’enflamment à la moindre panne
de vie.
Ils ont des bleus aussi, ces petits hommes, ils fuient des souvenirs fantômes, souvenirs d’hématomes, d’une enfance entre-deux, la peur au fond des yeux, les ongles dans les paumes
des mains.
Loin des bleus lumineux et des mers et des cieux, il reste ce bleu-gris, parfois violet aussi, des enfances enfouies, des vies en demi-teintes ou parfois même éteintes jusqu’au fond de leurs yeux
noirs ou bleus.
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Bleu vacance
Jean-Noël Servettaz
Bleu de l’âme
Dans tes bras
Je me repens
Le bleu de tes yeux
On se perd
J’ai faim
Bleu du ciel
Je me noie
Dans tes bras
Bleu toujours
Reste il fait beau
Je me sens bleu
Tout bleu
Avec des points verts
Bleu toujours
Je me rappelle de
Mon enfance bleu
Les jours de pluie
Et les colo bleus
Ah bien voilà
Je m’envole vers
D’autres bleus
Je vois le ciel bleu
Je sens la vie me tenir
Le sang bleu te
Renvoie à tes regards
Je vis ma vie en bleu
Je regarde ma femme
Tout bleu
On travaille bleu
Et on se regarde
Super il est là
Bleu Azur
Bleu c’est bleu
Je suis là
Entier et vivant
Écoutant Rich Hesley
Bleu de toi
Bleu toujours
Je reste bleu
Au fond je suis bleu.
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Submergée par le bleu
Françoise Staebler-Joliat
J’ai toujours aimé le bleu. Peut-être est-ce à cause de la couleur de mes yeux ?
Toute petite, maman m’habillait souvent de bleu ; j’ai le souvenir d’une petite robe en velours bleu-roi, avec un ruban blanc.
Aujourd’hui encore, bien des années plus tard, j’achète très souvent des vêtements de toutes les nuances de bleu : ciel, roi, marine, turquoise…
La nature, aussi, m’a toujours offert beaucoup de bleu ; dans mon pays d’Alsace, mon horizon était la « Ligne Bleue des Vosges ». Et mon ciel d’Alsace avait (a toujours) cette tendre couleur qui ne s’oublie pas. Bien sûr, il était aussi, quelques fois, gris ou même noir, lorsqu’il se mettait en colère. Mais je me souviens surtout de ses sourires.
Tout au long de l’année, la campagne m’offrait également toutes sortes de bleus ou mauves avec ses fleurs : myosotis, lilas, glycine, violettes, bugle, pervenche, véronique, bleuet et toutes les autres dont je ne connais pas le nom.
Puis, j’ai découvert la mer… Alors, j’ai vu du bleu partout, jusqu’à l’horizon qui touchait le bleu du ciel.
Tous ces bleus m’ont toujours été bienveillants et racontaient le bonheur.
Mais un jour, une autre forme de bleu est apparue dans ma vie, avec les deuils, les soucis, un nouvel amour perdu : le bleu à l’âme.
Alors, je me suis laissée engloutir par tout ce bleu qui ne m’était plus amical, mais bien hostile. Et j’ai plongé, toujours plus profond.
Mais, depuis toutes ces profondeurs, mon mal-être est monté à la surface pour lancer un appel au secours.
Et la conspiration de l’amitié s’est organisée. Mes amies se sont mobilisées pour me distraire, ne pas me laisser seule, me faire rire…
« D’sonne tregelt d’träne, un s’lache tregelt s’weh »*
Alors, palier par palier, j’ai émergé tout doucement ; d’autres couleurs sont à nouveau apparues devant mes yeux : le rouge de l’amitié, le jaune de la joie et des éclats de rire, le vert de l’espoir, puis toutes les nuances de l’arc-en-ciel.
Bien sûr, le bleu-chagrin revient encore, surtout durant les promenades et les soirées solitaires ; mais, peu à peu, il se fond dans toutes ces autres couleurs pour former un kaléidoscope merveilleux.
Sans doute, un jour, le bleu redeviendra amical et je pourrai à nouveau l’aimer. Le sourire reviendra sur mes lèvres et ce sera grâce à vous. Merci.
*’Le soleil sèche les larmes et le rire sèche la douleur
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Fenêtre sur rue
Christophe Swinburne
Une soirée hivernale froide, temps sec,
sans neige
Dans une ville de province.
La nuit tombe
Joyces…
… regarde par la fenêtre les gens passer en bas dans la rue.
Elle a vingt ans et elle pleure son petit ami Timbes
qui vient de la quitter pour une autre fille.
Pour voir en bas, elle s’essuie les yeux de sa main gauche
et passe sa main droite sur la buée de la vitre.
Elle aperçoit une vieille femme qui marche voûtée.
« C’est Madame Fuette. Il est rare de la voir dehors à cette heure-là.
Elle est devant la porte en bas de son immeuble.
Elle échappe une sorte de mouchoir blanc (en papier ?),
et l’a-t-elle fait exprès, elle n’esquisse aucun geste pour le ramasser.
Quand même, alors qu’elle est presque chez elle.
Joyces se dit que s’il existait un numéro de délation
pour les gestes non-écologiques, elle appellerait,
et alors une brigade de flics débarquerait chez Madame Fuette,
ils défonceraient la porte de son appartement et l’emmèneraient
dans un cachot jusqu’à la fin de ses jours. »
L’attention de Joyces se porte ensuite sur une inconnue,
une femme noire, en manteau (bleu marine) tombant,
qui marche d’un pas décidé. Elle a un petit sac beige sur le dos.
« Que peut-elle bien avoir dedans ?
Maquillage, Hygiène, Argent, Calepin, Stylo, Mini-Calendrier, Bouteille d’Eau.
Je me demande ce qu’elle peut bien faire de son argent.
Apparemment elle dépense dans les fringues. Coiffeur aussi.
Elle doit aussi faire du sport : elle est grande et élancée.
Peut-être appartient-elle à l’équipe de volley féminine de la ville.
Elles font une bonne saison, cette année : elles sont premières en championnat de France et sont toujours en lice en coupe d’Europe.
Puis arrive Timbes, qu’elle ne s’attendait pas à voir ici.
Sur le coup, elle pousse un cri !
« Déjà il ne va pas chez moi !
Que fait-il ?
Il regarde sa montre. Il attend quelqu’un.
Peut-être sa nouvelle copine ?
À quoi ressemble-t-elle ?
La voilà, je présume !
Quel laideron !
Il m’a quittée pour ça ? Franchement, je ne suis même pas jalouse !
Ah, je me sens mieux de savoir ça, qu’elle est nulle !!! »
Et alors Joyces refond en larmes.
Se jette sur son lit, puis s’endort.
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Le bleu nuit
Marie-Dolores Talavera
Un jour, j’ai entendu « le bleu nuit ».
J’ai trouvé cela étrange.
Comment ? Le bleu nuit ?
À ma connaissance, le bleu ne nuit pas.
D’ailleurs, aucune couleur ne nuit… à moins d’avoir une peur bleue dans la nuit noire !
Dans ce cas : est-ce le noir ou le bleu qui nuit ?
Ou bien, peut-être, est-ce la peur ?
Certaines personnes sont de nature fleur bleue et malgré cela elles ont peur de la grande bleue et pourtant pas du noir !
Le bleu nuit, la nuit noire, la peur bleue, la grande bleue…
C’est à s’y mélanger les pinceaux !
C’est à n’y voir que du bleu ! (Pastel ou Camaïeu ?)
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Catherine Thiery
Un jour, un bleu, pâle,
Un bleu de la vie,
Celui qui fait mal,
Endolori, meurtri ;
Ce sang sans oxygène
Qui frappe au coeur même
de celle qui le nourrit.
Mais hier, je l’ai vu différent
À la base même de la flamme d’une bougie
Soufflant sur mes souvenirs errants,
Comme pour ouvrir mon Âme
Et me dire qu’avec lui,
La Vie
Les douleurs qu’il m’inflige
Sont les lueurs qu’il m’apporte
Pour ne pas que je me fige
En restant derrière la porte
Il m’apprend le silence
Le calme et l’humilité,
Peut-être aussi la patience
Et acquérir la sérénité
Il ne s’oppose pas au rouge
Accroché à l’amour
Il s’infiltre partout
Dans l’air que je respire
Dans l’eau qui rafraîchit
Ma tête, mon cœur, comme un tout.
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Bleu
Flora Tonelli
Le bruit du moteur résonne dans ma tête. L’air salé se pose tel un baiser sur mes lèvres glacées. Tout est calme autour de moi, en attente d’un drame qui n’arrivera jamais. Des hommes discutent derrière moi. Il parle de mon problème de décompression. Si ça peut leur faire une conversation. Et puis j’m’en fous. Le bateau se pose dans une crique. Je monte la fermeture de ma combinaison comme si c’était le dernier geste de ma toute petite existence. On me fait signe de plonger dans l’eau. Le déhanchement du bateau fait que ça va toujours plus vite.
L’homme à côté de moi me fait signe de descendre. Je le fais. C’est avec plaisir que je laisse la mer m’avaler. Je laisse derrière moi la silhouette de la surface. Les bulles remontent avec grâce sans se presser contrairement à nous les humains. On descend un mètre puis deux et cætera…
La froideur de la substance liquide qui m’entoure me colle à la peau. Calme est le mot que l’on doit approprier à ce genre de situation. Seul le bruit de nos respirations artificielles réveille la faune aquatique. Et c’est devant nos yeux que s’agitent poissons et crustacés dans une frénésie incontrôlable. Pendant des secondes voire des minutes on s’amuse à entrer dans un ballet avec les mérous, les méduses aux mille couleurs, les bandes de poissons aux écailles argentées, et ainsi qu’avec d’autres espèces que l’on ne peut imaginer. Et à la fin on se sent bien. On se sent vivre et renaître à chaque fois. Et c’est dans ces moments-là que l’on se dit : « Putain, c’est bien de vivre. » C’est ainsi que s’achève ma balade dans le Bleu. Un Bleu unique. Un Bleu à moi. Où chaque instant est compté en litre d’eau.
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Bleu océan
Clémence Touzet
« Quel beau coucher de soleil, n’est-ce pas ? » Ils étaient allongés côte à côte dans l’herbe, savourant la beauté de cet événement. Leurs parents les laissaient très peu sortir le soir. Mais cette fois-ci, c’était exceptionnel. Katelyn tourna la tête, le regarda droit dans les yeux et répondit : « Oui, il est splendide ». Ils se regardèrent longuement. Jack avait des yeux d’un bleu profond, aussi profond que l’océan et dès que Katelyn y plongeait son regard, elle était transportée par une immense vague qui la faisait voyager tout autour de la terre. Elle ne voulait le perdre sous aucun prétexte. Elle l’aimait trop pour le quitter. Mais il le fallait bien. Elle soupira puis lui dit d’une petite voix : « Jack, il faut que je te dise quelque chose. Mon père a trouvé un travail dans une autre ville, plus au nord… Je suis désolée mais je dois partir ». Des larmes roulaient sur ses joues et elle n’avait jamais été aussi triste et remplie d’émotions. Elle regarda une dernière fois les yeux bleus de son ami et se dit que rien n’est plus fort que l’amitié. Il ne dit rien. Il était trop ému pour parler. La seule chose qu’il était encore capable de faire était de la serrer fort dans ses bras et de pleurer aussi. Ils restèrent longtemps comme ça jusqu’à ce que la nuit tombe. Ils se dirent adieu une dernière fois puis rentrèrent chez eux. Katelyn ne dormit pas. Elle pensait au regard magique de Jack. Elle ne savait pas comment serait sa vie là-bas. Ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne serait plus jamais transportée par une immense vague de sentiments qui la ferait voyager au-dessus des nuages et du brouillard de ses soucis. Elle ne se plongerait plus jamais dans l’océan de ses envies. Elle ne pourrait plus jamais rire, sourire et pleurer comme avant. Sans lui, ce serait comme si le long chemin fleuri de la vie qu’elle avait choisi était rempli de la brume du désespoir. Ses parents l’appelèrent pour dîner. Elle alla dans la cuisine, en larmes. Ils la consolèrent. Ça sert aussi à ça, les parents.
Des années passèrent. Katelyn s’était mariée et avait trois enfants. Elle n’avait plus jamais entendu parler de Jack. La seule chose dont elle se souvenait de lui, c’était ses yeux bleus, d’un bleu profond. Aussi profond que l’océan…
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